‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 27 sur 130 · Lettre de l'agent voyer · texte numérisé non relu

Lettre de l'agent voyer

3. Paroles de JI. le président du tribunal de Meaux au prévenu Thoumsaiiit, condamné à 30 fr. d'amende.

76 DISCOUHS ET OPIMONS.

Voilà l'arnirc.

Pour cliaiiii) de halaille — des circonscriptions ôleclorales immenses, taillées dans le pays par un art capricieux et bizarre, qui alTecle comme à plaisir de séparei- ce (jui se louche, d'accouplei' ce qui se contrarie : les arrondissements dépecés, les cantons dispersés, errant à l'aventure, les groupes historiques dissous, les agglomérations naturelles morcelées.

M. Plichon exposait naguère devant la Cluimlu-c le triste (Icsiiii do son arrondissement, disparu dans ce remaniement ainsi (pie dans un naufrage. On a cité la Saône-et-Loire, livrée, bon gi'é Tiial gré, au génie de la découi)ure, en dépit du vœu df son conseil général qui demandait, pour cinq arrondissements égaux en population, cinq circonscriptions électorales correspondantes. Douze villes, divisées par bandes, ont été noyées dans les circonscriptions rurales qui les entourent.

Aux prises avec ces diflicultés, lui homme seul, sans pouvoir, sans cadres, sans soldats, la loi dans la main, et vingt joui-s devant lui.

Le droit df réunion n'existe pas en France. On y a toléré dans quelipies collèges les réunions pai1icnlièi-es : une toléi'ancen'est pas un droit. Celle-là signilie que la police snrveille ces convci-sations électorales, notant ceux (|ui enti-ent, suivant ceux qui sortent. Jusqu'à les dégoûter d'y revenir. En province, les candidats d'opposition ont eu pour la plupart cet étrange privilège d'une garde silencieuse, mais non invisible, attachée à leurs pas*, lisant dans leur vie, faisant état de leurs démai'ches, des saints qu'ils recueillaient, des personnes qu'ils allaient voir. N'était le besoin d'occuper son monde, comprendrait-on que la police s'amusât à de pareils enfantillages ? A Vesoul, chaque jour, étaient notés les liacres qui partaient pour le château d'Andelarre, et l'on interrogeait les cochers au retour. M. Plichon se plaint énergiquement de pareils abus de sollicitude.

A peine entré dans la Lozère. M. de Chambi'un l'ut suivi à la piste par la gendarmerie. Madame de ('hambrun fut suiveillée. Le député étant tombé malade, son auberge fut gardée à vue pendant deux jours,

A défaut delà liberté de l'éunion, il y a la presse. Mais dans

1. Entre autres : lettre de .M. FliMiuel au s.nis-jin'let de lîé/.iers.

l'immense majorité des départements, tous les journaux appailiennent à la préfecture. On les a par les annonces, on les tient même par révêché. Vieux attela.aes à toute fm, braves toujours dispos pour soutenir les candidats du Gouvernement, et au besoin pour les combattre ' ; monopoles fermés à la controverse. Tandis que celui-ci vous dénigre et vous défigure, allez prendi-e un ai'rét pour avoir droit de lui répondre ^ Défendez-vous contre cet autre, qui ne vous nommera que le dernier jour, et, sûr de ne pas être contredit, vous malmènera tout à son aise '\

Reste le journal qui est à tout le monde, et qui se fait sur les murailles, qui se distribue en circulaires.

Le premier point, c'est d'imprimer.

Tous les temps ont eu peur de quelque chose. Chaque siècle a eu son épouvantait et s'est fait des parias légaux qu'il a chargés des péchés d'Israël; qu'il a voués, selon les mœurs, aux rigueurs du Saint-Oflice ou aux liibulations de la police con'ectionnelle. Les méconnus du xix'' siècle, les suspects, les gens à plaindre, ce sont les imprimeurs.

Leur législation est immonse, compliquée, savante, leurs devoirs sont un dédale: leur profession, traitée comme insalubre, chemine sur une éti'oite chaussée, coupée de pièges et semée d'aventures.

Nous élevons de belles statues au bonhomme Gutenberg, mais nous faisons, hélas ! la vie dure à ses successeurs.

Un des doyens de la corporation, — qui ne fait jamais de politique, — médisait: Sans le vouloir, sans le savoir, je commets au moins une contravention par jour.

Cela n'est point fait pour les rendre braves. Dans les petites villes, l'imprimeur tremble devant un bulletin de vote, s'il ne sort pas de la préfecture. Ceux qui osent prêter leurs presses aux opinions indépendantes laissent l'administration exercer

1. Le plus curieux coup de théâtre de ce genre, c'est Télectiou de Perpignan. M. J. Durand fut jusqu'aux 8 derniers jours, le candidat agréé; tout à coup, le ministre annonça qu'il resterait neutre entre M. Durand et M. Isaac Péreire. On vit alors le journal de la préfecture et tous ceux qui encensaient la veille l'ancien député des Pyrénées-Orientales, monter la lyre au même ton pour le célèbre financier,

2. Arrêt obtenu par M. Péreire contre le Journal du Loiret^ par M. Gochni contre le Comlitutionnel.

3. Journal de lu Vienne combattant M. de .Montesquiou et bien d'autres.

78 DISCOUHS ET OPINIONS.

sur les manifosles élecloraiix une véritable censure *. Un conseiller à la cour de Poitiers, homme d'esprit et de courage, ayant posé sa candidature, s'était mis en devoir d'écrire à ses électeurs. Impérialiste ardent et convaincu, mais nullement ministériel, il attaquait avec hardiesse la politique électorale de M. de Persigny. Défense aux imprimeurs de Poitiers d'imprimer sa circulaire. Elle trouve un asile à Bordeaux, chez M. Gou- Rouilhou. limprimeur libéral de la Gironde. Comment se lit-il que le ballot d'impi'imés, apporté par le chemin de fei'. fut. à peine arrivé en gare, saisi par la police administrative? — 31ais là ne devaient pas s'arrêter les inforlunes de M. le conseiller Bardy.

Il s'est plaint, dans une pièce publique, et que nul n'a démentie, de ce qu'on eût reculé pour lui les limites de l'ai-bi- Iraire ; on avait liAYPi son nom du tableau des candidatures. Traduit par le procureur général devant la cour, siégeant en tribunal disciplinaire, pour avoir compromis la dignité de In magistrature, il a eu le bonheur d'être acquitté.

La loi qui, par cela même qu'elle est la loi, est toujours un degré quelconque dans la liberté, a pu réduire nos garanties, électorales, elle ne les a pas livrées. La loi a voulu que les circulaires fussent connues; elle en a permis la distribution sous trois formes: l'envoi par la poste, la distribution lil)re après dépôt préalable, le libre aflichagc.

Dans ces limites étroites, mais sûres, la liberté légale semblait inexpugnable.

Pourtant, si le lecteur veut bien parcourir l'enquête forcément incomplète dont ce livre se compose, il veri'a :

Qu'il n'y a pas une seule de ces garanties radinu^nlaires qui n'ait été contestée, amoindrie, niée sur quelque point du territoire, pendant les vingt derniers jours du mois de mai 1863.

La. poste : — Des électeurs et des candidats se plaignent de bulletins détournés, de circulaires qui n'arrivent pas à leur adresse, de paquets d'écrits électoraux noyés dans les égouts ou dans les fossés. Gela n'est rien auprès de l'infortune de l'honorable M. Freslon, envoyant parla posie sa circulaire, et

1. Correspoiidaiico entre M. Fouclier de Gareii el sou inii>iimeur.

constatant cette étrange merveille que chaque envoi était arrivé garni d'un bulletin du candidat du Gouvernement*.

Comme la poste, le télégraphe a ses caprices. M. de Bonald, attaqué par le journal de la préfecture, envoie à la feuille indépendante du département un article en réponse. Pour arriver à temps, il use du télégraphe. La réponse, télégraphiée, parvient au journal ; mais, au bout d'un instant, l'administration court après et vient reprendre la dépêche qu'elle avait transmise. La réplique ne paraît pas ce jour-là, et M. de Bonald arrive trop tard.

Les distributeues : — Les attentats à la hbre distribution essayés ou consommés, les distributeurs intimidés, troublés, menacés, pourchassés par les commissaires de police, par la gendarmerie, par les maires, sont la menue monnaie des protestations électorales.

Dans les campagnes, c'est une des grandes difficultés des candidatures indépendantes. On n'y peut enrôler le phis souvent

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