‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 3 sur 130 · DISCOURS ET OPIMO.NS · texte numérisé non relu

DISCOURS ET OPIMO.NS

sives du PèreQuesnel ou des convulsionnaires de Saint-Médard ; et le gallicanisme, vieille religion de la magistrature, vénérable à coup sûr, mais bien stérile, puisqu'elle en est encore, après quatre siècles, à demander des inspirations aux ministres de Pbilippe le J]cl.

Voilà dans quelles misères le génie de la société française allait s'ensevelir. — Tandis qu'au sommet l'aristocratie des classes se laisse empoilcr au courant du scepticisme et de la licence, dans les régions moyennes de la magistrature et du barreau, des controverses sans portée et sans avenir absorbent toute la vie morale; — et le peuple, enivré de mystiques superstitions, se presse dans un cimetière autour du tombeau de je ne sais quel saint de contrebande ! Ainsi passent cinquante années du siècle le plus révolutionnaire que l'bistoire ait connu ! — Les jours sont piocbes pourtant. Messieurs, où la puérilité de ces disputes fera place aux plus grandes hardiesses de la pensée; — où l'esprit de critique et d'examen, las d'explorer sans fruit le champ stérile des controverses religieuses, s'avisera de regardera tout ce qui l'entoure, et de porter une main, timide d'abord, et bientôt résolue, sur les institutions du passé.

C'est que là était le côté faible de cette brillante civilisation. Sa législation, jugée non pas (Dieu nous en garde!) au point de vue des nécessités sociales de notre époque, mais du haut de ces vérités de la conscience qui sont de tous les temps et de tous les lieux, sa législation faillissait aux principes de réternelle justice ! Elle était souvent inique, presque toujours inhumaine.

Elle avait perdu, dans les hasards de son laborieux enfantement, l'esprit chrétien dont elle se disait pourtant issue. Sous la main du despotisme sacerdotal et politique, elle avait oublié son origine humaine, elle s'était crue infaillible, et l'orgueil l'avait faite impitoyable. Faut-il des preuves à cette assertion, ne fût-ce que pour nous rendre à nous-mêmes Testime de notre temps et de nos lois?

Comme l'ancienne Rome, éprise de sa grandeur nationale, n'admettait l'étranger dans son sein qu'avec le nom d'ennemi, et pour lui refuser la vie civile, la législation française traitait en ennemis de l'État tous ceux dont les croyances troublaient son unité religieuse. Le dix-huitième siècle avait en cela ren-

chéri sur l'époque précédente : on avail d'abord persécuté les dissidents pour les convertir ; on en vint, par une fiction légale, à les supposerions convertis, à traiter leurs femmes comme des concubines, leurs enfants comme des bâtards, à châtier comme relaps ceux qui, h l'heure dernière, repoussaient l'apostasie, et à traîner sur la claie leurs dépouilles mortelles '. Le refus des sacrements fut puni par les galères perpétuelles, la prédication par la mort; — et la persécution, brisant jusqu'aux liens qui attachent le père à ses enfants, vint s'asseoir au sanctuaire du foyer domestique ^.

Dans les lois criminelles, même inhumanité. Vous y chercheriez en vain ces hésitations légitimes de la justice humaine qui se sent bornée et qui craint de faillir, ce respect de l'âme immortelle qui nous fait entrevoir l'homme, même dans le criminel. Pour ce législateur, inspiré bien plutôt du Dieu de colère de la loi mosaïque que du Dieu de douceur de l'Évangile, la créature, déchue dans son essence, pervertie dans sa liberté, se gouverne par la terreur et se purifie par les supplices. Aussi va-t-il demander à l'inquisition sa procédure d'embûches et de ténèbres, ses tortures, sa jurisprudence inouïe. Aussi lutte-t-il avec elle de prodigalité dans les échafauds, de recherche dans l'art des châtiments I

Pendant plus de cinquante ans, le siècle passe à côté de tout cela avec indifférence, sourd aux plaintes des victimes, dédaigneux des questions d'humanité. Les mœurs étaient pourtant singulièrement douces et polies dans cette société où les vices se cachaient sous l'élégance, où les passions violentes n'étaient plus de mise, où les haines amorties laissaient les querelles les plus vives tourner en chansons. — Et cependant, on vit ce monde accepter sans répugnance l'héritage de Letellier ; on vit les roués de la Régence refaire les dragonnades, et un duc de Richelieu commander, en 1756, la dernière persécution !

L'indifférence ou la soumission des âmes les plus élevées, des esprits les plus judicieux de ce temps n'est pas moins frappante. Un d'Aguesseau croit fermement à l'utilité de la torture ^ Un jurisconsulte à larges vues, comme Cochin, semble ne pas se

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