IV. — Le scrutin
Charge cVàmes oblige. Puisque ratlministratioii de ce tempsci. non contente de faire nos affaires, veut faire aussi nos opinions, puisqu'elle croit le suffrage universel incapal)le de marcher sans lisières, il est prudent de le laisser seul le moins possible. Il est logique de le suivre juscju'au vote.
Dans notre système électoral, ce rôle de haute confiance est dévolu aux 38 000 maires de l'empire.
Les esprits libéraux n'ont plus guère d'illusions sur nos grandeurs administratives. Les sublimes créations du premier empire commencent à passer de mode. Pourtant, dans ce détachement général et salutaire, quelque chose avait trouvé grâce : c'est la fonction des maires.
On aime à croire que, si près de sa base, l'autorité change de caractère. Le commandement s'adoucit, l'obéissance parait plus facile. Le fonctionnaire n'est payé qu'en honneur. C'est un égal pris parmi des égaux. Il tient moins du magistrat que du chef de famille. Ce qui domine en lui, c'est le côté traditionnel, bienveillant, tutélaire. Parmi ces gens de labeur que le besoin courbe sur la glèbe, il représente l'idée générale, l'aspiration un |ieu plus haute : il est le Mieux, quand il le veut; il est le Mal, pour peu qu'il abuse.
Sous le règne du suffrage universel, un maire de campagne aura toujours, quoi qu'on fasse, une action électorale considérable. Iniluence inoffensive, si elle n'a pour mesure que la confiance que le maire inspire ; infiuence légitime, quand elle ne serait pas inévitable. Hiérarchie naturelle et libre, qui n'a rien que de conforme à la plus rigoureuse démocratie. .\ une condition pourtant, c'est que cette intervention ne conservera })as le caractère impérieux, l'allure agressive et intolérante qu'elle a fait voir, en tant de lieux, durant les élections dernières.
N'en déplaise aux grands docteurs d'une bureaucratie dédaigneuse, ils avaient du bon, ces maires sans arrogance des époques parlementaires, qui, sortant des conseils élus, comptaient avec autre chose que le bon plaisir d'un sous-pi'éfet, qui voyaient à côté d'eux leurs vrais juges et leurs vrais maîtres.
et qui porlaient dans leur C(cur cette l'évrrence de l'administ'.-ô qui est le coramencenieiit de la sagesse pour radniinistrateui-. Nous avons changé tout cela: vienne un conflit, ce n'est pas le maire qui aui'a tort. Les conseils municipaux seront plutôt dissous, et les connnunes livrées à la régie des commissions administratives. Les maires le payent par un peu {ihis de dépendance en haut : plus de latitude en bas les dédommage.
Ainsi vont depuis dix ans les alîaires communales, sans bruit d'ailleurs et sans effort, comme vont longtemps toutes choses en France. Ces roitelets de village expriment eux-mêmes, avec naïveté, l'idée qu'ils ont fini par prendre de leur pouvoir. Un candiihit en tournée dans le Var recueille, chemin faisant, des déclarations de ce genre : « La commune est à moi. je dirige « ses actions ; un maire est fait pour (jue sa commune ne voie « que par ses yeux. » Et si l'on olijecte à M. le maire que sa commune s'appartient, comme le reste de la France, il répond vivement : « Ma commune n'(^st pas la France I » Voilà un homme éclairé et qui connaît la raison des choses'. Un autre, voyant l'opposition surgir, disait avec humeur: « Vous auriezdû laisseï' mes élections libres! » Celui-ci s'empo!-te, aux approches de la grande épreuve, et s'en va partout criant « que c'est indigne, (|u'on lui fait de l'opposition, iju'on lui soulève sa population ». Et, pour peu que le ciel se trouble ou qu'un échec paraisse possible, M. le maire laisse voir les profondes alarmes de son cœur, réunit le village, parle de ses services, déclare qu'il s'agit moins du candidat que de lui-même, et que. si l'on veut « voter mal », il aime mieux tout de suite donner sa démission-.
Dans une machine adminisli'alive aussi parfaite que la lujire. les délails curieux abondent. Il y a un rouage seci'cl. mal connu, mais important, et qui a sa [)lace, sa tliéorie, surtout sa pi-ali(pu' : c'est le l'es.'^oi't ilc l'excès de zèle. Entre ce (pie dit le minisire et ce ipie l'ont les maires, la distance [laraît grande, et [lourianl l'un inqdiipu' l'autre. Quand le ministre de l'intérie'ur met au ban de l'empire des gens qui l'acclamaient et le faisaient naguère, dans les bureaux on sait ce (pu' C(da veut dire : façon d'écailei' des affaii'es (piati'e ou cin(| liMes qu'on croit rétives.
1. Carnoiilos (Var). Protcstati <:\ dr M. I'hili.<. -2. Atliclie du maire de Saiiit-Tliiln-ry (Iléraull).
Les préfets vont déjà plus loin. Ce sont eux qui accréditonl ce préjupé vulgaire que l'empereur en personne distribue aii\ députés (les bons points et des candidatures. Ils se chargent de préclier aux maires le succès et «l'énergie». Ce thème est répété sur tous les tons; après les préfets, les sous-préfets s'en emparent ; les dépêches succèdent aux dépêches, les oi"dres se mêlent aux prières. Un maire campagnard ne tient pas devant ces appels pressants et personnels, devant ce Ilot de correspondances. Il croit de toute son âme à quelque grand péril de l'État et de l'Empereur. A son tour, il se met en campagne, avec son dévouement robuste, sa légalité primitive, sa grosse raison d'État de soldat et de laboureur.
Ne jugeons pas ses actes à nos mesures. La morale est telle que l'a faite le milieu où elle a pu grandir, et la moralité politique, qui manque si souvent dans les régions plus hautes, où Ihomme des champs l'aurait-il apprise?
Un maire de campagne qui a du zèle ne se contente pas de disti-il)uer lui-même, de maison en maison, les Imiletins de « monsieur le préfet », il les marque, pour les reconnaître, les parafe, les numérote S sans le plus léger remords.
II empêche qu'on affiche les circulaires des opposants; il met les gendarmes aux trousses d'innocents distributeurs; mais c'est dans la paix de sa conscience.
Quand il engage les électeurs de voter « dans l'intérêt de leurs chemins- ». quand il fait luire à leurs yeux éblouis l'appât d'une maison d'école, d'une grosse somme pour leur église, il ne leur glisse pas, comme on ferait à la ville, ces promesses à l'oreille, il les affiche, il les proclame, il monte au prône, comme à Kermaria, à la grand'messe du matin du vote, et le curé lui cède la parole ^
Enfin, s'il fait pi'oclaraer, sur la place du village, que les bulletins du candidat de l'opposition, apportés par la poste, ne sont pas '1 les bons^ », qu'ils ne valent rien pour le vote, et que « les bons », lui seul les connaît, lui seul les distribue, c'est