V. — Conclusion
Il faut maintenant laisser la parole aux documents eux-mêmes, seulement eflleurés dans les pages qui précèdent. Ce livre n'est ni une dissertation, ni une polémique, ni un réquisitoire : c'est une enquête. Le fait n'y marche qu'escorté de ses preuves. Quelque enseignement aussi doit m sortir. 11 iio faut pas craindre d'étudier sur le vif la vie politique contemporaine. Les gouvernements et les peuples ne sont dignes qu'à la condition de résister à cette épreuve. Tout savoir est le devoir des uns, tout voir est le di-oit des autres.
Nous tenons à le dire : ce n"est pas le principe du suffrage universel qui perdra quelque chose aux indiscrétions de cette histoire. Le suffrage universel n'est pas seulement une institution sacrée et souveraine, c'est toute une politique et presque un symhole. Il n'est pas seulement le fait, le Droit, le Juste, il est aussi l'Inévitahle. Il est tout le présent et il est tout l'avenir. Le suffrage universel est l'honneur des multitudes, le gage des deshérités, îa réconciliation des classes, la vie légale pour tous. C'est en lui seul qu'il faut désormais vivre, espérer et croire.
Même ennemi, il faut l'aimer. On a dit des gouvernements qu'ils n'étaient pas des tentes i)Our le repos : il faut penser de la lihcrté qu'elle n'est pas seulement un portique pour la victoire. C'est à vous de justilier la liherté, en la faisant assez large pour emiM-asser, sans hypocrisie comme sans violence, tous les intérêts, tous les droits, toutes les classes ; — assez simple, pour être désormais, non seulement le dieu du petit nomhre,mais le hien des masses, des ignorants, des pauvres; — assez calme pour n'efîrayer personne, assez radieuse pour éclairer lout le mon<le.
Ce qui sort désormais jugé de la lutte électorale, ce qui demeure vaincu pai- sa propre victoire, ce n'est ni le sutTrage nniversi'l, ni le Couvernement : c'est la pi-atique des candidatures administratives. Ce qui a donné là. une fois encore, son dernier mot et sa mesure, c'est la centralisation exhorbitante
qui nous afflige. G"est par elle seule que le régime des candidatures oflicielles est possible. La plaie est là. Quand un gouvernement réformateur osera-t-il, voudra-t-il y porterie fer^?
Quoi qu'il en soit, il est permis de dire que ce système électoral s'est, pour la dernière fois, montré devant la Fi"ance. Il est désormais relégué au nombre des expédients dont l'iiistoire est pleine. Dans six ans, le Gouvernement ne le reprendra pas.
Donnera-t-il du moins, pendant les vingt jours, cette liberté de l'éunion, sans laquelle le libre choix des électeurs, la délibération sérieuse et vivante est au moins difflcile? Nous ne savons. Mais il se posera du moins un cei'tain nombre de questions graves, qui importent au droit du pays et à la dignité du pouvoir.
Le suffrage universel, tel qu'il est pratiqué, est-il entouré de toutes les garanties de lumières et d'indépendance que Tesprit de nos lois lui assure ?
Le secret du vote est-il suffisamment protégé? Les campagnes continueront-elles de voter sous l'œil des maires? Peut-on laisser plus longtemps la pi'ésidence des opérations électorales à cette classe de fonctionnaires ?
Les circonscriptions électorales, mémo rétablies dans l'ordre qu'indique la nature, ne seront-elles pas toujours trop étendues? Ne faut-il pas, pour les rendre accessibles, en augmenter sensiblement le nombre? Les sections de vote ne sont-elles pas trop disséminées ? Entre la commune, bien souvent trop petite, et le canton, parfois trop grand, ne peut-on trouver un sage intermédiaire?
Les majorités ne font pas lout par le temps qui court. Plus on avance, plus il devient clair qu'à côté des suffrages qui se comptent il y a les suffrages qui se pèsent ; que les minorités sont rélément obscur, l'inconnue qu'il faut dégager, l'aiguille propliétique sur laquelle le pouvoir doit avoir l'œil fixé dans un pays libre.
Aujourd'hui, comme en 18.37, le gouvernement a réuni plus de cinq millions de suffrages. Mais l'opposition qui ne comptait,
1. « ... Je fais également étudier une loi destinée à augmenter les attri- » hutions des conseils généraux et communaux, et à remédier à l'excès de la " centralisation. »
{Discours de VEmpereiir à Vouvertiu-e des Chambres, le 5 novembre.)
94 DISCOIHS KT (H'IMONS.
il va <'iiu| ans, ([iic 660 OOO voix, priil en luonircr aiijoiinl'lnii toul pivs (le deux millions. Ajoiiloz les majorités trioiiiphanles (loiil Paris se fait lionneur; faites le compte des voix des villes, qui, mises à part des voix des campagnes, ont constitué presque partout l'administration en état de défaite flagrante.
Les questions politiques peuvent se poser sur deux terrains: le terrain légal, le terrain révolutionnaire. Les questions révolutionnaires ne se résolvent que par la force; les questions légales s'éclairent par la discussion, s'atténuent par les concessions, se décident par la prudence. Malgré les provocations et les imprudences, la question électorale ne s'est pas posée sur le terrain révolutionnaire ; l'opposition a partout accepté la constitution et la dynastie; les minorités n'ont pas volé conti-e l'Empire. Jamais aspiration plus libérali^ ne fut plus maripiée, plus légale, plus franche ; jamais avertissement plus modéré, plus respectueux, plus paisible ne fut donné au pouvoir. El si le Gouvernement reste sourd aux lointaines rumeurs de la lil)erté qui s'avance, qu'il regarde autour de lui tomber l'un après l'autre les soutiens des temps de dictature, et que le vide inattendu qu'un seul homme a pu laisser dans son système, lui' montre qu'au temps où nous sommes, il n'y a que les institutions libres qui soient sûres de ne pas mourir.
Quant au pays, attentif, réveillé, revenu de ses vaines terreiu's, épiis de nouveau de contrôle et de garanties, paisible comme on l'est dans la loi. patient comme tout ce qui dure, uni dans un vœu légal, dans une aspiration commune, où les vieilles rancunes disparaissent, où les partis s'apaisent et se fondent. — il attendra longtemps peut-être, mais à coup sûi', ce que nulle force au monde ne peut refuser à une nation qui le demande : la Liberté !
Le Procès des Treize.
le rôle important, (pravait joué M. .iules Ferry dans la lutte ék-ctorale de 1<S6;J lui procura j'iionneur d'être poursuivi avec les chefs du parti liliéral et de figurer au Procès des Treize, qui s'ouvrit le 5 août 1864 devant la sixième Ctiambre du Tribunal de la Seine.
Quelques mots d'explication sont ici nécessaires.
Dans Ja soirée du dimanche 13 mars 1864, huit jours avant l'ouverture du scrutin pour l'élection de deux députés dans la première