LE PROCES DES THEIZE
M. i.F, Président. — 11 y a vraiment quelque chose de déploi'able. Tous les avocats se mettent personnellement en cause. Il semble que tout le monde est partie au procès.
De TOUTES l'AUTs. - C'est que c'est vrai ! c'est vrai l
M. Emmanuel Ahago. — Vous avez dit la vérité, M. le Président. Il y a treize prévenus, nous sommes onze défenseurs : cela fait vingt-quatre.
M. LE Président. — Les défenseurs s'excitent les uns les autres; il y a une clameur qui empêche de poursuivre l'affaire avecle calme nécessaire : j'invite ces messieurs du barreau à ne pas interrompre.
M. Ferry. — En même temps que j'obtenais celte lettre de M. Garnier-Pagès, j'allai chez M. Jules Favre, qui écrivit dans le même sens. Voilà, Monsieur le Président, le caractère dr notre correspondance et de notre affiliation. Si j'ai affilié M. Melslieim au comité de Paris, j'ai également affilié M. Jules Favre au comité de Schelestadt, de sorte qu'il n'est pas étonnant que nos avocats se regardent comme étant mêlés à cette affaire.
M. Ferry fait passer la lettre dont il vient de donner lecture à M. l'avocat impérial.
Dans la même audience, l'avocat impérial, ^Mahler, donna lecture d'un long réquisitoire qui souleva fréquemment les protestations des prévenus et de leurs défenseurs. C'est le lendemain, fi aoùt,(|ue Jules Favre défenseur de Garnier-Pagès, prononça un magniliquo plaidoyer, après lequel Berryer, au nom de tous les défenseurs, déclara renoncer à la parole :
« lîllevés dans le respect de la magistrature, dit, en terminant sa déclaration, le grand orateur, nous renonçons à prolonger la défense, convaincus que nous sommes qu'après de telles paroles, après de telles démonstrations, après de telles vérités historiques, il n'y a pas un juge en France qui puisse prononcer une condamnation contre les hommes assis sur ces bancs. ;>
La G" Chambre du Tribunal n'en condamna pas moins, après un délibéré de cinq heures, les treize prévenus, dont M. Jules Ferry, chacun solidairement à 300 francs d'amende et aux dépens, pour délit d'association illicite.
Les débats s'ouvrirent devant laCour impériale de Paris (Chambre des appels correctionnels) le 24 novembre 18(54. Les Treize étaient assistés des mêmes défenseurs qu'en première instance. Ce mémorable procès donna lieu, cette fois, à une série de plaidoiries éloquentes et de chaleureuses répliques. C'est à l'audience du 30 novembre que M. Berryer fut appelé à prendre la parole. Nous ne reproduirons de son plaidoyer que ce qui concerne directement la personne de M. Jules Ferry:
9s Discoriis i:t (U'Inkins.
(( ...Je n'iiisi-lcriii p.is en cr ([iii ('onceiiu' mou cliriil. M. Ferry est dans ce procès, non si-ulenKMil parce qu'il a pris part au comité électoral de M. Garnier-Pagès, à la réunion de la rue Saint-Roch, mais je crois qu'à son égard, il y a eu des dispositions particulières. Je suis fàciu* de le dire, mais je ne puis taire ce qui est dans ma conscience. M. Ferry est un des auteurs du Manuel êlcctoraL et c'est là un péché capital aux. veux de l'Administration. M. Ferry a commis un autre gros péché. Il a publié le volume de la Lutte électorale : il a mis au jour tous ces faits de corruption électorale dontrAdminisliation s'est rendue coupable et dont un citoyen honnête rougirait d'être le complice : il a publié toutes les pièces produites lors de la véritication des pouvoirs au Corps législatif. C'est là son tort personnel; mais cela ne fait pas, j'imagine, que le nombre des personnes composant le comité Garnier-Pagès s'en ti'ouve acci-u en quoi que ce soit!... »
M. Dufaure, avocat de M. Diirier, prit, la parole après Berryer et lit lemarqaer, comme son illustre confrère, que la véritaljle cause de la poursuite était la publication du Manuel clectoral, a laquelle^ M. Jules Ferr}' avait pris une part si notable:
« Tout à riieure, mon éminent confrère indiquait une circonstance particulière qui pouvait avoir attiré sur M. Ferry l'animadversion du ministère public. Cette circonstance est commune à M. Uurier et à M. Ferry. Il s'est empressé de l'avouer; il a participé à la confection de ce petit Manuel électoral qui a été publié dès l'origine d'un mouvement électoral sérieux en France. Mais à qui le ministère public pourra-t-il faire remonter l'idée de ce ti'avail ? Qui aie mérite de l'avoir rendu opportun et nécessaire ? Il est facile de le comprendre. Le décret du 24 novembre 18(10 avait, dans un jour impiévu, appelé la nation à prendre une part plus directe et plus active à l;i discussion de ses alTaires. Ce sont les termes mêmes du préandmle du décret. En consrqnence, il avait permis la discussion d'une adresse au début de chaque session ; la présentation d'amendements aux projets de loi ; la pulilication du compte rendu de cbaque séance. Il avait nommé des minisires sans portefeuille pour concourir aux délibérations du Corps législatif. La Cour ne sait-elle pas qu'une vie nouvelle, cette vie de discussions et de délibérations qui, <pioi qu'on en dise, est chère à notre pays, et dont il était privé depuis di.x à onze ans, allait renaître? Le mandat du député, la loi en vertu de laquelle il est donné, prenaient tout à coup une importance singulière. Cette loi éleclorale, qu'on connaissait à peine, on a eu besoin di' la connailre, et les commentaires sont devenus indisjicnsabli's. l-^b bien ! nos jciuies confrères ont eu le
POLÉMIQUE AVEC l'EYRAT. 99
mérite d'avoir porté Jeur attention sur cette Joi, de l'avoir étudiée protondement et d'en avoir donné un commentaire exact, clair et irréprochable.,.,»
Dans sa réplique au réquisitoire du Procureur général Chabanacy de Marnas, Berryer, avec une hauteur d'éloquence incomparable mit en relief la pression scandaleuse exercée par l'Empire sur les électeurs, et signala de nouveau lunportance du service qu'avait rendu M. Jules Ferry a la cause de la liberté en publiant le dossier de la candidature officielle:
« Pour ne pas m'égarer, pour ne pas aller trop loin, je citerai des pièces ofhcielles. Je parlais hier de l'un des grands crimes de mon
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de la I»«e électorale. Vraiment il est curieux de voir les pièces déposées encore aujourd'hui dans les archives du Corps législatif et dont M, Ferry nous a donné des copies très fidèles »
Et après avoir cité différentes circulaires, des inspecteurs primaires aux mstituteurs, des préfets aux maires, etc, Berryer renvoyait encore la Cour au volume de M. Jules Ferrv, comme à la plus accablante des enquêtes dressées contre l'Empire,
I/arrèt de la Cour de Paris, rendu le 7 décembre 18(54, rejeta cela va sans dire, l'appel des Treize, mais leur procès était gagné devant 1 opinion publique, et le véritable condamné, c'était le Gouvernement du 2 décembre.
Polémique avec Peyrat,
M Jules Ferry se trouvait dés lors désigné pour figurer parmi les chels du parti démocratique. En attendant que l'heure lût venue pour lui d entrer au Corps législatif, il reprit vaillamment sa plume de journaliste et donna au Temps une série d'articles dont plusieurs sont des morceaux achevés qui s'élèvent au-dessus des polémicrues courantes et de incidents de la politique quotidienne
On croit intéressant de reproduire ici quelques-unes de ces brillantes études, parce qu'elles mettent dans tout leur jour les rares qualités de style qui, à côlé des dons oratoires et des eminenls mentes de l'homme d'action, caractérisent le talent de M. J. Ferry.
Dans le numéro de VAvenir national du 17 novembre ms, un publ.cistedistingué, M. Peyrat, annonçait la publication du grand ouvrage d cdgar Quinet sur la Révolution.
M Peyrat attaquait violemment l'œuvre de l'illustre exilé qu'il qualifiait « de satire contre la Révolution, de réquisitoire violent et calomnieux contre les principaux révolutionnaires». Il reprochait au l.yre « de n'avoir ni ordre, ni plan, ni proportion », puis, abordant le fond, accusait Quinet de blâmer les chefs de la Révoution d avoir proclamé et exercé la Dictature ; de soutenir cette thèse qu une pareille dictature a été un fiéau et un crime, « un
100 luscoiius f;t upinkin^».
ci-'mie parce qu'elle élail inutile, et uti tléan parce qu'en liabiluaiil. les Français à un regain passager d'arliitraire et de terreur, elle leur a fait perdre le sentiment et la dignité des peuples libres et les a prépart's à subir toutes les tyratniies ». Peyrat trailail la première de ces idées d'aberralioii i-t d'inconséquence, la seconde de lieucommun '.
Dans les articles suivants -, Peyrat continuait sa i)liilip|)ique, allirmant que « la diclature du Comité de Salut public a seule pu assurer le trioniplie de laUévolulion »; faisant grief à Quinet d'avoir dit que Robespierre, Saint-Jusl, Billaud-Varennes « voulureut rhanger ce qui avait été un accident en un état permanent », c'està-dire ériger la dictature en principe de gouvernement ; opposant le prétendu libéralisme de Robespierre en matière religieuse à la prétendue intolérance de Quinet, et terminant enfin lu série de ses critiques par une apologie virulente du jacobinisme et des Jacobins: « Historiquement, oui, mille fois, nous sommes Jacobins, c'est-à-dire convaincus que les Jacobins ont seuls bien compris, bien conduit et définitivement sauvé la Révolution».
A cette tb'^'se historique, qui a été maintes fois renouvelée par des écrivains aussi ardents, quoique moins bien doués que Peyrat, M. Jules Ferry opposa une suite de considérations éloquentes où il combattit la doctrine du Salut public, invo([uée jiar le second Iviipire pour justifier le pire despotisme, et loua Quinet d'avoir fait le procès à la dictature révolutionnaire etàla Terreur. Il estpi(juant de reproduire ces beaux morceaux d'histoire, après les récentes discussions qu'a soulevées la pièce de M. Sardou, Thermidor, et le discours de .M. Clemenceau où se trouve développée la théorie (lu bluv.
Les revenants.
In journal titii a pour spécialité de morigéner la démocratie contemporaine, li'op large et trop généreuse à son gré, V Avenir national, fulmine, depuis un grand mois, contre le beau livre de iM. Quinet, le plus violent des réquisitoires.
Il no faut ni s'en étonner ni s'en plaindre.
Toute secte est hautaine, dogmatique, intolérante. Celle-ci s'intitule l'école « delà tradition révolutionnaire». Mais il en est d'elle comme de ces enfants qui n'ont retenu du type paternel que les travers. Ces continuateurs de la Révolution n'ont liétùlé que de ses sophismes, de ses déclamations et de ses haines. Une dévotion étroite, malsaine, pour les hommes
1. Avenir national, n° du 20 novembre 186,'). 2. Avenir national, n" des 3, 9. 12. 18, 24 janvier 1866.
POLEMIQUE AVEC l'EVI'.AT. 101
de la Terreur est le principal article de leur Credo. Renier la légende qu'ils nous ont faite, est un ciime iju'ils ne pardonnent pas.
Pour l'avoir osé, M. 3Iicbelet a été couvert d'invectives; M. Lanfrey a suscité d'implacables ressentiments. A son tour, M. Quinet, qu'on pouvait croire mieux défendu par la dignité de l'exil, apprend, sous la férule de 31. Peyrat, ce qu'il en coûte toujoui's pour abattre les faux dieux.
Le jacobinisme, puisqu'il veut qu'on l'appelle par son nom, est intimement mêlé, depuis quarante ans. aux destinées de la démocratie française. Il y apparaît tantôt comme un sentiment, tantôt comme un système. Quand la France nouvelle, ramenée par la force aux traditions cju'elle avait violemment rompues, condamnée a pleurer le 21 janvier et à indemniser l'émigration, tremblait, non sans quelque raison, pour les plus cbères de ses conquêtes, quand les conventionnels vieillissaient dans l'exil, quand la Uévoluiion était réduite à cacber son nom, ses couleurs et ses souvenirs, la religion jacobine et la religion bonapartiste naquirent côte à côte, comme un fruit amer de la défaite et de la colère. De bons esprits purent s'engouer de Sainl-Just et de Robespierre. Marat fut tiré des gémonies. Dans cette piété hardie pour les choses tombées, il entrait alors plus de chevalerie que de système. Mais aujourd'hui tout est bien changé. La société moderne n'est contestée par àme qui vive: l'ancien i-égime n'existe plus que pour les vieux journaux qui ne veulent pas perdre l'habitude de le pourfendre. Au sein d'une démocratie débordante, qui, au lieu d'ennemis, n'a que des flagoi-neurs, le jacobinisme n'est plus une arme de guerre, mais un péril, car il représente parmi nous quelque chose de plus triste que le souvenir des échafauds : le Préjugé de la Dictature.
Au dix-neuvième siècle, il n'existe plus de tyrannies, il n'y a que des dictatures. On ne nie pas la liberté, on îa fait attendre. L'absolutisme ne prétend plus remplir, en nos temps troublés, qu'un office transitoire : c'est un pédagogue, un éducateur plutôt qu'un mailre. Napoléon I" remettait au règne de son fils la fondation d'un régime libre : il subordonnait la liberté à la victoire. M. de Rismarck n'a contre la liberté prussienne qu'un grief: elle pouii-ait l'empêcher de s'agrandir à sa manière : il subordonne la liberté à l'annexion. Je blasphème sans doute.
102 IllSCOlUiS ET OPIMO.NS.
mais j'ose (lirc(|u'en suspciidanl la Constitution jiis(|ir;i la paix, la Coiivciilion ne faisail pas aiilrc cliose.
De soilt' ipril est vrai de tiiiT (pic la doctrine du salut public est, par le temps qui coiu'l, la dernière citadelle du despotisme.
l^a docti'ine du salul public, c'est la liberté subordonnée : de ipiel Iront osez-vous vous plaindre qu'on la subordornie aux principes conservateurs, si vous la subordonnez vous-même aux nécessités révolutionnaires?
i.a doctrine du salut public est la source frauduleuse de toutes nos misères ; elle nous énerve, nous déprave et nous livre. Elle nous commet en des alliances, hélas! autrement dangereuses équivoques, corruptrices que toutes les coalitions, réelles ou imaginaires, que l'Eglise jacobine reproche incessamment au parti de la liberté ! Cela ne se démontre pas, mais il suffit d'avoir âge d'homme pour le sentir.
Or, la pierre angulaire delà doctrine du salut puljlic, c'est l'apologie de la Terreur. Le plus lourd anneau de la chaîne, c'est nous qui l'avons forgé.
Si l'on veut se convaincre que l'apologie de la Terreur ne peut plus être dans un homme de ce temps-ci une fantaisie historique, une relique inoifensive, il n'y a qu'à lire les jdiilippiques de VAoenir. L'histoire de la dictature révolutionnaire y est présentée comme une solennelle expérience « qui justifie, en fait, la doctrine du salut public plus explicitement que Machiavel, Montesquieu et Rousseau ne l'ont justifiée en théorie ». M. Peyiat accepte d'ailleurs, en même temps que le litre de jacobin, la qualification « d'autoritaire ». Il n'y a que celle de «■ césarien » qui lui fait « hausser les épaules», ce que l'on ne comprend guère en vérité, de la part de l'écrivain (pn accepte si gaiement les deux premières, et qui professe ouvertement « que la question n'est pas d'alïail)lir le pouvoir, mais de s'en saisii" ». Je sais bien qu'on s'en tire en affirmant, d'un ton dogmatique, qu'il n'y a aucune confusion possible « entre les attentats des ambitieux et des usurpateurs, et l'apparition soudaine d'un pouvoir dictatorial qui, dans une crise suprême, pour un danger évident et universellement reconnu, domine momentanément le système entier des lois politiques, civiles et pénales». Hélas! entre ces deux despo-
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lismes, la direction d'intention est toiUe la difterence. Les Jacobins soiil les casuisles de la liberté.
C'est contre la docirine du saint public que M. Qninet a fait son livre. Et, pour en finir (Tun coup, il luarcbe droit au monstre. Il fait le procès à la dictature révolutionnaire, à la Terreur; il en nie la nécessité : il afllrme que la Révolution pouvait se sauver par la justice. A l'bonneur de Robespierre, il préfère l'honneur de la liberté.
Voilà la pensée du livre ; elle s'y répand en flots d'éloquence ; elle donne à tout l'ouvrage une unité majestueuse et convaincante. Libre aux néo-jacobins de la déclarer « anti-philosophique, anti-historique, anti-révolutionnaire ». Celui qui aura démontré ((ue la Terreur n'était pas nécessaire, celui qui aura débarrassé la déiiiocralie de ce rêve de dictature, qui tantôt la remue comme une tentation, tantôt l'obsède comme un cauchemar, celui-là aura bien mérité de l'avenir: il pourra jjraver la grosse voix de ces revenants de 1793, assez épris de leurs souvenirs, assez aveuglés par leurs propres systèmes, pour s'imaginer qu'en France, le gouvernement démocratique puisse jamais se fonder sur l'esprit de coterie et d'intolérance.
Il importait, avant toutes choses, de réialdir la philosophie de ce bel ouvrage, à rencontre de tant de gens (pii la méconnaissent ou qui la calomnient. Mais il ne faut })as attendre des néo-jacobins qu'ils acceptent la question comme 31. Quinet la pose. C'est leur habileté de la noyer dans les faits, de l'écraser sous les détails, de l'obscurcir par l'invective. Suivons-les donc sur le terrain étroit où ils s'évertuent, et voyons si la légende jacobine se tirera des mains puissantes qui viennent de la saisir '.
Les doctrinaires de la Terreur.
Avant d'examiner historiquement,, comme il convient, ce lieu commun de la Nécessité de la Terreur, (jue nous voulons chasser du milieu de nous, — non pour réjouir les ennemis de la démocratie, mais pour les confondre, — il faut vider une question préliminaire.