Le Temps, n° du 0 janvier
1U4 DISCOUHS ET OPIMO.NS
Une équivoque piano sur le déital.
31. Quinel accuse les dictateurs du Comité de saliil puitlic d'avoir systématisé la Tei reur.
M. Peyrat proteste avec énergie. Il met au déli de citer une phrase, « un mot», des discours de Robespierre, de Saint- Just, de Billaud-Varennes, (jui justilie cette imputation. 31. Quinet les calomnie, et il calomnie sans preuves. « Tout prouve au contraire que la dictature n'a été pour eux qu'une machine {\(i fiuerre, et qu'ils n'en ont fait usage, avec la plus grande répugnance, qu'au moment suprême, et sous le coup de la plus impérieuse nécessité. »
Cette opinion, souvent émise, constitue ce qu'on peut appeler la pudeur du jacobinisme moderne; elle s(!rt d'oreilleià beaucoup de gens d'honnête et douce humeur, qui n'osent ni accepter ni renier la terrible tradition, et, désireux avant tout de ne se brouiller ni avec les vivants ni avec les morts, l'edoutent plus, sur les questions de ce genre, la controverse que l'inconséquence.
C'est pour cela que l'objection veut qu'on s'y arrête. Si l'on ne peut ramener les terroristes résolus, il n'est peut-être pas impossible de convertir le jacobinisme inconséquent.
L'équivoque consiste, ce me semble, à confondre deux choses qu'il est nécessaire de distiuguei'.
Il y a deux parts à faire dans les violences ré^olutionnaires : celle de l'instinct et celle du système.
Toutes les mesures révolutionnaires : la loi des suspects comme le maximum, l'empi'init forcé comme le tribunal révohitionnaire, la levée en masse aussi bien ijiie l'échafaud. tout Cl' (pii fut liéroï(iue et tout ce (jui fut barbare, naquit, à certains jours, de l'instinct populaire, exalté et déchaîné, ivre de colère, de patriotisme et de terreur. Envahie, alîamée, trahie, sans chefs, sans lumière et sans pain, la foule eut peur et devint terrible.
Dès la (in de 1791, entre une l'oyauté suspecte et uni; assemblée impuissante, sous l'action dissolvante des troubles religieux et la pression croissante de la famine, le délire populaire ('(immence. La guerre, l'invasion, la défaite, la trahison le poussent au comble. Les municipalités elTarées invenlont le maxiiniim, bien avant qne la Convention le ratihe. Les prisons
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s'emplissent de suspects, bien avant que ?i[erUn, le jurisconsulte, eût formulé ses sinistres catégories. La multitude promène dans les rues et dans les prisons sa justice expéditive. Le peuple a pris, comme disait Danton, « l'initiative de la Terreur ».
C'est de celle-ci qu'il est vrai de dire, qu'elle ne constilue ni une théorie, ni un système : œuvre des multitudes irresponsables, fruit ordinaire des longues servitudes et des initpiilés séculaires.
Mais voici venir, à la remorque, les hommes d'État, les légistes : et la Terreur va changer de caractère.
La fureur populaire est comme la tempête : elle s'apaise d'elle-même. Si les hommes d'État la maintiennent, la divisent, l'enrégimentent, s'ils l'organisent pour la rendre durable, n'aura-t-on pas le droit de dire qu'ils en ont fait un système?
Il est de l'essence de la peur de diminuer avec le péril; mais la terreur systématique s'accroîtra dans la même proportion que la victoire ; elle deviendra d'autant plus pesante qu'elle aura plus duré, d'autant plus dogmatique qu'elle sera moins nécessaire; et le jour où la lassitude et l'horreur universelles secoueront sa tyrannie sanglante , elle tombera de toutes pièces, sans une rétractation, sans une défaillance, sans un remords.
La conscience humaine ne s"y est pas trompée : elle n'a jamais confondu les désespoirs de la multitude avec les froides cruautés des politiques; elle n'impute à la démocratie que la théorie, elle ne lui demande compte que du sophisme. .Mais, s'écrie-t-on avec une étrange insistance , où est-elle , cette théorie? Qui l'a écrit, professé, pratiqué, ce sophisme?
Qui? vos Saints? Robespierre, Saint-Just, Billaud-Yarennes, toute l'école.
Du premier jour, le gouvernement révolutionnaire, décrété le 10 octobre 1793, pour durer « jusqu'à la paix », non seulement n'a pas d'autre pratique, mais ne professe jias d'autre théorie. « Le gouvernement révolutionnaire, dit Billaud-Yarennes, doit mettre la terreur à l'ordre du jour. Et il regrette, en termes que M. Peyrat fera bien de relire, le temps perdu pour l'échafaud. (Rapport sur l'organisation du gouvernement révolutionnaire, 18 novembre 1793.)
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Est-ce là ce (jue M. Peyral appollo, jiar un riipliémismo a(lmiral)le, leri'oriser « avec répii.tinance »!
Mais, dit-on, c'est avant tout un fait de guerre : dans IVsprit des dictaIcMi's la diclatiire doit cesseï' avec la L^iinre. — Attendez.
Le gouvernement révolutionnaire compte ses journées par ses victoires. La campagne de 171)3 vient de s'achever par une moisson de gloire : Carnot et Jourdan ont débloqué Maul)euge, Hoche a repris les lignes de Wisseml)ourg. la Hotte anglaise est chassée de Toulon, Lyon n'est plus, la grande armée vendéenne couvre de ses débris les deux rives et les flols de la Loire. Du sein de la Répuhlirpie, rassui'ée et ti-iom[)hante, s'élève un cri de justice et de pitié, le plus élO(|uent peut-élre (pi'il ait été donné à la parole humaine de jeter au ciel aveugle et sourd. Camille éciit le Vieux Cordelier. Qui va l'épondre? le rapporteur du Comité de Salut pubUc, Roliespierre :
Si 1(3 ressort du gouvernement ]iupulaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution, c'est à la l'ois la vertu et la terreur: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste', la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre chose que la vertu prompte, sévère, inflexible; elle est donc une émanation de la verlu ; elle est moins un principe paiticulier (ju'une conséquence du principe ^'énéralde la démocratie, appliquée aux plus puissants besoins de la patrie. — On a dit que la terreur élait le l'essort du gouvernement despotique. I>e vôtre ressemblet-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui brille dans les nuiins des héros de la liberté ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur les sujets abrutis: il a raison comme despote; domptez par la terreur les ennemis de la liberté, et vous aurez raison comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolulion est le despotisme de la liberté contre la tyrannie (5 février 1794).
Le reconnaissez-vous, l'étei'nel sophisme de la Diclaturo? L'esprit de système a-t-il jamais tenu un plus impérieux langage ?
La Dictature révolutionnaire n'a pas échappé à celte loi historique de toute dictature, qui est de devenir promplement systématique, et de ne pas savoir finir.
On a d'abord pi'orogé la libei'té jusqu'après la victoire. On la l'emet bientôt au leiulenuiin de rcxlcrmination des traîtres, des conspirateurs, des modérés, des indifféi'enls. « Ci> (pii constitue
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la République, diL Sainl-JiisL c'est la destrucliou totale de ce qui lui est opposé. Vous avez à punir non seulement la trahison, mais rindiiïérence. » — « La protection sociale, ajoute Robespierre, n'est due qu'aux citoyens paisibles ; il n'y a de citoyens dans la République que les républicains. » Et alors commence le sanglant défilé des conspirations imaginaires : celle des indulgents et celles des ultra-révolutionnaires, celles des athées et celles des coiTompus, celles des hommes d'État celles des esprits faibles, celle de Danton et celle de Clools, tombant l'un après l'autre dans ce ruisseau de sang dont la République devait sortir souillée, décimée, amoindrie, compromise pour cinquante ans !
On dit que les terroristes n'étaient pas systématiques? Ils étaient mieux que cela : ils étaient hallucinés.
L'hallucination du soupçon est visible chez Robespieri'e; elle s'y double bientôt de l'hallucination de la toutepuissance.
A ce moment le système est à son comble. La Terreur n'r<t plus seulement un instrument de guerre, c'est une éducalion, une discipline. Quand elle aurait anéanti tous les conspirateurs, elle n'aurait pas achevé son ceuvre, car il reste une conspiration plus dangereuse que toutes les autres : « celle du vice ei de l'oisiveté ; » un ennemi encore à immoler, « la corruption, » un nouveau « fédéralisme : l'immoralité ».
Et ghssant sur la pente que nul ne remonte, la Dictature se perd en cette monstrueuse et puérile rêverie d'une société régénérée par l'échafaud, incroyable mélange d'atrocité et de candeur, d'austérité naïve et de rigueur implacable, de littérature et de cruauté, utopie pédagogique, absurde et sanglante, à laquelle resteront éternellement attachés les noms de Sainl- Just et de Robespierre.
rsous n'éprouvons, qu'on veuille bien le croire, aucun plaisir à remuer ces souvenirs. Nous n'avons pas fait, non plus, ce rêve de collège, d'une Révolution immaculée, sans égarements ni colères.
M. Quinet a dit excellemment : « La suprême iniquité serait de les juger par les règles des temps ordinaires. Assiégée par l'univers, cette société se met au-dessus des lois. La fureur devient une partie de la tactique. »
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Aussi ne s"a,uil-il [las de ju^or des hommes, mais iiiic li-adition.
Les leiTOi'isles repivseiUent, dans noire liisloirr. une {]e> forces (jiri sauvent les irvolulions dans les grands iiêrils : Tespril de suite et lénergie. Mais ils n'y représentent pas la justice. La démocratie ne peut accepter de tradition que la justice.
.T'admire, dans les murs de Saragosse, Palafox dressant la potence pour quiconque parlera de se rendre. Les Montagnards ne le cèdent à ce héros ni en audace ni en énergie. Les violents ont leur grandeur, quelquefois leur beauté. Qui l'a mieux fait voii- (|ue Danton?
Mais admirer les maximes de Saint-Just, s'incliner devant les déclamations de Robespierre, reconnaître là une philosophie qui ne soit pas médiocre, une politique qui ne soit pas odieuse, revendiquer cet héritage de lieux communs cruels et de rêves à courte vue, c'est un genre tridokllrie dont la démocratie moderne a trop soufïert pour qu'elle songe à en renouer la chaîne, heureusement interrompue '.
Girondins et Jacobins.
Il est dans l'histoire de la Révolution deux dates décisives, deux coups d'État qui se lient l'un à l'autre, comme la première et la dei'nière pierre de l'édilice : le 31 mai et le 18 brumaire.
Les pi'emiers jacobins, les vrais, ne les séparaient pas. 11 n'y avait pas si loin des bureaux du Comité de Salut public aux antichambres du Premier consul : d'illustres exemples l'ont fait voir. Les fauteurs de la dictatui'e convenlioiinelle apparurent tous au coup d'Étal de Bonaparte. Un petit nondjre seu- Icniciil s'arrêta siii- le seuil du Sénat conservateur. Les jacobins furent les meilleurs préfets de l'Empire.
Les néo-jacobins, (jui se caractérisent surtout par rinconséquence, ont Icnti'' les premiers de distinguei- entre le coup d'État déniag()gi(pn' et le coup d'État mililaii'e, comme si Ion pouvait échapi)t'r à la souvei'ainc logique des choses, comme si le sophisme ihi sahii [lublic n'était pas toujours le nu''U)e.