‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 40 sur 130 · Le Tc»i/)s, (lu 11 jaiuiiT · texte numérisé non relu

Le Tc»i/)s, (lu 11 jaiuiiT

POLÉMIQUE AVIiC PEVKAT. 109

C'est une formule monarcliii|ue, disait Buzot aux Montagnards, (|ue votre mot : « Il faut agir. » La dictature est comnwï l'égoïsme ; on ne lui fait pas sa pai't.

M. Peyrat, du moins, ne méritera pas le reproche crinconsé- (|iipnce. II déclare nettement qu'après le 9 thermidor, la Révolution arrêtée, menacée, décimée, n'avait plus qu'un recours ; le 18 hrumaire.

La grande portée du livre de M. Quinef, sa force et son honneur, c'est d'avoir montré, d'une façon victorieuse, le chemin (|iii conduit d'un coup d'état à l'autre, non seulement par l'encliainemenl des faits, visihles pour tout le monde, mais par l'étroite parenté des doctrines et le lien des causes profondes. Aussi, comme aucun livre ne renferme une critique plus haute du 18 brumaire, aucun n'est à la fois plus juste et plus amer pour la révolution qui porta les terroristes au pouvoir et jeta la Giromle aux gémonies.

Les Girondins attendaient cette justice tardive. Voici bientôt trois quarts de siècle qu'ils portent la peine d'avoir été vaincus. Les royalistes, les Jacobins ont jugé tour à tour ces jours terribles. Jusqu'au livre de M. Quinet, le testament politique des Girondins restait à faire. Entre les constitutionnels, qui ne leur pardonnent pas, et les montagnards, qu'ils exaspèrent, les plus éloquents, les plus généreux, les plus novateurs des révolutionnaires sont demeurés longtemps sans défenseurs. De tous les partis de la Révolution, c'est le seul, dit très bien M. Quinet, (jui n'a pas eu de successeurs. Tous les grands travaux contemporains, depuis Thiers jusqu'à Bûchez, depuis 3Iichelet jusqu'à Louis Blanc, libéraux ou démocrates, hommes d'Etat et poètes, pour une raison ou pour une autre, les sacrifient. Lamartine entreprend d'élever un monument à leur gloire : ;i mi-chemin, il les trahit et passe à Robespierre. La république était entrée dans notre histoire sous une triple auréole d'élo- ([uence, de grandeur d'âme et de génie, entre Brissot et Condorcet, Barbaroux et Gensonné, Vergniaud et madame Roland. Qui eût pu s'attendre à les voir reniés par les républicains d'un autre âge?

Rien ne fait mieux voir, à mon sens, combien le culte de la force, et cette tradition de l'arbitraire, qui est le fond môme de notre histoire, ont parmi nous pénétré les âmes. Pour tuer les

110 DISCOUUS ET OPINIONS.

(«irdiidins. on les accuse de ne pas savoir agic. Il n'en est venu jus(jii'à nous (jn'une image calonuiiée et travestie, mélange inconsistant (Hncaiiacilé et d'éloquence, de vanité et d'impuissance. Artistes, — on en conviimt, on l'exagère même. — mais l'iiéteurs et li'acassiers, hésitants et déclamateurs, incapables de sauver la Révolution : leur présence était un embarras, leur suppression fut une délivrance.

Robespierre a trace le premier ce portrait dv fantaisie; depuis ce temps, on le recopie.

■\1. Peyrat s'est borné naturellement à le rééditer une fois de [iliis. L'article qu'il a consacré aux Girondins est aussi faux que le rapport de Saint-Just et l'acte d'accusation d'Amar.

Girondins et Jacobins appartenaient à la même génération révolutionnaire, celle que le tiers état mit si fièrement au monde, au moment où labdication volontaire des Constituants jetait la Révolution dans l'inconnu. Jeunes, ardents, obscurs, mais formés à la vie publique dans ces innombrables assem- Idées administratives où se concentrait de fait, depuis le 14 juillet 1789, le vrai gouvernement de la France, ces révolutionnaires de la seconde poussée n'étaient pas faits pour porter longtemps la monarchie. La République sortait des fautes des hommes, et surtout de la force des choses. La République, on l'a dit bien des fois, était dans la Constitution de 1791. Elle était dans le démembrement systématique du pouvoir, dans la prépondérance de l'assemblée; elle était surtout dans le système des administrations départementales et municipales électives. Mirabeau l'avait bien vu; et, dès l'année 1790, dans ces notes fameuses, monument immortel de clairvoyance politique et de monstruosité morale, il signalait à la coui- le régime administratif, que lui-même avait appuyé, comme le véritabie rnnrnii de la dynastie.

Dans cet intermède de self-goverument, que la France ne devait plus revoir, le pays devint républicain sans le savoir, sans le vouloir même. L'Assemblée législative fut le produit de cette situation sans exemple. 3Iais, chose remarquable, la minorité ardente, éloquente, clairvoyante qui fit porter à cette démocratie inconsciente toutes ses conséquences, était sortie des entrailles mêmes de la province. La République ne devait plus ri'trouver pareille fortune dans notre histoire.

POLÉMIQUE AVEC PEYMT. Ill

Celte fois, les nécessités de la défense extérieure précipilèrent la crise. La monarchie se cliargea d'achever elle-même la démonstration commencée par la dépiitation de la Gironde. La royauté trahissait, appelait Tétrangcr, désorganisait la défense. Il n'y a plus aujourd'hui, là-dessus, de doute possible. Et, comme le démontre M. Quinet avec une précision et une abondance de raisons admirables, la royauté ne pouvait pas ne pas trahir. L'histoire ne connaît pas d'exemple d'un despotisme assez souple pour se laisser réduire, assez na'ifpourse découronner lui-même, assez désintéressé pour se donner des maîtres. Là était la vraie chimère, la contradiction profonde de la Constitution de 179L Le peuple de Paris trancha le nœud à sa manière ; il fit le lU août. Le 10 août est la journée de riiistiiic/, dit ingénieusement M. Quinet. Mais avant l'instinct du peuple, il y a la Gironde, qui lit tout haut dans le jeu de la cour, qui dénonce, par la voix de Roland, de Brissot, de Gensonné, son inertie obstinée, et son hostilité secrète, qui la frappe à mort par la voix de Vergniaud.

Admirez donc la justice de l'histoire! Tandis que les Girondins préparent, fomentent, font éclater la République, Robespierre se butte, dans son journal, à la Constitution de 1791. C'est un monarchien de la dernière heure. En juin 1792, le club des Jacobins veut chasser Billaud-Varenne pour avoir osé mettre en question la monarchie. — Et la tradition jacobine reproche aux Girondins d'avoir manqué de résolution républicaine!

Les Girondins de la Législative veulent la guerre, la prêchent, la décident malgré les Jacobins et malgré Robespieri'e. A la Convention, c'est Brissot qui la fait déclarer, le l"" février 1793, à l'Angleterre et à la Hollande. — Et ce sont les Girondins qu'un accuse d'avoir manqué d'audace, d'enthousiasme national, de fierté révolutionnaire! Et qui donc a frappé les émigrés, décrété le camp sous Paris? Les Girondins delà Législative. Qui a organisé la première défense, poussé en avant les premiers volontaires, ceux de l'Argonne et de Jemmapes, les plus mibtants, les plus incontestables de nos sauveurs? Q i a rempli les colonnes du Bulletin des lois, dans ces terribles mois de février et de mars 1793, de cette multitude de décrets organisateurs, de guerre et de marine, que personne

112 niscoriss et opi.mo.ns.

no pont t'ITacei", cl qui rcpondent si éloqueniment au reproche (l'impuissance et de paralysie? Les Girondins à la Convention. Qu'on cite une mesure de défense à laquelle ils aient refusé de concourir? Une nécessité militaire qu'ils aient méconnue? Que M. Peyral ne dise donc pas que tant que les Girondins furent debout, la Convention n'agissait pas. Ce lieu commun de toutes les dictatures, ce prétexte de tous les despotismes qui sourit aux Jacobnis de VAvenù-, est faux neuf fois sur dix dans l'histoire : mais, appliqué aux Girondins, il est aussi odieux qu'incompréhensible.

En vérité, l'histoire de ces gramls jours est écrite au rebours des faits et du bon sens. Le plus grand reproche qu'il y ait à faire aux Jacol)ins et à leurs prdes copistes, c'est de méconnaître, dans cette crise héroïque de la Fi'ance nouvelle, l'élan sincère et l'ardeur naïve, renlhousiasme national, la spontanéité révolutionnaii'e. On croirait, à les entendre, (|u'il a fallu, pouipousser la France aux fronlièi'es, le fouet des supplices et l'aiguillon de la peur. Entre riiéro'isme des quatorze armées et l'échafaud de la place de la Révolution, il y aurait je ne sais quelle lelation mystérieuse, je ne sais quel rapport nécessaire, dont la seule pensée est, pour le génie de la France, la plus sanglante des injures, la plus imméritée des calomnies.

Il faudrait pourtant choisir : ou cesser de nous entretenir de l'enthousiasme et des prodiges de 1792, ou reléguer parmi les plus hideux sophismes de cette théorie de l'efficacité de la guillotine, au point de vue de la défense du territoire, sur laquelh; vivent, de[)uis soixante ans. tous les apologistes de la Teireur, et qui sei-ait groles(|ue, si elle n'était aussi sanglante.

La vérité, c'est que toutes ces grandes choses ne furent faites ni jiar la iMonlagne, ni par la Gironde, mais par la France. On a toujours écrit cette histoire les yeux fixés sur la Convention. Dans notre fureur de centralisation, nous voulons tout centraliseï', même l'esprit national, même le patriotisme.

Nous mettons toute la Révolution dans Paris, tanilis que Paris lui a porté, le 2 juin 1793, un des coups les plus terribles (ju'elle ait reçus*.

Il paraît que V Avenir national est blessé au coeur. Ce journal.

Page 1