Le Temps, du iîO janvier
POLÉMIQUE AVEC PEVItAT. 113
dont le tempérament est d'excommunier et de requérir, condescend à discuter.
Nous avons parlé, dans notre dernier article sur le livre de ^I. Quinet, du lien intime qui existe entre le coup d'État du 31 mai et le coup d'État du 18 brumaire. Fondés tous deux sur la même thèse de salut public, il n'est point surpi-enant ifu'ils aient eu les mêmes approbateurs. Et nous avons dit (|u'il n'y avait pas si loin des bureaux de Comité de Salut [lublic aux antichambres du Premier consul — qu'on ix'trouvra les complices du 31 mai parmi les approbateurs du 18 hnimaire — que sous l'Empire eniin, un Jacobin faisait un excellent préfet.
Il y avait, pour répondre à cette thèse, qui n'est point nouvelle, sans doute, mais qui nous semble aussi juste qu'opportune, deux procédés: la logique ou l'histoire. Le procédé logique serait de beaucoup le meilleur. Qu'on expose, une bonne fois, cette théorie du Salut public, derrière laquelle s'abrita le 31 mai, et qu'on prouve qu'elle ne justifie pas toutes les dictatures, tous les despotismes! Problème difficile, et que la doctrine de la dictature, professée par M. Peyrat dans ses premiers articles, ne résout pas, à coup sûr. Nous l'avons montré précédemment, et nous attendons encore, sur ce point capital, la réponse de VAvet^ir. Moins sûr que le procédé logique, le procédé historique est par cela même infiniment plus commode. Voici donc la question qu'on nous pose :
Quels sont les Jacobins, les vrais Jacobins, comme on les appelle, qui ont quitté les bureaux du Comité de Salut public, pour s'installer dans les antichambres du Premier consul et de l'Empereur? Parmi ceux qui ont été préfets, conseillers d'État, qui ont plié l'échiné pour se faire prendre mesure d'un habit brodé, qu'on en nomme un, un seul, qui n'ait pas eu sa part et son rôle dans le 9 thermidor, c'est-à-dire dans cette journée où les vrais Jacobins furent vaincus en même temps que Ja Révolution. Encore un coup, pas de phrases et des noms propres.
Nous allons venir aux noms propres, mais nous sommes sûr d'avance que vous ne les accepterez pas. Que des Jacobins aient été préfets, conseillers d'État, aient plié l'échiné, vous en convenez vous-même, mais ce sont des Jacobins impurs, selon vous, des Jacobins mauvais teint, car tous avaient trempé dans Thermidor.
]U DlSCOrUS KT OPIMONS.
A ce compte, où soûl Il's Jacobins après Roljes|)iérre? Qui n'avait pas, à la Convention, trempé dans Thermidor? Qui n'avait pas, en ce jour de révolte et de justice, senti la hache sin- sa lèlc? Qui n'avait pas répété, du Marais à la 3Ionla»ne, le cii: A hasl à bas le tyran! Quand la Convention, poussée par ses triumvirs, de coup d'état en coup d'état, de prosci'iption en proscription, d'échafaud en échal'aud, jusque dans les derniers retranchements de son immense docilité, se releva furieuse et sanglante, elle fit tout entière tète au péril. On ne connut alors ni Thermidoriens ni Montagnards ; on ne se demanda pas si Billaud-Varenne n'était pas plus farouche ([ue Robespierre; si Sainl-Just n'était pas fait d'un bronze plus pur que Barèi'e et CoUot d'Herbois. La France d'alors lit comme la Convention: elle respira, et l'histoire a fait comme la France.
Thermidor, c'est la fin de la Terreur, c'est le réveil de la justice et de la clémence, la défaite de l'épouvante, dans son incarnation la plus savante et la plus haute.
Qu'importe que la Terreur ait péri par les mains des pires terroristes? qu'importe qu'un Tallien ait personnifié l'humanité renaissante? Où ÏAveuir a-t-il pu voir que nous entreprenions de réhabiliter la faction de Thermidor? Faites le procès aux Thermidoriens, et gagnez-le : aurez-vous donc pour cela gagné le procès de la Terreur?
Ce n'est pas en Thermidoriens et en non-Thermidoriens que les hommes de la Révolution se divisent, c'est en Terroristes et en non-Terroristes. Quand j'ai dit que le jacobinisme s'était réconcilié avec l'empire, j'ai parlé des Terroristes, des « fauteurs de la dictature conventionnelle », des vainqueurs de la Gironde, tenant pour aussi Jacobins, selon la langue vulgaire, Legendre et Tallien que Lebas et Soubrany.Et j'ai dit que, dans ce groupe nombreux et redoutable, qui avait fait le 31 mai, plus d'un s'est rencontré qui, pour les mêmes raisons, prit sa l)art du 18 brumaire; plus d'un qui s'y l'allia, sauf à s'en rcpriilir: [iliis d'un ijui descendit jusqu'au fond la i)enle de la siTNilude.
Où est donc la calomnie ?
Fouché, Real. Merlin (de Douai i. David, Treilhard. barons, comles, ducs, séiiateui's de l'Empire, où les placez-vous? Parmi les modérés de la ConvtMilion ou parmi les Jacobin^ de l'Empire?
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Proconsuls sanalants, démagogues furieux, légistes implacables, sont-ils de ceux qu'on calomnie? Cliose remarquable: Foucbé détruisit Lyon avec le fer et avec la poudre ; Real, collègue de Chaumette et d'Hébert, déposa contre Brissot dans le procès des Girondins ; Treilhard fut dépêché contre eux à Bordeaux; Merlin (de Douai) fit la loi des suspects ; David fut le panégyriste et l'émule de Marat. Les ennemis les plus signalés de la Gironde sont les premiers à faire leur cour à Bonaparte? Dubois-Crancé et Roux-Fazillac le comblent d'avances avant brumaire, et, après le coup, attendent qu'on les chasse des ministères. C'est la course au clocher de la dictature : les Jacobins violents la laissent faire, et elle les déporte ; les Jacobins modéi'és l'aident, et elle les place. Le type du Jacobin rassis, c'est Cambacérès.
Homme de la Plaine, direz-vous? Point: le meilleur ami de Robespierre. C'est lui qui demande le tribunal révolutionnaire, séance tenante. C'est lui qui révèle à Napoléon qu'il y avait du bon dans Robespierre, que c'était un homme d'ordre aussi : son mot fameux sur le 9 thermidor, qui fait la joie de l'Avoi/r: «Procès jugé, mais non plaidé, » est tiré du Mémorial de Sainte- Hélène.
Je n'ai point dit, — car il faut bien s'entendre, — que le 18 brumaire fut l'œuvre des Montagnards ; je n'ai point dit (cela serait absurde) qu'il n'y eut point de ynodérés dans les conseils du vainqueur : j'ai dit qu"en soi, le coup d'état n'avait point répugné aux Jacobins; que ceux qui ne le firent point s'y rallièrent, ne fût-ce qu'un jour. Carnot fut ministre de la guerre après le 18 brumaire : est-il une preuve plus décisive?
Je le sais, les Jacobins furent « trahis » ; c'est le mot dont vous vous servez vous-même. Hs furent dupés; qui le conteste? Ils le seront toujours, parce que, vers la force et vers la dictature, ils vont, comme l'alouette, au miroir. Voter contre l'Empire, la belle afi'aire ! Mais, derrière le 18 brumaire, ne pas apercevoir l'Empire : là est l'infirmité d'esprit, la pauvreté morale, l'inconséquence.
Aussi, les inflexibles, n'est-ce point dans le camp des Terroristes que vous-même allez les prendre? Vous citez Laréveillère- Lépaux, le meilleur des directeurs, le plus honnête des patriotes, refusant, comme membre de l'Institut, son serment à
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rEmi)ire, l'cfusaiit une pension, et, pour vivre pauvre comme alors ou savait l'èlre, vendant sa maison et ses livres, k encore un Jacoijin celui-là! » Que dites-vous, chantre des Jacol)iiis. docteur es sciences révolutionnaires? Laréveillère, un Jacoi)in? De l'espèce de Lanjuinais, je suppose. Laréveillère qui s'écrie, le 2 juin 1793, après (|ue la Convention violentée a mis les Vingt-deux en état d'arrestation provisoire: « Nous irons tous, tous en prison. » Laiéveillère. pi'oscrit comme eux. un peu plus la'.'d ; Lai'éveillère l'entrant en Iriomphe, après le 9 thermidor, avec Isnard, Heni'i Larivière, Louvet et Ponlécoulant? Gardez vos saints, mais laissez-nous les nôtres.
]j Avenir, qui prend Laréveillère pour un jacobin, nous met, par contre, au déli de citer des Jacobins devenus préfets de l'empire. Ici, comme la logique des principes et des choses n'est plus contenue par la hauteur des caractères, la liste des ralliés s'allonge. Les noms obscurs de la grande Montagne foisonnent dans VAnnuaire. Jean-Bon-Saint-André, Alquier, Cavaignac, Saliceti, Cochon de Lapparent, pour ne citer que les plus marquants, se casent dans les préfectures, s'élalénl dans les ambassades. Albitte, — un pur celui-là, un prosci'it de Thermidor; — Fréron, illustre mitrailleur; Borie, Thirion, Drouet, passent, de proconsuls, sous-préfets ou juges, tandis que les pai'tisans de Marat, les Hentz, les Panis, les Bourdon (Léonard) mangent dans de petiles i)laces, dignes de leur médiocrité paisible, le pain de la bureaucratie impériale.
Ce n'est ni pour mettre les Montagnards en contradiction avec eux-mêmes, ni pour constater une fois de plus la profondeur de la fragilité humaine, que nous rappelons et ces noms et ces choses. Il n'y a pas contradiction, il y a rappoi't direct, attraction logique entre le jacobinisme et la dictature. L'Avenir en est lui-même la preuve vivante. Il paraît que nous avons calomnié sa pensée en lui faisant dire (ju'après le 9 thermidor la Révolution n'avait guun recours : le 18 brumaire. C'est perspeclive et non « recours » qu'il faut lire. Va donc pour « perspective ». Mais le mot est au moins ambigu, et, sans chercher à le commenter par des citations très claires, que M. Peyratne l'enieraitpas, nous demandons aux gens de bonne foi ce (pi(» signilie une tirade ainsi conçue — que nous citons, cette fois, tout au loim- :
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« Tant que les Jacobins sont maîtres du pouvoir, ils contiennent toutes les lactious: après leur mort, les factions décliainées prennent leur revanche; elles font de la Fi-ance un lieu de déhniiche et un coupe-^ïorge. Tant que les Jacobins gouvernent, dit M. Qiiinet luimême, « ils opèrent le miracle d'empêcher la famine » ; quand ils sont renversés et immolés, la France n'a plus de pain. Tant que les Jacobins ont dans les mains les destinées du pays, tout cède à l'ascendant de la Révolution, la France marche de victoire en victoire; quand les Jacobins ne commandent plus, ne donnent plus l'exemple et l'impulsion, la désobéissance, l'indiscipline et le découragement se mettent dans les armées; nous éprouvons partout des revers. La Révolution s'arrête, recule ; la France se débat dans la misère ; elle n'a plus en perspective que le 18 brumaire. »
Dire qu'entre le 9 thermidor et le 18 brumaire, la liberté n'a pu contenir les factions de rintérieur, ni maintenir la discipline des armées, ni donner au pays le pain, la sécurité et la gloire, n'est-ce pas proclamer la nécessité du 18 bi'umaire, et le vainqueur d'Arcole et des Pyramides parlait-il à la France un autre langage ?
Nous croyons avoir répondu aux questions de VAvetui-. Nous ne lui en posons qu'une, en revanche. Il paraît que ce journal a. quelque part, un petit concile démocratique, qu'il consulte sur les cas de conscience, — ce qui lui permet de juger, à l'occasion, qu'il est le seul, le vrai, le pur organe du parti. « Les " hommes les plus justement respectés et les plus incontesta- <( hlement autorisés, dit-il. se sont associés à ses critiques de la « mnriière In plus explicite et dans les termes les plus concluants ». Voilà qui est clair, h' Avenir n'a pas seulement des arguments, mais il a des certillcats. Serait-il trop indiscret de lui demander de les produire ? De grâce, qui sont ces pères de lEglise qui ont prononcé contre le livre de M. Quinet et coiihe le journal le Temps l'excommunication majeui'e? Les noms, s'il vous plaît, de ces patriarches du robespierrisme, (b^ CCS inconsolables de Thermidor; les noms, s'il ne vous est pas défendu de les dire*?
La discussion ne peut avancer avec un adversaire comme VAveyiir. Quand on lui paiie 18 brumaire, il répond 9 thermidor. Il nous avait sommé de citer, par leurs noms, des Jacol)ins