V. — Les conseillers de M. Haussmann
Je viens de nommer M. Devinck, Messieurs, et je ne voudrais pas le calomnier. Je ne voudrais pas vous laisser croire que cet honorable négociant, cet ancien député, ce rapporteur attitré du budget de la Ville, ait jamais jeté sur les pas de son préfet le moindre cri d'alai'me, le plus timide avertissement. M. Devinck connaît trop bien son devoir, et le Conseil municipal aussi, pour avoir jamais, quoi qu'il arrive, le vilain travers de l'opposition. Il n'était bruit dans Paris, vers la fin de l'année dernière, que des anxiétés, des hésitations, des résistances de la commission municipale. On faisait à M. Devinck l'honneur de le placer à la tète des récalcitrants. Mais on se trompait bien, justes dieux ! et le dernier rapport de M. Devinck sur la situation financière de la Ville met sa fidélité préfectorale à l'abi'i de tout soupçon.
Certes, pour les conseillers de M. le préfet, l'instant était grave et la tâche imposante. M. le préfet arrivait à eux avec un nuM'omptequi dépasse inlinimcntles limites de l'imprévu toléi-able dans les ati'aires humaines. Ce chiffre de .j30 millions, jeté au Iravei's de tous les plans, de tous les calculs, de toutes les j'ègies, n'était-il pas pour eux, comme pour tous les Parisiens, inie révélation inattendue? Nous croirions calomnier le conseil municipal en supposant le contraire. Il y avait un programme financier, dressé au mois de décembre 1864, et qui formait en quelque sorte contrat entre le préfet et le conseil : le conseil n'a pu évidemment le laisser déchirer sous ses yeux. Ce n'est pas le conseil qui a précipité la Ville dans les dépenses
du troisième réseau, au moment où le fardeau de l'annexion, d'une part, le mécompte du deuxième réseau de l'autre, commandaient aux financiers de la Ville la prudence la plus rigoureuse. De pareilles erreurs sont le fait d'un seul homme, d'une volonté seule, irresponsable et souveraine. Mais on ne se met pas à soixante pour les commettre. A soixante, on serait sans excuse. Ce serait le cas, ou jamais, d'invoquer cette « responsabilité multiple » que M. le préfet, dans je ne sais quel but, a pris soin de rappeler à la fin de son Mémoire. L'honorable M. Devinck en convient du reste dans son rapport; et, fort judicieusement, il rappelle à ses collègues qu'ils sont tenus à autant de prudence au moins que M. le préfet, eux qui sont « exposés « à moins d'entraînement, qui ont le temps d'examiner plus « froidement ce qui souvent n'a pu se concevoir qu'avec une « certaine ardeur; eux qui ont pour devoir d'apporter à l'admi- « nistration un concours raisonné et un contrôle constant, dont « les éléments se trouvent dans leurs spécialités diverses et dans « leurs relations multiples ». M. Devinck a raison, spécialité oblige; et puisque la sienne paraît être de veiller sur les finances de la Ville, nous allons sans doute trouver dans son rapport une expression de blâme, un mouvement de surprise ? Il n'en est rien pourtant. M. le préfet de la Seine n'eût fait aucune erreur, M. le préfet de la Seine n'eût confessé aucun mécompte ; il eût, au lieu de sonner la cloche d'alarme, célébré, comme d'ordinaire, la prospérité croissante et l'aisance financière de la Ville de Paris, que l'honorable rapporteur de ses budgets n'eût été ni plus leste dans son examen, ni plus léger dans ses calculs, ni plus élogieux dans ses conclusions. Cette réponse au « discours du trône » n'est pas même un paraphrase ; elle ne délaye pas, elle atténue; elle ne répète pas, elle obscurcit. Elle ne prend pas acte des aveux du préfet : que dis-je? il semble qu'elle les désapprouve.
M. le préfet avoue un mécompte de 230 millions sur les dépenses du deuxième réseau, et sue sang et eau pour l'expliquer, M. Devinck, lui, expédie, en six lignes, cet incident de mince importance :
« Ces dépenses ont dépassé les estimations primitives, mais les «excédents de recettes ordinaires sur les dépenses ordinaires ont « également progressé... La marche progressive du revenu muni-
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<( i'ip;il a compensé, '/«Hs une certaine mesure, les auf;mentations survenues dans le piix des expropriations... »
Dans une certaine mesure restera. Et comme l'imprévu des recetles compensait, dans une certaine mesure, l'imprévu de la dépense, 51. le préfet n'a rien eu de plus pressé que d'engager dans des dépenses nouvelles, qui ne se montent pas à moins de 300 millions, tous les excédents de l'avenir !
Il est vrai que les 300 millions ne trouldent pas le Sully de M. Haussmann beaucoup plus que les 230 millions. En l'ace de cette carte à payer, qui éclate tout à coup, d'un troisième réseau de percements, remis expressément et ostensiblement à l'année 1870, et qui va se trouver lini à la fin de 1868, la sérénité de l'honorable M. Devinck ne s'émeut pas un seul instant, et il écrit d'une main intrépide :
« Vous n'avez jamais décidé une dépense de quelque importance « sans consulter le tableau des engagements, mis en regard de celui « des ressources. Ce tableau, véritablb échiquieb, dressé en 1863, (( est resté fixe, quant à l'évaluation des ressources; il a reçu, quant « aux dépenses à faire, les additions motivées par les engagements <( nouveaux, et néanmoins, après le récent contrôle auquel vous <( venez de le soumettre, vous avez constaté la concordance des »< faits accomplis avec les prévisions ».
Avec quelle prévisions? Pas avec celles du programme financier du Il décembre 1864, assurément. Nous l'avons démontré à satiété, sans que M. le préfet ait seulement essayé de nous contredire'. Prenez-y donc garde : quand vous dites que « les faits accomplis concordent avec les prévisions », vous donnez un démenti à deux mémoires de M. le préfet de la Seine, au mémoire du 9 décembre 1867 et au mémoire du 11 décembre 1864. Le lecteur candide, qui n'aurait connaissance que du rapport de l'honorable M. Devinck, pourrait croire qu'entre le 11 décembre 1864 et le 9 décembre 1867, il ne s'est rien passé de grave. Il est fort heureux que M. le préfet soit moins discret que ses confidents. M. le préfet, du moins, cherche à élablir, dans son mémoire, que le troisième i'és(>aii était inévilal)!»'. Qu'en pense riionorable M. Devinck? Il est difficile de le savoir.
1. Nous tenons on effet, à honiieiu- de n'avoir reçu, dans le cours de la polémique, qu'un Communiqué de M. le préfet, qui poiu-tant n'eu est pas avare, ce qui donne à nos chiffres, à ce qu'il nous semble, une autorité purliculière.
Tout ce que nous apprend cet éminent budgétaire, c'est que M. le préfet de la Seine a apporté au « travail immense dont la direction lui a été confiée une initiative extraordinaire... une persévérance infatigable », et qu'il a toujours su « concilier la prudence des résolutions avec la décision des actes ». En vérité, un certificat pareil, en réponse au mémoire du préfet de la Seine ! N'est-ce pas à croire que l'honorable M. Devinck, qui excellait depuis longtemps dans la finance, se propose désormais d'exceller dans l'ironie ?
Et l'on appelle cela un conseil municipal ! Et il y a là, en vérité, des magistrats et des financiers, des spéculateurs et des savants, de gros marchands et des artistes, des avocats et jusqu'à des médecins. Soixante membres en tout, gens très honorahles, dignes, et qui passent pour éclairés, extraits par le préfet luimême de l'élite de la population parisienne. Ah ! que voilà des conseillers bien choisis! Et qu'il est profondément vrai cet adage de la science politique moderne :
Qu'il est toujours plus commode de rendre des comptes à des juges qu'on a choisis, que de n'en pas rendre du tout !
Mais laissons là ces étranges conseillers et revenons au troisième réseau : la matière est riche, et nous sommes loin de l'avoir épuisée.