‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 50 sur 130 · VI. — La légalité de M. Haussmann · texte numérisé non relu

VI. — La légalité de M. Haussmann

Cette histoire du troisième réseau des travaux de Paris, Messieurs, c'est le vertige pris sur le fait. Le vertige est l'écueil des volontés solitaires, la leçon du pouvoir absolu. Chose étonnante pourtant! la défense qu'essaye M. le préfet dans son Mémoire est tirée de son respect pour l'opinion publique. Le vrai coupable, c'est l'opinion, c'est le « cri public» (le mot y est) qui a bouleversé tous les plans de l'administration municipale, renversé tous ses chiffres, altéré ses combinaisons les plus sages. L'opinion publique a imposé à la Ville 300 miUions de travaux qu'elle ne voulait pas faire, qu'elle s'obstinait à ajourner, qu'elle avait déclaré dix fois vouloii- remettre à des temps nouveaux. Le « cri public » est le véritable auteur du troisième réseau : on n'a pu i-efuser au vœu des masses ni le boulevard Richard- Lenoir, ni les rues qui avoisinent le nouvel Opéra, ni le prolon-

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îivmiMil (lo la ni»' do Lafayelto, à travers le quartier de la rihaiiss(''C-d'Antin, toute cette démolition sysfrmatiijue et maladive des portions les plus modernes, les plus ouvertes et les plus belles de la grande ville. Nous voudrions savoir où M. le préfet a pris ce cri public, et quel moyen il a de le recueillir. N'est-ce pas une ironie amère, qu'un pouvoir qui, depuis quinze ans, brave l'opinion, et qui s'en vante, un pouvoir qui, hier encore, à l'Hôtel de Ville, posait en incompris, imagine de rendre l'opinion complice de ses fautes et responsable de ses entraînements ? Quand on veut, dans les temps difficiles, se mettre à l'abri derrière l'opinion, il faut l'avoir consultée dans les jours prospères. Nous ne connaissons, quant à nous, qu'une façon de consulter l'opinion publique, c'est d'interroger ses élus. M. le préfet n'interroge même pas la commission municipale qu'il a triée sur le volet. Et s'il voulait sincèrement prêter l'orrillo à l'opinion parisienne, il entendrait, sans grand effort, unn)urmure (pii s'élève de toutes parts, et qui réclame un conseil municipal élu. Voilà le vrai, le seul « cri public ». Et l'événement démontre aujourd'bui qu'un conseil électif n'eût pas fait pis, sans doute, et ({u'il eût piobal)lement fait mieux qu'un préfet omnipotent.

Cette parole que le chef de l'État a prononcée un jour : « Mon gouvernement manque de contrôle, » M. le préfet de la Seine ne la dira jamais. Il est pourtant clair pour tout le monde, excepté pour lui, que l'absence du contrôle a fait tout le mal. Un contrôle sérieux aurait depuis longtemps réglé, contenu, limité l'orgie des expropriations. Un contrôle sérieux eût signalé à temps le mécompte de 230 millions : l'imprévu de 300 millions n'eût pas éclaté tout d'un coup avec un contrôle sérieux. Les contrepoids parlementaires sont parfois des barrières, mais plus souvent ils sont des garde-fous. Les assemblées sont naturellement scrupuleuses ; elles ont le respect de la légalité. Le gouvernement personnel, au contraire, ne supporte qu'avec impatience le frein des lois. Dans la direction des travaux de la Ville, -M. le préfet de la Seine a couvert l'imprudence par l'illégalité. Cette fois, du moins, le cas est flagrant.

L'histoire des bons de délégations de la ville de Paris a fait depuis deux ans quelque bruit dans le monde. Mais quand elle était, il y a quelques mois à peine, à la lin de la dernière session,

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l'objet d'un débat si vif et si bien conduit par l'opposition, devant le Corps législatif, qui l'aurait crue si proche du dénoûment ! Commencée dans l'obscurité, poursuivie dans l'équivoque, cette opération financière finit aujourd'hui dans la pleine lumière. Elle consiste essentiellement, comme vous le savez et comme le mémoire préfectoral le rappelle : à mettre aux lieu et place de la Tille, pour l'ouverture et l'établissement de voies nouvelles, des compagnies concessionnaires, chargées de tous les risques inhérents à ces sortes d'affaires, et recevant, en échange, des subventions municipales, divisées en un certain nombre d'annuités. Sur ces subventions différées, échelonnées, la Ville paye aux compagnies un intérêt semestriel. Ainsi se forme le bon de délégation, qui rend immédiatement négociables les annuités dues à terme par la Ville, et qui, visé par la Ville, revêtu de son acceptation, entre dans la circulation générale, comme tout autre papier de la Ville, et procure aux entrepreneurs les fonds nécessaires pour l'exécution des grands travaux. Bien entendu, les subventions sont calculées de façon à couvrir les concessionnaires des risques plus ou moins sérieux que ceux-ci prennent à leur charge. Quant à la Ville, elle se décharge par là de toute espèce d'avances, et elle obtient, dans un court délai, la jouissance des voies publiques qu'elle eût attendue beaucoup plus longtemps si elle avait dû les faire elle-même, et qu'elle ne solde cependant qu'à loisir, au fur et à mesure de ses rentrées. Les choses se passent pour elle comme si elle avait fait un emprunt : exécution immédiate, jouissance immédiate, payement à terme. Seulement, un tiers interposé emprunte à sa place, et avec son crédit,

La combinaison est des plus ingénieuses, et l'on n'y trouve rien à redire, sinon qu'elle constitue évidemment une opération de ciédit, un emprunt à la sourdine, un de ces actes que la Ville de Paris ne peut faire qu'avec l'autorisation du Corps législatif. Dieu sait pourtant ce que la Ville a fait, tenté ou dit pour lui ôter ce caractère ! ce qu'elle a accumulé d'équivoques, ce qu'elle a osé de subtilités ! Quand M. E. Forcade et M. Léon Say découvrirent, il y a bientôt trois ans, cette preuve nouvelle du génie inventif de M. le préfet de la Seine, on commença par répondre que c'était peu de chose ; que cela n'allait pas au quart du revenu de la Ville, et qu'une ville peut toujours, sans auto-

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