‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 5 sur 130 · DISCOURS Eï OPINIONS · texte numérisé non relu

DISCOURS Eï OPINIONS

En France, les causes les plus émouvantes, si elles ne se rattaclicnl à une grande idée, à un inlérèl gén(3ral, passent oubliées du soir au malin, comme le vaudeville ou le bon mot de la veille. Mais ici, une double question de justice et de sécurité publique résultait du débat; le procès de Calas allait être le berceau de la pensée réformatrice qui, dans Tordre civil comme dans l'ordre criminel, devait aboutir aux plus précieuses conquêtes de l'âge moderne. — Voltaire piolitait de l'émotion générale [lour ))arler d'bumanité et de tolérance religieuse, pour (lécbirer d'une main ferme le voile respecté sous lequel s'étaient abrités jus([ue-là les vices innoniliraliles de la législation. Mais assez liardi pour poser bautenient toutes ces grandes questions, Voltaire était trop superficiel poui' en donner la formule: celte formule, un pbilosopbe italien l'apporte à la pbilosopbie française.

Au plus fort de l'agitalion causée par le procès de Toulouse, le livre immortel de Beccaria, « le Traité des Délits et des Peines » apparaît comme la parole de l'avenir, et vient jeter une soudaine lumière dans les esprits en proie à mille impressions confuses ! Cet enfant de l'Italie, nourri des idées françaises, loin des orages et des épreuves, dans les paisibles régions de l'aristocratie milanaise, n'a rien de l'indignation ni du sarcasme du pbilosopbe de Ferney : c'est une voix éloquente et généreuse, sans àpreté ni colère. Beccaria est de ces esprits qui cherchent la vérité avec leur cœur et leur conscience, dédaignant de la demander aux données de l'expérience ou aux calculs de la raison. Ne vous attendez pas à trouver dans son livic l'encbaînement rigoureux des déductions ; jamais il n'y eut esprit moins géométrique. Ne vous étonnez pas de la candeur de certaines illusions : la pbilosopbie en est encore à l'âge où les illusions embellissent toutes les perspectives! Mais ce qu'il a (le grand, d'impérissable, c'est quelque chose de plus que l'enthousiasme pbilantluopique, déplus que des aspirations ou des utopies, c'est un sentiment profond de la dignité et de la liberté de l'homme, du droit individuel en face du droit social. La droiture du cœur supplée chez lui aux incertitudes de la métaphysique, et je ne sais quelle inspiration lumineuse le conduit, sans dévier ni faiblir, à travers le dédale de la loi criminelle. Ainsi, en examinant le fondement du droit de punir,

il oppose à ridée barbare d'une loi qui se venge la loi qui se borne à contenir et la pénalité qui améliore : le premier qui ait exprimé l'idée pénitentiaire moderne, que le génie de 3Iontesquieu n'avait pas entrevue et dont notre siècle s'est tant vanté.

En France, un enthousiasme universel salua la lumière nouvelle dont ce petit livre était l'avant-coureur : Voltaire le commenta, le ministère le fit traduire ; il devint l'évangile du barreau; mais son disciple le plus ardent, son interprête le plus écouté fut Servan, avocat général au Parlement de Grenoble K

Un élève des Encyclopédistes sous la robe des gens du Roi, un avocat général devenu l'organe officiel des réformes les plus radicales, préchant, aux applaudissements des philosophes, la miséricorde pour les coupables, le baiser de paix pour les persécutés : le contraste était assez nouveau pour populariser les théories de Beccaria, sa mansuétude dans la répression, sa répugnance pour la peine de mort, son horreur des cruautés légales. Mais, en les popularisant. Servan les faisait descendre de l'élévation philosophique qu'elles avaient dans les simples pages du maître, pour les accommoder aux doctrines de l'école sensualiste en vogue dans les salons de Paris. Disciple d'Helvétius, il confond perpétuellement le devoir moral avec les inspirations bonnes et saintes, mais sujettes à s'égarer, de la sensibilité ; il ne réclame pas la tolérance comme le droit des faibles, il l'implore de la pitié, de la lassitude des forts. Cette philosophie superficielle qui plaçait la fin de l'homme dans le bienêtre, et non dans la justice, appliquée aux grands problèmes de la législation, n'avait pour les résoudre que de vagues instincts, de généreux désirs, qui donnaient un démenti à la sécheresse de ses principes, mais ne pouvaient entièrement corriger les incertitudes du point de départ.

Mais quels sombres contrastes. Messieurs, à côté de ces espérances, de ces rêves d'avenir de la jeune magistrature ! Tandis que l'idée nouvelle prend possession solennelle du Parlement de Grenoble, tandis que les juges de Calas, eux-mêmes, s'adoucissent jusqu'à réhabiliter Sirven. — le Parlement de Paris

1. Discours sur l'administration de la justice criminelle. — Plaidoyer dans la cause d'une femme protestante.

Il DISCOURS ET (iI'IMii.XS.

eiiNoit' L,il)arrt> à rrcliafaud pour restaurer la foi cliaiirelanle. Un arrêt de mort, et quelle mort, grand Dieu ! pour des chansons licencieuses, pour des irrévch^ences, — en 1766, après

Beccaria, l'année même de Servan

Le public crut assister à des scènes d'un auti-e âuv. Il n'y avait pas là, comme à Toulouse, une erreur judiciaire, nu fatal entraînement: ce fut de sanu-froid, el dans une pensée de politique religieuse, qu'un Parlement janséniste ordonna que le même bûcher consumerait le dictionnaire philosophique et les restes mutilés d'un enfant de vingt ans ! Ne reconnaissez-vous pas là, Messieurs, les inspirations de cet esprit de secte que la persécution avait rendu populaire, et qui empruntait au calvinisme, comme lui persécuté avant de devenir persécuteur, le dogme de la prédestination et le blîcher de Michel Servet? Une consultation rédigée par Linguet et signée Gerhier, d'Outremont et Vélite du barreau; un écrit de Voltaire, seul assez fort dans son Fcrney pour braver la réaction janséniste, arrivèrent trop tard pour sauver les victimes. On étouffa d'ailleurs toutes les voix, et si l'on n'osa, devant la résistance du barreau ^ supprimer juridiquement la consultation, du moins l'édition tout entière fut enlevée secrètement, atin que tout s'éteignît dans le silence et la stupeur.

Mais ces retours d'intolérance sont impuissants : tous les jours l'esprit philosophique grandit ; tous les joui's, il enregistre quelque défection au sein des parlements; et le barreau, marchant d'un pas de plus en plus ferme dans cette voie où il ne s'est risqué d'abord qu'en chancelant et sous la tutelle des philosophes, y devance bientôt ses maîtres et ne craint pas de leur donner à tous des leçons de philosophie législative.

Il n'est pas sans intérêt. Messieurs, de trouver au premier rang de cette nouvelle phalange celui qui devait être, au commencement de notre siècle, un des législateurs de la société nouvelle. Portails, alors jeune avocat au parlement d'Aix. La plume qui devait écrire le discours préliminaire du Code civil, s'essayait dès 1770 à son glorieux avenir, dans cette brûlante question de la tolérance autour de laquelle s'agitaient tant

1. Vuh- les détails que donne à ce sujet (irinnn, dans sa Gazette littévoire (17G6).

d'esprits d'ordre divers. M. de Choiseul, ministre à grands projets, voulait réparer la faute politique de Tédit de Nantes, en attirant dans un coin du royaume, dans la petite ville de Versoix, en face de Genève, l'industrie des populations protestantes disséminées autour de nos frontières. Il consulta le jeune avocat provençal, et celui-ci lui envoya, dans quelques pages substantielles, un véritable traité de législation, de pbilosophie et de moi-ale politique sur l'état des cultes dissidents K Non seulement l'odieuse fiction : « il n'y a plus de protestants, » sur laquelle était fondée la théorie légale, y est mise à jour et renversée de fond en comble avec autant d'habileté que de force ; mais les droits et les devoirs de la société civile en matière religieuse y sont définis, élucidés, avec une élévation et une profondeur de vues admirables. La liberté de conscience y parle enfin non plus le langage de la prière, mais celui du droit, du droit imprescriptible que la créature intelligente et libre tient de la loi naturelle, plus sainte que la loi sociale, plus forte que les édils des rois.

Pour couronner cette profession de foi, le mariage est présenté comme un contrat purement civil que l'État doit seul réglementer, si l'on ne veut se perdre dans une sorte de « manichéisme politique ». Tout est en germe dans ces puissantes formules: l'atfranchissement de la société laïque, le Code civil, l'âge moderne tout entier !

Il semble que le vieux Voltaire lui-même, se voyant débordé, ait senti que l'avenir de ses idées les plus chères n'était plus dans les mains des fidèles d'autrefois, mais dans celles des nouveaux adeptes qui venaient à elles du milieu des légistes. La consultation de Portails lui avait été soumise ^ et, après l'avoir lue, il s'écriait dans un de ces enthou.'^iasmes qui le peignent tout entier : « Si les avocats sont assez courageux pour « signer une pareille dissertation, si les parlements sont assez « hardis et assez forts pour faire une loi nouvelle, je me fais

1. Consultation sur la validité des mariages des protestants (1770). — Publiée de nouveau en 1844 dans les Discours et travaux inédits sur le Code civil, par J. E. M. Portalis, ministre des cultes et membre de V Académie française.

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