IX. — Le bilan de la Ville. — Les excédants
C'est là le grand cheval de hataille de radmhiislration municipale. Oui, le fait est vrai et admirable: il s'est produit, depuis le temps où M. Haussmann est monté au pouvoir jusqu'à ce joui', un accroissement constant, progressif, inouï, des produits (le l'octroi. Au budget de 18G1, les produits de l'octroi, évalués d'après les résultats de 1860 (le premier exercice qui suivit l'annexion), étaient portés pour une somme de 71 millions. Ils ligurent aux prévisions du budget de 1868 pour lOU millions. Une augmentation moins considérable, mais certaine, s'est fait sentir dans les revenus secondaires, de telle sorte que les recettes ordinaires de la Ville, qui étaient de 104 millions 700,000 francs en 1861, sont aujourd'hui de 150,600.000 francs.
C'est là-dessus que la préfecture, la commission municipale, les ministres, la majorité du Corps législatif, tous les satisfaits, tous les habiles et tous les simples, s'en vont chevauchant, tête baissée, et croient tenir l'éternité.
Mais, dans un budget, il y a la dépense à côté deja recette. Et si les gens chai'gés du contrôle étaient moins disposés à se payer de mots, loi-s(pi'il s'agit de gloritier le bon plaisir, ils auraient depuis longtemps remarqué deux faits graves :
1° La progression de la dépense, en regard de la progression de la recette. De 1861 à 1867, les recettes ordinaires se sont accrues de 50 0/0 ; mais dans le même temps, c'est de 60 0/0 que les dépenses se sont accrues. De sorte qu'en supposant même que l'accroissement des recettes pût encore se prolonger, — ce qui, nous le verrons, n'est pas croyable, — l'accroissement beaucoup plus rapide des dépenses l'absorberait nécessairement dans un temps donné.
2° Malgré toutes les apparences, le chitTre même des excédants de la recette sur la dépense est devenu stationnaire. Au compte de l'exercice de 1864, quel était le chilïre de l'excédant disponible, c'est-à-dire de l'excédant qui reste libre pour les travaux extraordinaires, après qu'on a prélevé la somme néces-
saire pour assui'er l'amortissement de la dette municipale ? 35,388,733 fr. 29 c. Quel est ce chiffre aubugetde 1868, d'après le rapport de M. Devinck ? 35,320,595 fr. 86 c. Mais ce chiffre ainsi posé, ce chiffre qui est déjà au-dessous du chiffre de 48 millions, que le Conseil d'État fait miroiter à nos yeux, de toute la somme nécessaire au service de l'amortissement ; ce chiffre de M. Devinck n'est lui-même qu'un mirage financier. Il est incroyable de présenter au public, comme on fait là, un budget qui a l'air de laisser 35 millions de ressources disponibles, « qu'on est bien forcé, dit M. le préfet, d'employer aux grands travaux publics, puisque autrement il faudrait les placer en rentes », alors que, sur cet excédant, on a à rembourser, dans les dix ans qui viennent, 453 millions, suivant M. Devinck, 4d3 millions, suivant MM. Genteur et Jolibois, empruntés sans droit depuis trois ans.
Ce chitfre de 35 milUons est un vieux chiffre, un chitTre des beaux jours, d'avant le gouffre du troisième réseau.
Il serait honnête d'en déduire d'abord les 21,574,387 fr. d'annuités que la Ville s'engage, par le traité soumis à la Chambre, à payer au Crédit foncier pendant soixante ans. Il faudrait tenir compte aussi de 54,572,000 fr. (ou 64 millions, d'après l'Exposé des motifs) de subventions de grande voirie qui restent répartis sur neuf années, de 1869 à 1877. Il faudrait enlin nous dire de combien l'avenue Napoléon, dont une seule amorce a coûté, ces jour-ci à la Ville, près de 26 millions, l'expropriation du Grand-Hôlel, qui en sera la conséquence nécessaire ; l'achèvement de la rue Réaumur, qui vient de coûter, rien qu'entre la rue Port-Mahon et la rue de Grammont, 15 millions de francs, et le reste, vont augmenter le passif de la Ville. Estce de cinquante, cent, ou cent cinquante millions? En admettant qu'il reste seulement, en dehors du traité passé avec le Crédit foncier, cent millions de travaux nouveaux et de nouvelles subventions', on se tient évidemment fort au-dessous de la vérité.
Pour savoir si une ville comme Paris est, en réalité, riche ou
1. On voit que nous composons cette somme : de 54 ou 64 millions (selon que l'on adopte le chifTre de M. Devinck, ou celui du Conseil d'État) engagés dès la lin de décembre 1867, et de 36 (ou 46) millions seulement pour les entreprises colossales commencées depuis le 1" janvier de cette année.