RÉVOLUTION DU PALAIS
« II y a eu du nouveau aux Tuileries, samedi soir, au retour de Compiègne. Les malles n'étaient pas défaites qu'il parlait (leux plis cachetés, l'un pour M. Pinard, ministre de l'Intéiieur, l'autre pour M. de Moustier, ministre des AfTaires étrangères'. C'était la démission des deux ministres. En ce temps où tous les fonctionnaires, grands et petits — les grands surtout — ont pris pour devise cette fière parole : on ne m'arrachera ma place qu'avec la vie ! — On ne donne plus sa démission, on la reçoit. Un malin du mois de février 1858, quelqu'un rencontra M. Billault, un parapluie sous son bras, un portefeuille sous l'autre, Irotlinanl dès le matin comme un simple mortel. — Vous ici, Monsieur le Minisire? — Je ne suis plus Monsieur le Ministre ; le Moniteur m'a appris, il y a un quart d'heure, que j'étais démissionnaire. — Ce petit homme était un vrai sceptique. M. Pinard qui, dit-on, lui ressemble et qu'on lil ministre rien que pour cela, n'a point lant de belle humeur. Comme on lui signifiait, entre onze heures et minuit, le décret d'en haut, le duc de Clichy se mit, à ce qu'on assure, fort en colère.' — Était-ce la peine d'avoir sauvé l'Empire? Oubliait-on si vite la journée du 3 décembre et le péril qu'avait couru ce jour-là la société toul entière? Avait-il rien fait d'ailleurs, comme le pion à llnsu du maître? A qui ferait-on croire qu'il eût pris sous son bonnet une si grosse affaire, et si l'Europe, que tout ce tapage a fait mettre aux fenêtres, a fini par en rire de tout son cœu^r, est-ce à lui seul qu'en est la faute?
Ainsi a gémi le démissionnaire malgré lui. Je n'y étais pas, mais j'en suis sûr... Nous avouons, du reste, qu'il ne nous importe guère. On peut bien changer les ministres tous les matins, si l'on ne change rien au système... Je vous le dis, en vérité, les procès de presse iront leur train, après comme devant, et les candidatures officielles s'épanouiront comme au plus beau de leur printemps. Et l'on entendra d'un bout de la France h l'autre, un grand bruit de procureurs généraux signalant les manœuvres des citoyens en faveur de la liberté de l'élection, de la liberté de domicile, de la liberté de parole, de la liberté de conscience, de la liberté des correspondances, de la liberté civile et politique sous toutes ses formes, menacée, meurtrie, opprimée par la loi de sûreté générale. Et les condamnations pleuvront comme les feuilles au vent d'automne.
IgO DISCOURS ET OPINIONS.
Et ceux qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, verront clairement alors que les crises ministérielles, par le temps tiui court, tiennent toutes dans cet adage de la sagesse antique : «Blanc bonnet, bonnet blanc...»
I "année 1869 s'ouvrait tristement pour l'Empire ; l'approche des élections communiquait au pays une fièvre et une ardeur smgulières. M. Jules Ferry, dans un vigoureux article, résumait en ces termes 1 la situation politique :
« Il T a de cela dix ans. La scène était la même et les acteurs avaient seulement dix ans de moins. Mêmes cordons, mêmes uniformes, mêmes étiquettes. Au milieu de cette constellation domestique qui commence au grand veneur et qui finit à la dame lectrice, siégeait, sur le même fauteuil en bois doré, celui à qui la France a donné la survivance du Roi-Soleil. C'était (levant lui le même défilé officiel et niais de robes rouges et jaunes et dï'paulettes d'or. Les écuyers étaient fort contents et les sénateurs ne pensaient à mal : l'introducteur des ambassadeurs et les demoiselles d'honneur ne se doutaient de rien. Tout à coup, le maître ouvre la bouche et laisse tomber sur un des iliplomates, venus là pour apporter leurs compliments, trois mots dits d'un air doux, qui contenaient la foudre. Ce fut dans l'impériale voUère un grand bruit d'ailes effarées qui fit bientôt le tour du monde. L'Europe comprit que l'Autriche était condamnée.
« Les jours de l'an se suivent et ne se ressemblent pas. Le 1" janvier 1869 s'est passé sans éclairs et sans tonnerre. Le gouvernement personnel est devenu inofîensif. Une bienveillance universelle, une satisfaction paterne, une apathie dolente et résignée caractérisent son nouvel état. Le premier de l'an n'est plus qu'une fête de famille où le pouvoir distribue à tout venant le même pâle sourire en guise d'étrennes
« Il y a là, à nos yeux, un curieux symptôme, et qu'un gouvernement sage devrait noter. Quand le pouvoir personnel en est là, c'est que l'heure a sonné pour lui d'une transformation profonde. Ce qui explique l'existence du gouvi;rnement personnel, ce sont les idées neuves, les desseins personnels, ceux
1. L'Élecieur du 7 janvier 1869. Le Premier de l\in aicx Tuileries.
LE PREMIER DE L'AN AUX TUILERIES. ISl
que l'on a ou que le public vous attribue. Pour ne rien faire de neuf, ni de personnel, ce n'est pas la peine de réunir enlre ses mains tous les pouvoirs. Le gouvernement personnel est condamné à être, en quelque point, de manière ou d'autre, un gouvernement actif ou, pour tout dire, révolutionnaire. On vous écoute alors, on commente vos moindres gestes, on pâlit sur tous vos rébus. Mais un gouvernement personnel de statu qiw, un gouvernement personnel conservateur, un gouvernement personnel « ami de tout le monde » , à quoi bon ? Un gouvernement personnel qui ne veut que la liberté, un gouvernement personnel qui ne veut que la paix, un gouvernement personnel qui ne veut que ce que nous voulons tous, où serait sa raison d'être? A quoi bon atteler cent chevaux-vapeur à notre char, pour aller du pas de tout le monde? A quoi bon un moulin mécanique, si nous n'avons rien à y moudre qu'une vieille femme ne pût, dans sa journée, écraser entre deux pierres? »
Quelques jours après ', M. Jules Ferry revient à la charge et, répondant aux jérémiades des officieux qui accusaient l'opposition du discrédit où était tombé le Gouvernement impérial, il développe cette thèse que les régimes qui tombent ne doivent s'en prendre qu'à leurs fautes :
« C'est riiabitude des gouvernements d'attribuer à leurs ennemis la responsabilité de leur chute. De la part qu'euxmêmes y ont prise, ils ne se doutent pas. Ou si quelqu'un de ces grands déconfits se frappe la poitrine, c'est de ne s'être pas assez défendu. Un peu plus de Royal-Cravate dans la rue Saint- Antoine, un peu plus de canon sur le boulevard Bonne-Nouvelle, et nous n'aurions eu ni 1789, ni 1848 ! Ainsi raisonnent les professeurs de répression qui confondent la politique avec la stratégie, et pour qui l'art de gouverner les peuples n'est autre chose que l'art de les fusiller à propos. Il serait temps pourtant de faire passer dans les lieux communs de la politique nouvelle cette vérité palpable, qu'une révolution, au temps où nous sommes, n'est jamais pour le pouvoir qui croule qu'un suicide inconscient ; que si le peuple français paraît avoir, en ce siècle, une aptitude particulière à renverser les gouvernements, il ne faut point oublier que cette facilité à démolir est