L'Éleclenr du 11 mars 1860. \S Inertie
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ment disposée à se laisser faire. Elle le montre assez par la démarche, quelque peu inusitée, qui fait ce matin l'ornement du Journal officiel. Le Gouvernement a résolu, sur le seuil de la période électorale qui va s'ouvrir, d'abolir les livrets d'ouvriers. Le Conseil d'État a été saisi d'un projet de loi. La mesure est excellente, et ce n'est pas l'opposition, qui la réclame depuis nombre d'années, qui pourrait y trouver à redire. Mais il importait qu'elle apparût avec un caractère de personnalité, d'intimité visible à tous les yeux. Le Conseil d'État s'étant, à ce qu"il parait, trouvé divisé sur la question, l'à-propos était admirable et, pendant que l'honorable M. de Vuitry était, au dire des nouvellistes, sur le point de se prendre aux cheveux avec l'honorable M. de Parieu, la voix d'en haut s'est fait entendre : un lit de justice a été tenu, et le second Empire va compter une réforme libérale de plus.
« Le Gouvernement abolit les livrets d'ouvriers; mais il n'a garde de dire que c'estluiqui les avait inventés. Cette législation surannée, humiliante, si contraire à l'égalité civile, à l'apaisement des rivalités sociales et des antagonismes, elle est l'œuvre d'une loi du premier Empire, la loi du "22 germinal an XI, et d'une loi du second Empire, du 22 juin 1834. C'est cette dernière loi qui a généralisé, étendu, aggravé, sanctionné par des peines correctionnelles l'usage du livret. L'obligation du livret n'était pas générale; le gouvernement actuel l'a rendue universelle. Elle n'avait pas de sanction pénale; il en a créé une. Depuis lors, d'où sont parties les voix qui ont protesté contre cette vexation mesquine, cette sorte d'embrigadement des travailleurs, cette mesure policière et défiante, destinée à placer sous la main de l'autorité administrative la classe la plus nombreuse et la plus pauvre? De l'opposition : comme l'opposition avait réclamé la liberté des conditions ouvrières bien avant que le Gouvernement présentât sa loi de 1864; vraiment la gloire libérale n'est pas chère à ce prix. Le régime qui s'est établi il y a dix-sept ans a été la plus grande réaction de ce siècle, non pas seulement contre les libertés politiques, mais contre les hbertés qu'on peut appeler plus spécialement les libertés sociales, parce qu'elles sont particulièrement l'apanage des déshérités, l'instrument du progrès économique, le bien du plus grand nombre. C'est contre le mouvement social ou socia-
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liste de 1850 que le coup d'Élat a été fait, autant au moins que coiilre le réuimo paiiemenlaire. Si le Gouvernement fait mine, ù cette heure, d'en revenir, s'il restitue, dans une certaine mesure, aux classes laborieuses le droit de se mouvoir, de s'oriïaniser, de s'émanciper, il faut qu'elles sachent d'abord qu'on ne fait aujourd'hui que leur rendre le bien qu'on leur avait pris. Il faut qu'elles se rendent compte ensuite du caractère et de la portée des restitutions qui leur sont faites. On abolit les livrets d'ouvriers ; mais a-t-on aboli l'art. 291 du Code pénal ? L'ai'ticle 291 est pourtant la pierre d'achoppement, l'insurmontable obstacle; à chaque pas, le travailleur qui se préoccupe, suivant l'expression du discours impérial, d'opposer « la solidarité des salaires à la solidarité des capitaux » rencontre cette ornière sur son chemin... Le pouvoir apprend d'ailleurs aux ouvriers qu'après l'abolition des livrets, il faut tirer l'échelle; que « la série » des réformes est complétée; que toutes les « améliorations utiles » ont été admises; que « tout ce qui est bien et juste >> a été fait. L'édifice économique se trouve couronné, le 23 mars 1869, comme le fut l'édifice politique le 19 janvier 1867. — Ave Cxsar! Nous avons celte fois le \'è janvier des ouvriers. »
On était à la veille des élections, et ropposilion se préparait activement à la lutte contre la candidature officielle. Depuis le mois de janvier 18(39, le ministère de l'Intérieur avait organisé un vaste système de corruption. Sans parler des circulaires confidentielles aux préfets, aux maires, aux juges de paix, on avait prodigué les subventions aux journaux à vendre et envoyé des myriades de rédacteurs en province. Le Petit Journal officiel et le Moniteur des Communes ouvraient leurs colonnes aux candidats agi'éables ; le Petit Journal de Millaud publiait les portraits des ministres et des membres de la majorité. La Patrie fournissait sa feuille au pouvoir sur le i)if'd de l-j:; francs le mille. Le Pénible Français de Duveruois, du !<:'• mai an l^f juin, envoya, moyennant 60000 francs, à des adresses indiquées, 180000 exemplaires par jour. Quant aux préfets, ils durent expédier sous enveloppes avec la suscription « fermé pyr nécessité » les bulletins de vote des candidats officiels. M. Magne, ministre des finances, écrivait à ses fonctionnaires : « Je ne puis que vous recommander de vous mettre à la disposition du préfet de votre département, et de suivre les indications qu'il vous aura données. » Un publiciste des plus modérés, M. Cucheval-Glarigny, a fiétri Tonsemble de ces manœuvres par un jugement sévère : >< Jamais un système aussi général et aussi menaçant d'intimidation
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n'avait été étendu sur les fonctionnaires et sur l'immense clientèle gouvernementale ; jamais la pression administrative n'avait pesé d'un tel poids sur la conscience *. »
M. Jules Ferry député.
M. Jules Ferry était candidat dans la sixième circonscription de Paris ^ Il avait pour concurrents A. Guéroult, député sortant, et A. Cochin, candidat clérical, bien vu de l'administration. Dans une série de réunions, il mena vigoureusement la campagne-. Sa circulaire aux électeurs de la sixième circonscinption revendiquait nettement le gouvernement de la Nation par la Nation. Nous la reproduisons intégralement :
1. Dans une circulaire du 18 mai 1869, le comité électoral de la sixième circonscription de Paris recommanda vivement aux électeurs la candidature de M. Jules Ferry. Il n'est pas inutile de citer ce document qui portait les signatures de républicains éprouvés. Beaucoup sont morts mais plusieurs luttent encore vaillamment pour défendre nos libres institutions. Nous rappellerons seulement les noms de M.M. Michelet, Littré, Robinet, Maurice Bixio, Vacherot, Gambetta, Dujardin-Beaumetz, Ulysse Trélat, Lauth, H. Liouville, Mario Proth, Boursin, Paul Colin, Isambert, Oger, Feyeii-Perrin, A. Joanne, Germond de Lavigne, Gaston Paris, Sebillot,G. Pallain, Béquct...
Voici le texte de cette circulaire :
Cliers concitoyens, un comité électoral s'est formé, dans la sixième circonscription pour appuyer et propager ma candidature. Je dois, pour obéir aux exigences de la loi, lui servir d'introducteur auprès de vous. J'ai donc l'honneur de porter à votre connaissance le manifeste que le comité vous adresse par mon entremise.
Électeurs, la période des réunions publiques est terminée. Nous avons tous pu apprécier les diverses candidatures. C'est donc en pleine connaissance que nous vous recommandons celle de M. Jules Ferry. Cette candidature, nettement démocratique et libérale, est pure de tout engagement, de tout compromis soit avec le pouvoir, soit avec l'Église. Elle est franche, ce qu'il faut au temps présent. Elle est jeune et prépare l'avenir. Elle a, de plus, le caractère d'une protestation vigoureuse contre le système de confiscation municipale qui pèse sur nous depuis tant d'années. M.Jules Ferry, a, l'un des premiers, percé à jour la situation financière de la ville de Paris, et la lutte qu'il a soutenue contre le préfet de la Seine lui constitue un titre particulier auprès des électeurs de cette circonscription, qui a tant à souffrir d'une administration imprévoyante et dissipatrice. Électeurs, la manifestation que vous allez faire aura un grand retentissement. Qu'elle s'accomplisse au milieu du calme qui convient au Peuple Souverain. Nous n'attendons rien que du suffrage universel, et nous pouvons tout espérer. »
Et M. Jules Ferry faisait suivre la circulaire de ces mots : « Chers concitoyens, ce témoignage de confiance et de sympathie m'honore autant qu'il m'encourage ; il me prouve que ma candidature répond à un sentiment profond et général. Je comprends tous les devoirs qu'un tel patronage m'impose et je vous promets de m'en montrer digne. Signe : Jules Ferry. »
2. Voir notamment le Rappel^ numéros des 13, 14, 15, 16 mai 1869. C'est dans une de ces réunions que M. Jules Ferry fut rappelé à l'ordre par
le commissaire de police « pour délit de réticence envers la Constitution » !
CiiERs Concitoyens. La Population parisienne a eu de tout li'uips la haute initiative clans le développement politique de notre pays. En 1857, elle marquait, par son vole, le premier réveil de l'opinion.
II y a six ans, Paris protestait, par une manifestation formidable, contre le système des Candidatures officielles.
Il s'agit d'autre chose aujourd'hui. Dans la vie des Peuples, rien ne se recommence. A Paris, la candidature officielle ou officieuse est à jamais vaincue : l'Élection parisienne doit porter plus haut.
Depuis six ans, le Pouvoir personnel a donné toute sa mesure. La leçon des événements est éclatante. Impuissant en Europe, comme au delà des mers; humilié au Mexique, joué à Sadowa; sans politique fixe, sans alliés sérieux, le Pouvoir personnel s'est jugé lui-même le jour où il a demandé au Pays cel armement immense, sans précédent dans notre histoire.
Paris a particulièrement souffert des fantaisies du Gouvernement personnel.
Le système de démolitions à outrance qui pèse sur nous depuis quinze ans aboutit à une impasse. On ne peut continuer les travaux sans de nouveaux emprunts ; on ne peut faire de nouveaux emprunts sans créer de nouveaux impôts, sans accroilre la cherté, déjà sans mesure. On risque, d'autre part, en ariétant les travaux, de tarir la source des recettes municipales et de laisser en soutïrance des intérêts respectables.
Tel est le fruit d'un système qui refuse à la Ville de Paris les droits dont jouit la plus humble bourgade, et qui traite comme un mineui' ou un interdit le peuple le plus intelligent de l'univers.
Contre ceux qui l'ont ruiné après l'avoir mis hors la loi, Paris n'a que son vote : qu'il en use !
Plus de compromis ni de replâtrages ! Revendiquons nettement, sur le terrain légal, en face du Gouvernement personnel et de ses résultats, le gouvernement de la Nation par la Nation, qui peut seul donner à la France la liberté, la sécurité et la paix.
L'expérience — une expérience chèrement acquise — a dû nous ajjprendre quelles sont, au sein de cette grande démocialie française, les conditions fondamentales du Gouvernement libre.
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Pour fonder en France une libre démocratie il ne suflit pas de proclamer : l'entière liberté de la presse; Tentière liberté de réunion ; l'entière liberté d'enseignement ; l'entière liberté d'association.
Ce n'est pas assez de décréter toutes les libertés : il faut les faire vivre.
La France n'aura pas la Liberté tant qu'elle vivra dans les liens de la centralisation administrative, ce legs fait par le Bas-Empire à l'ancien Régime, qui le transmit au Consulat;
La France n'aura pas la Liberté, tant qu'il existera un clergé d'État, une Église ou des Églises oflicielles : l'alHance de l'État et de l'Église n'est bonne ni à l'État, nia l'Église; elle nous a valu, entre autres, cette interminable occupation romaine, qui fausse notre situation en Europe, et qui tend incessamment, parmi nous, à faire dégénérer les questions politiques en querelles religieuses ;
La France n'aura pas la Liberté, tant qu'elle ne possédera pas une Justice sérieusement indépendante du Pouvoir;
La France n'aura pas la Liberté, tant qu'elle s'obstinera dans le système des armées permanentes, qui entretiennent d'un bout de l'Europe à l'autre l'esprit de haine et de défiance ; (lui, à l'intérieur, éternisent les gros budgets, perpétuent le délicii, ajournent indéfiniment la réforme de l'impôt, absorbent enfin dans des dépenses improductives les ressources qu'exige impérieusement la grande œuvre sociale de l'Enseignement populaire.
Aussi faut-il vouloir , par-dessus tout : la décentralisation administrative, la séparation absolue de l'État et de l'Église, la réforme des Institutions judiciaires par un large développement du Jury, la transformation des armées permanentes. Ce sont là les deslructions nécessaires : en y travaillant , la génération actuelle préparera, de la manière la plus sûre, l'avènement de l'Avenir.
Électeurs ! Le mandat du Député n'est pas un blanc-seing. Vos élus vous doivent, à toute beure, compte de leurs actes . je ne l'oublierais jamais, si vous m'honoriez de vos suffrages ^
1. Il serait puéril de dissimuler que .M. Jules Ferry a, depuis longtemps, abandonné plusieurs des revendications formulées dans ce programme de
Les élections eurent lieu les 23 et 24 mai. Sur 30 38o votants, M. Jules Ferry obtint au premier tour 12 916 voi.x contre 12 470 à M. Cochin et 4 851 à M. Guéroull. Divers : 138. Pour l'ensemble du territoire, les candidats du Gouvernement avaient réuni 4477 720 voix
1869, nofamment rabolition du système des armées permanentes. A cette époqufi, ropposilion croyait, comme la majorité, à notre supériorité militaire, affirmée tous les jours par le Gouvernement. Qui n'a rêvé, dans sa jeunesse, à l'âge d'or de la paix universelle? Qui n'a envié la sécurité des États-Unis et regretté la perte de tant de milliards que l'Europe consacre à des armements gigantesques, alors que les peuples souffrent de bien des misères et sont paralysés dans leur essor économique par les charges énormes et infécondes de la pair armr-e.
Avec son courage habituel, M. Jules Ferry a expliqué lui-même, au cours de ses observations sur les tarifs de douanes que le Sénat a couvertes d'applaudissements, le 24 novembre 1891, les modifications qu'ont subies, par l'effet des événements et de l'expérience, ses idées de jeunesse sur la politique économique et sur l'organisation de l'armée. Nous croyons devoir reproduire ce passage, à titre de commentaire de la circulaire de 1869 :
« M. Jules Ferry. — C'était alors le temps où mon cher et respecté maître, Jules Simon, inscrivait dans le programme du parti radical l'abolition des armées permanentes. [Rires.)
Une voix à droite. — Vous l'avez, vous aussi, abandonné !
« M. Jules Ficury. — Oui, mon cher collègue, j'ai abandonné, au contact des faits, dans la jiratique des affaires et du pouvoir, j'ai abandonné, je l'avoue, bien des utopies de ma jeunesse. {Marques nombreuses d'assentiment.) J'ai abandonné celle-là notamment. Je ne me reproche pas le temps heureux où je la professais dans l'innocence de mon cœur. (Sourires.) Mais, du moins, aujourd'hui, j'ai ouvert les yeux, je vois clair, je comprends et j'apprécie la différence des temps, les nécessités nouvelles des choses.
Je ne cherche pas à appliquer ;'i une Europe, comme celle d'aujourd'hui, enivrée, pour ainsi dire, d'esprit de nationalité, ébranlée et travaillée jusque dans ses moelles par des pensées et des préoccupations guerrières, je ne cherche pas à lui appliquer les principes de notre innocente jeunesse. Nous vivons sous une loi de fer ; s'il faut faire des lois de fer, nous savons les faire, et nous les avons faites. {Approbation sur nn grand nombre de bancs.)
N. B. — Il est curieux de rapprocher de cette déclaration les explications données par M. Jules Simon dans son Petit journal du Temps (no du 8 décembre 1891). sur le sens qu'attribuaient les députés de l'opposition en 1889, à ces mots : la transformation des armées permaiientes. M. Jules Simon soutient qu'ils réclamaient un système analogue à celui qui est aujourd'hui adopté par la France et la plupart des nations européennes. Voici l'article de l'éminent philosophe :
<i JI. Ferry s'accuse d'avoir été dans sa jeunesse partisan de labolition des armées permanentes.
« Je le trouve bien bon de s'accuser. Oui, certainement, ce serait de la démence de supprimer farmée permanente dans l'état actuel de l'Europe ; mais avant de condamner M. Ferry et les amis de iM. Ferry, il faut savoir ce qu'Us voulaient, et dans quel état ils se trouvaient.
« D'abord, la langue dont ils se servaient était mal faite. Ce n'était pas de l'armée permanente qu'il s'agissait, mais de l'armée active : et ils ne proposaient pas de la supprimer, mais d'en réduire la durée. Loin de ne vouloir
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et ceux de l'opposition 3 258 777, gagnant un million de voix par rapport à 1863. C'était un échec relatif pour l'Empire, d'autant plus que beaucoup de ses amis n'avaient pu passer en province qu'en faisant des professions de foi libérales et en déclinant l'appui
pas qu'on fût soldat, ils voulaient que tout le monde le fût. Tous les citoyens devaient le service personnel ; ils accomplissaient d'abord une période préparatoire ; après quoi ils étaient placés dans une réserve, qui conservait ses cadres et qui était soumise à des exercices fréquemment renouvelés. On servait dans cette réserve pendant toute la durée de la jeunesse et de l'âge mûr. Aux approches de la vieillesse, on entrait dans le corps des vétérans, chargés spécialement d'un service d'ordre en temps de paix et de la gardr des forteresses en temps de guerre.
« Voilà, dans ses traits principaux, le projet d'organisation militaire auquel M. Ferry et moi nous avons participé. 11 me semble qu'il n'est pas sans analogie avec le système aujourd'hui adopté par la France et par la plupart des nations européennes.
« Nous y trouvions plusieurs avantages.
« D'abord, nous étions persuadés que l'empereur voulait la guerre, et nous pensions, avec raison, qu'il ne serait plus question de guerroyer, quand l'armée serait faite suivant notre formule. L'armée que nous rêvions était uniquement propre à la défense : elle ne valait rien pour l'agression. Nous ne cessions de le crier sur les toits : nous voulons être invincibles et inattaquables chez nous; nous ne voulons attaquer personne, et nous n'entendons pas créer des ressources aux aventuriers et aux conquérants.
« Nous étions persuadés, avec tout le monde, avec l'empereur, avec notre corps d'officiers, que personne n'oseraitjamais nous attaquer, tant nous étions braves, et que personne ne nous battrait, tant nous étions forts. C'était, en quelque sorte, par excès de prudence que. nous organisions une armée défensive ; mais nous avions mis tous nos soins à la bien organiser, pour décourager l'Europe et pour rendre la paix en quelque sorte définitive.
« Le service personnel obligatoire pour tous répondait à nos aspirations de républicains démocrates; et nous tenions aussi, au point de vue politique, à ce que la nation ne fût pas divisée en deux clans : le clan guerrier et le clan civil. Nous avions, depuis l'origine de l'empire, le clan guerrier sous les yeux : il nous plaisait par ses exploits, mais il plaisait encore plus à notre maître qui, grâce à ce docile et redoutable auxiliaire, disposait du Ijays à sa volonté, faisait les lois à son gré et se mettait, dans l'occasion, au-dessus des lois. Nos discours contre les armées permanentes ne sont que des discours contre les prétoriens.
« Nous commettions, je le reconnais, une lourde faute : c'était de réduire outre mesure le temps de préparation ou de service dans l'armée active. En revanche, nous étions loin de nous contenter d'une période annuelle de vingt-huit jours, bientôt remplacée par une période de onze jours. Les appels et les exercices étaient assez nombreux pour que le métier de soldat fût bien appris et bien su; je crois encore qu'il l'aurait été. Notre erreur consistait à ne songer qu'à la préparation technique. 11 faut trois mois pour apprendre à tuer ; six mois ne suffisent [tas pour apprendre à mourir. Une autre erreur encore, connexe à celle-là, mais moins grave, c'était de donner trop d'importance à la préparation militaire que nous imposions aux enfants, et de la considérer comme un commencement de service actif. Encore une fois, nous n'étions pas de fameux théoriciens ; on aurait eu grand tort