Mcmob-es de Moreliet, t. 1, annOe
i. Voyez les Mémoires de Brissot, t. II, ch. v.
'•i. Ibidem^ ch. xxxv.
4. Lettres d'iui homme à un autre homme^ 1771, in-l2. — « Le meilleur des écrits polémiques qui parui'ent au temps de Mauiieou, » écrivait Miraljeau à Chamfort. Ce pamphlet se trouve dans le recueil de Pidansatdc Mairobert, intitulé Maupeouana.
qui répondait à tous les récits des belles actions d'Alexandre: « Mais il a tué Callisthènes », répondre au despotisme réformateur : « Mais vous avez tué notre liberté, nos lois. »
Ce respect, ce culte du droit, qui met la justice au-dessus du succès, c'était l'âme du barreau, Messieurs, c'était l'esprit qu'il allait apporter dans les péripéties de sa vie publique. Et si vous demandez ce qu'est devenue de nos jours, sous cette robe qui accueille toutes les idées et s'honore de toutes les convictions, cette tradition de nos pères, regardez autour de vous, et dites si beaucoup l'ont démentie?
A l'heure où ce récit nous amène. Messieurs, elle commence pour les avocats cette carrière de nobles agitations et de luttes brillantes que la vie politique leur réservait. Elle s'ouvre devant eux pleine d'espérances et d'entraînements, avec les grands jours de l'Assemblée constituante, où ils arrivent en foule, élevés sur les bras du tiers état, dont ils sont la vivante intelligence. Mais je dois m'arrêter à ce seuil imposant : faire l'histoire du barreau aa sein de cette grande assemblée, ce serait dérouler sous vos yeux les pages les plus glorieuses et les plus pures de l'histoire de la société moderne. Les idées philosophiques ont accompli leur destinée ; elles sont descendues dans les inslilutions, et leui- couronnement c'est la Déclaration des Droits !
Aux passions qui s'agitent encore autour de tous ces souvenirs, il est visible que pour nos pères le jour de la postérité n'est pas venu. Mais, cfuoi qu'il arrive, quel que soit l'arrêt de l'impartial avenir, le barreau du dix-huitième siècle doit avoir sa large part dans ce jugement souverain. Ne redoutons pas pour lui cette grande responsabilité : ces hommes sont assez forts pour en supporter le fardeau, et trente années de l'histoire contemporaine ont fait voir, je pense, que de nos jours, au barreau, l'on était assez fort aussi pour ne pas répudier leur héritage !
M. Jules Ferry journaliste.
La hardiesse de certains passages de ce discours attira l'attention sur M. Jules Ferry et un magistrat perspicace ne lui cacha pas qu'il perdait toute chance de devenir substitut impérial. Le secrétaire de la Conférence ne s'en montra nullement alïecté, car
il se sentait fait non pour servir le régime du nouveau César, mais pour le combattre sans trêve. Il perdit son père en 1856 et une situation indépendante lui permettait de suivre son goût pour la politi(iue. L'Empire semblait alt'ermi par le plébiscite de novem- ])ie 1852, par le mariage de Napoléon III et par la naissance du prince impérial (16 mars 1856). Dans la guerre impolilique contre la Russie, qui avait sacrifié à l'intérêt de l'Angleterre 75 000 Français, le peuple n'avait vu que les glorieuses fumées de TAlma et de Malakoll". La période qui suivit le Congrès de Paris a été justement appelée par M. Spuller l'âge cVor de la coulisse. Les grands travaux de Paris commencent ; chacun spécule et agiote, car toutes les voix officielles semblent répéter le mot célèbre de M. Guizot: Enrichissez-vous ! et le pays se démoralise avec sérénité. Qui songeait alors aux libertés perdues?
Cependant, aux élections générales du 21 juin 1857, on observa un timide réveil de l'opinion publique, malgré les savantes manœuvres du ministre Billault. A Paris, le Comité électoral oîi se réunissaient Carnot, Cavaignac, Garnier-Pagés, Hérold, Laurent- Pichat, Pelletan, J. Simon, Vacherot, commençait la campagne des ??zS(?n/)'. «<(".s<ei', tandis qu'IIavi II et le Siècle soutenaient des candidats également hostiles à TEmpire, mais résignés à prêter serment pour siéger à la Chambre. De ces efforts combinés sortit le groupe des Cinq (J. Favre, Ernest Picard, E. Ollivier, Darimon, élus à Paris, Hénon, nommé à Lyon) qui, de 1858 à 1863, devint le point de ralliement de l'opposition démocratique.
M. Jules Ferry était au premier rang des jeunes gens qu'on désignait alors sous le nom « d'auditeurs au Corps législatif ^ » et qui se réunissaient le plus souvent chez E. Ollivier, dans son petit appartement de la rue Saint-Guillaume.
Une conférence hebdomadaire avait été organisée chez M. Jules Ferry lui-même et se réunissait dans son appartement de la rue Mazariue,19, puisrueDuphot,! 8. Hérold, Floquet, Picard, Clam ageran, Lenoël, Hérisson, Dréo, Delprat, Marcel RouUeaux, Philis faisaient partie de ce groupe intime qui discutait les grandes questions politiques et sociales avec plus de passion que la Conférence Mole dont M. Jules Ferry a été plusieurs fois le président.
Mais, à cette époque, l'action politique ne pouvait guère s'exercer, et encore à travers mille obstacles, que par la voie du journalisme. M. Jules Ferry entra donc dans le journalisme et mit sa plume au service des feuilles indépendantes. Il collabora à la Presse d'Emile de (iirardin et au Courrier de Paris, de Clément Duvernois, dont les défaillances ultérieures sont connues. Avocat à la Cour d'appel de Paris, il était en même temps l'un des plus brillants parmi les journalistes judiciaires, et, depuis 185H jusqu'au mois de mars 1863, rendit compte dans la Gazette des Tribunaux de la plupart des irrauds procès civils.
1. Histoire de Douze ans, par Alfred Darimon. Paris. Deiitii, 1883, p. 31.
Ce qui nous paraît aujourd'hui l'exercice naturel de la liberté d'écrire , liberté que les ennemis de la République étendent impunément jusqu'à l'injure, exposait alors les écrivains aux rigueurs arbitraires du f.'Ouverneraenl impérial. Le 4 décembre 1837, la Presse fut suspendue pour deux mois par décret contresigné Billault, à cause d'un article de Peyrat. Après l'attentat d'Orsini (14 janvier 18o!S), la France retomba sous le plus draconien des régimes. Il n'y avait pas à discuter avec le sabre du général Espinasse et, grâce à la loi de sûreté générale, 2000 citoyens furent déportés en Algérie. Même après l'amnistie du 16 août 1859 et la détente qui suivit la guerre d'Italie, l'Empire n'était nullement disposé à permettre la libre discussion de ses actes. C'est ce qui explique la modération relative des articles publiés par M. Jules Ferry dans le Courrier de Paris (de mai à juillet 1860), à côté d'A. Hébrard, de Charles Floquet, de Ch. L. Chassin, des deux Fonvielle et d'autres brillants polémistes.
Nous croyons intéressant de citer quelques-uns de ces articles où l'on trouvera bien des vues profondes et prophétiques.
Dans celui qui porte la date du 28 mai 1860, M. Jules Ferry met le pays en ganle contre la politique d'extension et de conquêtes, et contre les excitations des imprudents qui préconisaient l'annexion de la Belgique et des bords du Rhin, au risque d'ameuter contre nous toute l'Europe :
Les Frontières du Rhin.
II y a deux manières de comprendre les destinées de la France et de vouloir sa grandeur. Les uns la croient plus forte lorsqu'elle est plus redoutée et qu'elle élargit autour d'elle le cercle de sa nationalité belliqueuse et triomphante. Les autres ne voudraient voir grandir en elle que son action morale et ses forces industrielles, la puissance de son travail, la puissance de ses idées, la puissance de ses exemples. II est réservé aux temps modernes de mettre à chaque instant ces deux politiques en présence. Nos pères déchaînèrent sur l'Europe une politique guerrière, n'apprirent la modération qu'à l'école des grandes catastrophes. Refoulée sur elle-même par l'insurrection européenne, la France put méditer, pendant plus de cinquante ans, derrière ses frontières réduites, les leçons pacifiques contenues dans ses revers. La paix eut alors ce grand triomphe de devenir le programme d'un gouvernement qui restaurait le premier Empire. Mais, depuis cinq ans, la France s'est de nouveau manifestée par des victoires, et il semble qu'elle ait laissé
20 DISCOUItS ET OPINIONS.
surrcs derniers champs de bataille les progrès que son éducation paciliqiie avait accomplis.
Pour surcroît, elle a vu soudain s'abaisser, sans eflort, presque sans bruit, devant le seul ascendant de sa gloire récente, les barrières que l'Europe avait juré de maintenir.
Ses limites orientales se sont étendues jusqu'à, cette ligne des Alpes que la nature avait elle-même, dit-on, assignée à son empire. L'esprit guerrier en triomphe, et pourtant, rien, dans cette extension, ne rappelle la vieille politique conquérante, ni les explications données à l'Europe, ni l'acclamation des provinces réunies, ni la ratification silencieuse des puissances. Mais il a suffi que le principe de l'unité géographique triomphât au sud-est pour que des esprits inquiets songeassent à lui tracer son chemin vers le nord. Que sont quelques cantons, riches surtout de hautes montagnes, auprès du magnifique domaine qui s'étale entre la ligne capricieuse et tourmentée d'une frontière artificielle et le cours superbe d'un grand fleuve, auprès de ces plaines fécondes dont le sol recèle la houille* et le fer en masses inépuisables, de ces villes industrieuses, de ces populations compactes, patientes, laborieuses? Qu'importe qu'on ait fait ici de cette riche région un petit Étal dont les limites extrêmes se touchent, et qui ne peut vivre qu'en s'isolant de toute alliance; là, des provinces rattachées par des liens factices à des gouvernements lointains, dont d'autresÉtats les séparent? La force a institué ces arrangements bizarres, la force peut les défaire. — C'en est assez pour que l'Allemagne s'inquiète; c'en est assez pour entretenir parmi nous de vieilles passions. Si l'on proposait à la France de courir de nouveau à travers l'Europe, un drapeau dans la main, elle reculerait devant l'aventure ; mais dissimulez la convoitise sous ce déguisement mi-partie de stratégie, d'histoire et de géographie, qui s'appelle les frontières naturelles, et la France la plus pacifique regardera la ligne du Rhin de l'œil dont un propriétaire désireux de s'arrondir, lorgne chez son voisin un bout de champ à sa convenance. Celte passion est si contagieuse qu'elle a gagné M. Louis Sourdau lui-même, pacifique, ce semble, au double titre de saint-simonien et d'industriel : c'est au point que le gouvernement, plus sage que l'ardent écrivain, a dû le prier de se taire.
Il ne faut pourtant pas un grand don de philosophie humanitaire pour affirmer qu'un rêve pareil ne peut être qu'une vaine illusion. J'écarte bien entendu ceux qui professent que la Belgique et les provinces du Rhin doivent être à nous parce qu'autrefois nous les avons prises, parce qu'elles sont de par l'histoire le patrimoine héréditaire de la race gauloise, parce que la Providence a prédestiné la nationalité française à s'étendre jusqu'au Pihin : les Yankees, qui convoitent la conquête de Cuba, s'y croient aussi prédestinés. Mais qui songe à l'éfuter Walker et les héros du chauvinisme américain? Dans les âges de force brutale, la conquête a pour but de gagner des terres, des travailleurs et des soldats. De nos jours, la politique la plus conquérante ne dépossède pas les propriétaires du sol et n'asservit pas les travailleurs ; elle enrôle des soldats et lève des impôts. Annexer, degré ou de force, 8 ou 9 millions d'habitants, c'est ajouter des bataillons à son armée, des recettes à son budget. Serait-ce pour la gloire d'adjoindre à l'armée française un contingent de Belges et d'Allemands qu'on jette sur la rive gauche du Rhin un œil d'envie? Si (jOOOOÛ soldats, dont l'Europe a peur, ne suffisaient pas à la France, si l'ascendant militaire qu'elle exerce dans la politique européenne ne comblait pas son orgueil, si elle devait grossir son territoire pour grossir son armée, c'est qu'elle voudrait quitter une situation défensive, à laquelle le Rhin n'ajoute pas, — le Rhin, qui n'a jamais défendu ni la France ni l'Allemagne envahies, — pour prendre je ne sais quelle criminelle otïensive? Et qui donc y songe en France?
Faudrait-il rêver dans une extension de frontière un allégement à noscJiarges financières? La Belgique, toutes proportions gardées, porte deux fois moins d'impôts que la France et son commerce est presque double; le bénéfice est évident, mais qu'il serait misérable! De plus grandes spoliations conviennent aux grands peuples, et celle-ci aurait tout l'odieux, sans le profit des grandes. Marier le petit peuple économe à la grande puissance dépensière, prélevant sous cette foi'me la dime du vainqueur, c'est un emploi honteux du droit du plus fort. Créer des satellites militaires à une puissance militairement prépondérante, c'est une bravade inutile, ou ime menace coupable et dangereuse. Pas plus au point de vue financier qu'au point de
vue militaire, un acfranflissement teri'itorial poussé jusqu'au Riiin ne servirait à l'honneur bien entendu, à la sécunté véritable, à la politique progressive de la France.
Pour qu'un événement de cette nature favorisât sa politique progressive, il faudrait en elTet qu'il fût confoi-me à sa politique industrielle. Il faudrait que la nouvelle frontière développât la puissance productrice de la France.
Sans doute, augmenté des Provinces rhénanes, de la Prusse et de la Bavière, de la Belgique, du Luxembourg, de quelque lambeau de la Hollande, la France figurerait dans les colonnes de la statistique pour des chiffres de population, de superficie, de productions plus élevés. Elle pourra être fière du total grossi de ses exportations, si elle prend plaisir à cet enfantillage. Mais, placer sous le môme drapeau un grand atelier français et un petit ateliei- belge, ce n'est assiu-ément augmenter la capacité productive ni de l'un ni de l'autre. On accroît la force de deux armées en les unissant, mais il n'y a qu'une manière de fortifier l'une par l'autre deux populations industrielles, c'est de rapprocher et de mêler leurs intérêts par les échanges. Ce n'est ni l'unité de drapeau ni l'unité de ministère qui accroîtront le moins du monde les facilités des échanges.
Les Belges, qui ont eu avant la France, canaux et chemins de fer, n'auront, pour lui être réunis, ni plus de chemins de fer ni plus de canaux.
Les Français ne pourront, ni plus ni moins (ju'avant la réunion, recourir aux capitaux belges, qui ne se sont jamais arrêtés à la frontière. Les lignes internationales, que les deux gouvernements séparés ont bien su fondre, ne relieront pas mieux la production des deux contrées. Les conventions postales, les traités qui protègent la propriété artistique, industrielle et littéraire, les traités qui assurent la sécurité réciproque en organisant l'extradition des coupables, les conventions monétaires, celles qui établissent l'unité de poids et l'unité de mesures ont fait tomber l'une après l'autre toutes les barrières qui entravaient de peuple à peuple l'échange des produits, ou la jouissance de la sécurité commune. L'unité nationale ne peut rendre les relations de cet ordre ni plus faciles ni plus sûres. Ce n'est pas elle enfin seule qui peut renverser les plus hautes, les plus vieilles, les plus obstinées de ces barrières;
les traités de commerce et les lois de douanes abaissent, sans ôter aux peuples leur individualité distincte, les distinctions douanières, les droits prohibitifs et tout ce qui entrave la libre communication des produits industriels ; la liberté politique a, de longue date, dans les pays qui s'appartiennent, donné plein essor aux communications intellectuelles, et l'échange des idées complétant l'échange des produits, établit entre les nationalités les plus distinctes une intimité de relations aussi profonde qu'aurait pu faire leur réduction sous un même maitre.
Après avoir ainsi calmé l'ardeur des imprudents qui rêvaient l'annexion des lîords du Rhin el de la Belgique, M. Jules Ferry, dans un article du 13 juin 1860, démontrait l'impossibilité et lafolie d'une rupture éventuelle avec l'Angleterre, que le Morning Post avait cependant signalée comme une hypothèse digne d'arrêter les esprits sérieux. Au lendemain de l'entrevue de Bade (17 juin 1860) entre Napoléon III et la plupart des princes de la Confédération germanique, le rédacteur du Courrier de Paris, mit en relief le caractère pacifique de cette entrevue ; puis revenant bientôt à la politique intérieure, M. Jules Ferry, dans deux articles publiés les 6 et 9 juillet 1860, combat énergiquement les théories financières de l'Empire qui aboutissaient à l'emprunt à jet continu; il félicite le Gouvernement qui, par une note du Moniteur, promettait de rompre avec ces détestables pratiques.
La politique de 1 Emprunt.
« Il n'y a qu'un système général de bonne économie politique, a dit un programme célèbre, qui puisse, en créant la richesse nationale, répandre l'aisance dans la classe ouvrièi^e. »
Nous avons applaudi sans réserve aux premiers pas faits par le Gouvernement dans cette voie progressive où la science doit tenir la place des routines administratives. Nous n'hésitons pas à voir un second acheminement dans la note récente du Moniteur qui désavoue, au nom du Gouvernement, tout projet de nouveaux emprunts.
Après avoir abandonné, non sans quelque héroïsme, la politique de la Protection industrielle, nous trouvons logique que l'on rompe aussi avec la politique de l'Emprunt.
Entre les deux, celle-ci est à coup sûr la moins surannée, la plus séduisante, mais non pas la moins trompeuse. Et le Gouvernement se fait, selon nous, d'autant plus d'honneur, en la répudiant, que l'emprunt semble jusqu'à présent avoir mis en
lui tontes ses complaisances. De lous les gouvernements qui se sont succède'' depuis cinquanle ans, c'est celui qui a le plus empi'unlé. et qui l'a l'ait avec le plus d'éclat. Ses appels au crédit ont été des victoires, et il a pu augmenter de deux milliards on cinq années le capital delà dette consolidée, de façon à faire croire que l'emprunt ne pouvait être pour lui qu'une force et jamais un fardeau.
Mais ce sont précisément les facilités que l'emprunt rencontre qui le rendent si dangereux. Je sais qu'en aucun temps l'éducation des capitalistes n'a été aussi complète. La diffusion immense de la richesse mobilière dans toutes les classes, le rentier affranchi de ses vieux préjugés et de ses terreurs, une disposition générale à sacrilîer l'avenir au présent, à aliéner son capital sans esprit de retour, à la seule condition d'être assuré des intérêts, toutes ces choses ont fait de la période économique que nous traversons l'âge par excellence du crédit et de l'empi'unt. Les grandes compagnies industrielles empruntent et ne vivent que d'emprunts; les chemins de fer ont emprunté pour achever l'ancien réseau et les voici qui empruntent pour construire le nouveau.
Pour 1 400 millions de capital qui représentent leur fonds social, ils comptent déjà 4 milliards d'obligations, c'est-à-dire d'emprunts réalisés, et il leur faut, d'ici à peu d'années, trouver dans les ressources du crédit 2 milliards et demi environ, remboursables au capital de 4 milliards, s'ils veulent remplir leurs engagements. Les villes, de leur côté, empruntent pour bàtii' et démolir tour à tour. Il n'y a pas de commune importante, pas de département qui se respecte qui n'ait ou ne rêve son emprunt. Ce que le Corps législatif a enregistré, depuis huit ans, d'autorisations de ce genre est incalculable, et voici la ville de Paris, qui tient la tête du mouvement, qui demande à ajouter 130 millions de dettes nouvelles à tous ceux qu'elle a empruntés depuis dix ans.
Appliqué sur une aussi grande échelle, l'emprunt tend évidemment à perdre le caractère extraordinaire et transitoire qu'il eut toujours en d'autres temps. Jadis les financiers, pour ainsi dire, se cachaient pour emprunter, ou du moins protestaient à chaipu^ emprunt que celui-ci était bien le dernier, et qu'on allait pour jamais fermer le grand livre. Les financiers de la
M. JULES FERKY JOURNALISTE. 31
nouvelle école sont tout tiers quand ils se sont endettés, et rien négale leur mépris pour les budgétaires obstinés qui cherchent ailleurs leur équilibre.
Aussi bien n'est-ce pas là une panacée universelle et merveilleuse?
Il faut, pour mettre l'industrie française en état de lutter avec sa voisine, donner une impulsion soudaine et colossale à nos voies de fer, à nos canaux, à nos transports de tout ordre et de toute nature : empruntons. Empruntons pour commanditer l'industrie qui a besoin de se transformer ; empruntons pour féconder les dunes et dessécher les marais. Empruntons pour les travaux de la paix comme pour les luttes guerrières; non pour lever des soldats, mais pour enrôler des travailleurs.
Ce que l'industrie privée ne peut ou n'ose faire, les chemins de fer sans trafic, les canaux qui ne peuvent faire leurs frais, toutes les opérations improductives, tous les enfouissements de capitaux, l'État n'est-il pas là pour les exécuter, et, pour y faire face, n'a-t-il pas la caisse inépuisable de ses emprunts?
Ainsi dit le commun des industriels embarrassés, des inventeurs sans capital, des fondateurs d'entreprises hasardées, des directeurs de défrichements impossibles, des amateurs de subventions grandes et petites qui pullulent autour de tout gouvernement investi, comme le gouvernement français, d'une gigantesque initiative. Il y a du courage, assurément, à résister à l'obsession de ces avidités ameutées, et le Gouvernement fait acte de haute sagesse en dédaignant les approbations intéressées et la popularité facile dont quantité de gens n'eussent pas manqué de saluer une résolution moins prudente.
C'est qu'en effet, il est, en matière d'emprunts, un double enseignement qu'aucun gouvernement raisonnable ne perdra jamais de vue : l'un, qui lui est donné par l'histoire, l'autre par les doctrines, timides si l'on veut, mais durement positives de cette saine économie politique dont le programme du mois de janvier 1860 se proclame justement jaloux de suivre les préceptes.
Ce que l'histoire apprend aux modernes théoriciens qui habillent de phrases si sonores toutes les aventures, tous les excès du crédit, c'est que la facilité dans les emprunts n'est point, à elle seule, et par elle-même, un signe de prospérité,
(If liclicsse, (le confiance irréciisaltln dans les affaires d'un grand pays.
Supposez même un jiays iiroducteur où le travail languisse et s'alTaisse, où rindustrie manque, pour une cause quelconque, de irssort, de vitalité, de confiance, où les capitaux soient en abondance par rapport aux besoins, mais d'une abondance paresseuse et craintive, où les placements à courte échéance soient faciles et peu coûteux, les emplois à long terme suspects et rares, parce qu'il manque quelque chose à la sécurité du capital, parce que la société a perdu l'habitude de croire aux longs avenirs, et que, dans ce milieu industriel atteint de langueur, le Gouvernement jette les titres d'un emprunt; au succès de cet emprunt, croyez bien qu'un seul point est essentiel, c'est qu'il puisse se négocier quelque part!
Ceci n'est point une hypothèse. C'est l'histoire financière des deux derniers siècles de la vieille monarchie française. C'est pour cela que le grand roi, qui ne changeait le titre et l'effigie de ses emprunts que pour changer la forme de ses banqueroutes, put passer avec tant de succès de l'emprunt en rentes à l'emprunt en bons du Trésor, et, de faillite en faillite, sans qu'aucune des valeurs qu'il avait émises ait jamais manquéd'atteindre et de garder quelque temps le pair, arrivera laisser le budget de la monarchie grevé d'un passif écrasant.
C'est encore par le même mirage que Necker crut par l'emprunt avoir sauvé la monarchie. Certes, ni le courage des prêteurs, ni l'affiuence des capitaux, ni les ti'iomplies passagers de la prime ne firent défaut aux grandes combinaisons du banquier genevois; Calonne lui-même, le financier dissipateur, trouva, en les payant bien, autant de prêteurs qu'il en voulut ; Necker et Calonne empi'untèrent, en quati-e années, plus d'un milliard, et, quelques années plus tard, la royauté périssait par les finances.
Voilà ce qu'apprend l'histoire à ceux qui veulent bien la lire.
Quant à l'économie politique, il sera facile de montrer qu'elle confirme énergiquement, et surtout pour le temps où nous sommes, les enseignements du jiassé et le parti de sagesse et de haute raison qu'annonce la note du Moniteur. Elle nous tlira en même temps dans quelles limites l'usage du crédit public peut être légitime, utile ou nécessaire.
M. JULES FElîRY JOURNALISTE, 33
L'Emprunt et l'impôt.
On a dit de la théologie qu'un peu de philosophie en éloigne, mais que beaucoup de philosophie y ramène.
On peut retourner le mot et dire de la poUtique de l'emprunt, qu'un peu d'économie politique y amène, et que beaucoup d'économie politique en détourne sans retour.
Non pas qu'il soit besoin, pour en pénétrer l'illusion décevante, d'être un grand docteur et pourvu d'un diplôme. Ce sont les pédants patentés qui en vivent, et les ignorants obstinés qui les dédaignent, qui donnent aux analyses économiques ces aii-s d'arcanes. Mais, en général, les problèmes économiques, convenablement posés, se résolvent avec une dose ordinaire de réllexion et de bon sens.
Celui de l'emprunt est fort simple : Y a-t-il avantage à demander à l'emprunt plutôt qu'à l'impôt les ressources qui subviennent aux grandes dépenses?
Si dans une grande nécessité financière, pour combler un délicit ou payer les frais d'une guerre, le Gouvernement demandait tout d'un coup 500 millions de plus à l'impôt, il se ferait certainement un grand bruit de contribuables effarouchés; les tuteui's de la fortune publique se sentiraient soudain de grands devoirs, et les voûtes paisibles du Corps législatif s'empliraient d'une émotion inaccoutumée.
Les révolutions en effet ont pu passer, changer la forme et le caractère du pouvoir, le rapprocher de la nation, et faire de l'impôt au lieu d'un signe de servitude, la contribution volontaire d'un peuple libre; les révolutions n'ont point réconcilié le contribuable avec le collecteur : l'impôt reste pour le grand noml)re un fardeau qui, pour être patriotique, ne Umr en parait pas moins désagréable.
Les gouvernements modernes ne l'ignorent pas; il en est qui l'ont appris à leurs dépens. On en a vu payer de leur gloire, de leur popularité et de leur avenir la naïveté d'avoir mis le dévouement des contribuables à l'épreuve d'un accroissement d'impôt. Et comme, avec le progrès des institutions et des mœurs, on a, de jour en jour, moins de moyens d'obtenir des peuples des complaisances à contre-cœur, les gouvernements
34 DISCOURS KT (UMMONS.
modernes ont siibstitin''. antaul qu'ils l'onL pu, l'emiu-inil à l'impcM. A ce i)oinl(le vue, l'exaclion hi-iilale de l'ancien ré.iiiino. rirapùL librenieiiL volé et l'emprunt apparaissent dans l'histoire comme trois étapes successives, trois formes, de plus en plus ingénieuses, de recouvrement, qui attestent à la fois et la souplesse croissante des gouvernements et la facilité d'iiumeur décroissante des gouvernés. Sous ce rapport assurément, l'emprunt est sinon un grand progrès, du moins le signe d'un progrès.
Mais si, par hasard, l'emprunt n'était pas si différent de l'impôt que les gouvernés le pensent; si l'on prouvait que Temprunt et l'impôt s'alimentent à la même source et jouent, dans les réactions économiques dont la vie industrielle des sociétés se compose, un rôle identique; si l'emprunt n'était qu'un moyen de déguiser Timpôt, d'en rendre les effets moins sensibles, d'en diminuer le caractère et d'en dorer les désagréments, il serait bon que les peuples le sussent, car le pire destin d'un contribuable n'est pas de payer beaucoup, mais de payer sans savoir ce qu'il paie.
Or, il est évident qu'il n'y a pas dans la richesse d'une nation deux fonds distincts et séparés, l'un sur lequel se prélève, l'impôt, l'autre pour fournir aux exigences de l'emprunt. Distinguez tant que vous voudrez l'épargne d'un pays et ses produits, toujours est-il qu'épargne et produits composent son capital annuel, et que c'est ce capital qui supporte la charge de l'impôt comme la charge de l'emprunt.
Quand l'impôt est lourd, il se prend sur l'épargne. Quand l'empi-unt est considéral.)le, il atteint évidemment non seulement la richesse épargnée, mais celle qui est activement engagée dans la production. D'ailleurs, ce qu'on appelle l'épargne, c'est-à-dire ce qui reste au bout de l'année, par exemple, de produits non consommés, n'est-ce pas par essence le fonds repi'oducteur, l'instrument de travail, le capital industriel de l'année qui vient?
Il faut à l'État, dans une grande crise, 1 500 millions pour une année. Théoriciens de l'emprunt, commodes linanciers, où pensez-vous qu'il les prenne? ce n'est pourtant pas un grand mystère. Il les pi-end là même où il a pris, dans cette année de fardeaux extraordinaires, les dix-huit cent millions de son
budget normal, il les prend sur le capital du pays, c'est-à-dire sur l'ensemble de ses produits agiicoles et industilels, ou, pour mieux dire, sur son revenu, la société ne vivant que des produits qui s'échangent dans son sein, et le capital avec lequel elle travaille étant, pris en masse, parfaitement irréalisable.
Demander 1 500 millions à l'emprunt, ou augmenter l'impôt de 1 500 millions, c'est donc faire brèche aux mêmes ressources, entamer le même revenu, puiser au même courant de richesses et de travail. C'est, quel que soit le procédé, détourner 1 500 miUions de la production industrielle, pour les faire entrer dans le fonds des services improductifs dont les gouvernements sont les agents. Et qui le sait mieux que les gens d'affaires, que les habitués de la Bourse, qui voient à chaque grand emprunt les valeurs industrielles subir une dépression irrésistible et considérable, signe certain que les capitaux, attirés par l'appât d'une prime infaillible, désertent les emplois industriels pour courir à la rente? Qui l'indique mieux que cette panique des spéculateurs qui tout h l'heure tremblaient comme des mouettes avant l'orage, au bruit récent d'un nouvel emprunt, jusqu'au démenti du Moniteur?
Qu'on en linisse donc avec ces économistes beaux parleurs, disciples du docteur Price, inventeurs d'amortissements, saintsimoniens de toute date et de toute nuance, qui s'en vont depuis quarante ans répétant d'un Ion doucereux aux contribuables : « L'emprunt rejette sur l'avenir les charges du présent; dépensons sur le compte de nos ari'ière-neveux; il est juste que l'avenir contribue aux grandes créations nationales, aux grands actes patriotiques qui fondent dans le présent sa sécurité, son aisance et sa grandeur. » Ce n'est pas l'avenir, c'est le présent qui supporte le poids le plus lounl dans le fardeau de l'emprunt, c'est l'année courante qui fournit le fonds de l'emprunt, aussi bien que le fonds de l'impôt. Comme contribuable, la nation n'en supporte que l'intérêt; comme association de producteurs, elle s'appauvrit d'un seul coup de tout le capital emprunté.
De sorte qu'en se plaçant, non au point de vue égoïste et mesquin du capi ahsle et de l'intérêt qu'on lui concède, mais au point de vue social, au point de vue industriel.