L'ARRESTATION DE ROCHEFORT
Un autre membre. — Vous n'avez pas le droit de vous dire républicain.
M. RrlmoiMET, — El votre serment ?
M. Jules Ferry. — Je prends acte de vos protestations qui sont, autant que je puis les entendre, une rectification du mouvement joyeux que vous avez manifesté tout à l'heure, et je vous en félicite. {Nouvelles et bruyantes interruptions.)
M. RoLLE. — 11 n'y a point eu ici de mouvements joyeux ! Nous vous écoulons au contraire avec une tristesse profonde.
M. LE PRÉSII)E^'T Schneider. — Je demande à la Chambre un peu de silence, pour que le président puisse entendre l'orateur.
M. Jules Ferry. — Je demande au Gouvernement si les faits que j'ai énoncés sont vrais ; et je déclare à MM . les ministres que l'opinion publique est tentée de voir dans cet acte extraordinaire un moyen détourné de rétablir le droit de suppression administrative que la dernière loi de la presse a entendu aholii-. [Bruit et vives inierruptions.)
M. le président Schneider. — La parole est à M. le garde des sceaux.
Plnsieur» meinijres. — Ne répondez pas!
M. Jules Ferry. — S'il ne répond pas, il avoue!
S. Exe. M. Emile Olliyier, garde des secuux, ministre de la Jut^tice. — l'ermettez !
Tout ce que je puis répondre à la question posée, c'est ceci : Personne n'a été arrêté hier au journal In Marseillaise en verlu d'ordres donnés par le pouvoir adminislralif.
lue instruction judiciaire a été commencée; la justice a saisi ceux (|u'elle considère comme coupables. Je n'ai rien autre à ajouter. [Très bien! très bien! — L'ordre du jour! l'ordre du jour! — La clôture!)
M. Jules Ferry. — Je demande la parole contre l'ordre du jour!
M. LE PRÉSU)ENT ScHNEiDER. — M. Ferry demande la parole contre la clôture !
M. Jules Ferry. — Laclôture n'est pas demandée... {Si! si /) mais l'ordre dujour; je demande à parler contre l'ordre du jour. M. le ministre de la Justice me répond : la justice informe...
Un memtjre à droite. — Vous n'y croyez pas à la justice.
M. Jules Ferry. — La justice, en pareille matière, m'est sou-
250 IIISCOIHS KT OPINIONS.
verainomciit siisiiecte. {Vives réclamations et cris: A l'ordre! à r or lire!)
M. i.E l'iiKSiDRNT Schneider. — Je demande à la (liiainhio du silence: veuillez, on etlol. p(Mmcttre an président d'accomplir son devoir, et, si vous failes tant de l)rnit, vons ne pourrez pas même entendre que je i>résident rappelle .M. Ferry à l'ordre, car il n'est pas permis de dire dans cetle enceinte que la justice est suspecte. Monsieur Ferry, je vous rappelle à l'ordre. {Vive upprohation sur un fjramt nombre de fiancs.)
M. Jules Ferry. — Je demande la [larnle sur le rappel à Tordre.
M. i.E l'HÉsiuENT S(;nNEn)ER. — Vons pouvez vous expliiiner.
M. Jules Ferry. — Vous parlez d'ordre, et vous nie rappelez à l'ordre.
Le preiniei' liieu dans un pays c'est l'ordre moral, et l'oi'dre moi'al repose sur la sincérité... [Interruptions diverses.) Eh bien, veuillez me laisseï- le dire en honnête homme à d'honnêtes gens : en matière politique, dans ce pays, il n'y a pas de justice. {IVouveaux cris: A l'ordre! à l'ordre!)
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Si c'est là ]"ex])licatinn, je nininliens le rappel à l'ordre. {Oui! oui ! — Trvs inen!)
M. Jules Ferry. — Et je me trouve d'accord avec M. le garde des sceaux... {A{/itation), qui a dit, en entrant en fonctions, (ju'il voulait séparer la politique de la justice. (.4 l'ordre! à l'ordre!)
Je me trouve d'accord avec les hommes les plus modéi'és de l'assemblée, avec la conscience du pays, car dix- huit ans de despotisme... (.1 l'ordre! à l'ordre!)
M. LE PRÉSIDENT Schneider. — Devant ces explications, je maintiens énerfj;iquement le rappel à l'ordre. {Très bien! très bien! — Assez! assez !)
M. Jules Ferry prononce, au milieu d'un bruit confus, des paroles qui ne sont pas entendues, et descend de la tribune.
S. Ex(.. M. Chevandier de Vai.duome, ministir ilr l'Inlrrinir. — ('ommc il m'a été impossible d'entendre les dernières paroles de .M. Ferry, il m'est également inqtossihle d'y répondre.
M. LE PRÉSIDENT ScHNEMJER. — Je constate en etl'etqueles dernières paroles prononcées par M. Ferry n'ont pas été entendues, même du
L'ARRESTATIO.N DE HOCHEFOKT. 251
président, qui est placé le plus près de l'orateur, el, par conséquent, ces paroles ne figureront point dans les comptes rendus oi'ficiels.
M. Jules Ferry, de sa place, avec véhémence. — Puisqu'elles n"ont pas été entendues, je vais les répéter. {Interruption.) J'ai dit, et j'ai dit en lionime d'iionneur, en homme qui connait les choses dont il parle...
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Ne VOUS passionnez pas tani, monsieur Ferry.
M. Jules Ferry. — Je vais le redire, cela est hon à entendre et à répéter, j'ai dit (]ue de tous les maux que dix-liuit ans de pouvoir personnel ont infligés à ce pays-ci, le plus grand : c'est l'avilissement de la justice. [Bruyantes réclamations! — Cr/s.- A l'ordre! à l'ordre!)
M. LE PRÉSIDENT Sf.HNEiDER. — M. Ferry est pour le moment sous
l'empire d'une trop vivo excitation, pour que je veuille caiaclériser. ..
{Interruption).
M. LE GARDE DES SCEAUX — Vous avez tort... {Oui! oui! — A Cordre!)
Gomme chef de la magistrature, je demande le rappel à l'ordre.
{Très bien! — A l'ordre!)
M. Jules Ferry. — Le pi'ésident n'a pas d'ordre à recevoir du garde des sceaux.
M. LE PRÉSIDENT ScHNEDiER. — Dans l'état de passion où se trouve en ce moment M. Ferry, je ne voudrais pas prononcer un second rappel à Tordre.
Plusieurs voix à gauche. — Très bien ! très bien !
Je ne désire point d'approbation, j'obéis à ma conscience. {Très bien!)
Je n'accepte surtout pas une approbation qui pourrait donner à ma pensée une signilîcation qu'elle n'a pas.
Mais j'ai fait appel au calme, à la modération, et c'est pourquoi, en ce moment même, il me parait préférable de ne pas appliquer la grave pénalité du second rappel à Tordre.
J'espère ({ue M. Ferry lui-même tiendra compte de ce sentiment de modération. {Mouvements prolongés en sens divers.)
Je consulte la Ctiambre sur la proposition qui a été faite de passer à Tordre du jour.
(Vordre du jour est mis aux voix et prononcé).
A la sidte du vote, un grand, nombre de députés descendent dans l'hémicycle. — La séance est suspendue pendant quelques instants.
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — La Chambre veut-elle continuer son ordre du jour? [Oui! oxd! — Non!)
J'engage messieurs les députés à reprendre leurs places.
252 DISCOUHS ET Ol'lMO.NS.
M. DELAMAnRE. — Je demande la parole.
M. i.F. piiKsiDEM Schneider. — La parole est à M. Delamarre.
M. Delamarre. — Monsieur le président, après les lâcheuses paroles que nous venons d'entendre, je demande que la séance d'aujourd'hui snil levi'o pour ténioiirner de notre indignation. {Non! non! — Oui!)
M. LE pnÉsiDEM Schneider. — Si la proposition n'est pas appuyée... {Non! non!)
M. LE BARON Vast-Vimeux. — Ce n'est pas le moment de lever la séance, il n'est (jue cinq heures; il est temps de donner notre attention aux alTaires du pays. [Oui! oui!)
M. Magnin, — Continuons la séance, monsieur le président.
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — L'ordre du jour appelle la discussion (il- la di-mande d'interpellation de M. Mony sur le système linancier (W la France, en ce qui concerne les travaux publics'.
L'élection de Guiraud.
Poursuivant sa campagne en vue de la conquête des libertés essentielles, M. Jules Ferry, dans la séance du 10 mars 1870-, prit la parole, lors de la discussion de l'élection de M. de Guiraud dans la troisième circonscription de l'Aude, la première des élections contestées depuis l'avènement du ministère Ollivier. 11 soutint brillamment cette thèse qu'aux candidatures officielles du Gouvei'neinent on avait substitué les candidatures officielles de souspiéfectures. Voici le début du discours de M. Jules Ferry :
M. LE PRÉSIDENT JÉRÔME Davh). — La parolc est à M. Jules Ferry sur l'élection du département de l'Aude.
M. Jules Ferry. — Messieurs, je suis certain qu'après avoir lu ce malin au Journal officiel le rapport sur l'élection de la 3* circonscription de l'Aude, personne ne sera surpris qu'un des membres du côté de l'assemblée au(iuel j'appartiens, inteivienne dans cette affaire: la siirpiùse serait, au contraire, (pie personne n'intervînt.
Il y a, à propos de l'élection cpu^ je viens contester devant
1. -M. Dariinun dans sou livre les Cent-seize et le ininislère du2ja)ivu')\ ji. ::i53, fait les réflexions suivantes : « Cette séance a été douloureuse pour Ollivier. Il s'est aperçu que l'abîme se creusait de plus en plus entre lui ot ses anciens amis de la gauche. On dirait qu'à Inuis yeux le mot de liberté dans sa bouche est une véritable profanation. »
Et le même écrivain ajoute un peu plus loin, p. 2."):') : « Dans une conférence que Jules Favrc a faite au Cirque des Chanq)s-Élysées, il a décoché à Ollivier un trait cruel : « Je n'appelle pas citoye?is ceux qui, désertant la cause de la lihevté, nont s'asseoir dans les Conseils du Prince. »
•2. Journril officiel du 11 mars 1870.