‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 90 sur 130 · DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ DÉDUCATION · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ DÉDUCATION

Reprenez votre œuvre, achevez-la; c'est facile, cela peut être fait immédiatement. Prenez pour base de vos délibérations la loi de 1848. Je ne vous la donne pas pour une loi parfaite ; elle a besoin d'^jtre amendée, mais l'enlreprise n'est pas difficile.

Nous ne vous recommandons pas là une législation dont nous soyons particulièrement amoureux; elle a fonctionné souvent d'une façon pénible et douloureuse pour le parti auquel j'appartiens.

De 1848 à 18.j2, la répression du jury a été très dure en matière politique ; tout le monde ici l'a reconnu : notre préférence pour la loi de 1848 est donc parfaitement désintéressée. {C'est vrai! c'est vrai ! à gauche.)

Messieurs, on tournera longtemps autour de cette loi, on cherchera un procédé meilleur ; on ne trouvera pas mieux que la loi de 1848 modifiée.

Cest l'approximation du bien qui doit être le dernier terme de l'ambition du législateur : car le bien parfait, en matière de législation, n'existe pas sous le 'èolaW. {Vives marques d'approbation à gauche.)

L'amendement fut rejeté par 139 voix contre 83, sur 222 votants.

Discours sur l'égalité d'éducation.

Par une sorte de pressentiment qu'on ol)serve souvent cliez les liomnies doués d'une volonté vigoureuse, M. Jules Ferrv avait, dès son entrée à la Ctiambre, donné à sa vie politique un objectif que la destinée lui a permis d'atteindre. Dès le 10 avril 1870, dans une conférence populaire, faite à la salle Molière, au profit de la Société pour l'instruction élémentaire, le futur oi'ganisateur de l'enseignement du peuple, le futur grand-maître de l'Université, disait : «Quant à moi, lorsqu'il m'écliut ce suprême honneur de représenter une section de la population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis faitun serment : entre toutes les questions, entre toutes les nécessités du tenqis, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale: c'est le prolDlème de l'éducation du peuple. » [Nous croyons intéressant de reproduire cette conférence, dans laquelle M. Jules Ferry a tracé, pour ainsi dire, les grandes lignes du proo-rnmmo dont il a si ferme-

281 DISCOlUS KT OPINIONS.

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Mesdames et Messieurs,

L'acrnoil bienveillant que vous nous faites m'enjïage à commencer par un aveu ; je ne veux pas vous prendre en traître, — car cette Conférence n'est qu'une conversation où vous apportez, vous, votre bienveillante attention, et moi quebpies études, ipielques recbcrclies, et rien de plus, novice que je suis dans ce lii'I ail de la conférence, dont vous avez ici (se tournant vers M. Jules Simon) un des premiers maîtres. [Nombreux applaudissements).

L"aveu que j'ai à vous faire, c'est que je vais vous parler d'abord pbilosopbie. Il faut (b:; la pbilosopbie en toute cbose; il t-n faut surtout dans le sujet qui nous occupe.

J'ai moi-même clioisi ce sujet; je l'ai défini : de l'égalité d'éducation, et je suis sûr que, parmi les personnes qui me l'ont l'bonneui' de m'entendi'e, il en est un grand nombre qui, à l'aspect de ce titre un peu généi'al, un peu mystérieux, se sont dit : quelle est cette utopie? Or, ma prétention est de vous montrer que l'égalité d'éducation n'est pas une utopie; que c'est un principe; qu'en droit, elle est incontestable et qu'en pratique, dans les limites que je dii-ai, et en vertu d'une expéi'ience décisive que j'ai pi'inci|)alemenl pour but de vous faire connaître, celte utopie apparente est dans l'ordre des clioses possibles.

Qu'est-ce d'aljord que l'égalité ? est-ce un mot retentissant ? une formule vide de sens? n'est-ce qu'un mauvais sentiment? n'est-ce (|u'une cbimère?

L'égalité, messieurs, c'est la loi même du progrès liumain ! c'est plus (prune tbéorie : c'est un fait social, c'est l'essence même et la légitimité de la société à hupudle nous appartenons. En effet, la société moderne, aussi lùen que la société ancienne, est la démonstration vivante et (piotidienne de cette vérité, qui devient de nos jours de plus en plus visible : à savoir (|ue la société liuinaine n'a qu'un but, qu'une loi de développement, qu'une lin dernière : atténuer de plus en plus, à travers les âges, les inégalités primitives données par la nature. [Applaudissements).

En voici dr-iix cxemplps : Ouclle est la pi l'uiièrc. la plus abu-

DISCUUUS SLIl LÉGALITÉ D'EDUCATION. 28.")

sive, la plus antique el la plus brutale des inéjialités naturelles ? c'est évidemment celle de la force musculaire. C'est sous la force brutale que l'humanité a gémi pendant de longs siècles. Dans les sociétés primitives, qu'est-ce qui règne? la force brutale, la force musculaire, la force individuelle. Aussi, les sociétés primitives sont-elles celles où l'inégalité est la plus accablante, la plus outrageante pour l'humanité.

Dans ces temps primitifs, l'idéal de l'humanité, ce sont les héros dont les poètes anciens nous ont conté les hauts faits : les Hercule, les Thésée. Que sont en somme ces héros, ces demi-dieux ? Permettez-moi l'expression : ce sont des gendarmes [rires], ce sont de redoutables, d'excellents gendarmes qui parcouraient le monde, comme dit un de nos grands poètes :

du Nord au Midi, sur la Création,

Hercule promenait l'éternelle Justice

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion.

Telle est la société antique; elle estime par-dessus tout la force musculaire, la force individuelle, et pour l'idéaliser, elle l'imagine consacrée au rétablissement de l'ordre général. Mais voyez la différence avec les temps modernes : aujourd'hui que la force publique est à la disposition de tout le monde (rires), la sécurité sociale est devenue le bien de tous, et si Hercule, le grand gendarme idéal d'autrefois, s'avisait de vouloir faire la police dans nos cités, s'il voulait seulement chasser les monstres, sans s'être muni préalablement d'un port d'armes, le moindre petit commissaire de police lui mettrait aussitôt la main sur l'épaule et, sans difficulté, le conduirait au poste. [Rires.)

Voilà un premier pas ; celui-ci est tout à fait acquis, dans cette progression décroissante des inégalités naturelles, qui est, à mes yeux, le fondement même et la légitimation de la société. L'humanité a fait cette conquête; l'avantage de la force musculaire est annulé, ou à peu près. Mais n'est-il pas vrai aussi que la société moderne, qui a extirpé cette inégahté-là, en a conservé une autre, plus redoutable peut-être, celle qui résulte de la richesse? Cela est vrai, messieurs. Seulement, considérez dès à présent combien cette inégalité, (jui résulte de la richesse, s'est déjà atténuée, affaiblie, modérée par le

•-'«r. niMiuiiis i:t uI'J.mo.ns.

in-o.ixro.s (1rs Iriniis. 11 ji'y a pas bien longtemps encore que, ilans ce pays de France, la richesse conférait des droits exceptionnels. La jiossession de la terre, au siècle dernier, n'avait pas cessé d'èti-e la source du pouvoir social, du droit public ; '■.•ii.iines proi»riétcs conféraient certains droits, et le premier de Iniis. le (Ii-oit de rendre la justice, comme à l'heure présente, • lans cette libre et grande Angleterre, la fonction de juge de paix reste encore le monopole exclusif des propriétaires du sol : ainsi, chez nous, au siècle dernier, et surtout deux ou trois siècles avant, la possession de la terre conférait les droits de haute et basse justice.

Cet état de choses a disparu ; la Révolution a passé sur ces outrages à la conscience humaine ; mais, un peu plus tard, et plusieurs de ceux qui sont ici peuvent s'en souvenir, — ' la possession de la terre, la jouissance d'un certain capital entraînait encore un privilège: le droit de voter, le droit de contribuer ;ï la formation des pouvoirs publics ; cela subsistait encore, il y a vingt ans ; ces temps sont loin, heureusement ! [Applaudissements).

Il n'y a pas jusqu'au droit de travailler, le plus essentiel de tous les droits, qui ne fût aussi, il y a quatre-vingts ans, en quelque manière, un privilège de la naissance; les métiers étaient organisés en corporations ; les corporations se recrulaient dans des conditions déterminées; les lîls de maîtres avaient un droit personnel d'antériorité, de préférence, sur ceux qui avaient <mi lo malheur de naître en dehors des cadres de la corporation ; la Révolution arriva et balaya cette iniquité, ce privilège de la naissance, comme elle avait fait disparaître les autres privilèges et les autres iniquités.

En somme, voilà les deux grandes conquêtes de ce siècle : la lib.Tlé du travail et le suffrage universel ; désormais, ni le droit de travailler, ni le droit de voter, c'est-à-dire He contribuer à la formation des pouvoirs publics, ne sont plus attachés au hasard delà naissance : ils sont le patrimoine de tout homme venant en ce monde. ( Vifs applaudtssemenis.)

Cela étant, notre siècle peut se dire à lui-même qu'il est un grand siècle. J'entends souvent parler de la décadence du temps presf.nt; je vous l'avoue, messieurs, je suis rebattu de ces jérémiades, et j ai d'ailleurs remarqué depuis longtemps que cette

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