‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 91 sur 130 · DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ D'ÉDUCATIOIV · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ D'ÉDUCATIOIV

plainte est. celle de gens qui résistent, sans peut-être s'en rendre compte, au courant de la civilisation moderne, et qui ne peuvent se résoudre ù prendre leur parti de l'ère démocratique où nous sommes entrés. {Applaudissements .)

IN on! nous ne sommes pas une société en décadence, parce (jue nous sommes une société démocratique ; nous avons fait ces deux grandes choses : nous avons affranchi le droit de vote et le droit au travail; c'en est assez, et nous pouvons hien. une fois par hasard, nous qui nous laissons aller, comme tout le monde, à médire du temps présent, nous abandonner à un élan d'estime pour nous-mêmes, et dire : Oui ! nous sommes un grand siècle. [Applaudissements nombreux.)

Mais nous sommes un grand siècle à de certaines conditions : nous sommes un grand siècle à la condition de bien connaître (luelle est l'ceuvre, quelle est la mission, quel est le devoir de notre siècle. Le siècle dernier et le commencement de celui-ci ont anéanti les privilèges de la propi'iété, les privilèges et la distinction des classes; l'œuvre de notre temps n'est pas assurément plus difficile. A coup sûr, elle nécessitera de moindres orages, elle exigera de moins douloureux sacrifices ; c'est une œuvre pacifique, c'est une icuvre généreuse, et je la définis ainsi : faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui viennent de la naissance, l'inégalité d'éducation. C'est le problème du siècle et nous devons nous y l'attacher. Et, quant à moi, lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai dmteliigeuce, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple. ( Vifs applaudissements.)

L'inégalité d'éducation est, en effet, un des résultats les plus criants et les plus fâcheux, au point de vue social, du hasard de la naissance. Avec l'inégalité d'éducation, je vous défie d'avoir jamais l'égalité des droits, non l'égalité théorique, mais l'égalité réelle, et l'égalité des droits est pourtant le fond même et l'essence de la démocratie.

Faisons une hypothèse et prenons la situation dans un de ses

.jKM ItlSCdl lis i:i' Ul'l-MONS.

Icnncs exti-i^nit's : siipi)Osons que celui qui iiaiL pauvre naisse nécessairomiMil el falalement ignorant ; je sais bien que c'est là une hypollièse, et (|ue l'instinct liumanilaire et les institutions sociales, nu^ne celles du passé, ont toujours emi)èclié cette extrémité de se prodiiiiv : il y a toujours eu dans tous les temps, — il faut le dire à Thonueurde riiumanité,— il y a toujours eu (nifli|nes movens d'enseiguenient jjIusou moins organisés, pour iTliii (|ni riail né pauvre, sans ressources, sans capital. Mais, piusipif nous sommes dans la philosophie de la question, nous [loiivons suiiposer un état de choses où la fatalité de l'ignorance s'ajouterait nécessairement à la fatalité de la pauvreté, et telle serait, en effet, la conséquence logique, inévitahle d'une situation dans laquelle la science serait le privilège exclusif de la fortune. Or, savez-vous, messieurs, comment s'appelle, dans l'histoire de l'humanité, cette situation extrême? c'est le régime des castes. Le régime des castes faisait de la science l'apanage exclusif de certaines classes. Et si la société moderne n'avisait pas à séparer l'éducation, la science, de la fortune, c'est-à-dire du hasard de la naissance, elle retournerait tout simplement au régime des castes.

A un autre point de vue, l'inégalité d'éducation est le plus grand obstacle que puisse rencontrer la création de mœurs vraiment démocratiques. Cette création s'opère sous nos yeux; c'est déjà l'œuvn^ d'aujourd'hui, ce sera surtout l'œuvre de demain ; elle consiste essentiellement à remplacer les relations d'inférieur à supérieur sur lesquelles le monde a vécu pendant tant de siècles, par des rap^torls d'égalité. Ici, je m'explique el je sollicite toute l'attention de mon bienveillant auditoire. Je ne viens pas prêcher je ne sais quel nivellement absolu des conditions social(!s qui supprimerait dans la société les rapports de commandement et d'obéissance. Non, je ne les supprime pas : je les modilie. Les sociétés anciennes admettaient que l'humanité fût divisée en deux classes : ceux qui commandent et ceux (pii obéissent ; tandis que la notion du commandement et de l'obéissance qui convient à une société démocratique comme la nôtre, est celle-ci : il y a toujours, sans doute, des hommes qui commandent, d'autres hommes qui obéissent, mais le commandement et l'obéissance sont alternatifs, et c'est à chacun à son tour de commandei" et d'obéir. {Applaudissenienfs .)

r)IS(:OUI«S SIH légalité DÉLIUCATIO.N. 289

Voilà la grande distinction entre les soriétés démocratiques et celles qui ne le sont pas. Ce que j'appelle le commandement démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de linférieur et du supérieur; il n'y a plus ni inférieuc ni supérieur; il y a deux hommes égaux qui contractent ensemble, et alors, dans le maître et dans le serviteur, vous n'apercevez plus que deux contractants ayant chacun leurs droits précis, limités et prévus; chacun leurs devoirs, et, par conséquent, chacun leur dignité. {Applaudissemenls répétés.)

Voilà ce que doit être un jour la société moderne; mais, — et c'est ainsi que je reviens à mon sujet, — pour que ces mœurs égales dont nous apercevons l'aurore, s'établissent, pour que la réforme démocratique se propage dans le monde, quelle est la première condition? C'est ([u'une certaine éducation soit donnée à celui qu'on appelait autrefois un inférieur, à celui qu'on appelle encore un ouvrier, de façon à lui inspirer ou à lui rendre le sentiment de sa dignité; et, puisque c'est un contrat qui règle les positions respectives, il faut au moins qu'il puisse être compris des deux parties. [Nombreux applaudissements.)

Enlin, dans une société qui s'est donné pour tâche de fonder la liberté, il y a une grande nécessité de supprimer les distinctions de classes. Je vous le demande, de bonne foi, à vous tous qui êtes ici et qui avez reçu des degrés d'éducation divers, je vous demande si, en i-éalité, dans la société actuelle, il n'y a plus de distinction de classes? Je dis qu'il en existe encore; il y en a une qui est fondamentale, et d'autant plus difficile à déraciner que c'est la distinction entre ceux qui ont i-ecu l'éducation et ceux qui ne l'ont point reçue. Or, messieurs, je vous détie de faire jamais de ces deux classes une nation égalitaire, une nation animée de cet esprit d'ensemble et de cette confraternité d'idées qui font la force des vraies démocraties, si, entre ces deux classes, il n'y a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quehjue école. [Applaudissements ]

L'antiquité l'avait compris et les républiques antiques posaient en principe que, pour les enfants des pauvres etpour les enfants des riches, il ne devait y avoir qu'un même mode d'éducation. La société antique, excessive en toutes choses et facilement oppressive, parce qu'elle se confinait en généi-al dans les murs

ailO IHSCdl ItS KT ill'I.MONS.

(liiiir l'inulr ciir. lie crai.uiiait pas d'arracher l'enfanl ;i la laiiiillr ol tlo !•' livrer tout onlicr, corps et âmo. à la iv|mi- 1 il il I ne. [Appliiitdissenients.)

Quand lo clirislianisme vint remplacer la civilisation antique, une conception du même genre se rencontra chez les hommes supérieurs qui eurent, pendant une longue série de siècles, la direction de la société chrétienne. Je suis de ceux, messieurs, qui ont pour le christianisme une admiration historique {rires) très grande et ti'ès sincère ; je trouve qu'il s'est fait là, pendant dix-huit siècles, un travail d'hommes et de cerveaux humains qui est à confondrt^, d'admiration, quand aujourd'hui on l'étudié diin iit'ii liant et qu'on l'analyse (hins son ensemhle. Ah ! (■■élalenl des hommes puissants par la pensée; ce n'étaient pas seulement des prêtres, c'étaient des hommes d'État, ces organisateurs de la société clirélienne et catholique (jui ont fondé tant de choses (pie nous avons tant de iieine à transformer. Eh hien, on ix'trouve chez mix h' principe dont nous parlons; on reconnaît facilement, on peut toucher du doigt, dans la société catholique, dans la société du moyen Age, le principe de l'égalité d'éducation.

De même que la république antique arrachait les enfants à leurs familles en disant : l'enfant appartient à la république; i\v même, le christianisme, arrivant dans des temps ditïérents pour établir, par-dessus les divisions politiques et les diderences de nationalités, une sorte de répubhque chrétienne, le christianisme disait : l'enfant appartient à l'Église, et alors il institua pour l'enfant, non seulement pour l'enfant riche, — je le dis à son bonneur, — mais tout autant pour l'enfant pauvre, un mode d'éducation dont le pi'incipe caractéristique était rigoureusement égalitaire. Au premier degré, on apprenait le catéchisme (rires yiotnbrenx) ; au second degré, on aiqirenait la langue sacrée, le latin, et puis, (piand on avait a[»pris ces deux choses, ou savait tout ce ((u'il importait de savoir dans la société chrétienne {ajiplantUssemenls el rires^ : on était un cbrélien accompli, un savaid, un clerc, on avait toute la science chrétienne.

Cet enseignement subsista iiendant des sièides, puis il dégénéra, el. comme toiUes choses, se décomposa. Ceux qui ont lu Rabelais peuvent se rappeler le premier chapitre de cette œuvre

DISCOLHS SUH L'KGALITÉ D'ÉDUCATIO.N. 291

immortelle ; ils y veri'ont, sous le titre de réducalion de Gargantua, la plus comique parodie du système, avec le catalogue <les livres vermoulus, des rudiments invraisemblables, des méthodes absurdes et grotesques qui formaient le fond de cette vieille pédagogie du moyen âge qui comptait Gargantua parmi ses plus beaux produits. {Rires.)

Après Rabelais, qui s'égayait sur ce sujet comme sur les autres, la critique austère se mit de la partie : entre autres, Milton, l'auteur du Paradis perdu, qui, comme vous le savez, a écrit sur toutes choses, sur la philosophie et sur la rehgion, car ce n'était pas seulement un poète, c'était un polémiste, un journaliste des plus passionnés et des plus féconds de son temps. Mil ton reprit avec chaleur la thèse que Rabelais avait esquissée ; il s'éleva avec éloquence contre ce système qui consiste, disaitil, à faire ratisser du latin aux jeunes générations pendant sept à huit ans, tandis qu'en un an ou deux on pourrait en voir la lin.

C'est qu'aussi, messieurs, à celte époque, le mouvement scientilique moderne faisait dans le monde sa première apparition ; et voilà ce qui donnait le coup mortel à l'éducation commune, arriérée et routinière de l'école chrétienne. D'une nouvelle direction de la pensée humaine, un nouveau système d'éducation devait sortir. Ce système se développa, se précisa avec le temps, et un joui- il trouva son prophète, son apôtre, son maître dans la personne d'un des plus grands philosophes dont le dix-huitième siècle et rimmanité puissent s'honorer, dans un homme qui a ajouté à une conviction philosophique, aune valeur intellectuelle incomparable, une conviction républicaine, poussée jusqu'au martyre; je veux parler de Condorcet. [Applaudissements.) C'est Condoi'cet qui, le premier, a formulé, avec une grande précision de théorie et de détails, le système d'éducation qui convient à la société moderne.

J'avoue que je suis resté confondu quand, cherchant à vous apporter ici autre cliose que mes propres pensées, j'ai rencontré dans Condorcet ce plan magnifique et trop peu connu d'éducation républicaine. Je vais tâcher de vous en décrire les traits principaux : c'est bien, à mon avis, le système d'éducation normal, logique, nécessaire, celui autour duquel nous tournerons peut-être longtemps encore, et que nous tinirons, un jour ou l'autre, par nous approprier.

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