‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 93 sur 130 · DISCOUHS SUR L'ÉGALITÉ D'EDUCATION · texte numérisé non relu

DISCOUHS SUR L'ÉGALITÉ D'EDUCATION

livre qui sera mis sous les yeux de ces petits enfants, les histoires que l'on y placera, les commentaires dont on doit les orner. Pour lui, la science morale doit se trouver au bas de l'échelle comme au sommet.

Ayant établi cette base. Condorcet y superposait trois étages: un enseignement primaire, un enseignement secondaire et un enseignement scientifique ou supérieur.

Dans sa pensée, ces trois degrés d'institution devaient être gratuits et communs à tous; c'est là le côté grandiose de la conception; ces trois degrés, qui s'étendent de 6 à 18 ans, comprennent d'abord l'enseignement primaire, qui va de 6 à 10 ans et qui se compose de la lecture, de l'écriture, de la morale, qui prend l'enfant dés le jeune âge, et qui a surtout pour but de lui révéler la grande famille à laquelle il appartient et qui s'appelle la patrie ; après lamorale, le calcul, qui doit être poussé très loin, parce qu'il est nécessaire à tout le monde; enfin, l'histoire naturelle la plus élémentaire, enseignée à l'enfance d'une façon toute particulière, analogue à la méthode actuelle des écoles primaires de l'Amérique du Nord.

J'entends par là un interrogatoire que le maître fait porter sur les choses, sur leur nature, sur leur provenance, sur les objets familiers, de manière à faire entrer dans l'esprit de l'enfant des notions exactes sur la composition et sur les usages des choses qui l'entourent.

Au second degré d'enseignement, — il y a là une conception profonde de la part de Condorcet, — le cours se divisait en deux parties, et cette division en deux parties avait cet avantage de résoudre un problème qui a préoccupé beaucoup d'esprits en ce temps-ci, qui les préoccupe encore, et qui va revenir, un jour ou l'autre, devant l'assemblée du pays : le problème de l'organisation de l'enseignement professionnel. Je crois qu'on n'a jamais touché de plus près la solution que Condorcet. Il établissait une instruction générale où l'on appi'enait tout ce qu'il faut savoir de toutes les sciences, sans entrer dans le détail professionnel, et, à côté, des cours spéciaux entre lesquels l'élève pouvait choisir, qui fournissaient à chacun le moyen d'approfondir, au point de vue des professions diverses, les connaissances esquissées dans la section d'instruction générale.

Voilà co <nn' je voulais dii'c ilii système de (-oiidorcet, et ce vaste enseicnemeiit, coniiium à Ions les citoyens, qui prenait l'enfant à Tà.w de G ans et qui le menait jusqu'à 18: ce vaste ensei.unement devait ôtre gkatuit, et le philosophe expliquait, par des raisons sur lesquelles je n'ai pas à revenir, coDiment cette fii-atuilè était le seul système en harmonie avec une société démocratique. [Applaudissements.)

Le plan de Condorcet, ce qu'on a appelé l'utopie de Condorcet, survécut à son auteur. Il inspira toutes les discussions sur l'enseignement qui suiviient: la Révolution a vécu là-dessus pendant longtemps.

A la Convention, Condorcet étant moil. de cette moi't suhlime que vous savez, après avoir écrit ce magnifique tableau des Progrès de fesprit humain, qui est un des titres les plus glorieux de la pensée humaine, au dix-huitième siècle, son plan d'éducation fut l'objet des plus vives attaques; on ne craignit pas de lui opposer un système trouvé dans les papiers de Lepelletier de Saint-Fargeau, ce conventionnel qui fut, comme vous le savez, assassiné dans un café par le garde du corps Paris. Ce système était très long, très ditTus, d'ailleurs tout à fait digne d'une république antique, une l'éverie spartiate : le fond, c'était que reidnnl devait être enlevé à sa famille et appartenir à la Répuljli(|ue. Robespierre qui prétendait, uniquement parce qu'il n'en était pas l'auteur, que le plan de Condorcet n'avait aucune valeur, défendit, assez faiblement d'ailleurs, les conceptions de Lepelletier. Mais la Convention, (pii était une assemblée d'un grand bon sens, les rejeta avec ensemble. Duhem, qui était montagnard, et non des moins farouches, s'écria : « Nous ne voulons i>as de la répulilique de Sparte, car Sparte n'était qu'un couvent « (il avait laison), et Grégoire dit : « Ce n'est pas par là que nous réformerons l'éducation ; l'enfant appartient à la famille, laissons-le lui, mais instituons un système nouveau d'éducation, lieconstituons la nature humaine, en lui donnant une nouvelle trempe l 11 faut (jue l'éducation publique s'empare de la génération qui naît 1 »

Donner une nouvelle trempe à l'humanité : tout le dix-huitième siècle est dans ces paroles : elles le peignent tout entier : philosophes et législateurs. Le dix-huitième siècle n'avait rêvé rien de moins (]ue de régénérer riiuiuaiiité tout entière, et là.

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messieurs, seront sa gloire et son honneur éternels. {Applaudissements chaleureux.)

Malheureusement, messieurs, il manquait à ces grandes pensées le nécessaire, l'indispensable des grandes œuvres, l'argent! La Convention n'était pas riche; il n'a jamais été donné, à un grand pays, de mener de front ces deux choses : la guerre et l'éducation du ^^M'^Xe.. [Applaudissements.) l\ ïaMi choisir, et hi Convention n'était pas libre dans son choix ; elle a sauvé la itatrie, mais elle ne pouvait pas sauver l'éducation. On voit dans l'histoire de ce temps, si bien racontée par notre illustre maître, M. Carnot, que le Comité d'instruction publique de la Convention faisait des prodiges d'activité, qu'il rivalisait, à cet égard, avec le Comité de salut public, mais il n'en était pas moins le plus à court; l'argent manquait et on aboutit dans les derniers jours de la Convention, alors que l'enthousiasme républicain sortait un peu éteint de tant d'orages, à un projet tout à fait modeste qui ne comprenait que l'instruction primaire et qui avait le grand tort de ne pas la rendre obligatoire. Puis, les événements suivirent leur cours ; l'esprit public s'affaissa ; l'horizon devint de plus en plus sombre et plus sanglant ; l'Empire arriva: ce fut la nuit... (To?inerre d'applaudissements), et, en fait d'instruction publique, le premier Empire ne nous donna que deux choses : l'école du peloton et l'école des frères ignorantins. [Nombreux applaudissement s.)

Oui, messieurs, on trouve, une fois, dans les budgets du premier Empire, une subvention magnitlque, digne de ce grand gouvernement, une subvention de 4 634 fr. pour les frères ignorantins ! Et c'est tout ce que lit l'Empire pour l'instruction du peuple!

Depuis, vous savez quels efforts ont été faits, et combien les résultats laissent à désirer, malgré tant d'apôtres de l'enseignement populaire qui se sont rencontrés dans ce grand pays de France, et qui n'ont certes, comme celui qui nous préside à celte heure, marchandé à cette sainte cause ni le courage, ni l'éloquence. [Bravo! Bravo !)

Nous n'avons pas renoncé aux traditions de Condorcet; nous cherchons à les réaliser sans y parvenir; mais voici un phénomène admirable, et c'est surtout pour vous le décrire que je suis venu à celte tribune. Cette tradition qui sortait des entrailles,

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(If l'iv-iuii ti (lu .i;(''iii(' fiMiirais; celle tradition, qui (''lail rd'inic |(i<)|ii-(' cl glori(?usi:' du di\-liuitième siècle, eii birii. (ii'i llciiiil-t'lit'. où rayoïine-l-elle à colle lieure, de façon à nous rlil(»ulr et à nous confondre ? Par delà les mers, dans la lihrt' cl r(''|iidtlicaine Amérique.

H se passe là une chose curieuse, admirable, el qui, comme Français, me ravil : il > a là un système d'éducation qui est la l'éalisalion, mot puur mot, du plan de notre grand Condorcet. Tout s'y retrouve, non pas sous la forme de ces plans qui Iionorcnl les assemblées ijui les émettent, alors même qu'elles ne peuvent pas les réaliser, mais dans la vérité, dans la réalité, dans la pratique des choses. Tout s'y retrouve : d'abord renseignement à base scienlilique, puis l'enseignement gradué comme le voulait Condorcet, et (jui dure le même nombie d'années, (jui prend l'enfant à six ans, et (\m ne le laisse qu'à quinze ans.

Cet enseignement américain se divise en trois degrés, de quatre ans chacun. Par suite, il y a, en Amérique, trois sortes d'écoles publiques. Toutes les écoles dont je vais parler sont [lubliques, subventionnées non par l'Etat : — en Améri(iue, l'État est un pauvre (n'res) ; — c'est la commune qui est riche, et c'est elle qui paye, en grande partie, toutes ces écoles ouvertes à tous.

Les trois degrés s'appellent : l'enseignement primaire, l'en.seignement de grammaire {grammar scliool),Q{\e, haut enseignement {high school). C'est exactement l'idée de Condorcet. Ces trois espèces d'écoles sont également répandues sur tout le territoire, et l'Amérique fait preuve en cela d'une singulière puissance. La loi impose à toute commune [township, petit district), d'avoir non seulement une école primaire, — cela c'est lion poui" la France, mais comme il convient à cette grande Améri(iiie, où tout se taille dans le grand, chaque comniime est obligée d'avoir une haute école. Cela vous étonne, messieurs; moi aussi, j'ai été surpris, et j'ai cru, en vérité, lire quelque beau roman social, ou quelque conte- de fée. Eh bien, non ; cette découverte a été faite, elle est authentique, officielle, el elle est consignée dans le i)lus oflicicl de tous les docuuifuls : un rapport fait au niinisti-e de l'Instruction publique par un honorable inspecteur de l'Université, professeur à la

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