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AVIS DE MIRABEAU AU PEUPLE MARSEILLAIS

Aix, le 25 mars 178g.

Mes bons amis, je vais vous dire ce que je pense sur ce qui s'est passé depuis trois jours dans votre superbe ville : écoutez -moi; je ne désire que de vous être utile, et je ne veux pas vous tromper.

Chacun de vous ne veut que le bien, parce que vous êtes tous d'honnêtes gens ; mais chacun ne sait pas ce qu'il faut faire : on se trompe souvent même sur son propre intérêt; et c'est parce que j'ai beaucoup réfléchi sur les intérêts de tous, c'est pour vous servir et vous remercier ainsi de la confiance que vous m'avez témoignée , que je dois et vais vous dire ce que je pense.

Vous vous plaignez de beaucoup de choses; je le sais : eh bien, c'est pour corriger ce dont vous vous plaignez que votre bon roi doit tenir une assemblée à Versailles, le 27 du mois prochain; mais tout ne peut pas se faire à la fois.

Vous vous plaignez principalement de deux choses : du prix du pain, et de celui de la viande.

Occupons -nous premièrement du pain, et puis le reste viendra. Le pain estl'essentiel ; avec du pain, si nous sommes raisonnables, nous aurons un peu de patience.

DE MIRABEAU. i3o,

On ne peut changer sur-le-champ tout ce qu'il y a à changer : s'il en était autrement , nous ne serions pas des hommes ; nous serions des anges.

Il faut deux choses pour le pain : d'abord qu'il y en ait, ensuite qu'il ne soit pas trop cher.

Eh bien, mes bons amis, j'ai une grande nouvelle à vous donner : c'est que le blé ne manque pas au moment où je vous écris ; il y en a cinquante et une mille charges dans la ville, ce qui donne du pain pour trois mois et douze jours. Cela, je vous le dis, est une grande nouvelle, parce qu'il est bien juste que le bon peuple ait du pain.

Ce n'est pas tout, mes bons amis : outre les cinquante et une mille charges de blé que déjà nous avons, vos administrateurs et les négocians en attendent encore une grande quantité ; il doit en arriver d'Afrique, de Silésie, du golfe Adriatique, de Cagliari, de Livourne, de la Romagne, du Nord, et de la Nouvelle -Angleterre. Plusieurs chargemens ne tarderont pas d'entrer dans le port : il y en aura cent vingt mille charges ; et voilà du pain non-seulement pour nous, mais pour nos amis.

Ainsi, soyez tranquilles, parfaitement tranquilles; remerciez la Providence de ce qu'elle vous donne ce que tant d'autres, qui sont hommes comme vous, n'ont point. Vous le savez, vous l'avez ouï dire : les saisons ont été généralement très-mauvaises dans tous les pays. La grêle, les orages ont détruit bien des récoltes. On souffre ailleurs bien plus qu'ici; et cependant ceux qui souffrent prennent patience.

i/,o DISCOURS

Je vais maintenant examiner avec vous d'où vient que le pain est fort cher, quoique nous ayons du blé en suffisance.

Vous ne l'ignorez pas, mes bons amis : le blé que vous mangez ue vient pas de votre territoire; il en vient un peu du reste de la Provence, un peu du Languedoc, de la Bourgogne, et la plus grande partie vient des pays étrangers.

Pourquoi est- il cher ici? Parce que ceux qui l'achètent sont obligés de le payer fort cher; parce qu'autour de nous les récoltes ont été mauvaises ou médiocres : Dieu l'a voulu ; il nous donnera l'abondance une autre année. Parce que la Nouvelle- Angleterre étant en guerre avec les Algériens , il arrive moins de vaisseaux de ce pays-là; et voilà comment la guerre fait toujours du mal à tout le monde; parce que les blés d'Afrique ont été achetés par les Turcs, qui font aussi la guerre; parce qu'enfin le blé étant plus cher dans beaucoup d'autres pays que chez nous , beaucoup de ceux qui nous auraient apporté leur blé ne viennent pas ici, et le vendent là où il est plus cher.

Actuellement, mes amis, dites-moi, puisque le blé est cher partout, comment il pourrait être à bon marché à Marseille? Vous êtes justes, raisonnables : raisonnons ensemble sur cela

Ce n'est pas vous qui achetez le blé; ce sont d'autres personnes qui emploient leur argent à ce commerce, et qui revendent ce qu'ils ont acheté. Si ces personnes achètent le blé cher, elles ne peuvent pas

le vendre à perdre; car autrement personne n'achèterait, et nous mourrions de faim.

Vous êtes dans une ville de commerce : beaucoup de personnes savent ce que le blé coûte lorsqu'on l'achète de la première main; eh bien, demandez-le aux honnêtes gens; ils vous diront tous que le bénéfice est peu considérable , et que les temps sont mauvais pour tout le monde.

Maintenant que vous savez pourquoi le blé est si cher, vous ne pouvez pas être étonnés que le pain le soit ici; carie blé et le pain sont au fond la même chose. Il faut que le pain ne soit pas beaucoup plus cher que le blé ; voilà tout ce que nous pouvons demander; voilà ce qui est juste.

Pour savoir ce que doit être le prix de chaque livre de pain, il faut connaître trois choses :

Premièrement, ce que coûte une charge de blé;

Secondement, combien chaque charge de blé peut produire de livres de pain;

Troisièmement, ce qu'il en coûte pour changer le blé en pain ; car il ne se fait pas tout seul : le boulanger doit être payé de sa peine; tout homme qui travaille doit gagner sa vie.

Je prends pour exemple une charge de blé, qui ne soit ni de la première qualité ni de la dernière, comme si l'on mêlait du blé de Sardaigne avec une égale quantité de blé du pays.

Quel est dans ce moment le prix d'une pareille charge de blé? — 44 HV- 10 s- à Peu près.

Combien de livres de pain produit cette charge

i/p DISCOURS

de blé? — 240 liv. au plus, et quelquefois moins. Combien en coûte-t-il pour faire le pain? — 7 liv. 4 s., en y comprenant le bénéfice du boulanger: en voici le compte.

Pour la mouture il. 4 s-

Pour le chauffage i5

Pour les garçons 1 10

Pour le loyer du four 1

Pour le sel 5

Pour le bénéfice du boulanger. . . 2 10 Il faudrait donc , pour avoir le véritable prix du blé changé en pain, ajouter 44 ^ 10 s. à 7 1. 4 s. , ce qui fait 5i 1. 14 s. ; mais comme chaque charge de blé produit environ pour 4 1. de son , il faut déduire cette somme de 4 !• des 5i 1. 14 s. ; ainsi la charge de blé changée en pain ne revient qua

47 1. i4 s°ls-

Or, d'après cela, mes amis, faites vous-mêmes le compte. Si trois cent quarante livres de pain environ coûtent 72 1. 14 s., chaque livre revient à peu près à 84 deniers; et comme il y a du pain de trois qualités, on prendrait juste le milieu, si l'on vendait le pain bis 32 deniers, le pain moyen 54, et le pain blanc 56.

Je m'attends à ce que vous allez me dire : Si chaque livre de pain vaut réellement 24 deniers , pourquoi MM. les consuls lont-iis mis depuis trois jours à deux sols, et pourquoi le payait-on auparavant trois sols et demi?

Vous faites là deux questions qui sont différen-

DE MIRABEAU. i/j3

tes l'une de l'autre; et je vais répondre à toutes les deux.

Les consuls savaient bien que chaque livre de pain coûte 34 deniers ; mais il y avait des plaintes , et il fallait les approfondir.

Les consuls se sont dit : Le peuple est juste; il reviendra facilement lorsque nous parlerons ensemble de nos affaires communes; mais avant tout il faut le contenter, et puis nous lui rendrons compte de tout.

Eh bien, mes amis, voilà que vous connaissez ce compte : même auparavant vous aviez senti que ce prix de deux sols ne pouvait pas durer ; tous les honnêtes gens le disaient.

En effet , remarquez bien où tout ceci nous conduirait. Si le pain coûte 34 deniers, et que l'on continue à le vendre 24, il y aura 10 deniers de perte pour chaque livre; i3 1. j3. s. pour chaque charge.

Sur qui tomberait cette perte? sur la communauté. Eh ! qui paierait pour la communauté? tous les habitans.

Or, cette perte ne finirait- elle pas par vous accabler? i5 1. i5 s. de perte pour chaque charge de blé formeraient chaque jour, puisqu'il faut cinq cents charges de blé par jour, 5,825 1. , c'est-àdire 2,125,000 1. dans une année Eh bon Dieu!

qui pourrait supporter cela ?

Pensez, d'un autre côté, que le pain est trèscher dans cette province, et encore plus dans les

autres : si on continuait à vendre le pain deux sols, on viendrait de partout en acheter; nos boulangeries et nos magasins ne pourraient plus y suffire, ce qui, bientôt, nous ruinerait, et nous finirions par n'avoir ni blé ni pain.

Vous demandez encore pourquoi le pain coûtait trois sols et demi ? Je vais vous l'apprendre.

La ville de Marseille, comme toutes les autres, paie quelque chose pour la dépense du royaume et pour l'entretien de notre bon roi. L'argent se prend un peu sur ceci , un peu sur cela. Dans les villages on pair1 la taille; dans les grandes villes, la taille ne suffît pas. On y a suppléé, jusqu'à présent, par un impôt sur la viande et un sur le pain. L'impôt sur le pain est ce qu'on appelle le piquet ; il est de 6 1. par charge, et voilà pourquoi le pain est à trois sols et demi. Ces manières de pourvoir aux dépenses ne sont sûrement pas les meilleures : tout cela changera; mais nous sommes convenus que tout ne pouvait pas changer en un jour.

Cependant, comme le blé est déjà fort cher, et qu'il faut que tout le monde se prête pour supporter le mauvais temps, il me paraît juste que, dès à présent , on ne fasse payer le pain , dont personne ne peut se passer, qu'à 54 deniers la livre, prix moyen, tout comme s'il n'y avait point d'impôt à payer; et soyez persuadés, mes bons amis, que c'est là tout ce qu'il est possible de faire.

J'espère donc que vous direz tous : Ce prix-là va bien; cela était juste; cela était nécessaire : chacun

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sera tranquille, afin que les autres le soient , et votre exemple mettra la paix partout.

Oui, mes amis, on dira partout : Les Marseillais sont de bien braves gens : le roi Je saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ee bon roi que nous invoquons sans cesse ; et il vous en aimera , il vous en estimera davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous allons lui faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressans intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans verser des larmes de joie?

Exclu de l'assemblée de son ordre pour s'être fortement prononcé contre les prétentions des possedans fiefs, Mirabeau fut élu député aux états-généraux par le tiers-état de Marseille et par celui d'Aix : forcé d'opter entre ces deux députations, il se détermina pour la dernière. Les lettres écrites aux commissaires du tiers-état de Marseille font connaître les motifs de son choix.

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