‹ Discours et opinionsChapitre 13 sur 21 · PREMIÈRE LETTRE A MM. LES COMMISSAIRES DU TIERS-ÉTAT DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE A MM. LES COMMISSAIRES DU TIERS-ÉTAT DE MARSEILLE

7 avril 178»).

Messieurs,

Je suis forcé d'opter plus tôt que je ne pensais entre les deux députations dont les sénéchaussées d'Aix et de Marseille viennent de m'honorer. Absent de Marseille, j'y ai été remplacé; présenta Aix, et lorsque les élections doivent être continuées, il faut nécessairement que je me décide. Mon cœur

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redoutait cet instant , et cherchait à le reculer. Livré tout entier à deux sentimens égaux de reconnaissance , je ne pouvais prévoir l'issue du combat que j'aurais moi-même à me livrer. A cette pénible situation se joignait l'effroi que doit inspirer la vaste et difficile carrière où l'on a voulu me lancer: il fallait un grand courage pour accepter; mais, j'ose le dire, je n'en avais point assez pour choisir.

Il le faut pourtant; et que dois -je consulter? L'intérêt d'une province qui m'a honoré de sa bienveillance ? celui de la ville de Marseille , dont votre confiance même me donne le droit de parler? Ce n'est point de mon cœur que je puis obtenir un choix que je n'oserais jamais proférer; mais, homme public , je puis prononcer entre deux grands intérêts, qui, quoique également au-dessus de mes forces, sont cependant différens l'un de l'autre.

Les séances des prétendus états de Provence ne sont que suspendues , et j'ai l'honneur d'en être membre. Aidé du zèle et du courage des communes , j'ai tenté , dans ces états , une révolution importante, indispensable, qui intéresse la province entière, et qui, si mes vœux les plus ardens sont exaucés , ne sera point étrangère à la ville de Marseille : je veux parler de la réformation même de nos états. Cet ouvrage n'est que commencé. Sous ce rapport , ce sont les députés des communes de Provence qui doivent me guider , m'écîairer dans les états - généraux , et dont je dois être le faible auxiliaire.

D'autres questions déjà traitées dans nos états particuliers , doivent être portées dans l'assemblée nationale : la contribution des fiefs , l'abolition de toute exemption pécuniaire , l'égalité des impôts entre toutes les fortunes et entre tous les individus, l'anéantissement de tous les droits usurpés ; le remplacement de tous ceux qui dégradent l'homme, qui gênent sa liberté, ou qui s'opposent à ce que la nation française soit tout ce qu'elle peut être. J'ose le dire, cette cause est bien plus celle de la province, c'est-à-dire du peuple et des communes, quelle n'est celle de la ville de Marseille, dont la prospérité, jusqu'à un certain point, tient à-d'autres principes et à d'autres lois.

.l'avais donc contracté des engagemens avant ceux que ma reconnaissance m'a imposés : ma carrière est commencée; j'avais un poste, et je ne puis le déserter.

J'ai considéré, d'un autre côté, que, quoique l'agriculture soit la base de toute prospérité humaine , il y aura peut-être aux états-généraux beaucoup moins de négocians que n'en exigeraient les solennelles discussions dont on sera forcé de s'occuper. Il est des lumières acquises que le zèle seul ne remplace point. Chaque citoyen peut et doit connaître son pays : le négociant seul connaît l'univers; et toute loi sur le commerce agit aujourd hui sur les deux mondes. Servir l'intérêt de la ville de Marseille est mon premier devoir ; la priver d'un négociant de plus aux états-généraux, et

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prendre , moi , la place de ce négociant , ne serait plus la servir. Toute députation étonne mon courage. Celle de Marseille , outre qu'elle m'écraserait du poids immense de ses intérêts , du poids immense de sa gloire, blesserait encore ma délicatesse par la comparaison que je ferais sans cesse entre moi-même et le négociant dont j'aurais pris la place. Cette comparaison, si je l'oubliais, d'autres la feraient sans moi.

Veuillez donc, messieurs, recevoir et faire agréer à MM. les électeurs, je ne dis pas mes excuses, mais ce nouveau tribut de mon zèle pour l'ancienne patrie de mes pères , où j'espère acquérir moimême un jour le droit de cité ; je ne dis pas ma reconnaissance, puisqu'elle m'a fait hésiter un instant entre mes véritables devoirs , mais les vœux éternels que je fais pour la prospérité d'une des premières villes et de l'un des meilleurs peuples du monde. Je seconderai Marseille de tous mes efforts dans la grande impulsion qu'elle va donner; et si je dépose maintenant à vos pieds la qualité de votre député , mon zèle bientôt me la fera reprendre. Celle de suppléant est la seule qu'il me soit permis de remplir, et la seule que votre bonté m'eût accordée, si elle ne s'était trompée sur ses véritables intérêts.

Je finis, messieurs : ce n'est point sans émotion que j'ai commencé cette lettre; et ce n'est pas sans douleur que je la termine.

DE MIRABEAU. ifo

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