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ETATS-GENERAUX

Ju 'ouverture des états-généraux* se fit à Versailles, le 5 mai 1789. Louis XVI , entouré de sa famille, avait adressé aux députés un discours où se peignait la pureté de ses intentions, et qui fut accueilli avec les démonstrations de la plus vive reconnaissance. M. Necker parla après le roi, pour rendre compte de l'état des finances , et son discours fut applaudi.

Le 6 mai, le gouvernement fit afficher de grand matin un placard qui portait ces mots :

» De par le roi. Sa majesté ayant fait connaître aux dé- » pûtes des trois ordres l'intention où elle était qu'ils s'as- » semblassent dès aujourd'hui, les députés sont avertis que » le local destiné à les recevoir sera prêt à neuf heures du » matin. »

A l'heure indiquée, les députés des communes se rendirent à la salle des états; mais ayant vainement attendu jusqu'à deux heures et demie les députés de la noblesse et du clergé, ils convinrent de se réunir le lendemain dans la même salle pour y attendre leurs co-députés.

Le lendemain, leurs espérances furent trompées, et ils apprirent que les députés de la noblesse et du clergé s'étaient réunis séparément dans des salles voisines, annonçant ainsi qu'ils entendaient par la suite délibérer par ordre et

* Pour l'intelligence des premiers discours , il a été nécessaire de faire connaître quelques-unes des circonstances qui les avaient précédée. ( Voyez les Lettres de Mirabeau à ses commettuns. )

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non par tète. C'est alors que, quelques députés des communes ayant invité les membres du clergé et de la noblesse à se réunir dans la salle des états , afin qu'il pût être procédé en commun à la vérification des pouvoirs, six membres du clergé se présentèrent au nom de leur ordre , pour annoncer que le clergé consentait à nommer des commissaires pour conférer avec ceux des ordres respectifs sur la proposition qui lui avait été faite.

Les 8, 9, 10, 11, 12 et 1 3, les députés des communes ne prirent aucune résolution ; on ne s'occupa que de la police intérieure de l'assemblée, jusqu'au moment où elle pourrait se constituer.

Le 14, Rabaud de Saint-Etienne fit une motion tendante à ce qu'il fût nommé par les députés des communes seize commissaires chargés de conférer avec ceux des autres ordres, afin d'obtenir la réunion des membres qui devaient former les états-généraux.

M. Chapelier fit une autre motion, dont le but était de démontrer au clergé et à la noblesse toute l'irrégularité de leur conduite. Elle contenait la déclaration que les députés des communes ne reconnaîtraient pour représentans légaux que ceux dont les pouvoirs auraient été examinés par des commissaires nommés dans l'assemblée générale par tous ceux appelés à la composer.

Les débats sur ces deux motions se prolongèrent jusqu'au 18. Voici le discours que Mirabeau prononça à cette occasion :

Messieurs, les sentimens très-estimables, les principes en général très -purs qui caractérisent les deux motions dont nous sommes occupés , n'ont pas suffi pour me ranger entièrement aux propositions de MM. Rabaud de Saint-Etienne et Le Cha-

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pclier. Je désirerais qu'un avis mitoyen tempérât, ou plutôt réunît ces deux opinions.

M.Rabaud de Saint-Etienne demande que nous autorisions messieurs du bureau à conférer avec les commissaires du clergé et de la noblesse , pour obtenir la réunion des membres qui doivent former les états-généraux.

M. LeChapelier désire que , dans une déclaration très -formelle, nous démontrions au clergé et à la noblesse l'inégalité de leur conduite, et que nous les avisions des démarches qu'il deviendra nécessaire d'opposer à leurs prétentions.

Ce dernier avis , plus aux principes que le premier, il faut en convenir, plus animé de cette mâle énergie qui entraîne les hommes à leur insu même, renferme, selon moi, un grand inconvénient dont 1 es préopinans ne m'ont pas paru tous assez frappés. Indépendamment de ce que le parti que nous propose M. Chapelier tend à porter un décret trèssolennel avant que nous ayons aucune existence légale, indépendamment de ce qu'il confond deux ordres qui ont tenu une conduite très -différente, indépendamment de ce qu'il avertit nos adversaires d'un système qu'il est bon de ne leur faire connaître qu'en le développant tout entier lorsque nousmêmes en aurons saisi toutes les conséquences , il appelle, il nécessite en quelque sorte une déclaration de la noblesse encore plus impérative que celle dont nous fûmes accueillis hier; une déclaration que, dans nos formes actuelles, nous ne sommes

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ni préparés ni aptes à repousser, et qui cependant peut exiger les résolutions les plus promptes. Si nous sommes persuadés , messieurs , autant que nous devons letre, qu'une démai^he aussi mémorable, aussi nouvelle, aussi profondément décisive que celle de nous déclarer assemblée nationale, et de prononcer défaut contre les autres ordres, ne saurait jamais être trop mûrie, trop mesurée, trop imposante, et même qu'elle nécessite d'autres actes, sans lesquels nous pourrions obtenir pour tout accès une dissolution qui livrerait la France aux plus terribles désordres, nous devons infiniment redouter de nous trouver contraints en quelque sorte par notre déclaration même , à faire avec précipitation ce qui ne peut jamais être soumis à trop de délibérations.

D'un autre côté, lamotiondeM.Rabaud de Saint- Etienne dissimule entièrement la conduite arrogante de la noblesse : elle donne en quelque sorte l'attitude de la clientelle suppliante aux communes , qui , ne fussent-elles pas bravées et presque défiées , doivent sentir qu'il est temps que le peuple soit protégé par lui seul, c'est-à-dire par la loi, qui suppose l'expression de la volonté générale. Cette motion enfin traite avec la même déférence ceux qui, se rendant juges dans leur propre cause, n'ont pas même daigné condescendre à la discuter; et ceux qui , plus habiles ou plus délicats , couvrent du moins de quelques procédés leur marche irrégulière et chancelante.

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Ces deux avis , chacun dans leur sens , me paraissent également exagérés.

Et qu'on ne nous répète pas de grands lieux communs sur la nécessité d'une conciliation. Rien n'est plus aisé que de saisir, par le mot salutaire, les esprits peu attentifs, ou même les bons citoyens qui ont plus de qualités morales que de connaissance des affaires, plus de zèle que de prévoyance; car le vœu de tous les cœurs honnêtes est la concorde et la paix; mais les hommes éclairés savent aussi qu'une paix durable n'a d'autre base que la justice , qui ne peut reposer que sur les principes.

Mais peut-on, sans aveuglement volontaire, se flatter d'une conciliation avec les membres de la noblesse, lorsqu'ils ne daignent laisser entrevoir qu'ils pourront s'y prêter qu'après avoir dicté des lois exclusives de toute conciliation; lorsqu'ils font précéder leur consentement à nommer des commissaires pour se concerter avec les autres ordres, de la fîère déclaration qu'ils sont légalement constitués? N'est-ce pas là joindre la dérision au despotisme? Et que leur reste-t-il à concerter An moment où ils s'adjugent eux-mêmes leurs prétentions? Laissez-les faire, messieurs; ils vont nous donner une constitution, régler l'état, arranger les finances; et l'on vous apportera solennellement l'extrait de leurs registres pour servir désormais de code national.... Non, messieurs, on ne transige point avec un tel orgueil , ou l'on est bientôt esclave.

Que si nous voulons essayer encore des voies de

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conciliation , c'est au clergé , qui du moins a eu pour nos invitations l'égard de déclarer qu'il ne se regardait pas comme constitué légalement, et cela au moment même où la noblesse nous dictait ses décrets souverains; c'est au clergé qui, soit intérêt bien entendu , soit politique déliée , montre le désir de rester fidèle au caractère de médiateur ; c'est au clergé, trop habile pour s'exposer au premier coup de tempête; c'est au clergé, qui aura toujours une grande part à la confiance des peuples , et auquel il nous importera long -temps encore de la conserver; c'est au clergé qu'il faut nous adresser, non pour arbitrer ce différent , une nation juge d'elle et de tous ses membres ne peut avoir ni procès , ni arbitres avec eux ; mais pour intei poser la puissance de la doctrine chrétienne, des fonctions sacrées, des ministres de la religion, des officiers de morale et d'instruction, qu'elle consacre à faire revenir, s'il est possible, la noblesse à des principes plus équitables , à des sentimens plus fraternels , à un système moins périlleux, avant que les députés des communes, obligés de remplir enfin leur devoir et les vœux de leurs commettans, ne puissent se dispenser de déclarer à leur tour les principes éternels de la justice , et les droits imprescriptibles de la nation.

Cette marche a plusieurs avantages ; elle nous laisse le temps de délibérer mûrement sur la conduite à tenir avec la noblesse , et sur la suite des démarches qu'exigent ses hostilités; elle offre un

prétexte naturel et favorable à l'inaction qui est de prudence , mais non pas de devoir ; elle fournit à la partie des députés du clergé qui fait des vœux pour la cause populaire, l'occasion, dont ils ont paru très-avides , de se réunir avec nous ; elle donne enfin des forces à la trop peu nombreuse partie de la noblesse que sa généreuse conduite nous permet de regarder comme les auxiliaires des bons pri ncipes. Vous conservez donc ainsi tous vos avantages , et vous ne vous compromettez en aucun sens, ce qui ne peut pas se dire dans tous les systèmes; car on aura beau se récrier sur ce qu'on appelle des disputes de mots , tant que les hommes n'auront que des mots pour exprimer leur pensée, il faudra peser ces mots. Eh! de bonne foi, est-ce bien à ceux qui courbent la tête devant les pointilleries des pubiicistes ; est-ce bien à ceux qui nous rappellent sans , cesse à de vieux textes, à de vieux titres, à de belles phrases, à des autorités de discours et d'insinuations; est-ce bien à ceux qui nous ont journellement fait dire ce que nous ne voulions pas dire, répondre ce que nous ne pouvions pas répondre, à nous reprocher de peser sur les mots ? Nous n'avons pas cessé de convenir que nous n'étions pas constitués : devons-nous nous permettre des formules qui aient toutes les apparences d'un acte de juridiction? Avons-nous eu tort de prétendre que la puissance doit précéder l'action ? Si cela était vrai hier, cela ne l'est-il plus aujourd'hui? Si cela l'est encore, pouvons-nous, plus que les jours passés,

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faire des déclarations secrètes, commencer des registres, donner des pouvoirs? Tout peut se défendre, messieurs, excepté l'inconséquence.

Envoyez au clergé, messieurs, et n'envoyez point à la noblesse, car la noblesse ordonne, et le clergé négocie. Autorisez qui vous voudrez à conférer avec les commissaires du clergé, pourvu que vos envoyés ne puissent pas proposer la plus légère composition, parce que, sur le point fondamental de la vérification des pouvoirs dans l'assemblée nationale , vous ne pouvez vous départir de rien ; et quant à la noblesse , tolérez que les adjoints confèrent avec elle comme individus, mais ne leur donnez aucune mission , parce qu'elle serait sans but et ne serait pas sans danger.

En effet, ne nous dissimulons pas que dans notre sein même on s'efforce de former un parti pour diviser les états-généraux en trois chambres, pour les faire délibérer et opiner par ordre , unique ambition des privilégiés en cet instant, et qui est l'objet d'un véritable fanatisme. Toute déviation du principe, toute apparence de composition encouragera le parti, et entraînera ceux d'entre nous qu'on est parvenu à ébranler. Déjà l'on a répandu, déjà l'on professe qu'il vaut mieux opiner par ordre que de s'exposer à une scission ( ce qui revient à dire, séparons-nous de peur de nous séparer); que le ministre désire, que le roi veut, que le royaume craint. Si le ministre est faible, soutenez-le contre lui-même, prêtez-lui de vos forces, parce que vous

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avez besoin de ses forces. Un aussi bon roi que le nôtre ne veut pas ce qu'il n'a pas le droit de vouloir. Le royaume craindrait, s'il pouvait vous croire vacillans. Qu'il vous sache fermes et unis, vous serez investis de toute sa sécurité. On vous flatte enfin ( et c'est le plus adroit des pièges que depuis vingt-quatre heures seulement on n'a pas craint de dresser, même à découvert), on nous flatte que les ordres privilégiés vont sacrifier leurs exemptions pécuniaires : et quel intérêt , dit-on alors , d'opiner plutôt par tête que par ordre? Quel intérêt! Je comprendrais ce langage, s'il était adressé à ceux qui s'appellent les deux premiers ordres ;car, comme ils n'ont pas un seul privilège au-delà des exemptions pécuniaires , comme hors de ce cercle tous nos intérêts sont évidemment communs, je ne leur vois pas une seule raison de s'opposer à la délibération par tête, s'ils sont de bonne foi; et voilà, pour le dire en passant, pourquoi je ne crois encore que faiblement à la sincérité de leurs sacrifices. Mais nous, qui, malgré leur fierté dédaigneuse, avons de grandes raisons de douter qu'ils aient le privilège exclusif de l'instruction et des lumières; nous qui ne regardons point l'assemblée nationale comme un bureau de subdélégués; nous qui croyons que travailler à la constitution est le premier de nos devoirs et la plus sainte de nos missions; nous qui savons qu'il est physiquement impossible de s'assurer d'avoir obtenu le vœu national autrement que parla votation par tête : la renonciation la plus com-

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plèle et la moins ambiguë aux exemptions pécuniaires, ne nous désintéressera nullement du seul mode de délibérer et d'opiner auquel nos pouvoirs nous autorisent, et nos consciences nous contraignent.

Ne compromettons pas ce principe sacré, messieurs ; n'encourageons pas les intrigans , n'exposons pas les faibles, n'égarons pas, n'alarmons pas l'opinion publique, marchons avec une circonspection prévoyante, mais marchons

L anoblesse a rompu par le fait l'ajournement du roi; nous devons en aviser M. le garde-des-sceaux , pour constater que le provisoire est fini , et annoncer ainsi, par la voie la plus modérée et la plus respectueuse, mais la plus régulière et la plus directe, que les communes vont s'occuper des moyens d'exercer leurs droits et de conserver les principes. Envoyons ensuite au clergé des^hommes munis de notre confiance, et autorisés à inviter, à entendre, mais non à proposer. Laissons la noblesse continuer paisiblement sa marche usurpatrice autant qu'orgueilleuse; plus elle aura fait de chemin , plus elle se sera donné de torts; plus les communes , qui n'en veulent point avoir , qui n'en auront jamais, seront encouragées aux principes, sûres de leur force, et par cela même de leur modération ; plus la concorde , l'ensemble , l'harmonie s'établiront parmi nous ; plus l'esprit public se formera , et de lui seul se composeront notre irrésistible puissance, nos glorieux et durables succès.

La motion de Rabaud fut adoptée avec ces deux aracndemeus :

« 1 ". Les commissaires ne parleront que de la vérifica- » tion des pouvoirs, et ne feront aucune mention de la dé- » libération par ordre ou par tète.

» 20. Ils tiendront des procès verbaux très-exacts de leurs » conférences. »

Séance du 27 mai 1789.

Les conférences entre les commissaires choisis séparément par les trois ordres n'avaient rien produit; il était cependant urgent de voir résoudre la question de savoir si les pouvoirs seraient vérifiés en commun. La noblesse, qui s'était déjà constituée, ne voulait rien abandonner de ses prétentions; le clergé paraissait moins^ éloigné d'une conciliation.

Dans la séance du 27 mai, diverses propositions furent faites dans l'assemblée des communes. Celle qui réunissait le plus grand nombre desentimens, était de ne plus s'adresser à la noblesse , mais de prier le clergé seulement de se réunir aux communes , pour travailler ensemble à la régénération de l'empire, devenue si urgente.

Mirabeau s'exprima ainsi sur cette motion :

Messieurs , je ne vois rien que de sage et de mesuré dans la motion qui vous est soumise, et je conviens que l'on peut sans inconvénient se donner encore le mérite de cet inutile essai; mais je crois qu'il ne suffit pas, et je vous demande la permission d'examiner s'il ne serait pas bon d'y joindre une autre démarche plus efficace , et qui ait un but plus déterminé.

Il est clair, d'après le compte rendu que vos

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très-dignes commissaires ont mis sous vos yeux, que la proposition qu'on leur a faite est entièrement inacceptable , et ne peut conduire à aucune espèce de dénoûment raisonnable ; elle choque tous les principes , elle excède nos pouvoirs.

La vérification par commissaires choque les principes; il est et il sera à jamais impossible de suppléer dans cette vérification à la sanction des étatsgénéraux réunis , surtout aussi long- temps que l'assemblée nationale sera composée de ce qu'on appelle trois ordres. Il ne l'est pas moins, que des contestations qui intéressent les ordres respectifs ne soient pas débattues parles trois ordres , en présence les uns des* autres. Il l'est encore davantage qu'un ordre en particulier devienne le juge des questions qui intéressent les deux autres; chaque ordre n'est que partie. Les états -généraux réunis sont seuls juges ; et , indépendamment de ce que l'intégrité , la pureté , la légalité de l'assemblé nationale est le premier devoir, le premier intérêt, et l'objet de la continuelle surveillance de tous les membres qui la composent, admettre une vérification des pouvoirs, séparée ou partielle, c'est vouloir être agités d'un éternel conflit de juridiction, c'est susciter une foule de procès interminables.

La vérification par commissaires excède nos pouvoirs. Investis de la puissance nationale, autant du moins qu'une espèce de législature provisoire peut l'être, nous ne le sommes pas du droit de la dé-

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léguer. Nous pouvons nommer des examinateurs, des rapporteurs , mais nous ne pouvons pas subroger des juges à notre place. La conséquence du principe contraire serait que, sous le prétexte de conciliation, de la simplicité, de la rapidité de nos opérations, nous pourrions limiter les étatsgénéraux, les circonscrire, les dénaturer, les réduire, enfin nommer des dictateurs. Or, une telle prétention serait criminelle autant qu'absurde. Ce serait une usurpation de la souveraineté, qui ferait sortir de celle assemblée une véritable tyrannie , et qui frapperait de la plus délestable , si ce n'était en même temps de la plus pitoyable nullité, toutes nos opérations.

Voilà , messieurs , ou conduit le système que proposent les deux ordres, et dont sans doute ils n'ont pas senti toutes les conséquences.

Je ne parlerai point de la proposition d'un des commissaires du clergé : elle est probablement celle d'un ami de la paix; mais, outre qu'en reconnaissant qu'il y a dans la vérification des pouvoirs, procès et nécessité à un jugement, elle nous renvoie à la sévérité du principe sur le choix des juges; outre qu'elle ne saurait jamais échapper à cette observation simple, que, s il est possible, s'il est nécessaire, s'il est inévitable de se réunir pour la solution de certaines difficultés, il n'existe point une raison de ne pas se réunir pour la solution de toutes les difficultés : la proposition d'un seul homme ne peut point en pareil cas être matière à délibé-

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ration, et nous savons que la noblesse a déjà repoussé les expédiens.

Sans doute, messieurs, le système des ordres privilégiés est très- conséquent. L'un s'est déclaré légalement constitué. Il s'est lui seul investi de tous les pouvoirs qu'il a trouvés à sa convenance, il a fait des actes de véritable souveraineté; et l'un de ses membres , tout en parlant des principes constitutifs de la monarchie, ridicule cri de ralliement de tous ceux qui voudraient bien que la monarchie ne fût jamais constituée, n'a pas craint d'appeler l'assemblée des députés présumés de la noblesse , cette chambre législative et souveraine.

L'autre, plus temporiseur, plus circonspect, et surtout plus menacé de divisions intérieures, sous le titre modeste d'états provisoires , fait à peu près les mêmes choses et tend évidemment au même but, avec cette circonstance très-remarquable, qu'il augmente tous les jours, par sa modération même, le nombre de ses auxiliaires, tandis que la démarche violente de la noblesse attiédit les préjugés des hommes de bonne foi qu'elle renferme , et augmente les forces des amis de la liberté et de la paix.

Que devons -nous à nous-mêmes dans ces circonstances pour être fidèles tout à la fois à notre système de pacification, à nos devoirs, et aux intérêts de nos commettans?

J'ai déjà eu l'honneur de le dire dans cette assemblée, messieurs; je ne conçois pas qu'il puisse

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être ni convenable , ni prudent de traiter de même avec celui qui ordonne sans titre , et celui qui négocie de notre gré. Est-il bien certain d'ailleurs que dans ce système il y ait compensation entre nos acquisitions et nos pertes? L'est -il que le contraste de la conduite des communes et des ordres privilégiés nous acquière autant d'amis dans la noblesse que l'intrigue favorisée par notre inaction nous en fait perdre dans le clergé? L'est-il qu'une plus longue persévérance dans notre immobilité , et surtout dans l'uniformité de notre tolérance , ne compromette pas les droits nationaux, en propageant l'idée que le monarque doit prononcer, si les ordres ne peuvent s'accorder, qu'au lieu de n'être que l'organe du jugement national, il peut en être l'auteur? Ces maximes très-odieuses , mais autorisées par des exemples , si la déraison et l'injustice pouvaient l'être, et que la mauvaise foi parvînt à confondre les temps et les circonstances , ces maximes acquièrent tous les jours beaucoup de partisans , parce qu'elles ont beaucoup de preneurs intéressés, et que le besoin de faire et d'agir qui nous tourmente , leur conquiert un grand nombre de suffrages.

Il me semble, messieurs, qu'il est temps, sinon d'entrer en pleine activité, du moins de nous préparer de manière à ne pas laisser le plus léger doute sur notre résolution, sur nos principes, sur la nécessité où nous sommes de les mettre incessamment en pratique.

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Les argumens de la noblesse se réduisent à ce peu de mois, nous ne voulons pas nous réunir pour juger des pouvoirs communs. Notre réponse est trèssimple : nous voulonsvérijler les pouvoirs en commun. Je ne vois pas , messieurs , pourquoi le noble exemple de l'obstination, étayéede la déraison et de l'injustice, ne serait point à l'usage de la fermeté qui plaide pour la raison et la justice.

Le clergé persévère dans le rôle de conciliateur qu'il a choisi , et que nous lui avons confirmé. Adressons-nous à lui, mais d'une manière qui ne laisse pas le plus léger prétexte à une évasion.

Et pour y parvenir, j'ai l'honneur de vous demander d'abord de fixer un terme, et un terme très-court, à la nouvelle conférence que l'on vous propose d'ordonner à vos commissaires.

Je vous demande ensuite de décréter une députation vers le clergé, députation très-solennelle et très- nombreuse, qui, résumant tout ce que nos adversaires ont si subtilement allégué, tout ce que nos commissaires conciliateurs ont si bien dit, abjurera les ministres du Dieu de paix de se ranger du côté de la raison, de la justice, de la vérité, et de se réunir à nous pour tenter un nouvel effort auprès de la noblesse. Si les espérances que nous avons conçues d'une grande partie du clergé sont fondées, elles se réaliseront à l'instant même; et quelle différence pour nous d'inviter la noblesse, de la sommer au besoin, de réclamer contre elle, s'il est malheureusement nécessaire, réunis avec le

clergé ou isolés de lui ! Mais quel que soit le succès d'une telle démarche, elle vous donnera l'honneur de tous les procédés, elle conquerra l'opinion universelle à votre modération et à votre fermeté.

Que si, par impossible, si, ce qu'à Dieu ne plaise, les privilégiés s'obstinent dans leur conduite impérieuse et ambiguë, nous recourrons au commissaire du roi, et nous lui demanderons de faire respecter son ajournement. M. le garde des sceaux , par ordre du roi, a ajourné cette assemblée. Toute assemblée ajournée doit incontestablement se retrouver la môme qu'elle était au moment où on l'a ajournée. M. le garde des sceaux doit donc faire respecter et exécuter l'ordre du législateur provisoire dont il a été l'organe; et ce n'est qu'alors que la conduite des ordres privilégiés aura montré tout à la fois leur indiscipline et l'impuissance du ministère , que , forcé d'établir et d'exercer vous-mêmes les droits nationaux, vous aviseriez dans votre sagesse aux moyens les plus paisibles, mais les plus sûrs, d'en développer l'étendue.

Je propose d'arrêter qu'il sera envoyé une députation vers le clergé , députation très-solennelle et très-nombreuse, qui, résumant tout ce que MM. de la noblesse ont allégué, tout ce que nos commissaires conciliateurs ont si bien dit, abjurera les ministres du Dieu de paix de se ranger du côté de la raison, de la justice et de la vérité, et de se réunir à nous dans la salle commune.

La motion adoptée fut déposée sur le bureau du clergé dans les termes suivans :

» MM. les députés des communes invitent MM. du clergé, » au nom du Dieu de paix et de l'intérêt national, à se réu- » nir à eux dans la salle de l'assemblée générale, pour y » opérer de concert l'union et la concorde. »

Séance du 28 mai.

La réponse du clergé arriva : elle annonçait que le clergé ayant reçu une lettre par laquelle le roi témoignait le désir de voir reprendre les conférences, il avait sursis à toute délibération sur la proposition qui lui avait été faite par les communes.

Une lettre du roi, adressée au doyen des communes, fut lue aussitôt après que la députation du clergé se fut retirée.

» Je désire (disait le roi) que les commissaires concilia- » teurs, déjà choisis par les trois ordres, reprennent leurs » conférences demain à six heures du soir, et pour cette » occasion , en présence de mon garde des sceaux et des » commissaires que je réunirai à lui , afin d'être informé » particulièrement des ouvertures de conciliation qui seront » faites, et de pouvoir contribuer directement à une har- » monie si désirable et si instante, etc.»

Cette lettre donna lieu à une longue discussion. Yoici quelle fut l'opinion de Mirabeau.

Messieurs, acceptons-nous les conférences? Tout ceci finira par un arrêt du conseil ; nous serons chambrés et despolisés par le fait, d'autant plus infailliblement que tous les aristocrates tendent à l'opinion par ordre, parce que là ils ont leur place, tandis que, dans le mode d'opiner par tête, ils ne sont pas tou-

jours les premiers, et souvent ils sont les derniers.

Si nous u'acceptons pas, ceux qui ont tant dit, lorsqu'il s'agissait de s'opposer à la proportion populaire, que les communes ignorantes, sans l'habitude des affaires, façonnées à un long esclavage, enchaîneraient la nation au pied du trône, et qui disent aujourd'hui, pour tuer l'opinion par tête, que les communes tumultueuses, indisciplinées, avides d'indépendance, sans système, sans principes, détruiront l'autorité royale; ces gens de bonne foi professeront avec plus de ferveur que jamais cette absurdité profonde, que la constitution va périr sous l'influence de la démocratie. Le trône sera assiégé de dénonciations, de calomnies, de prédictions sinistres. M. Bouthilier (1) répétera que nous éludons le combat. L'appel au peuple de M. d'Entraigues retentira plus que jamais.

Faisons route entre ces deux écueils.

Rendons-nous à limitation du roi. Eh! comment pourrait-on s'yrefuser quand on a jugé à propos de déférer à celle du clergé? Mais faisons précéder les conférences d'une démarche plus éclatante, qui déjoue l'intrigue et démasque la calomnie. Vers quel but tendent les efforts des ordres privilégiés? à inspirer de la méfiance au roi sur nos intentions et nos projets, parce qu'ils sentent bien que la puissance d'un roi uni à son peuple a une influence irrésistible contre les préjugés tyranni-

(1) L'un des commissaires conciliateurs de la noblesse.

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ques, les prétentions oppressives, les résistances de l'intérêt privé. Nous sommes bien forts, si toute leur ressource est de nous calomnier. Nous sommes bien forts, si, pour faire triompher la bonne cause, il ne nous faut que marcher unis avec le roi, et ajouter chaque jour à la puissance du prince, qui ne veut l'augmenter qu'en réglant l'exercice de son autorité sur les principes éternels de la justice, et de l'invariable but de la prospérité publique. Le roi nous a adressé un hommage rempli de bonté. Portons -lui une adresse pleine d'amour, où nous consacrerons à la fois nos sentimens et nos principes.

Je demande qu'il soit fait à sa majesté une trèshumble adresse, pour lui exprimer l'attachement inviolable de ses fidèles communes à sa royale personne, à son auguste maisou et aux vrais principes de la monarchie; pour témoigner à sa majesté leur respectueuse reconnaissance de ce que, dans sa sagesse et sa bonté pour ses peuples , elle a convoqué , non trois assemblées distinctes de trois ordres séparés d'intérêt et de vue , mais l'assemblée nationale, pour s'occuper, de concert avec sa majesté, delà régénération du royaume; de ce que, dans sa sollicitude bienfaisante , sa majesté a daigné rechercher les moyens de mettre fin a la malheureuse inaction à laquelle cette assemblée nationale est réduite par l'incident le plus imprévu, le plus contraire au bien général; pour lui exposer que, par déférence au désir de sa majesté, les communes de

son royaume ont autorisé leurs commissaires à assister à la conférence à laquelle sa majesté a daigné les inviter, et l'informer en même temps qu'intimement convaincus que les députés desdilférens ordres sont députés à une seule et même assemblée, l'assemblée nationale; que la vérification de leurs pouvoirs ne peut être définitivement faite et arrêtée que dans l'assemblée nationale; et déterminés, comme ils y sont obligés par les ordres de leurs constituans, à ne reconnaître pour députés à l'assemblée nationale que ceux dont les pouvoirs auront été vérifiés et approuvés dans la dernière assemblée, ils chargent expressément leurs commissaires de s'occuper de tous les expédiens qui, sans porter atteinte à ce principe fondamental, pourront être jugés propres à ramener la concorde entre les divers ordres, et les faire concourir à rechercher en commun les moyens de réaliser les espérances que sa majesté a conçues pour le bonheur et la prospérité de l'état; enfin de leur en faire le rapport, à l'effet que lesdites fidèles communes prennent une détermination, qui, s'accordant avec les instructions qu'ils ont reçues de leurs commettans, les mette à portée de donner à sa majesté des preuves non équivoques de leur immortel dévouement à sa personne royale et à tout ce qui la louche , et de leur zèle illimité pour le bien et la prospérité du royaume.

Si cette motion est adoptée, je demande qu'il soit, immédiatement après la délibération, nommé

i7a DISCOURS

un comité de 5 à 6 personnes au plus, pour se retirer dans une autre chambre, rédiger l'adresse ainsi que la résolution de l'assemblée, portant les instructions des communes , et les rapporter dans cette séance même à l'assemblée. Je demande que les instructions portent, i°. que les commissaires déjà chargés de la conciliation des ordres , sont autorisés à se rendre dans la conférence à laquelle il a plu à sa majesté de les inviter, et chargés d'y faire tous leurs efforts pour obtenir que cette conférence ait lieu dans la salle commune.

2°. Qu'il leur soit intimé de n'agir dans cette conférence que comme représentant les communes, d'y exposer leurs principes, de chercher les moyens de ramener l'harmonie et la concorde sans toucher à ces mêmes principes.

3°. Qu'il leur soit de plus intimé de représenter que, dans une telle conférence, ils sont prêts à ouïr avec attention et «à rapporter aux communes les ouvertures de conciliation qui pourraient être faites , tant par les autres ordres que par ?es commissaires de sa majesté; mais que lorsqu'il s'agit des droits les plus précieux des communes, ils ne peuvent prendre ni juges ni arbitres. 4°- Enfin, qu'il leur soit intimé de dresser dans chaque conférence, de concert avec les autres commissaires des autres ordres, un verbal commun de ce qui se sera passé, de le signer en commun , et d'en préparer un double , pour être soumis à l'assemblée et livré à l'impression.

DE MIRABEAU. i75

La discussion se termina par l'arrêté suivant :

» i°. Les conférences seront reprises purement et sim-

-> plement, telles qu'elles sont proposées dans la lettre du

» roi, et après qu'il aura été l'ait une députation à sa nia-

» jesté.

» 2e. Le procès verbal des conférences sera rédigé et signé

» par tous les commissaires. »

Séance du 1 1 juin 1 789.

Au moment de procéder aux discussions du jour, un membre des communes, en demandant qu'on fît retirer les individus non députés qui se trouvaient dans la salle, ajouta : » Il en est un surtout, étranger, proscrit de son » pays, réfugié en Angleterre, pensionnaire du roi d'An- » gleterre, que nous voyons depuis plusieurs jours écrire, » et faire circuler des billets dans la salle. »

Mirabeau se leva aussitôt , et prononça ce discours :

Messieurs, je conviens avec le préopinant que nul individu non député, soit indigène, soit étranger, ne doit être assis parmi nous. Mais les droits sacrés de l'amitié, les droits plus saints de l'humanité, le respect que je porte à cette assemblée d'enfans de la patrie, d'amis de la paix, m'ordonnent à la fois de séparer de l'avertissement de police, la dénonciation, la délation vraiment odieuse que le préopinant n'a pas craint d'y ajouter. Il a osé dire que dans le grand nombre d'étrangers qui se trouvaient parmi nous, il était un proscrit, un réfugié en Angleterre , un pensionnaire du roi d'Angleterre.

Cet étranger, ce proscrit, ce réfugié, c'est M. du

i74 DISCOURS

Roveray, l'un des plus respectables citoyens du monde. Jamais la liberté n'eut de défenseur plus éclairé, plus laborieux, plus désintéressé. Dès sa jeunesse, il obtint la confiance de ses concitoyens pour concourir à la formation d'un corps de lois qui devait assurer à jamais la constitution de sa patrie. Rien de plus beau, rien de plus philosophiquement politique que la loi en faveur des natifs dont il fut un des auteurs, loi si peu connue et si digne de l'être, loi qui consacre cette grande vérité: que toutes les républiques ont péri , disons mieux, qu'elles ont mérité de périr, pour avoir opprimé des sujets , et ignoré que 1 on ne conserve sa liberté qu'en respectant celle de ses frères. Déjà procureur-général de Genève par l'élection de ses concitoyens, M. du Roveray avait mérité la haine des aristocrates; dès lors ils avaient juré sa perte, et réussi à faire demander sa destitution par un ministre despote, trop sûrs que l'intrépide magistrat ne cesserait jamais de se servir des droits de sa place pour défendre l'indépendance de sa patrie que l'on attaquait. Mais, au milieu des haines et des factions, la calomnie elle-même respecta les vertus de M. du Roveray; jamais son souffle impur n'essaya de ternir une seule action de sa vie. Enveloppé dans la proscription que les aristocrates firent prononcer par les généraux des armes, destructeurs de la liberté genevoise , M. du Roveray se retira en Angleterre , et sans doute il n'abdiquera jamais l'honneur de son exil, aussi long-temps que la liberté n'aura

DE MIRABEAU. i75

pas recouvré ses droits clans sa pairie. Un grand nombre de citoyens respectables de la Grande- Bretagne s'empressèrent d'accueillir le républicain proscrit , lui ménagèrent la réception la plus honorable, et provoquèrent le gouvernement à lui donner une pension. Ce fut en quelque sorte une couronne civique décernée par le peuple moderne que le génie tutélaire de l'espèce humaine paraît avoir proposé plus spécialement au culte de la liberté Voilà l'étranger, le proscrit , le réfugié

que l'on vous dénonce Autrefois un infortuné

embrassait les autels , il y échappait à la rage des méchans , il y trouvait un asile inviolable. Cette salle va devenir le temple qu'au nom des Français vous élevez à la liberté : souffrirez- vous qu'un martyr de cette liberté y reçoive un outrage ?

Les applaudissements furent universels. Le député qui avait fait la dénonciation personnelle de M. du Roveray ne fut pas plus tôt informé de son nom, qu'il s'empressa de lui en témoigner ses regrets dans des termes qui firent te plus grand honneur à ses sentimens.

Séance du 1 5 juin.

La noblesse et le clergé avaient été invités pour la dernière fois à se rendre dans la salle des états, et cet appel n'avait eu aucun résultat ; quelques membres du clergé seulement avaient consenti à se réunir aux communes. Il était temps cependant de prendre une résolution; il n'étail plus permis aux communes de rester dans une inaction qui pouvait avoir les plus funestes résultats; après que les pouvoirs des députés présens eurent été vérifiés, M. l'abbé

Sieyes demanda qu'on se constituât sous le titre d'assemhlée des représentants connus et vèrifiésde tanaiion française.

Mirabeau demanda qu'on se constituât sous le titre de représentons du peuple français. Voici son discours :

Messieurs, je n'ai jamais été moins capable qu'aujourd'hui de discuter une question importante et de parler devant vous. Agité depuis plusieurs jours d'une fièvre opiniâtre , elle me tourmente dans ce moment même; je sollicite donc une grande indulgence pour ce que je vais dire : si mon âme parle à votre âme, vos forces suppléeront à mes forces; mais j'ose vous demander en même temps une grande attention pour la série des résolutions que j'aurai l'honneur de vous offrir. Long -temps méditées, rédigées dans un moment plus favorable, je les soumets à votre sagesse avec plus de confiance que le peu de mots que je vais balbutier.

Nous sommes prêts à sortir du cercle où votre sagesse s'est long- temps circonscrite. Si vous avez persévéré avec une fermeté rare dans un système d'inaction politique, infiniment décrié par ceux qui avaient un grand intérêt à vous faire adopter de fausses mesures , c'était pour donner le temps aux esprits de se calmer, aux amis du bien public celui de seconder le vœu de la justice et de la raison; c'était pour vous assurer mieux que, même dans la poursuite du bien , vous n'excéderiez aucune borne; c'était, en un mot, pour manifester une modération qui convient surtout au courage , ou

DE MIRABEAU. i77

plutôt sans laquelle il n'est pas de courage vraiment durable et invincible.

Cependant le temps s'est écoulé; les prétentions , les usurpations des deux ordres se sont accrues; votre sage lenteur a été prise pour faiblesse; on a conçu l'espoir que l'ennui , l'inquiétude , les malheurs publics , incessamment aggravés par des circonstances presque inouïes , vous arracheraient quelque démarche pusillanime ou inconsidérée. Voici le moment de rassurer vos âmes , et d'inspirer la retenue, la crainte, j'ai presque dit la terreur du respect à vos adversaires, en montrant, dès vos premières opérations, la prévoyance de l'habileté jointe à la fermeté douce de la raison.

Chacun de vous sent , messieurs , combien il serait facile aujourd'hui d'essayer, par un discours véhément, de vous porter à des résolutions extrêmes : vos droits sont si évidens , vos réclamations si simples , et les procédés des deux ordres si manifestement irréguliers, leurs principes tellement insoutenables , que le parallèle en serait au-dessus de l'attente publique.

Que dans les circonstances où le roi lui-même a senti qu'il fallait donner à la France une manièrefixe d' être gouvernée , c'est-à-dire, une constitution, on oppose à ses volontés , et aux vœux de son peuple , les vieux préjugés , les gothiques oppressions des siècles barbares; qu'à la fin du dix- huitième siècle une foule de citoyens dévoile et suive le projet de nous y replonger, réclame le droit d'arrêter

tout quand tout doit marcher, c'est-à-dire, de gouverner tout à sa guise , et qualifie cette prétention vraiment délirante de propriétés ; que quelques personnes , quelques gens des trois états , parce que dans l'idiome moderne on les a appelés des ordres , opposent sans pudeur la magie de ce mot vide de sens à l'intérêt général, sans daigner dissimuler que leurs intérêts privés sont en contradiction ouverte avec cet intérêt général ; qu'ils veuillent ramener le peuple de France à ces formes qui classaient la nation en deux espèces d'hommes , des oppresseurs et des opprimés ; qu'ils s'efforcent de perpétuer une prétendue constitution , où un seul mot prononcé par cent cinquante-un individus pourrait arrêter le roi et vingt-quatre millions d'hommes; une constitution où deux ordres qui ne sont ni le peuple , ni le prince, se serviront du second pour pressurer le premier, du premier pour effrayer le second, et des circonstances pour réduire tout ce qui n'est pas eux à la nullité; qu'enfin, tandis que vous n'attestez que les principes et l'intérêt de tous, plutôt que de ne pas river sur nous les fers de l'aristocratie , ils invoquent hautement le despotisme ministériel , sûrs qu'ils se croient de le faire toujours dégénérer par leurs cabales en une anarchie ministérielle : c'est le comble sans doute de la déraison orgueilleuse ; et je n'ai pas besoin de colorer cette faible esquisse pour démontrer que la division des ordres , que le veto des ordres , que l'opinion et la délibération par ordre, seraient une invention vraiment

sublime pour fixer constitutionnellementrégoïsme dans le sacerdoce, l'orgueil dans le patriciat, la bassesse dans le peuple, la division entre tous les intérêts , la corruption dans toutes les classes do nt se compose la grande famille, la cupidité dans toutes les âmes , l'insignifiance de la nation , la tutelle du prince, le despotisme des ministres.

Cependant, messieurs, que conclurons-nous de ces tristes vérités , sinon la nécessité de redoubler de sagesse et de persévérance pour parveni r à une constitution qui nous lire d'un état de choses si déplorable, et de proportionner notre émulation et nos efforts aux difficultés de cette entreprise sublime sans doute , mais simple, et qui ne demande que le concours des lumières et de la suite dans les volontés? car c'est aux développemens de la raison que la nature a remis la destinée éternelle des sociétés ; et la raison seule peut faire des lois obligatoires et durables; et la raison et la loi seules doivent gouverner l'homme en société.

Espérons donc, messieurs, loin de nous décourager, et marchons d'un pas ferme vers un but qui ne saurait nous échapper.

Mais toutes les voies de douceur sont épuisées, toutes les conférences sont finies , il ne nous reste

que des partis décisifs, et peut-être extrêmes

Extrêmes! oh non, messieurs, la justice et la vérité sont toujours dans un sage milieu : les partis extrêmes ne sont jamais que les dernières ressources du désespoir ; et qui donc pourrait ré-

i8o DISCOURS

duirc le peuple français clans une telle situation?

Il faut nous constituer, nous en sommes* tous d'accord; mais comment? sous quelle forme? sous quelle dénomination?

En états-généraux? — Le mot serait impropre; vous l'avez tous senti : il suppose trois ordres , trois états, et certes ces trois ordres ne sont pas ici.

Nous proposerait -on de nous constituer sous quelque autre dénomination synonyme après tout de celle d 'états-généraux? Je demanderai toujours : aurez-vous la sanction du roi ? et pouvez-vous vous en passer? L'autorité du monarque peut-elle sommeiller un instant? Ne faut-il pas qu'il concoure à votre décret , ne fût-ce que pour en être lié? et quand on nierait, contre tous les principes, que sa sanction fût nécessaire pour rendre obligatoire tout acte extérieur de cette assemblée, accordera -t -il aux décrets subséquens une sanction dont on avoue qu'il est impossible de se passer, lorsqu'ils émaneront d'un mode de constitution qu'il ne voudra pas reconnaître ?

Êtes-vous sûrs d'être approuvés de vos commettans? N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance qu'on ne leur en donnera sans doute : elles sont le développement et la conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le système de ses droits , et la saine théorie de la liberté.

Le peuple veut des soulagemens , parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer que ce qu'il peut, et de porter paisiblement sa misère. Sans doute nous devons avoir ctes vues plus élevées , et former des vœux plus dignes d'hommes qui aspirent à la liberté; mais il faut s'accommoder aux circonstances, et se servir des instrumens que le sort nous a confiés. Ce n'est qu'alors que vos opérations toucheront directement aux premiers intérêts des contribuables, des classes les plus utiles et les plus infortunées , que vous pourrez compter sur leur appui ; que vous serez investis de l'irrésistible puissance de l'opinion publique, de la confiance, du dévouement illimité du peuple. Jusque-là, il est trop aisé de le diviser par des secours passagers , des dons éphémères , des accusations forcenées, des machinations ourdies de la main des courtisans. Il est trop facile de l'engager à vendre la constitution pour du pain.

Enfin, le principe est -il indubitablement pour vous ? Nous sommes tous ici sous le mode de convocation que nous a donné le roi. Sans doute vous pourrez et vous devrez le changer pour l'avenir , lorsque vous serez en activité; mais le pouvez-vous aujourd'hui? Le pouvez-vous avant d'être constitués ? Le pouvez-vous en vous constituant? De quel droit sortiriez-vous aujourd'hui des limites de votre titre?. N'êtes -vous point appelés en états? Le

législateur provisoire n'a-t-il pas supposé trois ordres, quoiqu'il les ait convoqués en une seule assemblée? Vos mandats, vos cahiers, vous autorisent-ils à vous déclarer l'assemblée des seuls représentons connus et vérifiés ? Et ne dites point que le cas où vous vous trouvez n'a pas été prévu : il l'a trop été, puisque quelques-uns de vos mandats, heureusement en très -petit nombre, vous enjoignent de vous retirer, s'il vous est impossible de parvenir à la délibération en commun, sans qu'il y en ait un qui vous autorise à vous dire les seuls représentans connus et vérifiés. Il ne vous suffira donc pas de vous donner ce titre pour l'avoir en effet, ni pour qu'on vous en croie légalement revêtus.

Mais si vous échouez , si le roi vous refuse sa sanction, si les ordres réclament son autorité, qu'arrivera-t-il? Dissolution ou prorogation. — La suite évidente en est le déchaînement de toutes les vengeances, la coalition de toutes les aristocraties, et la hideuse anarchie , qui toujours ramène au despotisme. Vous aurez des pillages, vous aurez des boucheries; vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'un e guerre civile ; car on ne s'est jamais battu dans nos contrées pour les choses , mais pour tel ou tel individu; et les bannières des intérêts privés ne permirent en aucun temps à l'oriflamme de la liberté de s'élever.

D'ailleurs ce titre de représentans connus et vérifiés, est-il bien intelligible? Frappera-t-il vos coin-

DE MIRABEAU. ï85

mettans , qui ne connaissent que les états-généraux ? — Les réticences qu'il est destiné à couvrir conviennent-elles à votre dignité? — La motion de .Ai. l'abbé Sieyes vous donne-t-elle des racines assez profondes? — N'est-elle pas évidemment une détermination première, laquelle a des conséquences qui doivent être développées? — Doit-on vous lancer dans la carrière sans vous montrer le but auquel on se propose de vous conduire? — Pouvezvous , sans une précipitation indigne de votre prudence, et vraiment périlleuse dans les circonstances, ne pas avoir un plan arrêté d'opérations successives , qui soit le garant de votre sagesse et le mobile de vos forces?

Le titre de députés reconnus et vérifiés de la nation française ne convient ni à votre dignité , ni à la suite de vos opérations, puisque la réunion que vous voulez espérer et faciliter dans tous les temps vous forcerait à le changer.

Ne prenez pas un titre qui effraie. — Cherchezen un qu'on ne puisse vous contester; qui, plus doux, et non moins imposant dans sa plénitude, convienne à tous les temps, soit susceptible de tous les développemens que vous permettront les événemens , et puisse, au besoin, servir de lance comme d'aide aux droits et aux principes nationaux.

Telle est, à mon sens , la formule suivante : Représentans du peuple français.

Qui peut vous disputer ce titre?Que ne deviendra-

t-il pas quand vos principes seront connus, quand \ous aurez proposé de bonnes lois, quand vous aurez conquis la confiance publique! — Que feront les deux autres ordres alors? — Adhérerontils? Il le faudra bien; et s'ils en reconnaissent la nécessité, que leur en coûtera-t-il de plus pour adhérer dans une forme régulière ? — Refuserontils d'adhérer? — Nous prononcerons contre eux, quand tout le monde pourra juger entre nous.

Mais ce n'est point assez de constituer notre assemblée, de lui donner un titre, le seul qui lui convienne , tant que les deux autres ordres ne se réuniront pas à nous en états- généraux. Il faut établir nos principes : ces principes sages et lumineux , qui jusqu'à présent nous ont dirigés. Il faut montrer que ce n'est pas à nous, mais aux deux ordres, qu'on doit attribuer cette non- réunion des trois états que sa majesté a convoqués en une seule assemblée. — Il faut montrer pourquoi et comment nous allons entrer en activité; pourquoi et comment nous soutenons que les deux ordres ne peuvent s'y mettre eux-mêmes en se séparant de nous. Il faut montrer qu'ils n'ont aucun veto, aucun droit de prendre des résolutions séparées des nôtres. 11 faut annoncer nos intentions et nos vues; il faut assurer, par une démarche également sage, légale et graduée, la solidité de nos mesures, maintenir les ressources du gouvernement, tant qu'on les fera servir au bien national; et présenter aux créanciers de l'état l'espoir de cette sécurité qu'ils désirent,

DE MIRABEAU. i85

que l'honneur national exige que nous leur offrions, niais toujours en la faisant dépendre du succès de cette régénération nationale, qui est le grand et le premier objet de notre convocation et de nos vœux.

C'est dans ce but qu'a été dressée la résolution que je vais avoir l'honneur de vous lire.

Les députés des communes ayant , en conséquence de leurs délibérations du 10 juin, fait signifier aux députés du clergé et de la noblesse une dernière invitation à se rendre le même jour, tant individuellement que collectivement, en l'assemblée nationale, pour faire vérifier leurs pouvoirs, conjointement avec ceux des députés des communes, sur l'appel qui y serait fait de tous les bailliages convoqués par sa majesté en ladite assemblée; et le susdit appel n'ayant été suivi que de la comparution d'un petit nombre de députés du clergé, le plus grand nombre des députés de cette classe, ainsi que ceux de la noblesse, paraissant persister dans le funeste esprit de séparation et d'éloignement qu'ils ont manifesté en différentes occasions depuis l'ouverture des élals-généraux,les députés des communes se sont vus obligés, en conformité de leurs susdites délibérations, de procéder à la vérification de leurs pouvoirs en l'absence du plus grand nombre des députés du clergé, et en celle de la totalité des députés de la noblesse. Lecture faite du procès verbal de vérification des susdits pouvoirs, en date des i3 et i4 juin, les députés dont les pouvoirs ont été vérifiés ledit jour,

pénétrés des malheureux effets que pourrait avoir une plus longue durée de l'inaction à laquelle ils ont été jusqu'à présent forcés par la persévérance des députés des classes privilégiées dans leur refus de se réunir, et voulant, autant qu'il est en eux, se mettre en état de concourir aux vues bienfaisantes de sa majesté , et au vœu général de la nation pour la régénération du royaume, ont pris et arrêté les résolutions suivantes.

i°. Résolu que le roi n'ayant pas estimé pouvoir remplir ses vues de sagesse, de justice et de bonté envers ses peuples, autrement que par la convocation d'une assemblée nationale composée des députés des trois ordres, nommés respectivement dans les divers bailliages , sénéchaussées , villes et provinces du royaume, les susdits députés, de quelque ordre qu'ils soient , ont un droit individuel et commun à siéger ensemble dans cette assemblée nationale, et à y faire vérifier les pouvoirs de leurs commettans : tout comme aussi, ils ont le droit d'exiger que les pouvoirs de leurs co-députés , de quelque ordre qu'ils puissent être , soient produits et vérifiés dans la même assemblée, laquelle seule est qualifiée pour prononcer définitivement sur toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever ou être élevées au sujet des pouvoirs de quelques-uns des susdits députés.

2°. Résolu que, d'après le refus qu'ont fait les autres députés d'acquiescer à la réunion requise, et à la vérification en commun , à laquelle ils ont été

si souvent invités, il est maintenant indispensable de déclarer que les députés dont les pouvoirs ont été vérifiés lesdils jours 10 et 14 juin, ne peuvent considérer la vérification des pouvoirs que les autres députés ont pu faire, ou pourront faire à l'avenir hors de l'assemblée nationale, que comme un acte insuffisant et incomplet, qui ne peut recevoir sa force légale et son complément que par la confirmation de l'assemblée nationale, ou, ce qui revient au même , d'une assemblée à laquelle les députés des trois ordres aient été dûment invités et libres d'assister.

5°. Résolu que la vérification faite, les i5 et i4 juin, des pouvoirs des députés, après due convocation des députés des classes privilégiées, à l'effet qu'ils pussent y concourir pour ce qui les concerne, est suffisante pour autoriser les susdits députés à se former et à se constituer, ainsi qu'ils le font par la présente délibération, dans la forme et sous le nom d'assemblée des représentans du peuple de France, à se mettre incessamment en activité comme tels , et à procéder en conséquence à la nomination d'un président et autres officiers nécessaires au maintien de la police de ladite assemblée.

4°. Résolu qu'en se constituant en la forme et qualité d'assemblée des représentans du peuple de France, l'assemblée n'entend point mettre d'obstacles à la réunion si désirée des autres députés avec les représentans du peuple dans l'assemblée nationale, qu'elle sera toujours prête à les recevoir

aussitôt qu'ils témoigneront le désir de se joindre à eux dans l'unique qualité que leur assignent la raison et l'intérêt national, et de se faire légalement reconnaître en l'assemblée nationale par la vérification de leurs pouvoirs.

5°. Résolu que l'assemblée des représentans du peuple de France s'occupera sans relâche, et avec toute l'activité dont elle est capable, des moyens de seconder les grands et nobles desseins du roi , et de remplir l'attente de ses peuples pour le bonheur du royaume, en communiquant directement à sa majesté les différentes mesures qu'elle estimera les plus propres à remplir ce but; mais qu'elle ne reconnaîtra jamais dans les députés des classes privilégiées, en quelque nombre qu'ils soient, aucun veto, c'est-à-dire, aucun droit de s'opposer par des délibérations séparées , prises hors de l'assemblée nationale, à ce qui sera jugé nécessaire pour le bien général de la France, attendu qu'il ne tient qu'à eux, par leur présence individuelle et leurs suffrages en ladite assemblée, de contribuer au bien général, en la seule manière qui soit compatible avec la justice, avec la raison, et avec le vœu unanime du peuple de France.

6°. Résolu, que dans la présente circonstance, ce que l'assemblée doit à la sécurité de ses constituans , son attachement pour le roi , pour les vrais principes de la constitution, et la nécessité de pourvoir , durant la tenue des états-généraux , aux besoins publics d'une manière légale, qui porte les

caractères du vœu national , et qui prévienne les effets trop actifs d'un zèle égaré par les malheurs publics, exigent de sa part la déclaration suivante : Attendu qu'aucun impôt, c'est-à-dire, aucune levée de deniers pour les besoins publics, sous quelque forme ou dénomination qu'il soit établi , ne peut légalement exister sans le consentement exprès du peuple par ses représentans aux états-généraux, et seulement pour le temps qu'ils auront jugé à propos de fixer; attendu encore que ce principe sacré de toute constitution où le peuple est compté pour quelque chose, a été reconnu par sa majesté elle-même, par les cours souveraines et par le vœu unanime des peuples, comme l'une des bases essentielles de la monarchie; attendu enfin qu'il n'est aucun des impôts actuels qui ne soit illégal, ou dans son origine, ou dans l'extension qu'il peut avoir reçue , l'assemblée des représentans du peuple les déclare tous nuls et supprimés de droit, par l'effet nécessaire du défaut de consentement du peuple auxdits impôts ; et cependant, vu le temps nécessaire pour créer un ordre nouveau dans cette partie des affaires nationales, et aussi afin d'éviter les inconvéniens qui résulteraient pour le crédit public et pour l'impôt futur d'une cessation absolue de tous rapports entre les contribuables et le fisc, l'assemblée consent : provisoirement, au nom de ses constituans, statue sous le bon plaisir de sa majesté, que tous les impôts perçus jusqu'à ce jour soient momen-

igo DISCOURS

tanément autorisés et continuent à être payés en la même manière que ci-devant, et aux termes des arrêts qui les ont établis ou prolongés , mais seulement durant le cours de la présente session des états -généraux, et non au-delà, à moins d'une nouvelle prolongation d'iceux, librement consentie et expressément votée par les représentans du peuple auxdits états-généraux.

70. Résolu qu'aussitôt que les principes après lesquels la régénération du royaume doit être opérée auront été légalement convenus et fixés , les droits des peuples assurés, les bases d'une sage et heureuse constitution posées et mises à l'abri de toute atteinte, sous la sauvegarde de la puissance législative du roi et de l'assemblée nationale, les représentans du peuple de France prendront toutes les mesures nécessaires pour la sécurité des créanciers de l'état, et pour que la dette du roi, qui deviendra alors celle de la nation, ait désormais pour gage l'honneur et la fidélité de cette nation même et la surveillance de ses représentans , organes et dépositaires du trésor sacré de la foi publique.

8°. Résolu que les délibérations ci-dessus seront incessamment présentées à sa majesté, avec une humble adresse dans laquelle seront exposés les motifs de la conduite de l'assemblée des représentans du peuple depuis leur précédente adresse, la disposition invariable où ils sont de répondre par leur respect, leur amour pour la personne sacrée

du roi, et par leur application constante à tous les devoirs qui résultent pour eux de la mission dont ils sont honorés , aux intentions vraiment magnanimes de sa majesté pour le commun avantage de ses peuples , et que ces résolutions et cette adresse seront incontinent imprimées et publiées.

Vous venez d'entendre, messieurs, la série des résolutions dont je pense qu'il faut appuyer le titre sous lequel je vous propose de constituer notre assemblée ; si elles vous paraissent mériter une discussion particulière , j'aurai l'honneur de vous exposer les motifs qui les rendent nécessaires. Dans ce moment, je me borne à insister sur la convenance de la dénomination que j'ai adoptée de représentans du peuple français. Je dis la convenance, car je reconnais que la motion de M. l'abbé Sieyes est conforme à la rigueur des principes , et telle qu'on doit l'attendre d'un citoyen philosophe. Mais , messieurs, il n'est pas toujours expédient, il n'est pas toujours convenable de consulter uniquement le droit sans rien accorder aux circonstances.

Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien , qui, dans la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté , et l'homme d'état, qui est obligé de tenir compte des antécédens, des difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre l'instructeur du peuple et l'administrateur politique , que l'un ne songe qu'à ce qui est, et l'autre s'occupe de ce qûi^eut être.

Le métaphysicien, voyageant sur une mappe-

monde, franchit tout sans peine, ne s'embarrasse ni des montagnes , ni des déserts , ni des fleuves , ni des abîmes; mais quand on veut réaliser le voyage , quand on veut arriver au but , il faut se rappeler sans cesse qu'on marche sur la terre et qu'on n'est plus dans le monde idéal.

Voilà, messieurs, un des grands motifs de préférence pour la dénomination que j'ai mûrement réfléchie. Si nous en prenons une autre, nous aurons à créer une nouveauté ; elle va fournir abondamment aux déclamations de ceux qui nous calomnient : nous aurons contre nous tous les antécédens, tous les usages, tout ce qui est, tout ce qui est consacré par les habitudes, tout ce qui est sous la garde puissante des préjugés et de l'aristocratie. Si nous prenons le titre de représentons du peuple , qui peut nous l'ôter? qui peut nous le disputer? qui peut crier à l'innovation, à des prétentions exorbitantes, à la dangereuse ambition de notre assemblée? qui peut nous empêcher d'être ce que nous sommes? Et cependant, cette dénomination si peu alarmante , si peu prétentieuse, si indispensable, cette dénomination contient tout, renferme tout, répond à tout. Elle abordera facilement le trône; elle ôtera tout prétexte à nos ennemis ; elle ne nous exposera point à des combats , à des chocs dangereux dans tous les temps , qui pourraient nous être funestes dans l'état où nous sommes, ^et jusqu'à ce que nous ayons jeté des racines profondes : cette dénomination simple , pai-

DE MIRABEAU. i95

sible, incontestable, deviendra tout avec le temps; elle est propre à notre naissance, elle le sera encore à notre maturité , elle prendra les mêmes degrés de force que nous-mêmes; et si elle est aujourd'hui peu fastueuse, parce que les classes privilégiées ont avili le corps de la nation, qu'elle sera grande, imposante, majestueuse ! elle sera tout, lorsque le peuple , relevé par nos efforts , aura pris le rang que l'éternelle nature des choses lui destine.

M. Mounier voulut qu'on se constituât en assemblée légitime des représenta/lis de ta majeure partie de la nation, agissant en l'absence de (a mineure partie.

M. Rabaud de Saint-Etienne voulut qu'on se constituât en assemblée des représentans du peuple de France , vérifiés par leurs co-députés , autorisés par leurs commettans à s'occuper de leurs intérêts, et aptes à exécuter les mandats dont ils ont été chargés.

M. Malouet appuya la proposition de Mirabeau.

M. Le Grand pensa que le titre qu'il convenait le mieux de prendre , était celui Rassemblée nationale.

Dans la séance du soir du môme jour, iUM. Target et Bergasse appuyèrent l'avis présenté le matin par M. l'abbé Sieyes.

Séance du 16 juin.

M. Thouret combattit la motion de Mirabeau, et adopta celle de M. Mounier.

Mirabeau:

Messieurs, la manière dont un des honorables membres a parlé, je ne dirai pas contre ma motion, elle reste entière, mais contre la dénomination que j'ai choisie pour nous constituer representans du

MIBIBBIU. TOME I. 1^

i94 DISCOURS

peuple français; l'approbation qu'ont donnée aux objections plusieurs de ceux qui ont parlé après l'honorable membre, m'ont causé, je l'avoue, une extrême surprise. Je croyais avoir énoncé clairement mon opinion touchant la séparation des ordres; et l'on m'accuse d'avoir favorisé la séparation des ordres. Je croyais avoir présenté une série de résolutions qui montraient les droits et la dignité du peuple ; et l'on m'apprend que ce mot de peuple a une acception basse , qu'on pourrait nous adapter exclusivement. Je suis peu inquiet de la signification des mots, dans la langue absurde du préjugé; je parlais ici la langue de la liberté, et je m'appuyais sur l'exemple des Anglais , sur celui des Américains, qui ont toujours honoré le nom dépeuple, qui l'ont toujours consacré dans leurs déclarations, dans leurs lois, dans leur politique. QuandChatham renferma dans un seul mot la charte des nations , et dit la majesté du peuple; quand les Américains ont opposé les droits naturels du peuple à tous le fatras des publicistes sur les conventions qu'on leur oppose, ils ont reconnu toute la signification, toute l'énergie de cette expression, à qui la liberté donne tant de valeur. Est-ce, messieurs, à l'école des Anglais et des Américains que j'aurais appris à employer ce nom d'une manière suspecte , qui blessât la délicatesse des représentans nationaux, et que je serais devenu moins jaloux qu'eux de la dignité de notre assemblée? ]Non, je ne le pense pas : je n'imagine pas

même que je puisse être accusé de dégrader le peuple, si je réfute l'opinion hasardée d'un préopinant dont la jeunesse peutbienajouteràmonestime pour ses talens, mais n'est pas un titre pour m'en imposer.

Il répond à ce que j'ai dit sur la nécessité de la sanction royale, que, lorsque le peuple a parlé, il ne la croit pas nécessaire. Et moi, messieurs, je crois le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre àConstantinople qu'enFrance, s'il ne l'avait pas : oui, je le déclare, je ne connaîtrais rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles , après demain héréditaires , et finiraient , comme les aristocrates de tous les pays du monde, par tout envahir. Mais, messieurs, puisque ma motion a été mal comprise, je dois la défendre avec des raisons plutôt qu'avec des récriminations ou des exemples tirés des langues étrangères. Je dois vous montrer en quoi elle ressemble à toutes les autres, et vous prouver que, dans les points où elle en diffère, elle présente de grands avantages. Tant que nous sommes ici des individus qui exposons notre sentiment, mon devoir m'impose de défendre le mien , et il n'appartient qu'à la décision de l'assemblée de me soumettre.

Plus je considère les différentes motions entre lesquelles vous avez à vous déterminer, plus je me pénètre de cette incontestable vérité, c'est qu'elles se rapprochent, c'est quelles coïncident en ces points essentiels :

i°. La nécessité de se constituer promptcment en assemblée active ; cette nécessité est reconnue par M. l'abbé Sieyes, par M. Mounier; elle l'est par ma motion, qui tend à nous préserver des malheureux effets que pourrait avoir une plus longue durée de l'inaction à laquelle nous avons été jusqu'à présent forcés par la persévérance des classes privilégiées dans leur refus de se réunir.

2°. L'aveu que notre assemblée n'est et ne peut être les états-généraux. Aucun de nous n'ose nous donner ce titre. Chacun sent qu'il n'appartient qu'à une assemblée des députés des états des trois ordres. Ici encore M. l'abbé Sieyes, M. Mounier et moi, nous nous rencontrons parfaitement.

5°. L'avantage qu'il y aurait à trouver quelque autre dénomination sous laquelle cette assemblée puisse être constituée , et qui , sans équivaloir à celle d' états- généraux , soit cependant suffisante pour la mettre en activité.

Ici nous sommes d'accord; car, soit que nous nous appelions les représentant connus et vérifiés de la nation , les représentans de la majeure partie de la nation, et les représentans du peuple 3 notre but est le même; toujours nous réunissons -nous contre la qualification également absurde et déplacée d' états- généraux; toujours cherchons-nous, en excluant ces titres , à en trouver un qui aille au grand but de X activité, sans avoir le funeste inconvénient de paraître une spoliation de deux ordres, dont, quoi que nous fassions, nous ne pourrons

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nous dissimuler l'existence , bien que nous nous accordions à penser qu'ils ne peuvent rien par euxmêmes.

4°. Le quatrième point sur lequel nous sommes d'accord, c'est la nécessité de prévenir toute opinion par chambres , toute scission de l'assemblée nationale, tout veto des ordres privilégiés.

Ici encore je me plais à rendre hommage aux autres motions, mais sans croire qu'elles aient pourvu à ce mal que nous craignons tous, avec plus d'énergie que je ne l'ai fait. En est -il une qui ait plus fortement exprimé que la mienne l'intention de communiquer, non avec les autres ordres , mais directement à sa majesté, les mesures que nous estimons nécessaires à la régénération du royaume? En est-il une qui rejette plus fortement que la mienne tout veto, c'est-à-dire , tout droit par lequel les députés des classes privilégiées , en quelque nombre qu'ils soient , voudraient s'opposer par des délibérations séparées, prises hors de l'assemblée nationale , ace qui serait jugé nécessaire pour le bien général de la France ?

Nous sommes donc d'accord sur ces quatre points vraiment cardinaux, vraiment nécessaires, qui devraient nous servir à tous de signal de ralliement.

En quoi différons-nous? Qu'est-ce qui peut justifier cette chaleur, cet éloignement que nous marquent les uns pour les opinions des autres? Comment se fait-il que ma motion , si clairement fondée sur les principes, qui les met au-dessus de toute at-

teinte , si explicite , si satisfaisante pour tout homme qui déteste, comme moi, toute espèce d'aristocratie ; comment se peut-il que cette motion ait été présentée comme si étrange , si peu digne d'une assemblée d'amis, de serviteurs de ce peuple qui nous a chargés de le défendre?

Un défaut communaux dénominations que j'attaque , c'est qu'elles sont longues , c'est qu'elles sont inintelligibles pour cette portion immense des Français qui nous ont honorés de leur confiance; en est-il un seul qui puisse se faire une idée juste de ce que c'est que les représentans connus et 'vérifiés de la nation? En est -il un seul qui vous comprenne, quand vous lui direz que vous êtes V assemblée formée par les représentans de la plus grande partie de la nation, et par la majorité de tous les députés envoyés aux états-généraux , dûment invités > délibérans en V absence de la minorité dûment invitée?

À ces titres énigmatiques , à ces doubles logogriphes , substituez : les représentans du peuple français j et voyez quelle dénomination offre la définition la plus claire , la plus sensible , la plus propre à nous concilier nos commettans mêmes.

Un défaut particulier à une de ces deux motions , c'est qu'elle nous donne un nom qui ne nous désigne pas seuls , qui par conséquent ne nous dislingue pas, cjui peut convenir aux députés des autres ordres, des autres chambres, aux députés des classes privilégiées, suivant qu'il vous plaira les appeler : car ils peuvent, aussi-bien que nous, se

dénommer les rcprésentans connus de lanation. Supposons que vous ayez à vous adresser au roi : oscriez-vous lui dire que vous êtes les seuls représentans de la nation qui soient connus de sa majesté? Lui diriez-vous qu'il ne connaît pas les députés du clergé, qu'il ne connaît pas ceux de la noblesse pour des représentons de la nation, lui qui les a convoqués comme tels, lui qui a désiré qu'ils lui fussent présentés comme tels, lui qui les a fait appeler comme tels , lui qui les a présidés , ainsi que nous, dans l'assemblée nationale , lui, enfin, qui a reçu leurs discours , leurs adresses comme les nôtres, et qui les a constamment désignés par des termes équivalons à ceux dont il s'est servi avec nous?

Le titre que je vous propose, ce titre que vous réprouvez, n'a point l'inconvénient de s'appliquer à d'autres qu'à nous, il ne convient qu'à nous, il ne nous sera disputé par personne. Les représentans du peuple français! Quel titre pour des hommes qui, comme vous, aiment le peuple, qui sentent comme vous ce qu'ils doivent au peuple !

Cette même motion que je combats , tout en vouant mon estime , mon respect à celui qui l'a proposée , vous appelle les représentans vérifiés de la nation , comme si les autres représentans n'avaient pas aussi été vérifiés ; comme s'il pouvait leur être défendu de s'appeler, ainsi que nous, les représentans vérifiés , parce qu'ils n'ont pas été vérifiés à notre manière.

Cette même motion tire une conséquence qui

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n'a aucun rapport avec les premières. Consultez celle-ci , on croirait que vous allez vous constituer en assemblée nationale , en états- généraux. C'est ce qui résulte de cette phrase remarquable : 77 appartient a cette assemblée , il n appartient qu'a elle d'interpréter et de présenter la volonté générale de la nation. Est-ce là cependant ce qu'on nous propose ? Est-ce la conclusion que , selon la motion , vous devez tirer du principe? Non; vous allez vous déclarer les représentons connus et vérifiés de la nation.Yous laissez à ceux qu'il vous plaît d'appeler les représentais non connus, non vérifiés, le soin de fixer à leur tour les qualifications dont il leur plaira de se décorer.

Cette même qualification ne porte que sur une simple dispute de forme, dans laquelle notre droit n'est fondé que sur des argumens très-subtils, quoique très-solides , et non sur une loi positive.

La mienne porte sur un fait , un fait authentique , indéniable : c'est que nous sommes les représentai du peuple français.

Cette même qualification est d'une telle faiblesse, comme l'a observé un des préopinans (M. Thouret), que, dans le cas (très-aisé à supposer ) où les députés du clergé et de la noblesse se détermineraient à venir dans notre salle pour faire vérifier leurs pouvoirs , et retourneraient ensuite dans leurs chambres respectives pour y opiner par ordre , cette qualification ne pourrait plus nous convenir.

Celle que je vous propose nous convient dans tous les temps , dans tous les cas , et même dans celui où, comme nous le désirons tous, les députés des trois ordres se réuniraient formellement dans cette salle en états- généraux , pour y voter par tête , et non par ordre.

On vous a dit, messieurs , on l'a dit au public, on en a fait une espèce de cri d'alarme contre ma motion , qu'elle tendait à chambrer les états-généraux, à autoriser la distinction des ordres. Mais moi, je vous le demande, je le demande à tous ceux qui m'ont entendu , à tous ceux qui m'ont lu ou qui liront ma motion, où s'y trouve cette distinction des ordres , cette nécessité des chambres ? Peut-on ainsi , en prenant une partie de cette motion, passer l'autre sous silence? Je vous ai déjà rappelé les termes dont je me suis servi; je vous ai dit , et j'ai exprimé de la manière la plus forte, que les deux ordres qui veulent s'isoler du peuple ne sont rien quant à la constitution , tant qu'ils veulent être étrangers au peuple; qu'ils ne peuvent pas avoir une volonté séparée de la sienne; qu'ils ne peuvent ni s'assembler, ni exercer un veto, ni prendre des résolutions séparées.

Voilà le principe sur lequel ma motion est fondée , voilà le but où elle tend , voilà ce que , à moins de s'aveugler volontairement, tout homme de sens y trouvera.

Si je voulais employer contre les autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne,

ne pourrais-je pas dire à mon tour : De quelque manière que vous vous qualifiiez , que vous soyez les représentans connus et vérifiés de la nation, les repvésentans de vingt-cinq millions d'hommes 3 les représentans de la majorité du peuple 3 dussiez-vous mémo vous appeler V assemblée nationale , les étatsgénéraux , empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des assemblées que sa majesté a reconnues ? Les empêcherez-vous de prendre des délibérations ? Les empêcherez-vous de prétendre au veto ? Empêcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnaître , de leur continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à présent? Enfin, empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le clergé; la noblesse, noblesse?

On a cru m'opposer le plus terrible dilemme, en me disant que le mot peuple signifie nécessairement ou trop ou trop peu; que si on l'explique dans le même sens que le latin populus , il signifie la nation , et qu'alors il a une acception plus étendue que le titre auquel aspire la généralité de l'assemblée; que si on l'entend dans un sens plus restreint, comme le latin plebs , alors il suppose des ordres , des différences d'ordres , et que c'est là ce que nous voulons prévenir. On a même été jusqu'à craindre que ce mot ne signifiât ce que les Latins appelaient vulgus 3 ce que les Anglais^ appellent mob , ce que les aristocrates , tant nobles que roturiers, appellent insolemment la canaille

A cet argument je n'ai que ceci à répondre : c'est

qu'il est infiniment heureux que notre langue, dans sa stérilité , nous ait fourni un mot que les autres langues n'auraient pas donné dans leur abondance; un mot qui présente tant d'acceptions différentes; un mot qui, dans ce moment où il s'agit de nous constituer sans hasarder le bien public, nous qualifie sans nous avilir, nous désigne sans nous rendre terribles; un mot qui ne puisse nous être contesté, et qui, dans son exquise simplicité, nous rende chers à nos commettans, sans effrayer ceux dont nous avons à combattre la hauteur et les prétentions; un mot qui se prête à tout, qui, modeste aujourd'hui , puisse agrandir notre existence à mesure que les circonstances le rendront nécessaire , à mesure que, par leur obstination , par leurs fautes , les classes privilégiées nous forceront à prendre en main la défense des droits nationaux , de la liberté du peuple.

Je persévère dans ma motion , et dans la seule expression qu'on en avait attaquée, je veux dire la qualification du peuple français. Je l'adople, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait combattre! Oui, c'est parce que le nom de peuple n'est pas assez respecté en France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé, parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme , et dont la vanité se révolte , parce qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres des aristocrates ; c'est pour cela même, messieurs, que je voudrais, c'est pour cela même que nous devons nous imposer,

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non- seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les cœurs. Si ce nom n'était pas le nôtre, il faudrait le choisir entre tous, l'envisager comme la plus précieuse occasion de servir ce peuple qui existe; ce peuple qui est tout; ce peuple que nous représentons , dont nous défendons les droits, de qui nous avons reçu les nôtres, et dont on semble rougir que nous empruntions notre dénomination et nos titres. Ah ! si le choix de ce nom rendait au peuple abattu de la fermeté , du courage!.... Mon âme s'élève en contemplant dans l'avenir les heureuses suites que ce nom peut avoir ! Le peuple ne verra plus que nous , et nous ne verrons plus que le peuple ; notre titre nous rappellera et nos devoirs et nos forces. A l'abri d'un nom qui n'effarouche point, qui n'alarme point, nous jetons un germe, nous le cultiverons, nous en écarterons les ombres funestes qui voudraient l'étouffer , nous le protégerons , nos derniers descendans seront assis sous l!ombrage bienfaisant de ses branches immenses.

Représentans du peuple, daignez me répondre : irez-vous dire à vos commettans que vous avez repoussé ce nom de peuple ? que si vous n'avez pas rou ji d'eux , vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyezvous pas que le nom de représentans du peuple

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vous est nécessaire , parce qu'il vous attache le peuple , cette masse imposante , sans laquelle vous ne seriez que des individus, de faibles roseaux que l'on briserait un à un ? Ne voyez-vous pas qu'il vous faut le nom de peuple, parce qu'il donne à connaître au peuple que nous avons lié notre sort au sien ; ce qui lui apprendra à reposer sur nous toutes ses pensées , toutes ses espérances ?

Plus habiles que nous , les héros bataves qui fondèrent la liberté de leur pays , prirent le nom de gueux; ils ne voulurent que ce titre, parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en ilétrir ; et ce titre , en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient , fut à la fois leur force , leur gloire et le gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les sert mieux, et non celui qui les flatte le plus : ils s'appelleront les remontrans en Amérique, les pâtres en Suisse, les gueux dans les Pays-Bas ; ils se pareront des injures de leurs ennemis ; ils leur ôteront le pouvoir de les humilier, avec des expressions dont ils auront su s'honorer. La motion de M. Le Grand fut adoptée ; les communes se constituèrent sous le nom d'ASSEMBLÉE nationale.

Séance du 20 Juin.

Depuis le 20 la salle nationale était fermée. Réfugiés au jeu de paume les représentans de la nation avaient juré de ne se séparer que lorsque la France aurait une constitution. Les portes de la salle furent ouvertes le 25. Le roi parut accompagné de ses ministres , et prononça un discours qu'il termina en ces termes :

» Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de » suite, et de vous rendre demain matin , chacun dans les » chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos » séances. J'ordonne en conséquence au grand-maître des » cérémonies de taire préparer les salles. »

La majorité de la noblesse et quelques membres du clergé obéirent à l'ordre qui leur était donné ; les membres de I'assemblee nationale restèrent immobiles. M. de Brézé, grand-maître des cérémonies, crut alors pouvoir rappeler au président l'ordre que le roi venait de donner : Mirabeau lui adressa ces paroles remarquables :

» Les communes de France ont résolu de déli- » bérer : nous avons entendu les intentions qu'on a » suggérées au roi; et vous , qui ne sauriez être son » organe auprès de l'assemblée nationale ; vous qui » n'avez ici, ni place, ni voix, ni droit de parler, » allez dire à votre maître que nous sommes ici » par la puissauce du peuple , et qu'on ne nous en » arrachera que par la force des baïonnettes. »

Quelques inslans après, Mirabeau proposa l'arrêté suivant :

L'assemblée nationale déclare que la personne de chacun des députés est inviolable; que tous individus , toutes corporations , tribunal , cour, ou commission qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter, détenir ou faire détenir un député pour raison d'aucunes propositions , avis , opinions ou discours par lui faits aux états -généraux, de même que toutes personnes qui prêteraient leur

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ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu'ils soient ordonnés, sont infâmes et traîtres envers la nation, et coupables de crime capital.

L'assemblée nationale arrête que, dans le cas susdit, elle prendra toutes les mesures nécessaires pour faire rechercher, poursuivre et punir ceux qui en seront les auteurs , instigateurs ou exécuteurs. (Adopté.)

Séance du 26 juin.

Dans la séance du 25, quelques nobles s'étaient réunis à l'assemblée nationale, et avaient soumis leurs pouvoirs à la vérification commune. Le 26, on annonça une députation de la majorité non réunie de la noblesse. Il s'agissait de savoir sous quel titre cette députation serait reçue. Mirabeau dit :

Les principes seuls conservent tous les droits ; eux seuls peuvent servir de base à la justice , et même à la prudence. Les députés de la noblesse qui sont ici présens ont reconnu «eux-mêmes que les pouvoirs ne pouvaient être jugés que dans l'assemblée nationale, puisqu'ils sont venus lui soumettre les leurs ; ils ne peuvent donc pas répondre de la légalité des pouvoirs de la députation qu'on vous annonce; ils ne peuvent pas attester comme témoins ce qu'ils ont jugé sans en avoir le droit. Si donc l'assemblée reçoit la députation, elle ne peut admettre les individus qui la composent que sous le titre de députés présumés de la

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