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partie non réunie de la noblesse. (Cette proposition fut adoptée

Séance du 27 juin.

La tranquillité publique était troublée depuis le 10 juin ; le peuple était dans une grande agitation. Mirabeau, en proposant un projet d'adresse de V assemblée nationale à ses commet 'tans , s'exprima ainsi:

Messieurs , je sais que les événemens inopinés d'un jour trop mémorable ont affligé les coeurs patriotes , mais qu'ils ne les ébranleront pas. A la hauteur où la raison a placé les représentans de la nation, ils jugent sainement les objets, et ne sont point trompés par les apparences, qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de fantômes. Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartenait qu'à un despote imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de leurs parlemens , comment le prince qui a eu le noble courage de convoquer l'assemblée nationale, n'en écouterait-il pas les membres avec autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi souvent leurs intérêts personnels que ceux du peuple? En éclairant la religion du roi , lorsque des conseils violens l'auront trompé, les députés du peuple assureront leur triom-

plie; ils invoqueront toujours la bonté du monarque; et ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions, et de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu. Ils ont été calmes dans un moment orageux; ils le seront toujours; et ce calme est le signe non équivoque du courage.

Mais la journée du 2 5 juin a fait sur ce peuple, inquiet et malheureux, une impression dont je crains les suites. Où les représentans de la nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires. Sa confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne sait d'ailleurs comment les alarmes se propagent; comment la vérité même, dénaturée par des craintes , exagérée par les échos d'une grande ville, empoisonnée par toutes les passions, peut occasioner une fermentation violente, qui, dans les circonstances actuelles et les crises de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité? Le mouvement de Versailles est bientôt le mouvement de Paris; l'agitation de la capitale se communique aux provinces voisines; et chaque commotion, s'étendant à un cercle plus vaste, de proche en proche produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais vraie, des mouvemens populaires; et je n'ai pas besoin de prouver que les derniers évé-

MIUABEAU. TOME I. ] 4

2io DISCOURS

nemens , dénaturés par la crainte , interprétés par la défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent d'égarer l'imagination du peuple, déjà préparée aux impressions sinistres par une situation vraiment déplorable.

Ah! sans doute, ils seraient pardonnables, ces mouvemens, fussent-ils même ceux du désespoir, à un peuple qui, sous le règne d'un bon roi, s'est vu traîné, parla perfidie des mauvais conseils, je ne dirai pas sur les bords, mais sur les pentes escarpées du plus affreux des précipices. Et comment les citoyens auraient-ils les mêmes motifs que les députés pour rassurer leur confiance? Ont-ils vu dans les regards mêmes du roi, ont-ils senti dans l'accent de son discours, combien cet acte de rigueur et de violence coûtait à son cœur? Ont-ils jugé par leurs propres yeux qu'il est lui - même quand il veut le bien, lui-même quand il invite les représentans de son peuple à fixer une manière d'être équitablement gouverné, et qu'il cède à des impressions étrangères lorsqu'il restreint la générosité de son cœur, lorsqu'il retient les mouvemens de sa justice naturelle? Si notre roi était plus qu'un homme, s'il pouvait tout par lui-même, on ne redouterait pas les effets de cette démarche , que des conseillers imprudens et pervers lui ont arrachée; il serait inutile de prémunir le peuple contre les égaremens où des intentions criminelles et des séductions adroites pourraient le précipiter.

Quand on se rappelle les désastres occasionnés

DE MIRABEAU. an

dans la capitale par une cause infiniment disproportionnée à ses suites cruelles, tant de scènes déplorables dans différentes provinces , où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le glaive des bourreaux, on sent la nécessité de prévenir de nouveaux accès de frénésie et de vengeance; car les agitations, les tumultes, les excès ne servent que les ennemis de la liberté.

Mais les hommes de mauvaise foi, qui affectent toujours de confondre la liberté avec les écarts de la licence; les hommes faibles , incessamment alarmés lorsqu'on leur montre le plus précieux des biens précédé de ces dangers et de ces convulsions populaires; le ralliement des partisans du pouvoir absolu, alors armé d'un prétexte; tant d'infortunées victimes de la fureur du moment, des précautions sauguinaires, ou des punitions légitimes; tous ces maux si graves ne sont pas ceux qui, dans ce moment, m'effraient le plus.

Je considère tous les bons effets d'une marche ferme, sage et tranquille; c'est par elle seule qu'on peut se rendre les événemens favorables , qu'on profite des fautes de ses adversaires, pour le triomphe du bon droit; au lieu que, jetés peut-être hors des mesures sages, les représentaus de la nation ne seraient plus les maîtres de leurs mouvemms, ils verraient d'un jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter, et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir plus que le choix des fautes.

aia DISCOURS

Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des événemens, la nécessité; elle les pousse au but salutaire qu'ils se sont proposé, elle soumettra tout par sa propre force; mais sa force est dans la raison : rien ne lui est plus étranger que les tumultes, les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires séditieux sont ses plus grands ennemis.

A qui, dans ce moment, convient-il mieux qu'aux députés de la France, d'éclairer, de calmer, de sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieuxPC'est un devoir sacré pour les députés, que d'inviter leurs commettans à se reposer entièrement sur eux du soin de soutenir leurs intérêts , et du soin de faire triompher leurs droits, en leur apprenant que, loin d'avoir aucune raison de désespérer, jamais leur confiance n'a été mieux fondée. Trop souvent on n'oppose aux convulsions que la misère ou l'oppression arrachent aux peuples, que les baïonnettes; mais les baïonnettes ne rétablissent jamais que la paix de la terreur, et le silence qui plaît au despotisme. Les représentons de la nation doivent au contraire verser dans les cœurs inquiets le baume adoucissant de l'espérance, et les apaiser avec la puissance de la persuasion et de la raison. La tranquillité de l'assemblée deviendra peu à peu le fondement de la tranquillité de la France; et nos représentais prouveront à ceux qui ne connaissent pas les effets in-

DE MIRABEAU. 2i3

faillibles du régime de la liberté, qu'elle est plus forte, pour enehaîner les peuples à l'ordre public, que toutes les cruelles , mais petites ressources d'un gouvernement qui ne met sa confiance que dans ses moyens de contrainte et de terreur.

Il serait donc de la prudence des représentons de la nation de faire une adresse à leurs commettans, pour leur inspirer une confiance calme, en leur exposant la position de l'assemblée nationale; pour leur recommander, au nom de leurs intérêts les plus chers , de contribuer de toute leur sagesse et de tous leurs conseils au maintien de l'ordre, à la tranquillité publique, à l'autorité des lois et de leurs ministres; pour se justifier enfin à leurs yeux, quels que soient lesévénemens, en leur montrant qu'ils ont connu tout le prix de la modération et de la paix.

Voici le projet d'adresse que je présente.

Projet d'adresse de V assemblée nationale a ses commettons.

Messieurs,

Vos députés aux états-généraux , long-temps retenus dans une inaction bien pénible à leurs cœurs, mais dont vous avez approuvé les motifs , entraient en activité , par le seul moyen qui leur parût compatible avec vos intérêts et vos droits.

La majorité du clergé s'était déclarée pour la

2i4 DISCOURS

réunion; une minorité respectable dans la noblesse manifestait le même vœu, et tout annonçait à la France le beau jour qui sera l'époque de sa constitution et de son bonheur.

Des événemens que vous connaissez ont retardé cette réunion, et rendu à l'aristocratie le courage de persister encore dans une séparation dont elle sentira bientôt les dangers.

L'alarme s'est trop aisément répandue; la capitale a été consternée; le lieu même où nous sommes a éprouvé une agitation contre laquelle nous avons vu employer des précautions que l'on croit nécessaires, mais qui n'en sont pas moins alarmantes.

Tout nous fait un devoir d'aller au-devant des malheurs et des désordres qui , dans une situation aussi extraordinaire , peuvent sortir à chaque instant de l'inquiétude générale. Le renouvellement des états-généraux après un si long terme, [agitation qui l'a précédé, le but de cette convocation, si différente de celui cpd rassemblait vos ancêtres (i), les prétentions de la noblesse, son attachement à des lois gothiques et barbares, mais surtout les formes vraiment extraordinaires dont on s'est servi pour faire intervenir le roi , beaucoup d'autres causes enfin ont échauffé les esprits; et l'état de fermentation où se trouve le royaume est tel, nous osons le dire, que ceux qui veulent user de violence, lorsque les plus grands ménagemens sont

(1) Discours du roi.

DE MIRABEAU. 2i5

tous les jours plus nécessaires, ne se rendent pas seulement indignes d'être regardés comme Français (1), mais d'être envisagés comme des incendiaires.

D'après ces considérations, messieurs, nous croyons devoir vous présenter le tableau de notre vraie position, pour vous prémunir contre toutes les exagérations et les craintes qu'un zèle trompé ou que des intentions coupables pourraient affecter de faire prévaloir.

Dans cette même journée où un appareil plutôt menaçant qu'imposant vous montrait un monarque absolu et sévère, quand l'assemblée nationale n'aurait voulu voir que le chef suprême escorté seulement de ses vertus; dans cette même journée nous avons entendu de sa bouche les déclarations les plus pures de ses grandes vues , de ses intentions vraiment généreuses, vraiment magnanimes. Non, les formes les moins propres à concilier les cœurs ne nous déguiseront point les sentimens de notre roi; nous pourrions gémir d'être mal connus de ce prince; mais nous n'aurons jamais à nous reprocher d'être injustes. Malheur à ceux qui nous peindraient formidables! Nous pourrions le devenir au jour de la justice, mais ce serait pour eux seuls.

Et comment les sentimens du roi pourraient-ils causer quelques alarmes ? Si nous connaissions moins ses vues, n'avons-nous pas la garantie de ses

(i) Discours du roi.

^i6 DISCOURS

lumières et de son intérêt? L'aristocratie cesserat-elle jamais d'être l'ennemie du trône? Toute son ambition n'est-elle pas de fractionner l'autorité? Ne sont-ce pas ses prérogatives, ses privilèges, ses usurpations qu'elle cherche à cimenter par demauvaises lois? Et n'est-ce pas une vérité démontrée, que le peuple ne veut que la justice, mais qu'aux grands il faut du pouvoir? Ah ! l'aristocratie a fait à nos rois le plus grand de tous les maux; elle a souvent fait douter de leurs vertus même; mais la vérité est arrivée au pied du trône; et le roi qui s'est déclaré le père de son peuple, veut que ses bienfaits soient communs; il ne consacrera point les titres de la spoliation, qui n'ont été que trop long-temps respectés. C'est à la prévention seule, c'est à la fatigue des obsessions, c'est peut-être à la considération que les meilleurs esprits conservent long-temps pour les anciens usages, et à l'espoir d'opérer promptement la réunion; c'est à tous ces motifs que nous attribuons les déclarations en faveur de la séparation des ordres, du veto des ordres, des privilèges féodaux; ces timides ménagemens pour tous ces restes de barbarie, pour ces masures de la féodalité, qui ôteraient toute solidité, toute beauté, toute proportion à l'édifice que nous sommes appelés à construire.

Nous .voyons, par l'histoire de tous les temps, surtout par la nôtre, que ce qui est vrai, juste, nécessaire, ne peut pas être disputé long-temps comme illégitime, faux et dangereux; que les pré-

jugés s'usent, et succombent enfin par la discussion. Notre confiance est donc ferme et tranquille. Vous la partagerez avec nous, messieurs; vous ne croirez pas que, sous l'empire d'un sage monarque, les justes, les persévérantes réclamations d'un grand peuple puissent être vaines, à côté de quelques illusions particulières, adoptées par un petit nombre, et qui perdent chaque jour de leurs partisans. Vous sentirez que le triomphe de l'ordre, quand on l'attend de la sagesse et de la prudence, ne doit point être exposé par des agitations inconsidérées. C'est à vous, messieurs, à nous aider dans la carrière qui nous est ouverte, par vos conseils et par vos lumières; vous entretiendrez partout le calme et la modération; vous serez les promoteurs de l'ordre, de la subordination, du respect pour les lois et pour leurs ministres; vous reposerez la plénitude de votre confiance dans l'immuable fidélité de vos représentans , et vous nous prêterez ainsi le secours le plus efficace.

C'est dans une classe vénale et corrompue que nos ennemis chercheront à exciter des tumultes, des révoltes , qui embarrasseront et retarderont la chose publique. Voilà les fruits de la liberté, voilà la démocratie , affectent de répéter tous ceux qui n'ont pas honte de représenter le peuple comme un troupeau furieux qu'il faut enchaîner, tous ceux qui feignent d'ignorer que ce même peuple, toujours calme et mesuré lorsqu'il est vraiment libre, n'est violent et fougueux que dans les con-

stitutions où on l'avilit, pour avoir droit de le mépriser. Combien n'est-il pas de ces hommes cruels , qui, indifférens au sort de ce peuple toujours victime de ses imprudences, font naître des événemens dont la conséquence infaillible est d'augmenter la force de l'autorité , qui , lorsqu'elle se fait précéder de la terreur, est toujours suivie de la servitude! Ah! qu'ils sont funestes à la liberté, ceux qui croient la soutenir par leurs inquiétudes et leurs révoltes ! Ne voient-ils pas qu'ils font redoubler les précautions qui enchaînent les peuples , qu'ils arment la calomnie au moins d'un prétexte, qu'ils effraient toutes les âmes faibles, soulèvent tous ceux qui , n'ayant rien à perdre , se font un moment auxiliaires, pour devenir les plus dangereux ennemis ?

On exagère beaucoup, messieurs, le nombre de nos ennemis. Plusieurs de ceux qui ne pensent pas comme nous , sont loin de mériter pour cela ce titre odieux. Les choses arrivent souvent à la suite des expressions , et les inimitiés trop aisément supposées font naître les inimitiés réelles. Des concitoyens qui ne cherchent comme nous que le bien public , mais qui le cherchent dans une autre route ; des hommes qui, entraînés par les préjugés de l'éducation et les habitudes de l'enfance, n'ont pas la force de remonler le torrent; des hommes qui, en nous voyant dans une position toute nouvelle, ont redouté de notre part des prétentions exagérées, se sont alarmés pour leurs propriétés, ont

craint que la liberté ne fût un prétexte pour arriver à la licence; tous ces hommes méritent de notre part des ménagemens : il faut plaindre les uns, donner aux autres le temps de revenir, les éclairer tous, et ne point faire dégénérer en querelles d'amour-propre, en guerre de factions, des différences d'opinions, qui sont inséparables de la faiblesse de l'esprit humain, de la multitude des aspects que présentent des objets si compliqués , et dont la diversité même est utile à la chose publique sous les vastes rapports de la discussion et de l'examen.

Déjà nous pouvons nous honorer de plusieurs conquêtes heureuses et paisibles. Il n'est pas un jour qui ne nous ait amené quelques-uns de ceux qui d'abord s'étaient éloignés de nous. Il n'est pas un jour où l'horizon de la vérité ne s'agrandisse, et où l'aurore de la raison ne se lève pour quelques individus qui , jusqu'à présent , avaient été éblouis plutôt qu'éclairés par l'éclat même de la lumière. Que serait-ce si , désespérant de la puissance de la vérité, nous nous étions séparés de ceux que nous invitions inutilement? Nous aurions glacé nos amis mêmes dans les deux premiers ordres de nos concitoyens; nous nous serions privés peut-être de cette réunion si avantageuse à la France ; au lieu que notre modération actuelle leur ayant paru un gage de notre modération future, ils ont conclu que la justice dirigeait nos démarches ; et c'est en leur nom comme au nôtre que nous vous

recommandons cette douce modération dont nous

avons déjà recueilli les fruils.

Qu'il sera glorieux pour la France, pour nous, que cette grande révolution ne coûte à l'humanité ni des forfaits ni des larmes ! Les plus petits états n'ont souvent acheté une ombre de liberté qu'au prix du sang le plus précieux. Une nation, trop fîère de sa constitution et des vices de la nôtre, a souffert plus d'un siècle de convulsions et de guerres civiles avant que d'affermir ses lois. L'Amérique même, dont le génie tutélaire des mondes semble récompenser aujourd'hui l'affranchissement qui est notre ouvrage, n'a joui de ce bien inestimable qu'après des revers sanglans et des combats longs et douteux. Et nous, messieurs, nous verrons la même révolution s'opérer par le seul concours des lumières et des intentions patriotiques ! Nos combats sont de simples discussions, nos ennemis sont des préjugés pardonnables, nos victoires ne seront point cruelles, nos triomphes seront bénis par ceux qui seront subjugués les derniers. L'histoire n'a trop souvent raconté les actions que de bêtes féroces, parmi lesquelles on distingue de loin en loin des héros; il nous est permis d'espérer que nous commençons l'histoire des hommes, celle de frères qui, nés pour se rendre mutuellement heureux , sont d'accord presque dans leurs dissentimens, puisque leur objet est le même et que leurs moyens seuls diffèrent. Ah ! malheur à qui ne craindrait de corrompre une révolution

pure, et de livrer aux tristes hasards des événemens les plus incertains le sort de la France, qui n'est pas douteux , si nous voulons tout attendre de la justice et de la raison.

Quand on pèse tout ce qui doit résulter pour le bonheur de 25 millions d'hommes, d'une constitution légale, substituée aux caprices ministériels, du concours de toutes les volontés, de toutes les lumières pour le perfectionnement de nos lois, de la réforme des abus, de l'adoucissement des impôts, de l'économie dans les finances, de la modération dans les peines , de la règle dans les tribunaux, de l'abolition d'une foule de servitudes qui entravent l'industrie et mutilent les facultés humaines, en un mot, de ce grand système de liberté qui, s'afFermissant sur les bases des municipalités rendues à des élections libres , s'élève graduellement jusqu'aux administrations provinciales , et reçoit sa perfection du retour annuel des états -généraux; quand on pèse tout ce qui doit résulter de la restauration de ce vaste empire , on sent que le plus grand des forfaits, le plus noir attentat contre l'humanité, serait de s'opposer à la haute destinée de notre nation, de la repousser dans le fond de l'abîme pour l'y tenir opprimée sous le poids de toutes ses chaînes. Mais ce malheur ne pourrait être que le résultat des calamités de tout genre qui accompagnent les troubles, la licence, les noirceurs, les abominations des guerres civiles. Notre sort est dans notre sagesse. La

violence seule pourrait rendre douteuse ou même

anéantir cette liberté que la raison nous assure.

Voilà nos sentimens, messieurs; nous nous devions à nous-mêmes de vous les exposer, pour nous honorer de leur conformité avec les vôtres : il était important de vous prouver qu'en poursuivant le grand but patriotique, nous ne nous écarterions point des mesures propres à l'atteindre.

Tels nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez confié les plus nobles intérêts , tels nous serons toujours affermis dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi , non pas à des biens passagers, mais à la constitution même du royaume; déterminés à voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement de la misère qui étouffe les vertus et l'industrie; n'estimant rien à l'égal des lois, qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune; non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde , mais ne voulant point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple ; désirant enfin pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfans de cette immense patrie réunis dans les mêmes sentimens, heureux du bonheur de tous, et chérissant le père corn-

mun dont le règne aurait été l'époque de la régénération de la France (1).

Séance du 2 juillet 1 ^89.

M. le cardinal de La Rochefoucauld , en faisant connaître la délibération prise par le clergé, de se réunir aux deux autres ordres dans la salle commune , déclara que c'était sans préjudice du droit qui appartenait au clergé de s'assembler et de voter séparément.

M. l'archevêque de Vienne observa que la majorité du clergé était étrangère aux réserves que l'on venait de faire. Mirabeau :

J'ajouterai à la respectable déclaration faite par le préopinant , qu'il est fort étonnant qu'on se permette de protester dans cette assemblée contre l'assemblée; on ne proteste pas, on ne fait pas de réserves contre la nation. Nul ne peut rester membre de l'assemblée nationale s'il n'en reconnaît pas la souveraineté; et l'assemblée elle-même ne peut pas délibérer en présence de quiconque se croit le droit de protester contre ses délibérations. Celui qui veut protester contre les actes de l'assemblée doit, pour en acquérir le droit, commencer par se retirer. Mon opinion est , qu'il est absolument contraire aux principes et aux convenances de recevoir des pièces pareilles à celle que

( 1 ) Dans la séance du soir du même jour, la majorité de la noblesse et la minorité du clergé se rendirent dans Yassemùiée nationale.

vient d'offrir M. le cardinal, et surtout d'en donner acte.

M. l'archevêque d'Aix voulut, distinguer les réserves des protestations. Mirabeau :

Est-il possible qu'on prenne pour des protestations, même pour des réserves, un acte dans lequel se trouvent ces mots : sans préjudice du droit

qui appartient au clergé 3 de v ; droit qu'il ne

peut ni ne veut , etc Messieurs, ce ne sont là

ni des réserves ni des protestations; ce sont des ordres très-impératifs , que la minorité du clergé prétend intimer à l'assemblée; et certes, la minorité du clergé n'a le droit de rien ordonner ici.

D'ailleurs , un acte enté sur les déclarations ou les prétendus ordres donnés par le roi dans la fameuse séance royale du 25 juin, ou plutôt en lit de justice, dans l'assemblée nationale, est par cela seul vicié et non recevable.

Je laisse à la sagesse des membres de l'assemblée, de décider si ce ne serait pas également manquer à eux-mêmes et à leurs commettans, que de recevoir un acte où quelques-uns d'eux proclament une volonté différente du vœu de l'assemblée, et destructive de ses arrêtés, tandis qu'aucune puissance sous le ciel , pas même le pouvoir exécutif, n'a le droit de dire je veux aux représentais de la nation.

Il fut arrêté que le procès verbal ne ferait point mention des réserves de M. de La Rochefoucauld.

Séance du 5 juillet.

On agitait la question de savoir si les vingt députés qui se présentaient pour les colonies seraient admis, ou si ce nombre serait réduit. Mirabeau parla en ces termes :

Je me renfermerai dans la seule question que nous ayons à examiner; j'entends la détermination du nombre des députés de Saint-Domingue.

J'observerai cependant que nous aurions dû d'a^ bord examiner, et avant de la juger, la question de savoir : s' il faut admettre les représentons des colonies.

On aurait pu dire sur cette question : Les colonies n'ont jamais assisté par représentans aux étatsgénéraux; elles n'y devaient donc paraître que sous la convocation du roi. Or, leurs députés paraissent contre cette convocation , et malgré les ordres du roi.

Ce n'est pas là sans doute une raison pour les exclure, mais c'en est une invincible pour qu'ils ne puissent être admis qu'en vertu d'un acte du pouvoir législatif, lequel a incontestablement besoin de la sanction du roi. Mais les députés des colonies ont été admis (i).

J'observerai encore qu'on a entièrement passé sous silence cette seconde et importante question : L'élection des députés des colonies est- elle valide , et leurs pouvoirs sont-ils en bonne forme?

Enfin, on n'a pas même essayé d'expliquer pour-

(i) Ils l'avaient été provisoirement dans la fameuse séante tenue au jeu de paume.

MIBAREA.1). TOME I. l5

quoi les hommes de couleur, libres, propriétaires, contribuant aux charges publiques, n'avaient pas été électeurs et n'étaient pas représentés.

Mais ce n'est pas de cela dont il s'agit à présent; c'est seulement de savoir quel nombre de députés doit être admis.

Je prierai d'abord de m'expliquer sur quel principe on se fonde pour la proportion de la députation des colonies.

Les colons prétendent que la proportion de leurs représentans doit être en raison des habitans de l'île, des richesses qu'elle produit, et de ses rapports commerciaux. Mais,

i°. Je rappelle ce dilemme irréplicable.

5°. Les colonies prétendent - elles ranger leurs nègres et leurs gens de couleur dans la classe des hommes, ou dans celle des bêtes de somme? Mais les gens de couleur sont libres , propriétaires et contribuables ; et cependant ils n'ont pu être électeurs.

Si les colons veulent que les nègres et les gens de couleur soient hommes, qu'ils affranchissent les premiers, que tous soient électeurs, que tous puissent être élus. Dans le cas contraire , nous les prierons d'observer qu'en proportionnant le nombre des députés à la population de la France, nous n'avons pas pris en considération la quantité de nos chevaux ni de nos mulets; qu'ainsi la prétention des colonies d'avoir vingt représentans est absolument dérisoire.

2°. J'observe ensuite qu'on s'en est tenu à ces

généralités vides de principes et de sens, à vanter ee que nous rapporte la colonie de Saint-Domingue par sa balance du commerce , les six cents millions mis en circulation par elle, les cinq cents vaisseaux, et les 2 0,000 matelots qu'elle occupe, etc. , etc.

Ainsi l'on n'a pas même daigné se souvenir qu'il est démontré aujourd'hui que les résultats des prétendues balances de commerce sont entièrement fautifs et insignifians; que les colonies, fussentelles d'une utilité aussi incontestable que l'ont nié et que le nient les meilleurs esprits, les têtes les plus fortes qui se soient occupées de ces matières, il est impossible de concevoir pourquoi elles réclameraient d'autres principes pour la proportion de leurs représentans , que ceux qui ont servi à la fixation de cette proportion dans toutes les provinces du royaume.

En effet, je supplie MM. les diserts proclamaleurs des six cents millions mis dans la circulation par le commerce de cette colonie, je les supplie de me dire s'ils ont calculé la quantité de millions que met en circulation la manufacture appelée le labourage, par exemple; et pourquoi, d'après leurs principes , ils ne réclament pas pour les laboureurs un nombre de représentans proportionné à cette circulation. Je les supplie de me dire pourquoi, dans leurs principes, Nantes, Bordeaux, Marseille ne demanderaient pas à fixer le nombre de leurs députés d'après les millions sans nombre que leur commerce met dans la circulation. Je les

supplie de me dire pourquoi, toujours dans leurs principes, Paris, qui n'est point, qui ne peut pas être, qui ne sera jamais une ville de commerce, a quarante députés, etc.

Le nombre des députés des colonies doit être proportionné au nombre des électeurs et éligibles colons. Or, ce dernier nombre est tel , que mon avis est que celui des députés doit être réduit à quatre.

M. de Sillery soutint une opinion contraire, et voulut que les vingt députés fussent admis. Mirabeau :

Je crois que le préopinant a fait, des richesses de Saint-Domingue, un tableau plus ingénieux que ressemblant. .

Au reste, ce n'est pas des richesses de Saint- Domingue dont il est ici question ; c'est de savoir s'il faut suivre pour Saint-Domingue une autre proportion de députation que celle suivie dans toutes les parties de la France.

M. de Sillery a dit que l'établissement des colonies est superbe, qu'il est susceptible d'accroissement. Je réponds que nous aussi sommes susceptibles d'un grand accroissement.

Que les richesses des colons sont considérables; mais nous aussi sommes considérablement riches. — Que, d'après cela, c'est-à-dire cette richesse, il importe que la députation soit nombreuse; mais d'après cela, la nôtre doit l'être aussi.

Pourquoi donc voulez-vous adopter pour Saint- Domingue une loi plus favorable que celle qui a fixé les députations de tous les bailliages? De tous

côtés nos provinces réclameraient contre cette distinction; elles demanderaient que leurs députalions fussent augmentées.

Ce n'est pas sans surprise que j'ai entendu dire, pour faire valoir la nombreuse députation , que les nègres , » qui n'ont pas le droit de réclamer » dans le sanctuaire de la liberté, » sont les agens des richesses coloniales mais nos bœufs , nos chevaux sont également les agens de nos richesses.

Je demande de quel droit les 20,000 blancs qui existaient dans les colonies ont exclu des assemblées primaires à peu près un pareil nombre d'hommes de couleur, libres, propriétaires , et contribuables comme eux.

Je demande pourquoi, surtout, on veut que les vingt blancs qui sont ici représentent les hommes de couleur, desquels ils n'ont reçu aucun mandat.

Je demande de quel droit les 20,000 blancs électeurs ont défendu à leurs concitoyens de se nommer des représentans , et se sont arrogé celui d'en nommer exclusivement, et pour eux, et pour ceux qu'ils ont exclus des assemblées électorales.

Croient- ils que ces hommes qu'ils ont exclus, nous ne les représenterons pas? Croient-ils que nous ne défendrons pas ici leur cause? Ah! sans doute, si telle a été leur espérance, je leur déclare qu'elle est outrageante pour nous , et qu'elle sera déçue.

Le nombre des députés doit être en proportion des votans. Cette loi a été générale pour nous : je cohelus à ce qu'elle soit la même pour les colons.

25o DISCOURS

Il fut arrêté, à une très-grande majorité, que la colonie de Saint-Domingue n'aurait que six députés.

Séance du 8 juillet.

Quelques mouvemens populaires avaient été, pour le gouvernement, une occasion de faire approcher beaucoup de troupes de Paris et de Versailles. Environnée de soldats, l'assemblée nationale semblait menacée dans son indépendance. Mirabeau :

Messieurs, il m'a fallu, pour me décider à interrompre l'ordre des motions que le comité se propose de vous soumettre, une conviction profonde que l'objet dont j'ai demandé la permision de vous entretenir est le plus urgent de tous les intérêts. Mais, messieurs, si le péril que j'ose vous dénoncer menace tout àla fois et la paix du royaume, et l'assemblée nationale, et la sûreté du monarque, vous approuverez mon zèle. Le peu de momens que j'ai eu pour rassembler mes idées ne me permettra pas sans doute de leur donner tout le développement nécessaire ; mais j'en dirai assez pour éveiller votre attention, et vos lumières suppléeront à mon insuffisance.

Veuillez, messieurs, vous replacer au moment où la violation des prisons de l'abbaye Saint-Germain occasiona votre arrêté du premier de ce mois. En invoquant la clémence du roi pour les personnes qui pourraient s'être rendues coupables, l'assemblée décréta que le roi serait supplié » de vou- > loir bien employer pour le rétablissement de l'or-

DE MIRABEAU. agi

» dre, les moyens infaillibles de la clémence et de la o bonté , si naturels à son cœur, et de la confiance » que son bon peuple méritera toujours. »

Le roi, dans sa réponse, a déclaré qu'il trouvait cet arrêté fort sage; il a donné des éloges aux dispositions que l'assemblé lui témoignait , et proféré ces mots remarquables : » Tant que vous me «donnerez des marques de votre confiance, j'es- » père que tout ira bien. »

Enfin, messieurs, la lettre du roi à M. l'archevêque de Paris, en date du 2 juillet, après avoir exprimé les intentions paternelles de sa majesté à l'égard des prisonniers dont la liberté suivrait immédiatement le rétablissement de l'ordre, annonce » qu'il va prendre des mesures pour rame- » ner l'ordre dans la capitale, et qu'il ne doute pas » que l'assemblée n'attache la plus grande impor- » tance à leur succès. »

En ne considérant que ces expressions de la lettre du roi, la première idée qui semblait devoir s'offrir à l'esprit, était le doute et l'inquiétude sur la nature de ces mesures.

Cette inquiétude aurait pu conduire l'assemblée à demander dès lors au roi qu'il lui plût de s'expliquer à cet égard, et de caractériser et détailler ces mesures pour lesquelles il paraissait désirer l'approbation de l'assemblée.

Aussi, dès ce moment, eussé-je proposé une motion tendante à ce but, si, en comparant ces expressions de la lettre du roi avec la bonté qu'elle res-

pire dans toutes ses parties, avec les paroles précieuses qu'on nous a données comme l'expression affectueuse et paternelle du monarque, je trouve votre arrêté fort sage , je n'avais cru apercevoir dans ce parallèle de nouveaux motifs pour celle confiance, dont tout Français se fait gloire d'offrir des témoignages au chef de la nation.

Cependant, quelle a été la suite de ces déclarations et de nos ménagemens respectueux? Déjà un grand nombre de troupes nous environnaient. Il en est arrivé davantage, il en arrive chaque jour; elles accourent de toutes parts. Trente-cinq mille hommes sont déjà répartis entre Paris et Versailles. On en attend vingt mille. Des trains d'artillerie les suivent. Des points sont désignés pour des batteries. On s'assure de toutes les communications. On intercepte tous les passages ; nos chemins, nos ponts, nos promenades, sont changés en postes militaires. Des événemens publics, des faits cachés, des ordres secrets, des contre-ordres précipités, les préparatifs de la guerre, en un mot, frappent tous les yeux et remplissent d'indignation tous les cœurs.

Ainsi ce n'était pas assez que le sanctuaire de la liberté eût été souillé par des troupes! ce n'était pas assez qu'on eût donné le spectacle inouï d'une assemblée nationale astreinte à des consignes militaires et soumise à une force armée ! ce n'était pas assez qu'on joignît à cet attentat toutes les inconvenances, tous les manques d'égards, et,

pour trancher le mot, la grossièreté de la police orientale! il a fallu déployer tout l'appareil du despotisme, et moutrer plus de soldats menaçans à la nation, le jour où le roi lui-même l'a convoquée pour lui demander des conseils et des secours, qu'une invasion de l'ennemi n'en rencontrerait peut-être; et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir pour secourir des amis martyrs de leur fidélité envers nous, pour remplir nos cngagemens les plus sacrés, pour conserver notre considération politique, et cette alliance des Hollandais si précieuse, mais si chèrement conquise, et surtout si honteusement perdue.

Messieurs, quand il ne s'agirait ici que de nous, quand la dignité de l'assemblée nationale serait seule blessée, il ne serait pas moins convenable, juste, nécessaire, important pour le roi lui-même, que nous fussions traités avec décence, puisque enfin nous sommes les députés de cette même nation qui seule fait sa gloire, qui seule constitue la splendeur du trône, de cette nation qui rendra la personne du roi honorable à proportion de ce qu'il l'honorera plus lui-même. Puisque c'est à des hommes libres qu'il veut commander, il est temps de faire disparaître ces formes odieuses, ces procédés insultans, qui persuadent trop facilement à ceux dont le prince est entouré, que la majesté royale consiste dans les rapports avilissans du maître à l'esclave; qu'un roi légitime et chéri doit partout et en toute occasion ne se montrer que sous l'as-

pect des tyrans irrités, ou de ces usurpateurs tristement condamnés à méconnaître le sentiment si doux, si honorable de la confiance.

Et qu'on ne dise pas que les circonstances ont nécessité ces mesures menaçantes ; car je vais démontrer qu'également inutiles et dangereuses, soit au bon ordre, soit à la pacification des esprits, soit à la sûreté du trône , loin de pouvoir être regardées comme le fruit d'un sincère attachement au bien public et à la personne du monarque, elles ne peuvent servir que des passions particulières et couvrir des vues perfides.

Ces mesures sont inutiles. Je veux supposer que les désordres que l'on craint sont de nature à être réprimés par des troupes; et je dis que, dans cette supposition même, ces troupes étaient inutiles. Le peuple, après une émeute dans la capitale, a donné un exemple de subordination infiniment remarquable dans les circonstances. Une prison avait été forcée , les prisonniers en avaient été arrachés et mis en liberté : la fermentation la plus

contentieuse menaçait de tout embraser un

mot de clémence , une invitation du roi ont calmé le tumulte et fait ce qu'on n'aurait jamais obtenu avec des canons et des armes; les prisonniers ont repris leurs fers , le peuple est rentré dans l'ordre ; tant la raison seule est puissante ! tant le peuple est disposé à tout faire , lorsqu'au lieu de le menacer et de l'avilir, on lui témoigne de la bonté, de la confiance !

Et dans ce moment, pourquoi des troupes? Jamais le peuple n'a dû être plus calme, plus tranquille, plus confiant; tout lui annonce la fin de ses malheurs, tout lui promet la régénération du royaume. Ses regards, ses espérances, ses vœux, reposent sur nous. Comment ne serions-nous pas, auprès du monarque , la meilleure garantie de la confiance, de 1 obéissance , de la fidélité des peuples? S'il avait jamais pu en douter, il ne le pourrait plus aujourd'hui : notre présence est la caution de la paix publique, et sans doute il n'en existera jamais de meilleure. Ah ! qu'on assemble des troupes pour soumettre le peuple aux affreux projets du despotisme! Mais qu'on n'entraîne pas le meilleur des rois à commencer le bonheur, la liberté de la nation avec le sinistre appareil de la tyrannie !

Certes, je ne connais pas encore tous les prétextes, tous les artifices des ennemis du peuple, puisque je ne saurais deviner de quelle raison plausible on a coloré le prétendu besoin de troupes au moment où non-seulement leur inutilité, mais leur danger frappe tous les esprits. De quel œil ce peuple, assailli de tant de calamités, verra-t-il cette foule de soldats oisifs venir lui disputer les restes de sa subsistance? Le contraste de l'abondance des uns (du pain aux yeux de celui qui a faim est l'abondance), le contraste de l'abondance des uns et de l'indigence des autres , de la sécurité du soldat, à qui la manne tombe sans qu'il ait jamais besoin de penser au lendemain, et des angoisses du

peuple, qui n'obtient rien qu'au prix des travaux pénibles et des sueurs douloureuses; ce contraste est fait pour porter le désespoir dans les cœurs.

Ajoutez, messieurs, que la présence des troupes frappant l'imagination de la multitude, lui présentant l'idée du danger, se liant à des craintes , à des alarmes, excite une effervescence universelle; les citoyens paisibles sont dans leurs foyers en proie à des terreurs de toute espèce. Le peuple ému, agité, attroupé, se livre à des mouvemens impétueux, se précipite aveuglément dans le péril, et la crainte ne calcule ni ne raisonne. Ici les faits déposent pour nous.

Quelle est l'époque de la fermentation? Le mouvement des soldats, l'appareil militaire de la séance royale; avant, tout était tranquille; l'agitation a commencé dans cette triste et mémorable journée. Estce donc à nous qu'il faut s'en prendre, si le peuple , qui nous a observés , a murmuré, s'il a conçu des alarmes lorsqu'il a vu des instrumens de la violence dirigés non -seulement contre lui, mais contre une assemblée qui doit être libre pour s'occuper avec liberté de toutes les causes de ses gémissemens? Comment le peuple ne s'agiterait -il pas, lorsqu'on lui inspire des craintes contre le seul espoir qui lui reste? Ne sait -il pas que si nous ne brisons ses fers, nous les aurons rendus plus pesans, nous aurons cimenté l'oppression, nous aurons livré sans défense nos concitoyens à la verge impitoyable de leurs ennemis , nous au-

rons ajouté à l'insolence du triomphe de ceux qui les dépouillent et qui les insultent?

Que les conseillers de ces mesures désastreuses nous disent encore s'ils sont sûrs de conserver dans sa sévérité la discipline militaire, de prévenir tous les effets de l'éternelle jalousie entre les troupes nationales et les troupes étrangères, de réduire les soldats français à n'être que de purs automates, de les séparer d'intérêts, de pensées, de sentimens d'avec leurs concitoyens? Quelle imprudence dans leurs systèmes de les rapprocher du lieu de nos assemblées, de les électriser par le contact de la capitale, de les intéresser à nos discussions politiques ! Non , malgré le dévouement aveugle de l'obéissance militaire, ils n'oublieront pas ce que nous sommes; ils verront en nous leurs parens, leurs amis , leur famille occupée de leurs intérêts les plus précieux; car ils font partie de cette nation qui nous a confié le soin de sa liberté, de sa propriété, de son honneur. Non, de tels hommes, non, des Français ne feront jamais l'abandon total de leurs facultés intellectuelles; ils ne croiront jamais que le devoir est de frapper sans s'enquérir quelles sont les victimes.

Ces soldats, bientôt unis et séparés par des dénominations qui deviennent le signal des partis; ces soldats, dont le métier est de manier les armes, ne savent dans toutes leurs rixes que recourir au seul instrument dont ils connaissent la puissance. De là naissent des combats d'homme à homme, bien-

a58 DISCOURS

tôt de régiment à régiment, bientôt des troupes nationales aux troupes étrangères; le soulèvement est dans tous les eœurs, la sédition marche tête levée; on est obligé, par faiblesse, de voiler la loi militaire, et la discipline est énervée. Le plus affreux désordre menace la société; tout est à craindre de ces légions qui, après être sorties du devoir, ne voient plus leur sûreté que dans la terreur qu'elles inspirent.

Enfin ont -ils prévu, les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles entraînent pour la sécurité même du trône? Ont -ils étudié, dans l'histoire de tous les peuples, comment les révolutions ont commencé, comment elles se sont opérées? Ont -ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetés hors de toutes les limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir? Ont-ils lu dans le cœur de notre bon roi? Connaissent-ils avec quelle horreur il regarderait ceux qui auraient allumé les flammes d'une sédition, d'une révolte peut-être (je le dis en frémissant, mais je dois le dire); ceux qui l'exposeraient à verser le sang de son peuple; ceux qui seraient la cause première des rigueurs , des violences, des supplices dont une foule de malheureux seraient la victime.

Mais, messieurs, le temps presse; je me reproche chaque moment que mon discours pourrait

ravir à vos sages délibérations; et j'espère que ces considérations, plutôt indiquées que présentées, mais dont l'évidence me paraît irrésistible, suffiront pour fonder la motion que j'ai l'honneur de vous proposer.

Qu'il soit fait au roi une très- humble adresse, pour peindre à sa majesté les vives alarmes qu'inspire à l'assemblée nationale de son royaume l'abus qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire approcher de la capitale, et de cette ville de Versailles, un train d'artillerie et des corps nombreux de troupes, tant étrangères que nationales, dont plusieurs se sont déjà cantonnées dans les villages voisins, et pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux villes.

Qu'il soit représenté au roi , non-seulement combien ces mesures sont opposées aux intentions bienfaisantes de sa majesté pour le soulagement de ses peuples dans cette malheureuse circonstance de cherté et de disette des grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à l'honneur de l'assemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses peuples cette confiance qui fait la gloire et la sûreté du monarque, qui seule peut assurer le repos et la tranquillité du royaume, procurer enfin à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle de cette assemblée.

Que sa majesté soit suppliée très-respectueusement de rassurer ses fidèles sujets, en donnant les

Mo DISCOURS

ordres nécessaires pour la cessation immédiate de ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le prompt renvoi des troupes et du train d'artillerie aux lieux d'où on les a tirés. Et, attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de l'effroi que ces mesures ont jeté dans le cœur des peuples, de pourvoir provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité, sa majesté sera suppliée d'ordonner que, dans les deux villes de Paris et de Versailles, il soit incessamment levé des gardes bourgeoises, qui, sous les ordres du roi, suffiront pleinement à remplir ce but, sans augmenter autour de deux villes travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs.

M. de Biauzat, appuyant la motion, demanda en amendement qu'on en supprimât ce qui était relatif à la création des gardes nationales.

La motion et l'amendement furent adoptés, et Mirabeau fut invité à se charger de la rédaction du projet d'adresse.

Séance du 9 juillet.

Mirabeau présenta le projet d'adresse qu'il avait été chargé de rédiger.

»Vous avez invité l'assemblée nationale à vous témoigner sa confiance; c'était aller au-devant du plus cher de ses vœux.

» Nous venons déposer dans le sein de votre ma-

jesté les plus vives alarmes; si nous en étions l'objet, si nous avions la faiblesse de craindre pour nous-mêmes, votre bonté daignerait encore nous rassurer, et même, en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions, vous accueilleriez nos inquiétudes, vous en dissiperiez la cause, vous ne laisser riez point d'incertitude sur la position de l'assemblée nationale.

«Mais, sire, nous n'implorons point votre protection, ce serait offenser votre justice; nous avons conçu des craintes; et, nous l'osons dire, elles tiennent au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos commettans, à la tranquillité publique, au bonheur du monarque chéri, qui, en nous aplanissant la route de la félicité, mérite bien d'y marcher lui-même sans obstacle.

«Les mouvemens de votre cœur, sire, voilà le vrai salut des Français. Lorsque des troupes s'avancent de toutes parts, que des camps se forment autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidélité de ses peuples? S'il avait pu en douter, n'aurait-il pas versé dans notre cœur ses chagrins, paternels? Que veut dire cet appareil menaçant? Où sont les ennemis de l'état et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les rebelles, les ligueurs qu'il faut réduire? Une voix unanime répond dans la capitale et dans l'étendue du royaume : Nous chérissons notre roi; nous bénissons le ciel du don au 'il nous a fait dans son amour.

MIRABEAU. TOM8 I. l6

» Sire , la religion de votre majesté ne peut être surprise que sous le prétexte du bien public.

» Si ceux qui ont donné ces conseils à notre roi avaient assez de confiance dans leurs principes pour les exposer devant nous , ce moment amènerait le plus beau triomphe de la vérité.

» L'état n'a rien à redouter que des mauvais principes qui osent assiéger le trône même, et ne respectent pas la confiance du plus pur, du plus vertueux des princes. Et comment s'y prend-on , sire , pour vous faire douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets? Àvez-vous prodigué leur sang? Êtes-vous cruel , implacable ? Avez-vous abusé de la justice? Le peuple vous impute-t-il ses malheurs? vous nomme-t-il dans ses calamités ? Ontils pu vous dire que le peuple est impatient de votre joug, qu'il est las du sceptre des Bourbons? Non, non, ils ne l'ont pas fait; la calomnie du moins n'est pas absurde ; elle cherche un peu de vraisemblance pour colorer ses noirceurs.

» Votre majesté a vu récemment tout ce qu'elle peut sur son peuple; la subordination s'est rétablie dans la capitale agitée ; les prisonniers mis en liberté par la multitude , d'eux-mêmes ont repris leurs fers; et l'ordre public, qui peut-être aurait coûté des Ufrrens de sang si l'on eût employé la force, un seul mot de votre bouche l'a rétabli. Mais ce mot était un mot de paix; il était l'expression de votre cœur, et vos sujets se font gloire de n'y résister jamais. Qu'il est beau d'exercer cet

empire! C'est celui de Louis IX, de Louis XII, de Henri IV ; c'est le seul qui soit digne de vous.

«Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions pas, forcés par les circonstances : Cet empire est le seul qu'il soit aujourd'hui possible en France d'exercer. La France ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur des rois, et qu'on l'écarté, par des vues sinistres, du noble plan qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert avec vous , la constitution , pour opérer la régénération du royaume : l'assemblée nationale vient vous déclarer solennellement que vos vœux seront accomplis , que vos promesses ne seront point vaines, que les pièges, les difficultés, les terreurs ne retarderont point sa marche , n'intimideront point son courage.

» Où donc est le danger des troupes? affecteront de dire nos ennemis Que veulent leurs plaintes, puisqu'ils sont inaccessibles au découragement?

» Le danger, sire, est pressant, est universel est au-delà de tous les calculs de la prudence humaine.

» Le danger est pour le peuple des provinces. Une fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons plus de frein qui puisse le retenir. La distance seule grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes, les aigrit, les envenime.

» Le danger est pour la capitale. De quel œil le

peuple, au sein de l'indigence et tourmenté des angoisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les restes de sa subsistance par une foule de soldats menaçans? La présence des troupes échauffera, ameutera, produira une fermentation universelle; et le premier acte de violence , exercé sous prétexte de police, peut commencer une suite horrible de malheurs.

» Le danger est pour les troupes. Des soldats français, approchés du centre des discussions, participant aux passions comme aux intérêts du peuple, peuvent oublier qu'un engagement les a faits soldats, pour se souvenir que la nature les fit hommes.

»Le danger, sire, menace les travaux, qui sont notre premier devoir, et qui n'auront un plein succès, une véritable permanence qu'autant que les peuples les regarderont comme entièrement libres. Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionnés ; nous ne sommes que des hommes : la défiance de nous-mêmes, la crainte de paraître faibles, peuvent entraîner au-delà du but; nous serons obsédés de conseils violens, démesurés; et la raison calme, la tranquille sagesse, ne rendent par leurs oracles au milieu du tumulte, des désordres et des scènes factieuses.

» Le danger, sire, est plus terrible encore; et jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes bien moins éclatantes ; plus d'une en-

Ireprise fatale aux nations s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable.

» Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation, et qui ne savent que vous la représenter selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse; tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la tête pour le recevoir. Ces deux tableaux sont également infidèles.

«Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que vous commandez au nom des lois, notre fidélité est sans bornes comme sans atteinte.

» Prêts à résister à tous les commandemens arbitraires de ceux qui abusent de votre nom , parce qu'ils sont ennemis des lois, notre fidélité même nous ordonne cette résistance ; et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que notre fermeté nous attire.

» Sire , nous vous en conjurons au nom de la patrie , au nom de votre bonheur et de votre gloire , renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés : renvoyez cette artillerie, destinée à couvrir vos frontières; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés de la nation, que nous payons pour défendre et non pour troubler nos foyers. Votre majesté n'en a pas besoin: eh ! pourquoi un monarque adoré de vingt-cinq millions de Français, ferait -il accourir à grands frais autour du trône quelques milliers d'étrangers?

«Sire, au milieu de vosenfans, soyez gardé par leur amour. Les députés de la nation sont appelés

%tfi DISCOURS

à consacrer avec vous les droits éminens de la royauté sur la base immuable de la liberté du peuple; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, lorsqu'ils codent cà leur raison, à leurs sentimens, les exposeriez -vous au soupçon de n'avoir cédé qu'à la craiute? Ah! l'autorité que tous les coeurs vous défèrent est la seule pure, la seule inébranlable; elle est le juste retour de vos bienfaits, et l'immortel apanage des princes dont vous serez le modèle » (1).

Séance du 1 1 juillet.

Le roi fit répondre à l'assemblée que les troupes qui environnaient Paris étaient destinées à maintenir le bon ordre et l'exercice des lois; que si pourtant la présence de ces troupes causait encore de l'ombrage, il consentirait à transférer les états-généraux à Noyon ou à Soissons, et à se rendre lui-même àCompiègne, pour maintenir la communication qu'il devait avoir avec l'assemblée.

Cette réponse obtint des applaudissemens ; Mirabeau seul la combattit par ce discours:

Messieurs, sans doute la parole du roi est digne de la plus grande confiance; nous en devons tous à la bonté connue du monarque , nous pouvons nous abandonner à ses vertus.

Mais, messieurs, la parole du roi, toute rassu-

(1) Cette adresse, adoptée avec enthousiasme, fut apportée sur-le-champ au roi. Une députation de vingt-quatre membres avait été choisie au sein de l'assemblée; Mirabeau en faisait partie.

DE MIRABEAU. a47

ran te quelle doit être, n'est pas moins un mauvais garant de la conduite d'un ministère qui n'a cessé de surprendre sa religion.

Nous savons tous qu'avec plus de réserve, nous aurions évité de grands désordres. Nous savons tous que la confiance habituelle des Français pour leur roi, est moins une vertu qu'un vice, si surtout elle s'étend à toutes les parties de l'administration.

Qui de nous ignore, en effet, que c'est notre aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits de siècle en siècle , et de fautes en fautes , à la crise qui nous afflige aujourd'hui, et qui doit enfin dessiller nos yeux, si nous n'avons pas résolu d'être, jusqu'à la consommation des temps, des enfans toujours mutins et toujours esclaves?

La réponse du roi est un véritable refus; le ministère ne l'a regardée que comme une simple formule de rassurance et de bonté; il a l'air de penser que nous avions fait notre demande sans attacher à son succès un grand intérêt, et seulement pour paraître l'avoir faite.

Il faut détromper le ministère.

Sans doute mon avis n'est pas de manquer à la confiance et au respect qu'on doit aux vertus du roi ; mais mon avis n'est pas non plus que nous soyons inconséquens , timides, incertains dans notre marche.

Certes , il n'y a pas lieu de délibérer sur la trans lation qu'on nous propose; car enfin, même d'à-

près la réponse du roi , nous n'irons , soit à Noyon, soit à Soissons, que si nous le demandons; et nous ne l'avons pas demandé, et nous ne le demanderons pas, parce que probablement nous ne désirerons jamais de nous placer entre deux ou trois corps de troupes , celles qui investissent Paris, et celles que pourraient, d'un moment à l'autre, lancer sur nous et la Flandre et l'Alsace.

Nous avons demandé la retraite des troupes.Voilà l'objet de notre adresse. Nous n'avons pas demandé à fuir les troupes, mais seulement que les troupes s'éloignassent de la capitale. Et ce n'est pas pour nous que nous avons fait cette demande, ce n'est certainement pas le sentiment de la peur qui nous conduit, et on le sait bien, c'est celui de l'intérêt général. Or, la présence des troupes contrarie l'ordre et la paix publique, et peut occasioner les plus grands malheurs. Ces malheurs, notre translation ne les éloignerait pas, elle les aggraverait au contraire.

Il faut donc amener la paix, en dépit des amis des troubles; il faut être conséquens avec nousmêmes; et pour cela nous n'avons qu'une conduite à tenir, c'est d'insister sans relâche sur le renvoi des troupes , seul moyen infaillible de l'obtenir.

Séance du 1 5 juillet.

Le n, M. Necker avait quitté le ministère; le i3, l'assemblée nationale arrêta que ce ministre, ainsi que ceux de ses collègues qui avaient été éloignés avec lui, emportaient ses

regrets. Le 14? la Bastille fut prise, et le peuple était dans une irritation qui, à chaque instant, devenait plus menaçante par la présence des troupes que le gouvernement avait refusé deux fois de renvoyer. Le i5, une troisième députalion de l'assemblée allait partir pour demander encore une fois ce renvoi des troupes , qui seul pouvait rétablir le calme. Mirabeau, s'adressant à cette députation envoyée au roi :

Dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers , gorgés d'or et de vin , ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la St.-Barthélemy.

Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé.

Séance du 16 juillet.

Mirabeau présente à l'assemblée un projet d'adresse au

25o DISCOURS

Projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres, présenté à V as semblée nationale le îG juillet.

«Sire,

» Nous venons déposer au pied du trône notre respectueuse reconnaissance pour la confiance à jamais glorieuse que votre majesté nous a montrée, et l'hommage que nous rendons à la pureté de vos intentions, à cet amour de la justice qui vous distingue si éminemment, et qui donne à l'attachement de vos peuples pour votre personne sacrée le plus saint et le plus durable des motifs.

» Le renvoi des troupes est un bienfait inestimable, nous en connaissons toute l'étendue; mais il semble acquérir un nouveau prix, parce que nous le devons uniquement à votre cœur, à votre sollicitude paternelle. Vraiment digne de tenir les rênes de l'état, vous ne les avez pas abandonnées dans le moment le plus difficile à ceux qui voulaient, en multipliant les artifices , vous persuader de leur en laisser la conduite.

, » Vous avez remporté un triomphe d'autant plus cher à vos peuples, qu'il vous a fallu résister à des sentimens et à des affections auxquels il est honorable et doux d'obéir dans la carrière d'une vie privée. Un des plus pénibles devoirs du poste élevé que vous remplissez, c'est de lutter contre l'empire des préférences et des habitudes.

DE MIRABEAU. a5i

» Mais , sire , une funeste expérience vient de nous montrer que de sinistres conseils, quoiqu'ils aient été pour votre majesté l'occasion d'exercer une grande et rare vertu, nous ont fait acheter au prix de la tranquillité publique , au prix du sang de nos concitoyens, le bien que nous eussions d'abord obtenu de la justesse de votre esprit et de la bonté de votre cœur.

»I1 est même certain que, sans ces perfides conseils, ces troupes, dont votre majesté nous a daigné accorder la retraite, n'auraient point été appelées.

» Ils ont trompé votre majesté ; une détestable politique s'est flattée de vous compromettre avec vos fidèles sujets; nos ennemis ont espéré que des excès de notre part ou des emportemens du peuple justifieraient l'emploi des moyens dont ils avaient su se prémunir; ils ont espéré faire des coupables afin de se donner des droits contre la nation ou contre nous ; ils auraient surpris à votre religion , à votre amour pour l'ordre , des commandemens qui, pouvant être exécutés à l'instant même, auraient créé dans la France un déplorable état de choses, mis l'aliénation à la place de la confiance, et fait avorter toutes vos intentions généreuses, parce qu'heureux dans le prolongement du désordre et de l'anarchie, ces hommes hautains et indépendans redoutent une constitution et des lois dont ils ne pourront pas s'affranchir.

»Sire, où prétendaient - ils vous conduire? où

aboutissait le plan funeste qu'ils avaient osé méditer ?

» Il n'est douteux pour aucun de nous qu'ils se proposaient de disperser l'assemblée nationale, et même de porter des mains sacrilèges sur les représentais de la nation; ils auraient voulu effacer, anéantir ces nobles, ces touchantes déclarations de votre bouche , connues , admirées de l'univers entier; ils auraient voulu remettre en vos mains la puissance des impôts que vous avez déclaré appartenir au peuple; ils se seraient efforcés d'intéresser les parlemens à vous prêter leur ministère; ils se seraient associés dans votre capitale avec des aventuriers agioteurs, avec ces vampires dont tout l'art est de pressurer vos peuples pour verser dans voire trésor ce métal à la possession duquel aboutissait cette atroce politique; ils auraient enfin , par impuissance et après une longue suite de malheurs,

violé la foi publique et déshonoré votre règne

Vous nous arrêtez, sire, votre humanité se révolte; vous nous accusez de charger de couleurs sombres des projets avec lesquels vous ne pensez pas qu'aucun homme ait été assez téméraire pour vous approcher.

«Mais, sire, nous jugeons par ce qu'ils ont fait de ce qu'ils voulaient faire; ils nous ont calomniés; ils vous ont fait supposer que l'assemblée nationale ne s'occuperait pas des travaux dont elle était chargée; ils vous ont fait déclarer que , les vœux des peuples vous étant connus par leurs cahiers, vous

feriez seul le bien pour lequel nous étions convoqués. Voilà le secret de leur cœur et le but unique de leurs désirs. Ils ont voulu nous rendre inutiles; ils ont voulu nous dissoudre; ils ont voulu repousser la constitution et l'étouffer dans son berceau même.

» Qu'ils nous le disent, s'ils l'osent; la nation aurait-elle pris de la confiance dans des travaux ministériels? Eh ! quels autres que des ministres l'ont conduite à l'état désastreux où elle se trouve? Aurait-elle oublié que nul impôt n'est légal sans son consentement; que l'emprunt, suppestnt l'impôt, ne peut mériter aucune confiance s'il n'est ordonné par elle; que la force n'est qu'un brigandage lorsqu'on l'emploie pour arracher des contributions , non-seulement condamnées par les principes, mais solennellement déclarées illégales par votre majesté?

» Il aurait donc fallu bientôt convoquer une assemblée nouvelle : mais sur quel fondement les ministres avaient-ils pensé que nos successeurs seraient moins fermes que nous, qu'ils combattraient moins les usurpations féodales, qu'ils réclameraient moins les droits du peuple, qu'ils trahiraient la cause de la liberté? Cette seconde assemblée nationale aurait été faible et timide; et alors, nulle pour la nation , elle n'aurait recueilli que son mépris; ou, ferme en principes, inébranlable dans ses demandes, il aurait fallu la dissoudre, et oser de nouveaux attentats.

» Si les ministres avaient espéré que la banqueroute pouvait dispenser de recourir à la nation, la première, la plus sacrée des intentions de votre majesté était trahie. Mais quel en eût été le résultat? Le désespoir des uns, l'indignation de tous, la haine de l'autorité, auraient nécessité des dépenses incalculables; l'état n'eût été délivré d'un fardeau que pour en porter un plus accablant; car on peut concevoir le travail, associé au courage, réparant avec usure les sacrifices que le bien public exige; mais l'industrie productive et laborieuse fait place à l'akattement et à l'oisiveté partout où régnent le murmure et la misère. La banqueroute , dans ces conjonctures fatales , n'eût donc fait que dessécher toutes les sources de la prospérité, et ajouter à la pauvreté une indigence plus triste et plus oppressive.

» Jugez, sire, de l'avenir par le passé, et daignez vous représenter comment se conduiraient dans cette catastrophe les auteurs de ces turpitudes. Diminueraient-ils leurs profusions? Donneraient -ils l'exemple de l'obéissance aux lois , du respect pour une nation généreuse? Est-ce bien dans la vue de régénérer le royaume qu'ils ont cherché à étouffer l'esprit public dans sa naissance, à établir la défiance entre vous et l'assemblée nationale , à interrompre le commerce de sagesse et de bons conseils qui doit s'établir entre le peuple et son roi?

» Nous avons écarté jusqu'ici la supposition du plus grand des malheurs; mais nous ne le dissi-

mulcrons pas : ces ministres auraient compromis le repos de votre règne. Etaient-ils bien sûrs, ces artisans de violence, que tout eût fléchi sous l'impétuosité de leurs mouvemens; que le désespoir des peuples eût été facile à contenir; que vingt -cinq millions de Français eussent subi des lois de leur despotisme;queles soldats nationaux , indifférens à la liberté, indifférens aux lois, qui pourtant les protègent lorsque, après le service, ils rentrent dans l'ordre civil, n'auraient point opté entre l'obéissance du soldat et le zèle du citoyen? Avaient-ils des pactes avec les princes étrangers? Etaient-ils certains que la politique offensive, les prétentions, les anciens droits, les jalousies, les vengeances seraient restées assoupies? N'ont-ils pas exposé le royaume à tous les maux qui ne manquent jamais de fondre sur un pays rempli de discordes, que sa faiblesse et sa désunion désignent comme une proie?

» Vous avez daigné, sire, nous appeler pour consulter avec vous du bien de l'état : ainsi , nous avons le dépôt sacré de votre confiance et du mandat de la nation, et nous ne saurions être suspects, puisqu'on ne peut nous supposer un autre intérêt que le bien public, essentiellement le vôtre. Eh bien! sire, sous ce double rapport, nous serions prévaricateurs, si nous pouvions vous taire une partie de la vérité.

» Votre sagesse a prévenu les plus grands malheurs; mais votre indulgence ne doit pas proté-

ger ceux qui ont creusé sous nos pas l'abîme que

vous venez de fermer.

> Il suffit qu'ils aient voulu nous arracher l'affection de votre majesté, il suffit qu'ils aient risqué de mêler votre nom aux calamités qu'ils préparaient aux peuples pour que nous ne voyions jamais en eux les dignes coopérateurs de vos sublimes travaux.

» Il nous est impossible d'accorder aucune confiance à un homme qui, ayant acquis des droits à l'immortalité par la défense de l'état , s'est montré prêt à tourner à l'esclavage du peuple l'art conservateur de la liberté publique, et qui nous a fait craindre pour nos foyers tous les maux que la guerre doit en écarter.

» Il nous est impossible d'accorder aucune confiance à un chef de la justice qui s'est montré le plus ardent ennemi d'une constitution sans laquelle tout ordre judiciaire , même avec des magistrats vertueux, n'est qu'un redoutable jeu de hasard, et qui, abusant des droits que lui donne sa place sur toutes les presses du royaume , s'est opposé de toute sa puissance à la circulation des lumières.

» Il nous est impossible d'accorder jamais aucune confiance au ministre qui, contre les intentions connues du roi, n'a pas craint, aux yeux de la nation assemblée, de prodiguer les ordres arbitraires à l'active inquisition qui ne voit que dans la perfection de l'espionnage le salut des empires.

» La nation croira-t-elle que l'harmonie soit parfaite entre votre m;»jesté et nous, si le ministère est suspect, si on le regarde comme l'ennemi de nos travaux, si on croit qu'il n'a cédé un moment à la nécessité et à votre sagesse que pour nous envelopper incessamment de nouveaux pièges?

» Des inconvéniens de toute espèce résultent de la défiance ouverte entre nous et le ministère; nous avons plus que des soupçons de leurs intentions hostiles; ils ont plus que des doutes des sentimens qu'ils ont provoqués dans nos cœurs : le prince ami de ses peuples doit-il être environné de nos ennemis?

»i\ous ne prétendons point dicter le choix de vos ministres, ils doivent vous plaire : être agréables à votre cœur, est une condition nécessaire pour vous servir : mais, sire, quand vous considérerez la routé funeste où vos conseillers voulaient vous entraîner, quand vous songerez au mécontentement de la capitale qu'ils ont assiégée et voulu affamer, au sang qu'ils y ont fait couler, aux horreurs qu'on ne peut imputer qu'à eux seuls, toute l'Europe vous trouvera clément si vous daignez leur pardonner. »

Cette adresse fut vivement applaudie, mais elle ne fut pas envoyée, parce qu'on apprit que MM. de Yilledeuil, de Broglie, et le garde des sceaux étaient sortis du ministère. On arrêta néanmoins que le rappel de M. Necker serait demandé, ainsi que le renvoi des ministres qui avaient été conservés.

MIBABEAU. TOME I. 1 "

M. Mounier avait prétendu que l'assemblée nationale devait être sans influence sur le rappel ou le renvoi des ministres. Mirabeau lui répondit en ces termes :

Dans une circonstance aussi urgente, je pourrais éviter toute controverse, puisque le préopinant, obligé de convenir avec nous que, le roi nous ayant consultés, nous avons le droit et le devoir de lui proposer ce que nous croirons opportun, ne s'oppose point à l'adresse pour le renvoi des ministres. Mais je ne crois pas qu'il soit jamais permis dans cette assemblée de laisser, sans réclamation, violer, même dans un discours, les principes, et de composer avec les amours-propres aux dépens de la vérité.

S'il est une maxime impie et détestable, ce serait celle qui interdirait à l'assemblée nationale de déclarer au monarque que son peuple n'a point de confiance dans ses ministres. Cette opinion attaque à la fois et la nature des choses, et les droits essentiels du peuple, et la loi de la responsabilité des ministres, loi que nous sommes chargés de statuer; loi plus importante encore, s'il est possible, au roi qu'à son peuple; loi qui ne sera jamais librement en exercice si les représentans du peuple n'ont pas l'initiative de l'accusation; qu'il me soit permis de m'exprimer ainsi.

Eh ! depuis quand les bénédictions et les malédictions du peuple ne sont-elles plus le jugement des bons ou des mauvais ministres? Pourquoi une nation qui est représentée s'épuiserait-eîle en vains

murmures, en stériles imprécations, plutôt que de faire entendre le vœu de tons par ses organes assermentés? Le peuple n'a-t-il pas placé le trône entre le ciel et lui, afin de réaliser, autant que le peuvent les hommes, la justice éternelle, et anticiper sur ses décrets, du moins pour le bonheur de ce monde?

Mais voulez-vous donc confondre les pouvoirs?...

Nous aurons bientôt occasion d'examiner cette théorie de trois pouvoirs, laquelle, exactement analysée, montrera peut-être la facilité de l'esprit humain «à prendre des mots pour des^Phoses, des formules pour des argumens, et à se routiner vers un certain ordre d'idées, sans revenir jamais à examiner l'inintelligible définition qu'il a prise pour un axiome. Les valeureux champions des trois pouvoirs tâcheront alors de nous faire comprendre ce qu'ils entendent par cette grande locution de trois pouvoirs; et, par exemple, comment ils conçoivent le pouvoir judiciaire distinct du pouvoir exécutif; ou même le pouvoir législatif sans aucune participation au pouvoir exécutif.

Il me suffît aujourd'hui de leur dire : Vous oubliez que ce peuple, à qui vous opposez les limites des trois pouvoirs, est la source de tous les pouvoirs, et que lui seul peut les déléguer. Vous oubliez que c'est au souverain que vous disputez le contrôle des administrateurs. Vous oubliez enfin que nous, les représentans du souverain, nous devant qui sont suspendus tous les pouvoirs, et même

26o DISCOURS

ceux du chef de la nation s'il ne marche point d'accord avec nous, vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion de nos commettans sur tel ou tel ministre. Eh ! comment nous refuseriez -vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous proposezde contempler les œuvres dans un respectueux silence? Ne voyez- vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de dénoncer; je récuse avant de flétrir; j'offre une retraite à l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure et d'équité?

Mais voyez la Grande-Bretagne : que d'agitation populaire n'y occasione pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... L'Angleterre est perdue! Ah ! grandDieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! par quelle latitude s'est-elle donc perdue ? ou quel tremblement de terre , quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet inépuisable foyer de si grands exemples, cette îerre classique des amis de la liberté?.... Mais vous

me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore pour l'éternelle instruction du monde : l'Angleterre répare dans un glorieux silence les plaies qu'au milieu d'une fièvre ardente elle s'est faites. L'Angleterre développe tous les genres d'industrie, exploite tous les fdons de la prospérité humaine, et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.... Vous ne pensiez donc qu'à quelques dissensions parlementaires (là, comme ailleurs, ce n'est souvent que du parlage , qui n'a guère diautre importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.

Je ne vous dirai pas que, sur votre exposé, il est évident que vous ignorez les causes et les détails de ee grand événement, qui n'est point une révolution, comme vous l'appelez; mais je vous dirai que cet exemple offre la preuve la plus irrésistible que l'influence d'une assemblée nationale sur les ministres ne peut jamais être désastreuse, parce qu'elle est nulle, cette influence, aussitôt que le sénat en abuse.

Qu'est-il arrivé, en effet, dans cette circonstance rare, où le roi d'Angleterre, étayé d'une très-faibîe minorité, n'a pas craint de combattre la formidable assemblée nationale et de la dissoudre PSoudain l'édifice fantastique d'une opposition colossale s'est écroulé sur ses frêles fondemens, sur cette

coalition cupide et factieuse qui semblait menacer de tout envahir. Eh ! quelle est la cause d'un changement si subit? c'est que le peuple était de l'avis du roi , et non de celui du parlement. Le chef de la nation dompta l'aristocratie législative par un simple appel au peuple, à ce peuple qui n'a jamais qu'un intérêt, parc* que le bien public est essentiellement le sien. Ses représentans, revêtus d'une invisible puissance, et presque d'une véritable dictature quand ils sont les organes de la volonté générale, ne sont que des pygmées impuissans, s'ils osent substituer à leur mission sacrée des vues intéressées ou des passicPhs particulières.

Livrons -nous donc sans crainte à l'impulsion de l'opinion publique; loin de redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel; c'est la sentinelle incorruptible de la patrie; c'est le premier instrument auxiliaire de toute bonne constitution; c'est l'unique surveillant, le seul et puissant compensateur de toute constitution vicieuse; c'est le garni^; sacré de la paix sociale, avec laquelle nul individu, nul intérêt, nulle considération ne peuvent entrer en balance.

Séance du 25 juillet.

Le désordre de la capitale était chaque jour plus alarmant. Malgré les efforts de MM. de La Fayette et Bailly, M. Berthier, et son beau-père, M. de Foulon, avaient été égorgés par la populace, qui se souilla des plus horribles excès.

M. de Lally-Tolendal présenta un projet de proclama-

tion, qui fut combattu par un grand nombre de membres. C'est à ce sujet que Mirabeau prononça ce discours:

Je commence par déclarer, qu'à mon sens, les petits moyens compromettraient inutilement la dignité de l'assemblée.

Examinons quelles sont les causes des désordres de Paris; la première et la principale, c'est qu'aucune autorité reconnue n'y existe, c'est que le dissentiment le plus marqué s'établit entre les districts et les électeurs. Ceux-ci ont saisi les rênes de l'administration de la ville sans consentement formel de la commune, mais autorisés par un péril éminent. A présent qu'ils ne peuvent pas méconnaître le principe, qu'ils sentent que ce consentement est absolument nécessaire, ils ont encore des assemblées; ils ont délibéré si, nonobstant le vœu formé par les districts de créer une administration nouvelle, ils ne resteraient pas revêtus du pouvoir qu'ils exercent; ils ont enfin établi dans leur sein un comité permanent, qui n'a point de rapport direct avec les districts, dont l'objet incontestable est le bien public , dont la continuation a été nécessitée par les circonstances, mais dont le fruit est devenu nul, parce que les créateurs et les créés ne sont que de simples particuliers, sans délégation, sans confiance, et que leur pouvoir a cessé au moment où leur mission d'électeurs a été consommée.

De là résulte que les districts ne s'accordent

point, ne marchent point ensemble; que, durant cette anarchie, il est impossible d'égaliser le fardeau, de proportionner les contingcns et les secours ; qu'il faut au plus tôt réunir les districts; qu'on le fera aisément par l'intervention de quelques députés conciliateurs; que la commune nommera un conseil provisoire, et que ce conseil s'occupera d'un plan de municipalité (i), dont l'établissement assurera la subordination et la paix. Les municipalités sont d'autant plus importantes, qu'elles sont la base du bonheur public, le plus utile élément d'une bonne constitution, le salut de tous les jours, la sécurité de tous les foyers, en un mot, le seul moyen possible d'intéresser le peuple entier au gouvernement, et de réserver les droits autour des individus. Quelle heureuse circonstance que celle ou l'on peut faire un si grand bien, sans composer avec cette foule de prétentions, de titres achetés, d'intérêts contraires que l'on aurait à concilier, à sauver, à ménager dans des temps calmes! Quelle heureuse circonstance que celle où la capitale, en élevant sa municipalité sur les vrais principes d'une élection libre, faite par la fusion des trois ordres dans la commune, avec la fréquente amovibilité des conseils et des emplois, peut offrir à toutes les villes du royaume un mor dèle à imiter!

(t) C'était la première fois que ce mot était proféré dans rassemblée. *

DE MIRABEAU. a65

M. Mounicr demande à Mirabeau s'il a entendu autoriser toutes les villes à se municipaliser à leur manière. Il ajoute que cet objet est du ressort de l'assemblée nationale, et qu'il serait trop dangereux de créer des états dansl'état, et de multiplier des souverainetés. Mirabeau :

Le préopinant se trompe sur mes intentions. Ma pensée est précisément que l'assemblée nationale ne doit pas organiser les municipalités. Nous sommes chargés d'empêcher qu'aucune classe de citoyens . qu'aucun individu n'attente à la liberté : toute municipalité peut avoir besoin de notre sanction, ne fût-ce que pour lui servir de garant et de sauvegarde. Toute municipalité doit être subordonnée au grand principe de la représentation nationale, mélange des trois ordres, liberté d'élection, amovibilité d'offices; voilà ce que nous pouvons exiger; mais, quant aux détails, ils dépendent des localités, et nous ne devons point prétendre à les ordonner. Voyez les Américains : ils ont partagé leurs terrains inhabités en plusieurs états qu'ils offrent à la population, et ils laissent à tous ces états le choix du gouvernement qu'il leur plaira d'adopter, pourvu qu'ils soient républicains, et qu'ils fassent partie de la confédération.

L'orateur conclut à ce qu'on envoyât à Paris un député par district , pour établir un centre de correspondance entre toutes les assemblées, afin de les accorder et de les faire marcher ensemble : il voulut aussi qu'on déclarât formellement que les fonctions des électeurs étaient finies ,

et que toute assemblée revêtue de fonctions municipales devait être établie du consentement de tous.

Cette motion fut applaudie et ajournée.

C'est ici le lieu de placer quelques réflexions de Mirabeau sur les événcmens des jours précédens. Il les regarde lui-même comme la morale 'publique à tirer des catastrophes qui avaient affligé Paris. Elles sont extraites de la dix-neuvième lettre de Mirabeau à ses commettans.

» Que l'on compare le nombre des innocens sa- » crifiés par les méprises et les sanguinaires maxi- » mes des tribunaux, les vengeances ministérielles » exercées sourdement dans le donjon de Vincen- » nés, dans les cachots de la Bastille; qu'on les com- » pare avec les soudaines et impétueuses vengean- » ces de la multitude, et qu'après on décide de quel » côté se trouve la barbarie ! Au moment où cet » enfer créé par la tyrannie pour le tourment de » ses victimes s'est ouvert aux yeux de la capitale; » au moment où tous les citoyens ont été admis à » descendre dans ces lugubres souterrains, à peser »les fers de leurs amis, de leurs défenseurs; au » moment où les feuilles de ces archives d'iniquité » sont tombées dans toutes les mains, certes, il faut » que le peuple soit essentiellement bon, pour que » cette [révélation des atrocités des ministres ne » l'ait pas rendu aussi cruel qu'eux-mêmes, et n'ait «pas fait verser plus de sang.... La colère du peu- »ple.... Ah! si la colère du peuple est terrible, c'est »le sang -froid du despotisme qui est atroce; ses » cruautés systématiques font plus de malheureux

» on un jour que les insurrections populaires n'im- »molent de victimes pendant des années.

» Voyez combien de causes avaient préparc les » matériaux de cette explosion! Tous les dénis de » justice, toutes les insultes, tous les scandales; des «ministres chéris exilés; le rebut du mépris pu- » blie inauguré à la tête de eeux qui les remplacent; «le sanctuaire des lois profané; l'assemblée natio- » nale compromise et menacée; des troupes étran- » gères, de l'artillerie; la capitale au moment d'être »assiégée ou envahie; les apprêts d'une guerre ci- » vile, que dis-je? d'une horrible boucherie où tous »les amis du peuple, connus ou soupçonnés, de- » vaient tomber, surpris, désarmés, sous le glaive »des soldats; et, pour tout dire en un mot, deux «cents ans d'oppression publique et particulière, » politique et fiscale, féodale et judiciaire, couron- » nés par la plus horrible conjuration dont les fas-

«tes du monde garderont à jamais la mémoire

» Voilà ce qui a provoqué le peuple.... Il a puni un » petit nombre de ceux que le cri public lui dési- «gnait comme les auteurs de ses maux; mais qu'on » nous dise s'il n'eût pas coulé plus de sang dans le «triomphe de nos ennemis, ou avant que la vicr- » toire fût décidée. On craint souvent le peuple en » raison du mal qu'on lui a fait; on est forcé de.l'cn- » chaîner, parce qu'on l'opprime; et ses persécu- » teins le calomnient pour calmer leurs remords ; » ceux qui s'étaient arrangés pour ne redouter au- » cun tribunal tremblent devant le sien ; il existe

«trop de coupables, pour qu'il ne reste pas beau-

» coup de terreurs.

» Si les scènes qui ont eu lieu à Paris s'étaient «passées à Constantinople, les hommes les plus » timorés diraient : Le peuple s'est fait justice. La » mesure était au comble, la punilion d'un vizir » deviendra la leçon des autres. Cet événement, loin » de nous paraître extraordinaire, exciterait à peine «notre attention.

»Nous ferions un volume si nous voulions dé- » montrer par des exemples que, dans ces momens » de rigueur , les gouvernemens ne font que mois- » sonner les fruits de leurs propres iniquités. On » méprise le peuple, et l'on veut qu'il soit toujours » doux , toujours impassible ! non ; c'est une in- » struction qu'il faut tirer de ces tristes événemens: » l'injustice des autres classes envers le peuple lui »fait trouver la justice dans sa barbarie même.

» Nous ne craindrions pas de blesser utilement » la délicatesse de la sensibilité en exposant les cir- » constances douloureuses , les tourmens dont la » mort de ces tristes victimes a été accompagnée. » Mais ces cruautés sont loin d'atteindre aux solen- » nelles férocités que des corps de justice exercent » sur des malheureux que les vices des gouverne- » mens conduisent au crime. Félicitons -nous que » le peuple n'ait pas appris tous ces raffinemens de »la barbarie, et qu'il ait laissé à des compagnies » savantes l'honneur de ces abominables inventions.

» Après ces réflexions, que nous avons crues né-

»cessaires dans un moment où l'humanité même » égare la réflexion, nous nous hâtons de dire que » toute l'assemblée nationale a bien senti que la con- » tinuation de cette formidable dictature exposait la » liberté publique autant que les complots de ses «ennemis. La société serait bientôt dissoute, si la » multitude, s'accoutumant au sang et au désordre, » se mettait au-dessus des magistrats et bravait l'au- «torité des lois : au lieu de courir à la liberté, le » peuple se jetterait bientôt dans l'abîme de la servitude; car trop souvent le danger rallie à la do- «mination absolue, et dans le sein de l'anarchie » un despote même paraît un sauveur.

"Telle est la révolution singulière, tels sont les » faits consignés pour nos annales, dont ma narration tardive, mais sûre, embrasse l'ensemble et » manifeste les principaux ressorts. Tant de chan- » gemens extraordinaires , la capitale passant du » despotisme à la liberté, de la plus affreuse terreur » à l'état le plus tranquille , la milice bourgeoise ré- » tablie, la Bastille prise d'assaut , une conspiration » avortée, des conseillers pervers dissipés , une puis- » santé faction obligée de fuir, les ministres exilés » clandestinement rappelés avec éclat , leurs succes- » seurs prévenant leur ignominie par une prompte » démission , le roi qu'ils avaient trompé nous ren- » dant sa confiance et nous redemandant la nôtre , » venant se montrer à son peuple pour recueillir la » voix publique et nous assurer qu'il est à nous : »tous ces événemens prodigieux en eux-mêmes,

» et presque incroyables par leur rapidité, ne de- » meureront pas stériles , et leurs effets sont incalculables. Qu'on ne se flatte pas que tous les obsta- »clcs sont surmontés, que l'aristocratie n'a plus » d'espoir, et le pouvoir arbitraire plus de ressour- » ces. Cartilage n'est pas détruite; il reste une foule »de moyens de croiser nos opérations, de susciter * des divisions dans une assemblée que le danger a a réunie, de nous tendre même le piège d'une » constitution qui, avec des apparences spécieuses, » n'aurait point de solidité; de faire naître dans l'é- » tat des troubles funestes qui armeraient les cam- \ » pagnes contre les villes, les provinces contre les » provinces ; de semer la défiance entre le peuple » et ses représentans pour anéantir le fruit de leurs » travaux. Il faut toute notre vigilance, tout notre «zèle; il faut le sacrifice de tous les amours-pro- » près, il faut le concours de toutes les lumières de »la nation, pour arriver au noble but d'une con- » stitution politique. » ( Extrait du Moniteur. )

Séance du 2 5 juillet.

On avait intercepté quelques lettres de M. de Castelmen, ambassadeur du gouvernement français à Genève. L'une, adressée à M. le comte d'Artois, avait été ouverte, ainsi que deux autres. M. de Chastenay proposa, à ce sujet, que toutes les lettres interceptées depuis les troubles, à Paris ou dans les provinces, fussent remises dans un dépôt sûr, pour être présentées à l'assemblée nationale, quand elle le jugerait convenable.

Mirabeau combattit cette proposition en ces termes:

Est-ce à un peuple qui veut devenir libre, Remprunter les maximes et les procédés de la tyrannie? Peut-il lui convenir de blesser la morale , après avoir été si long-temps victime de ceux qui la violèrent? Qie ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que dans leurs étroites combinaisons ils osent appeler Y-utilité publique 3 que ces politiques nous disent du moins quel intérêt peut colorer cette violation de la probité nationale. Qu'apprendrons-nous par la honteuse inquisition des lettres? de viles et sales intrigues, des anecdotes scandaleuses, de méprisables frivolités. Croiton que les complots circulent par les courriers ordinaires? Croit-on même que les nouvelles politiques de quelque importance passent par cette voie? Quelle grande ambassade , quel homme chargé d'une négociation délicate ne correspond pas directement, et ne sait pas échapper à l'espionnage de la poste aux lettres ? C'est donc sans aucune utilité qu'on violerait les secrets des familles, le commerce des absens, les confidences de l'amitié, la confiance entre les hommes. Un procédé si coupable n'aurait pas même une excuse, et l'on dirait de nous dans l'Europe : En France, sous le prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont les productions du cœur et le trésor de la confiance. Ce dernier asile de la liberté a été impunément violé par ceux mêmes que la nation avait délégués pour assurer tous ses droits. Ils ont décidé

par le fait que les plus secrètes communications de lame, les conjectures les plus hasardées de l'esprit, les émotions d'une colère souvent mal fondée, les erreurs souvent redressées le moment d'après , pouvaient être transformées en dépositions contre des tiers; que le citoyen, l'ami, le fils, le père, deviendraient ainsi les juges les uns des autres sans le savoir; qu'ils pourront périr un jour l'un par l'autre : car l'assemblée nationale a déclaré qu'elle ferait servir de base à ses jugemens, des communications équivoques et surprises qu'elle n'a pu se procurer que par un crime.

L'assemblée sentit qu'elle n'aurait pas dû s'occuper de cette affaire; elle ne prit aucune détermination.

Séance du 29 juillet.

M. Rabaud de Saint-Etienne fit lecture du projet de règlement qu'il avait déjà présenté , et qui avait été amendé par les bureaux.

On discutait sur la question de savoir si , pour porter une loi quelconque, il suffirait d'une pluralité simple, c'est-àdire d'une moitié des voix, plus une. Mirabeau :

Je n'ai pas cessé un moment de croire que, quel que soit le règlement de police qu'on nous propose, il sera susceptible d'incoiivéniens. Eh! quelle institution humaine n'en a pas? Mais il me paraît en général composé avec assez de sagesse, et pénétré d'un assez bon esprit pour que je désire son adoption au moins provisoire, et sauf les améliorations que pourra nous suggérer l'expérience de

chaque jour. Toute loi est, par sa nature, révocable à la volonté de celui qui l'a faite. Le principe contraire serait l'apothéose des préjugés, la proscription de la raison. Mais les premiers élémens de l'ordre doivent être admis le plus tôt possible, lorsqu'on veut travailler à un plan digne de gouverner les hommes . et capable d'opérer notre bonheur. Hâtons-nous d'adopter une police quelconque, en attendant que l'habitude des assemblées, le dépouillement des préjugés , et nos propres observations nous donnent une police perfectionnée.

Cependant, pour vous ôter les regrets que deux des préopinans voudraient vous donner sur l'adoption de la pluralité simple que prescrit le règlement, j'examinerai en peu de mots celui des pluralités graduées que l'on vous propose d'y substituer. — Si vous consultez la nature des choses , vous verrez que toute réunion d'hommes en société doit être gouvernée par le vœu de la pluralité de ses membres. C'est là une condition nécessaire de toute association , sans laquelle vous la dévouez à l'inertie , ou à des troubles toujours renaissans. Ceux qui s'opposent à celte loi sont séduits par l'espèce de frayeur que leur cause l'idée de voir la prépondérance d'un seul suffrage décider les questions les plus importantes. Mais qu'ils ne s'y trompent pas : ce n'est pas tel ou tel suffrage qui décide , c'est la comparaison de la somme de ceux qui disent oui, avec la somme de ceux qui disent non. Dans le cas où ces deux sommes seraient

m m a cf. ai;, tomf. i.

égales, il n'y aurait point de décision, ou plutôt il yen aurait une; car alors la loi ancienne serait préférée à la loi nouvelle. Dans le cas où la somme des oui surpasse celle des non, alors la loi nouvelle doit l'emporter; car enfin, quand la balance est juste , le moindre poids suffit pour la faire balancer de l'un des côtés.

À la place de cet inconvénient chimérique , on substitue le plus grave de tous les inconvéniens, le plus grand de tous les dangers, celui de transporter à la minorité des suffrages l'influence que le bien général donne incontestablement à la majorité. Nous sommes ici douze cents : dans le système de la pluralité, six cent un suffiront pour faire adopter une résolution contre le vœu de cinq cent quatre-vingt-dix-neuf qui ne voudraient pas qu'elle fût prise, ou, ce qui revient au même, qui préféreraient à l'état des choses qu'on vous propose, l'état de choses où nous sommes, tant que la résolution proposée n'a point passé.

Suivez l'avis de ceux qui attaquent le système de la pluralité, substituez-y une loi qui exige plus des trois quarts des suffrages pour former une résolution légale. Qu'arrivera-t-il ? Qu'alors trois cents auront plus de force pour maintenir leur opinion , que neuf cents n'en auront pour la détruire ; que , tant qu'une proposition n'aura pas pour elle neuf cent une voix, elle sera sans force , ou, ce qui revient au même, que le vœu de neuf cents qui veulent d'une manière , sera soumis à

celui de trois cents qui veulent dune autre. Dans ce système, messieurs, que devient la justice? que devient le vœu commun? Comment alors pourraiton dire que la loi est l'expression de la volonté générale ? Hors du principe clair et fécond de la pluralité simple, je ne vois qu'une rénovation sourde, mais très-effective, des ordres, du veto, et de tous ces mouvemens contradictoires qui désorganisent la société.

L'avis de Mirabeau ne réunit pas tous les suffrages.

M. l'évêque de Chartres avait fait une distinction entre les lois nouvelles et celles qui abolissaient des lois établies. Pour les premières , il demandait une majoiuté simple ; pour les secondes, il demandait les deux tiers des voix. Mirabeau parla en ces termes:

Le doute de M. l'évêque de Chartres doit être résolu; tout ce qui sort de la bouche d'un prélat aussi respectable , d'un ami aussi pur de la justice et des bons principes, mérite à mes yeux la plus scrupuleuse attention. De grandes autorités ont accrédité l'erreur des pluralités graduées, vers laquelle il me paraît incliner; mais chaque jour nous apprend mieux que la vérité est la fille du temps , et non des autorités.

S'il faut une plus grande majorité pour anéantir une loi ancienne que pour établir une loi nouvelle, comment dislinguerez-vous entre ces deux cas? Est-il une loi nouvelle qui n'emporte pas, ou textuellement, ou dans ses conséquences, l'anéantissement d'une loi ancienne?

Exigerez-vous une plus grande majorité pour une loi importante et grave , que pour une loi qui ne le serait pas? mais alors encore, où sera la ligne de démarcation? Quelle est la loi qui ne sera pas susceptible d'être importante et grave dans un temps , minutieuse et peu importante dans un autre? Où sera le critérium qui guidera l'assemblée pour les distinguer? Et sans un critérium bien clair et bien précis, n'aurez-vous pas multiplié les difficultés, les embarras, et par-là même les intrigues et les divisions? Vainement, messieurs, a-t-on dit qu'on peut établir deux majorités fixes , dont l'exercice serait déterminé par la loi. Je répondrai toujours que deux majorités fixes ne me paraissent pouvoir rien produire que des résultats très-peu fixes , et que douze cents personnes délibérant ensemble ont déjà , par la nature des choses , assez de peine à s'entendre et à expédier les affaires , pour qu'on ne leur suscite pas encore de fréquentes questions de compétence.

Et si , comme quelqu'un l'a proposé, vous décidez que la majorité ne pourra prendre une résolution que dans le cas seulement où la pluralité des représentans de la nation se trouverait rassemblée ; alors , messieurs , vous établissez un ordre de choses où , pour exercer le plus irrésistible veto.'û suffira de l'absence. Or, ce genre de veto est de tous le plus redoutable et le plus sûr; car enfin on peut espérer , avec des raisons , de fléchir ou de convaincre des personnes présentes:

DE MIRABEAU. a77

mais quelle influence pourrez-vous avoir sur ceux qui, pour toute réponse, ne paraîtront pas?

Sans doute il convient de fixer le nombre de votans nécessaire pour légaliser une assemblée , mais gardons-nous de fixer un nombre trop petit; car alors il serait trop facile à un président qui voudrait intriguer, de faire passer tout ce qu'il voudrait. Gardons-nous encore de fixer un nombre trop grand , car alors combien de facilité ne donnerions-nous pas à ceux qui, par leur absence, voudraient paralyser l'assemblée! A cet égard, le règlement me paraît observer un milieu sage. Il fixe ce nombre à deux cents ; c'est proportionnellement le double du nombre que les Anglais ont fixé : car leur chambre des communes est de cinq cent cinquante , et ils se contentent de quarante membres pour toutes les délibérations. En suivant la proportion, nous devrions être contens d'avoir fixé le nombre à cent. Je n'ai pas eu le temps de méditer sur cette question ; mais je ne verrais pas d'inconvénient à ce que l'on exigeât pour toute délibération le tiers de la totalité des membres de l'assemblée nationale.

Après une longue discussion , on finit par adopter l'article du règlement qui fixait la majorité à une voix audessus de la moitié.

Séance du 5i juillet.

M. Neeker, revenu de son exil, après avoir présenté ses hommages à l'assemblée, s'était rendu à l'hôtel-de-ville de

Paris, où il avait été reçu par MM. Bailly et La Fayette, clans la salle où étaient les cent vingt représentans de la commune de Paris. C'est là qu'il demanda qu'on mît en liberté les Français que des soupçons avaient fait arrêter. De ce nombre était M. de Bezenval. Le discours de M. Necker fui vivement applaudi. Ce ministre se rendit ensuite dans la chambre des électeurs : là, il s'éleva avec tant d'éloquence contre les jugemens de proscription , qu'il fit passer ses sentimens dans tous les cœurs. L'orateur présenta alors aux électeurs un projet d'arrêté qui ordonnait la mise en liberté de M. de Bezenval, et qui fut accueilli.

Lorsque cette nouvelle fut répandue dans Paris, elle excita des plaintes et des menaces.

Le 3i , l'assemblée fut instruite de tous ces faits par l'organe de son président. Mirabeau s'exprima ainsi sur les arrêtés pris à l'Hôtel-de-Ville.

Quelque purs que soient les motifs , quelque entraînans que soient les mouvemens oratoires qui ont déterminé hier la démarche de l'Hôtelde-Ville et des électeurs, il nous est impossible de l'approuver.

Le mot de pardon , l'ordre de relâcher M. de Bezenval, sont également impolitiques et répréhensibles. Nous-mêmes n'avons pas le droit de prononcer une amnistie. Accusateurs naturels de tout crime public , instituteurs présumés du tribunal destiné à le poursuivre, nous ne pouvons ni punir, ni absoudre; nous faisons les lois, nous ne les appliquons pas; nous poursuivons les grands coupables , et par cela même nous ne les pigeons pas. .Nous pouvons bien retirer notre accusation , si

elle nous paraît dénuée de preuves, mais nous ne pouvons pas innocenter celui que la notoriété publique désigne comme coupable , ni priver aucun individu , aucune corporation du droit de le poursuivre. Le pouvoir de faire grâce , tant qu'il existe, réside éminemment dans la personne du monarque; je dis tant qu'il existe, parce que c'est une grande question que de déterminer si ce pouvoir de faire grâce peut exister, dans quelles mains il résidera s'il existe , et si les crimes contre les nations devraient jamais être remis. Je ne prétends pas même effleurer* ces questions ; je ne les ai pas encore assez étudiées ; il ne s'en agit point aujourd'hui : il suffit que le droit de faire grâce nous est étranger.

Il nous est plus étranger encore dans cette occasion que dans toute autre. A Dieu ne plaise que j'aggrave la situation de M. de Bezenval ! Il est arrêté , il est suspect, il est malheureux; autant de raisons de m abstenir : mais vous avez déclaré les chefs militaires responsables des événemens. M. de Bezenval est accusé par la notoriété publique; et une municipalité , un hôtel-de-ville , une ville aurait pu donner des ordres pour le relâcher , pour l'innocenter, pour le soustraire à la justice publique 1 Non , messieurs : puisque nous-mêmes 11e le pouvons pas , aucune corporation particulière n'a ce pouvoir.

Il nous est donc impossible d'approuver sous aucun point de vue une démarche inconsidérée

2$o DISCOURS

qui a excité dans Paris une fermentation très-naturelle, et, j'ose le dire, très-estimable. Si même je ne regardais pas les électeurs comme d'excellens citoyens, si je ne songeais pas aux services essentiels qu'ils ont rendus dans des momens orageux, je vous prouverais que les dissentimens élevés entre les électeurs et les districts , sont un des levains les plus actifs de cette fermentation de la capitale : je vous répéterais ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous exposer , que les électeurs se sont prévalus de la manière dont vous les aviez accueillis , qu'ils en onf conclu que leurs prétentions vous paraissaient fondées, et qu'il est impossible de dissimuler, de plâtrer plus long-temps cet état de choses ambigu et contradictoire. Je vous dirais enfin que les districts n'ont pas oublié leurs droits , qu'ils font tous les jours des réclamations plus fermes et plus persévérantes, et que, pour prévenir les suites des dissentimens , il faut que l'assemblée nationale prononce , si les électeurs ne se retirent pas d'eux-mêmes.

L'assemblée nationale persista dans ses précédens arrêtés, et déclara en outre que le sieur de Bezenval, s'il était encore détenu , serait remis en lieu sûr.

Séance du ier août 1789.

Quelques députations demandaient à être admises.

M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely proposa que toutes les séances du malin fussent consacrées à la constitution, quelques affaires qui pussent être présentées. Il demanda en outre qu'aucun membre de l'assemblée ne pût se trans-

porter dans les districts de Paris sans une mission spéciale (*). Ces propositions furent accueillies par quelques applaudissemeng:

Mirabeau les combattit en ces termes :

Je n'aurais pas cru nécessaire de combattre la proposition de l'honorable membre , si , en dépit du règlement et de la raison , elle n'avait pas été accueillie de quelques applaudissemens tumultueux ( à l'ordre 3 à l'ordre , crièrent quelques \oix). Je suis à l'ordre, puisque je réclame le règlement. Il défend de donner des signes bruyans d'approbation ou d improbation , et certes nous prouvons chaque jour que la règle est sage, puisque les contradictoires sont applaudis , et que la méthode des improbations inarticulées établit un véritable ostracisme et nuit à la liberté des discussions.

Mais , pour revenir à la question , je demande lequel de nous, en recevant l'honneur d'être nommé représentant de la nation , a pensé abdiquer les devoirs ou les droits de citoyen. Je demande si , parce que nous sommes éminemment les surveillans de la chose publique , nous pouvons être privés du droit de concourir individuellement à l'organisation de ses détails dans nos municipalités. Je demande comment on pourrait interdire à ceux d'entre nous qui ont leur domicile à Paris, de porter leurs lumières et leurs vœux dans leurs

(*) Cette dernière proposition était contre Mirabeau.

districts, de remplir les devoirs de simples citoyens, s'il leur est possible , en même temps que les fonctions d'hommes publics. Je demande enfin quelle œuvre est plus digne d'un membre de cette assemblée , que de chercher, de concert avec ses concitoyens , une forme municipale qui facilite la perfection de tous les détails ; soulage le roi , ses serviteurs , l'assemblée nationale ; et promette à Paris des avantages si grands , si importa ns , si multipliés , que je ne puis y livrer mon imagination sans une espèce de ravissement. Certes , l'assemblée nationale ne peut qu'applaudir à de tels travaux; il serait aussi coupable de craindre, que peu prudent de provoquer de sa part des ordres qui leur fussent contraires : d'ailleurs , elle saurait bientôt qu'aux bornes de la raison se trouvent les bornes de son empire , et que le véritable ami de la liberté n'obéit jamais aux décrets qui la blessent , de quelque autorité qu'ils émanent.

Quant à la proposition de ne plus admettre les députations des provinces, j'espère qu'elle ne peut pas même être mise en question. Nous n'avons pas plus le droit que le désir de refuser les avis , les consultations , les communications de nos commettans;ets'il pouvait s'élever dans notre sein de telles prétentions , l'opinion publique les aurait bientôt mises à leur place. (La motion de M. Regnault fut abandonnée.)

Séance du 3 août.

M. de Clermont-Tonnerre demanda à l'assemblée un passe-port pour son oncle, qui, retiré chez l'évéque de Porentrui , voyait sa sûreté compromise , à cause des opinions qu'il avait émises. M. de Lally-Tolendal appuya cette demande.

Mirabeau la combattit ainsi :

Je pense, comme le préopinant , que l'assemblée nationale se compromettra sérieusement toutes les fois qu'elle sortira de son caractère , et qu'elle excédera les bornes de sa juridiction naturelle ; mais loin d'en tirer la même conséquence que lui, je soumets à votre sagesse cette question préliminaire : les passe-ports sont-ils ou ne sont-ils pas de votre juridiction ? Il est d'autant plus nécessaire de la décider, que si vous accordez un seul passeport, vous ne devez en refuser aucun. Sans doute, il y a quelques contrariétés , je dirai même avec le préopinant, quelques calamités particulières; mais elles tiennent inévitablement aux calamités publiques, auxquelles seules nous sommes chargés de remédier. Quelques particuliers ont été arrêtés dans leur voyage , quelques-uns même sont détenus jusqu'à ce qu'on ait pris des éclaircissemens sur eux : ne voilà-l-il pas un malheureux sujet de distraction pour l'assemblée nationale ? C'est une aimable qualité, sans doute, que la facilité aux émotions, mais elle exclut souvent les vertus, et même la sagesse de l'homme public.

Quoi qu'il en soit, messieurs, hier on vous a

officiellement avertis qu'un citoyen notable , qui a occupé de très-grandes places (1), où de grands succès ont précédé le moment fatal qui l'a si cruellement compromis , par une apparente association avec des hommes chargés du mépris public , et qui , dans ce moment même , est revêtu d'un caractère qu'on eût respecté dans tous les pays de l'Europe , celui d'ambassadeur du roi , a été arrêté , et qu'il est détenu au Havre pour une simple contravention de police , un changement de nom , qu'avec des préventions plus favorables on eût appelé un acte de prudence. Vous n'avez pris aucun parti à cet égard ; vous avez cru devoir laisser aller le cours naturel des choses : pouvezvous accorder aujourd'hui à l'oncle de M. de Tonnerre , à l'ami de M. de Tolendal , ce que vous avez refusé hier à l'ambassadeur du roi? je ne le crois pas ; et je crois moins encore qu'il vous convienne de vous perdre dans les détails de police intérieure et particulière dans tin moment si critique , et lorsque vos commettans attendent de vous des travaux si urgens, que, pour vous en occuper sans relâche, vous avez cru devoir refuser d'admettre les députations des proviuces.

La question préliminaire sur la déclaration des droits fut reprise, et on ne parla plus de passe-ports.

(1) L'assemblée avait été instruite, la veille, que M. de La Vauguyon était arrêté au Havre avec son fds.

Séance du 5 août.

On s'occupait de la détention de M. de La Vauguyon. Le comité des rapports pensait que cette affaire était du ressort du pouvoir exécvitif. Mirabeau parla ainsi :

Je prie l'assemblée d'observer que s'il est un cas où l'opinion d'un petit nombre de membres doive l'emporter sur celle du plus grand , c'est lorsque ce petit nombre déclare n'être pas assez instruit pour donner un avis réfléchi , lorsqu'il demande à s'éclairer par l'avis des autres ; or, je suis de ce petit nombre.

M. de La Vauguyon est arrêté , ou pour une simple contravention de police (i), et alors il est assez puni par plusieurs jours d'alarmes et de détention; ou pour cause de conspiration, et alors il doit être gardé dans une prison sûre. Mais jusqu'ici rien n'est moins prouvé que le délit quelconque pour lequel il est détenu. S'il est ici quelqu'un qui connaisse un crime à la charge de M. de La Vauguyon , qu'il l'allègue; et alors nous ordonnerons qu'il soit transféré sous sûre garde ; nous nommerons le tribunal qui doit le juger, et les commissaires qui devront procéder à l'accusation. Mais si personne n'accuse le citoyen qui réclame sa liberté , je vous le demande , messieurs, pouvons-nous le retenir un instant dans les fers sans blesser la justice?

(i) Il avait présenté à la municipalité du Havre un passeport dans lequel il avait pris le nom de Chevalier.

Mon avis est que Je président soit chargé d'écrire à la municipalité du Havre, que nous ne connaissons pas de motifs pour que la détention de M. de LaVauguyon soit continuée, et que nous laissons au pouvoir exécutif la décision entière sur ce qui concerne cet ex-ministre. (L'avis de Mirabeau fut adopté).

Séance du 7 août.

L'assemblée avait adopté, à la grande majorité, l'arrêté qui abolissait » le droit exclusif de la chasse et de garenne ouverte ; » l'arrêté se terminait ainsi : » Tout propriétaire » a le droit de détruire ou faire détruire, seulement sur son ;> héritage, toute espèce de gibier. »

M. deClermont-Tonnerre demandait qu'il fût » pourvu, » par des moyens compatibles avec la liberté et le respect » dû au roi, à la conservation des plaisirs personnels à sa » majesté. » La discussion s'engagea sur cette proposition. "Voici l'opinion de Mirabeau :

On vient de déclarer que le droit de chasse est inhérent à la propriété , et ne peut plus en être séparé.

Je ne comprends pas comment l'on propose à l'assemblée qui vient de statuer ce principe, de décider que le roi , ce gardien, ce protecteur de toutes les propriétés, sera l'objet d'une exception dans une loi qui consacre les propriétés. Je ne comprends pas comment l'auguste délégué de la nation peut être dispensé de la loi commune. Je ne comprends pas comment vous pourriez disposer en sa faveur de propriétés qui ne sont pas vôtres.

Mais la prérogative royale? Ah! certes la prérogative royale est d'un prix trop élevé à mes yeux pour que je consente a la faire consister dans le futile privilège d'un passe-temps oppressif. Quand il sera question de la prérogative royale, cest-àdire, comme je le démontrerai en son temps, du plus précieux domaine du peuple , on jugera si j'en connais l'étendue ; et je défie d'avance le plus respectable de mes collègues d'en porter plus loin le respect religieux.

Mais la prérogative royale n'a rien de commun avec ce que l'on appelle les plaisirs du roi , qui n'enserrent pas une étendue moindre que la circonférence d'un rayon de vingt lieues, où s'exercent tous les rafïinemens de la tyrannie des chasses. Que le roi, comme tout autre propriétaire, chasse dans ses domaines ; ils sont assez étendus sans doute. Tout homme a droit de chasser sur son champ , nul n'a droit de chasse sur le champ d'autrui : ce principe est sacré, pour le monarque comme pour tout autre.

Quant à la suppression des tribunaux pour le fait des chasses, elle est impossible à prononcer sans un autre arrangement dans l'ordre judiciaire, puisqu'ils connaissent d'autres délits; et l'addition que l'on vous propose est inutile, puisque, du moment où vous déclarez qu'il ne peut plus y avoir de délit pour le fait des chasses, vous abrogez les lois qui les concernaient , et vous dépouillez par le fait tous les tribunaux de cette juridiction.

En général , messieurs , prenons garde de surcharger nos décrets de formules oiseuses et de préceptions inutiles : c'est ainsi que l'on discrédite la loi, et que l'on introduit l'arbitraire; et pour en citer un exemple, avec toute la circonspection que l'on doit à un arrêté déjà pris , je désire vivement que cette formule , sauf les lois de police qui poliront être faites, n'émane jamais de cette assemblée: car elle est superflue, si elle énonce simplement que le législateur peut faire des lois pour la sûreté publique; mais elle est dangereuse, elle favorise la tyrannie, si elle subordonne le droit commun des citoyens à des lois qui pourront être faites.

L'amendement présenté par M. Clermont-Tonnerre fut adopté.

Dans cette séance, les ministres furent introduits. M. Necker, après avoir parlé des dépenses extraordinaires que les circonstances avaient exigées, proposa de recourir à un emprunt de 3o millions.

Mirabeau réclama et obtint l'absence des ministres avant toute discussion- Plusieurs orateurs furent entendus. Mirabeau demanda l'ajournement de la discussion; voici ses expressions :

J'avoue que je suis pressé entre la nécessité d'un emprunt et la lettre impérieuse des mandats. La première idée qui se présente à moi, c'est de donner l'exemple des contributions patriotiques et volontaires. Offrons notre crédit individuel ; voilà ce que nous devons à nous-mêmes et à la chose publique : s'il faut quelque chose de plus, adres-

sons-nous à nos commettans , demandons leur autorisation pour subvenir au courant de mois en mois; surtout, faisons convoquer les assemblées provinciales, afin qu'elles pourvoient aux moyens de rétablir les perceptions et de rendre aux provinces la tranquillité. Au reste, ce que je dis ici, n'est peut-être pas ce que je proposerais si j'avais le temps de réfléchir , du moins je ne l'assure pas: mais je conclus de la situation dans laquelle je me trouve, que la délibération doit être ajournée à demain , pour que chacun de nous puisse méditer , examiner. (L'ajournement fut prononcé.)

Séance du 8 août.

La discussion sur l'emprunt fut ouverte par le comité des finances, qui le consentait.

M. Buzot voulut la constitution avant l'emprunt. Mirabeau prit la parole :

Messieurs , en chargeant le comité des finances de nous porter un préavis sur la demande que nous font les ministres, d'autoriser le roi à un emprunt de trente millions, vous avez voulu laisser à chacun des membres de cette assemblée le temps de la réflexion; car nul travail actuel sur l'état des finances ne pourrait servir à diriger notre détermination. Il n'entre dans l'esprit de personne que le trésor puisse se passer de secours , et ce n'est pas un emprunt de trente millions qui empirera le rapport de nos finances avec les ressources nationales.

MIBABKAU. TOME I. ]9

Nous devons nous diriger par de plus hautes considérations. Il faut sans doute pourvoir au courant. Telle est même la nature des malheurs qui multiplient nos embarras , que nous courrions le risque de les aggraver si une rigidité de principes que rien ne tempérerait, nous laissait indilférens pour des besoins ou des égards dont il est impossible de se dissimuler l'importance.

Mais, n'est-il aucun moyen de conserver cette rigidité, et de répondre cependant à l'attente du ministère ? Si ce moyen existe, le patriotisme, la saine politique, et, s'il faut parler clairement , les ménagemens infinis avec lesquels nous devons user de la confiance de nos commettans , ne nous font-ils pas la loi de nous servir de ce moyen ?

Avant de \ous le proposer, qu'il me soit permis , messieurs , d'exprimer une réflexion que m'arrache le sentiment de la grandeur de nos devoirs.

Elle ne peut plus exister dans l'ordre nouveau qui va régir l'empire, cette prompte obéissance que notre sensibilité savait transformer en témoignage d'amour pour la personne du mo narque , que nous représentaient ses ministres. Aucun d'eux ne doit désormais rien attendre que des volontés libres de la nation; et un examen réfléchi peut seul leur imprimer ce caractère. En nous tenant en garde contre les résolutions précipitées, nous éloignerons de l'esprit des ministres toute tentative qui ne s'adresserait pas uniquement à

notre raison; et dès lors, rien n'en viendra troubler le libre exercice.

Surpris, hier, par une demande à laquelle nous n'étions pas préparés, je hasardai mon opinion plus que je ne la donnai ; et me représentant la pluralité des instructions de nos commettans, et les circonstances où se trouve l'assemblée, il me parut que les premières nous empêchaient d'accorder l'emprunt sous les formes ordinaires, et que les secondes nous interdisaient l'essai d'un crédit que nous ne devons jamais compromettre.

Je proposai donc d'avoir recours à nos commettans , en leur indiquant une forme qui ne compromet point les motifs généreux qu'ils ont de n'accorder les secours pécuniaires qu'après avoir irrévocablement fixé les bases de la constitution.

On a craint trop de lenteur dans cette manière de pourvoir à des besoins très-urgens. Cependant je crois impossible d'échapper à ce dilemme.

Ou nous avons la certitude morale que nos commettans nous autoriseraientà faire les emprunts que ces besoins exigent, et alors, la résolution de demander cette autorisation suiïit déjà au ministre des finances pour trouver dans ses propres ressources les moyens d'attendre cette autorisation.

Dira-t-on qu'en supposant possible le refus de l'autorisation, si nous la demandions, nous n'a\ous pas à craindre le désaveu du consentement que nous donnerons pour la nation à l'emprunt sans la consulter, parce qu'au défaut des égards aux-

quels nous avons droit de prétendre, les circonstances impérieuses que nos commettans n'ont pas pu prévoir justifieraient assez notre conduite, et d'autant mieux , qu'un emprunt de trente millions est trop peu considérable pour diminuer la force des choses qui rend à la nation sa liberté , ou pour aggraver le poids de la dette?

J'admettrai cette réponse, messieurs. Eh bien! qu'en résulte-t-il ? que nous n'osons pas nous fier à la certitude de l'autorisation que la rigueur de notre devoir nous oblige à demander à nos commettans en tout état de cause, et que nous nous prévalons, pour autoriser l'emprunt, d'un consentement que, par décence, la nation ne pourra pas refuser , une fois que nous l'aurons donné.

Mais, puisque nous pressentons ce résultat de notre position , ne vaudrait-il pas mieux respecter scrupuleusement la sage politique de nos commettans , et faire servir dans cette circonstance notre propre responsabilité, comme médiatrice entre l'inflexibilité avec laquelle la nation doit se maintenir dans la position qu'elle a prise , relativement à l'impôt, et la nécessité de pourvoir à des besoins qu'il serait trop dangereux de négliger ?

Songez , messieurs , à l'état actuel des esprits. Une défiance excessive et sourde à tous les raisonnemens, est toujours prête à dicter les résolutions les plus étranges ; faut-il nous exposer à lui donner contre nous l'ombre d'un prétexte? Ceux qui nous ont menacés de Paris, nous demandent compte

d'avoir refusé l'emprunt : croient-ils que les provinces aient renoncé au droit de nous dire : Pourquoi lavez-vous accordé"? Pour moi, je frémis de ce danger; et ne pensant pas qu'il puisse jamais nous convenir de résister à une défiance même injuste, je crois que nous devons nous résoudre à tous les sacrifices personnels qui seront en notre pouvoir, plutôt que de nous écarter de la lettre de nos mandats sur l'objet des subsides.

Je n'hésite donc pas à vous proposer que l'emprunt de trente millions , actuellement nécessaire au gouvernement, soit fait sur l'engagement des membres de cette assemblée, chacun pour la somme dont ses facultés permettront de se rendre responsable envers les prêteurs; somme dont nous ferons incessamment la souscription entre les mains de notre président, pour être remise à sa majesté , et servir de caution à l'emprunt de trente millions dont ses ministres demandent l'autorisatio n à l'assemblée.

J'ai déjà indiqué un puissant motif pour nous déterminer à cette résolution patriotique. Elle nous laisse toute la confiance de noscommettans, puisque nous restons fidèles aux intentions consignées dans leurs mandats sur les secours pécuniaires, et que nous ne les obligeons point à s'en rapporter à nous , sur le jugement des circonstances qui rendent cet emprunt nécessaire; en sorte qu'ils ne peuvent pas redouter de favoriser aucune politique ténébreuse qui consisterait à

a94 DISCOURS

gagner du temps par des incidens;car, n'engageant pas la nation, nos propres hypothèques ne pourraient pas se répéter deux fois de suite avec succès.

Mais cette résolution a d'autres avantages : elle est patriotique; et, sous ce point de vue , nous donnons l'exemple le plus propre à ramener tous les sujets de l'empire à la subordination volontaire qui caractérise l'homme libre, le vrai citoyen. Nous mettons le sceau à notre arrêté du 4 de ce mois, dont la précipitation semble nous accuser du besoin d'émotions vives pour nous résoudre à des sacrifices généreux, tandis qu'on doit également les attendre de nos plus mûres délibérations.

Elle nous revêt de toute la force morale dont nous avons besoin pour rétablir et conserver la perception des impôts et la soumission aux lois et aux usages , jusqu'à ce que les changemens annoncés soient mis en état de prendre leur place.

Devenant nous-mêmes, dans nos propres personnes , la caution d'un emprunt destiné aux besoins de l'état , nous avertissons avec énergie tout intérêt sordide de s'éloigner enfin d'opérations qui sont le triste fruit de nos malheurs : nous appelons de plus en plus l'esprit public, si nécessaire au rétablissement de la sûreté générale et individuelle : nous montrons notre confiance dans les ressources nationales pour maintenir la foi publique, tandis que nos ennemis n'avaient que

DE MIRABEAU. a95

l'exécrable ressource de la violer. Nous annonçons que, mettant tout notre espoir dans les bons exemples, une inflexible rigueur doit poursuivre les mauvais.

Enfin, le roi lui-même prendra dans notre dévouement toute la force dont il peut avoir besoin pour résister, non à ses goûts, puisque nul monarque ne fut plus disposé à la simplicité qui appartient à la vraie grandeur , mais aux artisans de ce faste déprédateur qui multiplie autour du trône tant d êtres inutiles.

Vous n'hésiterez donc pas , messieurs, à prendre le noble parti que je vous propose; et si vous éprouvez à cet égard quelque doute, il viendra de la crainte de n'être généreux qu'en apparence : tant il y a lieu de croire que la nation se hâtera de vous relever de vos engagemensl N'importe, messieurs , vous aurez toujours aux yeux de cette nation généreuse , aux yeux de l'Europe attentive , un grand mérite, celui de la fidélité la plus exacte aux mandats dont vous êtes les dépositaires , et dans un point sur lequel la nation fait reposer la certitude de la restauration de l'empire.

Après de longs débats, l'emprunt fut consenti. On renvoya au lendemain la discussion sur la forme dans laquelle il serait ouvert.

Séance du 1 o août.

Le comité des rapports présenta un projet de décret, dont une des dispositions était : » Que les soldats prêteraient serment solennel à la nation et au roi entre les mains des

s96 DISCOURS

officiers , ceux-ci entre les mains de leurs chefs, et ces derniers entre celles des officiers publics. »

La discussion s'ouvrit sur cette disposition. Mirabeau :

L'arrêté qu'on discute porte atteinte au pouvoir exécutif, et cependant la manière la plus sûre qu'une nation ait de s'honorer, est d'honorer son délégué. Il existe un rapport intime entre la constitution sociale et l'institution militaire; l'arrêté qu'on veut prendre suppose un grand édifice, et les bases n'en sont pas encore posées. L'influence des municipalités et la juridiction militaire tiennent à de grandes questions qui ne peuvent être traitées légèrement. L'ouvrage le plus pressant est de terminer la rédaction de l'arrêté du 4 août. On y joindra ensuite les arrêtés divers, pour faire connaître à la nation que l'assemblée a surveillé tous les intérêts.

Le serment des troupes fut résolu.

La discussion s'ouvrit ensuite sur la rédaction de l'article VII de l'arrêté du 4 août. Le comité des rapports la présentait ainsi:

» Les dîmes en nature, ecclésiastiques, laïques et in- « féodées, pourront être converties en redevances pécu- » niaires, et rachetables à la volonté des redevables, selon » la proportion qui sera réglée, soit de gré à gré, soit par » la loi, sauf le remploi à faire par le décima teur, s'il y » a lieu. »

Cet article donna lieu à une assez longue discussion.

M. Chasset ne voulut pas que les dîmes inféodées fussent supprimées comme les dîmes ecclésiastiques, mais seulement déclarées rachetables. Mirabeau:

Le préopinant a si bien disculé la matière des dîmes, il en a tellement posé les principes, qu'il n'y a presque rien à ajouter. Je voudrais cependant rendre plus sensible encore qu'il ne l'a fait, combien l'article VII, de la rédaction duquel vous êtes occupés , exprime mal vos intentions.

Vous n'avez pas pu, je le soutiens, messieurs, statuer ce que semble dire cet article : savoir, que la dîme serait représentée par une somme d'argent toute pareille : car elle est si excessivement oppressive, que nous ne pourrions, sans trahir nos plus saints devoirs, la laisser subsister, soit en nature , soit dans un équivalent proportionnel; il me sera facile de le démontrer en deux mots.

Supposons le produit d'une terre quelconque à douze gerbes 12

Les frais de culture, semences, avances , récolte , entretien , etc. , emportent au moins la moitié; ci 6

Les droits du roi sont évalués à un huitième de la récolte; ci, une gerbe et demie 1 \

Droits du roi de nouveau, pour l'année de jachère 1 \

Reste au cultivateur seulement trois gerbes 5

Dont il donne au déciinateur 1

Il lui reste les deux tiers de son produit net 2

Le décimateur emporte donc le tiers de la portion nette du cultivateur.

Si à cet aperçu , qui , loin d'être exagéré , porte sur une moyenne très-affaiblie , vous joignez les considérations d'économie politique qui peuvent servir à apprécier cet impôt , telles que la perception d'un tel revenu sans participer aux avances ni même à tous les hasards , l'enlèvement d'une grande portion des pailles dont chaque champ se trouve dépouillé , et qui prive par conséquent le cultivateur d'une partie considérable de ses engrais ; enfin la multiplicité des objets sur lesquels se prélève la dîme , les lins , les chanvres , les fruits , les olives , les agneaux , quelquefois les foins , etc. , vous prendrez une idée juste de ce tribut oppressif, que l'on voudrait couvrir du beau nom de propriété.

Non , messieurs , la dîme n'est point une propriété ; la propriété ne s'entend que de celui qui peut aliéner le fonds ; et jamais le clergé ne l'a pu. L'histoire nous offre mille faits .de suspension de dîmes , d'application de dîmes en faveur des seigneurs ou à d'autres usages, et de restitution ensuite à l'église : ainsi les dîmes n'ont jamais été pour le clergé que des jouissances annuelles , de simples possessions révocables à la volonté du souverain.

Il y a plus : la dîme n'est pas même une possession comme on l'a dit ; elle est une contribution destinée à cette partie du service public qui concerne les ministres des autels ; c'est le subside avec

lequel la nation salarie les officiers de morale et d instruction...

J'entends, à ce mot salarier, beaucoup de murmures , et l'on dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce; mais, messieurs, il serait temps, dans cette révolution qui fait éclore tant de sentimens justes et généreux, que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salarié. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société ; il faut y être : mendiant, voleur ou salarie. Le propriétaire n'est lui-même que le premier des salariés. Ce que nous appelons vulgairement sa propriété , n'est autre chose que le prix que lui paie la société pour les distributions qu'il est chargé de faire aux autres individus par ses consommations et ses dépenses : les propriétaires sont les agens , les économes du corps social.

Quoi qu'il en soit , les officiers de morale et d'instruction doivent tenir sans doute une place très-distinguée dans la hiérarchie sociale ; il leur faut de la considération, afin qu'ils s'en montrent dignes; du respect même , afin qu'ils s'efforcent toujours davantage d'en mériter ; il leur faut de l'aisance, pour qu'ils puissent être bienfaisans. Il est juste et convenable qu'ils soient dotés d'une manière conforme à la dignité de leur ministère et à l'importance de leurs fonctions; mais il ne faut pas qu'ils puissent réclamer un mode pernicieux de contribution comme une propriété.

5oo DISCOURS

Je ne sais pourquoi on leur disputerait que la dîme est d'institution nationale; elle l'est en effet, et c'est à cause de cela même que la nation a le droit de la révoquer et d'y substituer une autre institution. Si l'on n'était pas enfin parvenu à dédaigner autant qu'on le doit la frivole autorité des érudits en matière de droit naturel ou public, je défierais de trouver, à propos des dîmes, dans les capitulaires de Charlemagne , le mot solverint; c'est dederint que l'on y rencontre toujours; mais qu'importe ? La nation abolit les dîmes ecclésiastiques , parce qu'elles sont un moyen onéreux de payer la partie du service public auquel elles sont destinées, et qu'il estfaeile de les remplacer d'une manière moins dispendieuse et plus égale.

Quant aux dîmes inféodées et laïques , le préopinant a tout dit. 11 a bien exposé le principe , que la propriété n'appartient réellement qu'à celui qui peut transmettre, et qu'on troublerait tout, en remontant au travers du commerce des propriétés pour jeter des doutes sur le titre primitif. (La discussion fut continuée au lendemain.)

Séance du 1 7 août.

L'assemblée avait institué un comité composé de cinq personnes, pour examiner les divers projets de déclaration des droits qui lui avaient été soumis. Mirabeau , au nom de ce comité, parla en ces termes:

Messieurs , la déclaration des droits de l'homme en société n'est sans doute qu'une exposition de

DE MIRABEAU. 5oi

quelques principes généraux applicables à toutes les associations politiques, et à toutes les formes de gouvernement.

Sous ce point de vue, on croirait un travail de cette nature très-simple , et peu susceptible de contestations et de doutes.

Mais le comité que vous avez nommé pour s'en occuper, s'est bientôt aperçu qu'un tel exposé , lorsqu'on le destine à un corps politique , vieux et presque caduc, est nécessairement subordonné à beaucoup de circonstances locales, et ne peut jamais atteindre qu'aune perfection relative. Sous ce rapport , une déclaration de droits est un ouvrage difficile.

Il l'est davantage, lorsqu'il doit servir de préambule à une constitution qui n'est pas connue.

Il l'est enfin, lorsqu'il s'agit de le composer en trois jours , d'après vingt projets de déclaration qui, dignes d'estime chacun en leur genre , mais conçus sur des plans divers , n'en sont que plus difficiles à fondre ensemble, pour en extraire un résultat utile à la masse générale d'un peuple préparé à la liberté par l'impression des faits , et non par les raisonnemens.

Cependant , messieurs , il a fallu vous obéir ; heureusement nous étions éclairés par les réflexions de cette assemblée sur l'esprit d'un tel travail. Nous avons cherché cette forme populaire qui rappelle au peuple , non ce qu'on a étudié dans les livres ou dans les méditations abstraites , mais

5o2 DISCOURS

ce qu'il a lui-même éprouvé ; en sorte que la déclaration des droits dont une association politique ne doit jamais s'écarter , soit plutôt le langage qu'il tiendrait s'il avait l'habitude d'exprimer ses idées , qu'une science qu'on se propose de lui enseigner.

Cette différence , messieurs , est capitale ; et comme la liberté ne fut jamais le fruit d'une doctrine travaillée en déductions philosophiques , mais de l'expérience de tous les jours, et des raisonnemens simples que les faits excitent, il s'ensuit que nous serons mieux entendus à proportion que nous nous rapprocherons davantage de ces raisonnemens. S'il faut employer des termes abstraits, nous les rendrons intelligibles en les liant à tout ce qui peut rappeler les sensations qui ont servi à faire éclore la liberté, et en écartant, autant qu'il est possible, tout ce qui se présente sous l'appareil de l'innovation.

C'est ainsi que les Américains ont fait leurs déclarations de droits; ils en ont, à dessein, écarté la science; ils ont présenté les vérités politiques qu'il s'agissait de fixer, sous une forme qui pût devenir facilement celle du peuple , à qui seul la liberté importe , et qui seul peut la maintenir.

Mais, en nous rapprochant de cette méthode, nous avons éprouvé une grande difficulté , celle de distinguer ce qui appartient à la nature de l'homme , des modifications qu'il a reçues dans telle ou telle société; d'énoncer tous les principes de la

DE MIRABEAU. 5o5

liberté , sans entrer dans les détails , et sans prendre la forme des lois ; de ne pas s'abandonner an ressentiment des abus du despotisme, jusqu'à faire moins une déclaration des droits de l'homme , qu'une déclaration de guerre aux tyrans.

Une déclaration des droits , si elle pouvait répondre à une perfection idéale , serait celle qui contiendrait des axiomes tellement simples , évidens et féconds en conséquences , qu'il serait impossible de s'en écarter sans être absurde , et qu'on en verrait sortir toutes les constitutions.

Mais les hommes et les circonstances n'y sont point assez préparés dans cet empire , et nous ne vous offrons qu'un très-faible essai que vous améliorerez sans doute , mais sans oublier que le véritable courage de la sagesse consiste à garder, dans le bien même , un juste milieu.

Mirabeau lut ensuite le projet de la déclaration des droits, du comité ; il était conçu en ces termes :

» Les représentons du peuple français , constitués en assemblée nationale t considérant que l'ignorance , l'oubli , ou le mépris des droits de l'homme, sont l'unique cause des malheurs publics et de la corruption des gouvernemens, ont résolu de rétablir, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables, imprescriptibles et sacrés de l'homme ; afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social , leur rappelle sans cesse leurs

3o4 DISCOURS

droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous.

» En conséquence , l'assemblée nationale reconnaît et déclare les articles suivans.

» Art. I. Tous les hommes naissent égaux et libres; aucun deux n'a plus de droit que les autres de faire usage de ses facultés naturelles ou acquises ; ce droit, commun à tous, n'a d'autre limite que la conscience même de celui qui l'exerce , laquelle lui interdit d'en faire usage au détriment de ses semblables.

» II. Tout corps politique reçoit l'existence d'un contrat social exprès ou tacite, par lequel chaque individu met en commun sa personne et ses facultés sous la suprême direction de la volonté générale, et en même temps le corps reçoit chaque individu comme portion du tout , et leur promet également à tous sûreté et protection.

» III. Tous les pouvoirs auxquels une nation se soumet émanant d'elle-même, nul individu ne peut avoir d'autorité qui n'en dérive expressément. Toute association politique a le droit inaliénable d'établir, de modifier ou de changer la constitution, c'est-à-dire, la forme de son gou-

DE MIRABEAU. 3o£

vernement, la distribution et les. bornes des. clif— férens pouvoirs qui le composent.

»IYr. Le bien commun de tous, et non l'intérêt particulier d'un homme ou d'une classe d'hommes quelconque, est le principe et le but de toutes les associations politiques. Une nation ne doit donc reconnaître d'autres lois que celles qui ont été expressément approuvées, et consenties par ellemême, ou par ses représentans souvent renouvelés, légalement élus, toujours existans , fréquemment assemblés, agissant librement selon les formes prescrites par la constitution.

» V. La loi étant l'expression de la volonté générale, doit être générale dans son objet, et tendre toujours à assurer à tous les citoj^ens la liberté, la propriété et l'égalité civile.

» VI. La liberté du citoyen consiste à n'être soumis qu'à la loi, à n'être tenu d'obéir qu'à l'autorité établie par la loi, à pouvoir faire, sans crainte de punition, tout usage de ses facultés qui n'est pas défendu par la loi, et par conséquent à résister à l'oppression.

» V II. Ainsi, libre dans sa personne, le citoyen ne peut être accusé que devant les tribunaux établis par la loi; il ne peut être arrêté, détenu, emprisonné que dans les cas où ces précautions sont nécessaires pour assurer la réparation ou la punition d'un délit, et selon les formes prescrites par la loi; il doit être publiquement poursuivi, pubiiquement confronté, publiquement jugé.Ou nepeut

MIRABEAl'. TOME I.

3o6 DISCOURS

lui infliger que des peines déterminées par la loi; avant l'accusation , ces peines doivent toujours être graduées suivant la nature des délits, et enfin égales pour tous les citoyens.

» VIII. Ainsi, libre dans ses pensées, et même dans leur manifestation, le citoyen a le droit de les répandre par la parole, par l'écriture, par l'impression, sous la réserve expresse de ne pas donner atteinte aux droits d'autrui; les lettres en particulier doivent être sacrées.

»IX. Ainsi, libre dans ses actions, le citoyen peut voyager, transporter son domicile où il lui plaît , sortir même de l'enceinte de l'état , à la réserve des cas désignés par la loi.

»X. On ne saurait, sans attenter aux droits des citoyens, les priver de la faculté de s'assembler dans la forme légale pour consulter sur la chose publique, pour donner des instructions à leurs mandataires , ou pour demander le redressement de leurs griefs.

» XL Tout citoyen a le droit d'acquérir, de posséder, de fabriquer, de faire le commerce, d'employer ses facultés et son industrie, et de disposer à son gré de ses propriétés. La loi seule peut apporter des modifications à cette liberté pour l'intérêt général.

» XII. Nul ne peut être forcé de céder sa propriété à quelque personne que ce soit : le sacrifice n'en est dû qu'à la société entière, mais seulement dans le cas d'une nécessité publique , et alors la

DE MIRABEAU. 5o7

société doit au propriétaire une indemnité équivalente.

» XIII. Tout citoyen, sans distinction, doit contribuer aux dépenses publiques dans la proportion de ses biens.

» XIV. Toute contribution blesse les droits des hommes, si elle décourage le travail et l'industrie; si elle tend à exciter la cupidité, à corrompre les mœurs , et à ravir au peuple ses moyens de subsistance.

» XV. La perception des revenus publics doit être assujettie à une comptabilité rigoureuse, à des règles fixes , faciles à connaître , en sorte que les contribuables obtiennent prompte justice, et que les salaires des collecteurs des revenus soient strictement déterminés.

» XVI. L'économie dans l'administration des dépenses publiques est d'un devoir rigoureux; le salaire des officiers de l'état doit être modéré, et il ne faut accorder de récompenses que pour de véritables services.

» XVII. L'égalité civile n'est pas l'égalité des propriétés ou des distinctions; elle consiste en ce que tous les citoyens sont également obligés de se soumettre à la loi , et ont un droit égal à la protection de la loi.

» XVIII. Ainsi tous les citoyens sont également admissibles à tous les emplois civils, ecclésiastiques, militaires, selon la mesure de leurs talens et de leur capacité.

3o8 DISCOURS

» XIX et dernier. L'établissement de l'armée n'appartient qu'à la législature ; le nombre des troupes doit être fixé par elle; leur destination est la défense de l'état; elles doivent être toujours subordonnées à l'autorité civile; elles ne peuvent faire aucun mouvement relatif à la tranquillité intérieure, que sous l'inspection des magistrats désignés par la loi , connus du peuple , et responsables des ordres qu'ils leur donneront. »

Voilà, messieurs, le projet que votre comité vous apporte avec une extrême défiance , mais avec une docilité profonde : c'est à la constitution qui suivra la déclaration des droits , à montrer de combien d'applications étaient susceptibles les principes que nous vous proposons de consacrer.

Vous allez établir un régime social qui se trouvait, il y a peu d'années, au-dessus de nos espérances; vos lois deviendront celles de l'Europe, si elles sont dignes de vous; car telle est l'influence des grands états, et surtout de l'empire français, que chaque progrès dans leur constitution, dans leurs lois, dans leur gouvernement , agrandit la raison et la perfectibilité humaine.

Elle vous sera due, cette époque fortunée où, tout prenant la place, la forme, les rapports que lui assigne l'immuable nature des choses, la liberté générale bannira du monde entier les absurdes oppressions qui accablent les hommes, les préjugés d'ignorance et de cupidité qui les divisent, les jalousies insensées qui tourmentent les

DE MIRABEAU. 5o9

nations, et fera renaître une fraternité universelle, sans laquelle tous les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires.

C'est pour nous, c'est pour nos neveux, c'est pour le monde entier que vous allez travailler; vous marcherez d'un pas ferme, mais mesuré, vers ce grand œuvre; la circonspection, la prudence, le recueillement qui conviennent à des législateurs , accompagneront vos décrets. Les peuples admireront le calme et la maturité de vos délibérations ; et l'espèce humaine vous comptera au nombre de ses bienfaiteurs. (L'assemblée ordonna l'impression de ce travail.)

Séance du 18 août.

Une longue discussion s'ouvrit sur le projet qui venait d'être présenté. Mirabeau tenta de repousser les attaques dirigée contre ce projet.

Messieurs, le comité des cinq a trop réfléchi sur les déclarations de droits qui ont servi de base à son travail , pour n'être pas convaincu qu'il est beaucoup plus facile de les critiquer que d'en faire une bonne; et les anciens débats sur cette matière, comme ceux qui ont occupé la séance, ne vous laissent probablement aucun doute à cet égard. Quand nous avons appelé le tribut de notre zèle un très-faible essai , ce n'était pas par modestie ; c'est notre opinion que nous avons très-franchement énoncée. Mais il nous suffit, pour être exempts de tout reproche, d'avoir offert un projet

5io DISCOURS

où se trouvent réduits , dans un petit nombre d'articles, tous les principes que renferment les autres exposés. Telle était notre commission , et non, comme l'a dit un des préopinans, de choisir entre ces projets.

Un écueil sur lequel loucheront toutes les déclarations de droits, c'est la presque impossibilité de n'y pas empiéter sur la législation , au moins par des maximes. La ligne de démarcation est si étroite, pour ne pas dire idéale, qu'on la franchira toujours; et je ne conçois pas même de quelle utilité pratique serait une déclaration de droits qui n'indiquerait jamais, je ne dirai point avec le préopinant , les conséquences des principes qu'elle énonce, mais leur application, puisque chacun entendrait à sa manière des maximes dont les intérêts privés tireraient à leur gré les plus fausses conséquences.

Si un peuple vieilli qm milieu d'institutions antisociales pouvait s'accommoder des principes philosophiques dans toute leur pureté, je n'aurais pas hésité d'adopter la déclaration des droits de M. l'abbé Sieyes ; il y pose le principe fondamental de toutes les sociétés politiques , savoir : » Que les hom- »mes, en se réunissant en société, n'ont renoncé » à aucune partie de leur liberté naturelle , puisque , «dans l'état de la plus grande indépendance, nul » d'eux n'a jamais eu le droit de nuire à la liberté , » à la sûreté , ni à la propriété d'autrui ; qu'ils «n'auraient pu aliéner aucun des droits qu'ils tien-

DE MIRABEAU. 3n

i lient do Dieu et de la nature , et qui sontinalié- » nahles ; qu'ils ont au contraire voulu et dû enten- »dre, par des seeours réeiproques, leur sûreté, «l'usage de leur liberté, leur faculté d'acquérir et » de conserver leurs propriétés. »

Ce ne sont pas là les expressions de M. l'abbé Sieyes , mais ce sont ses idées, et ce paragraphe est une déclaration de droits tout entière. Tout est dans ce principe si élevé, si libéral, si fécond, que mon père et son illustre ami (i) ont consacré il y a trente ans , que M. Sieyes a démontré peut-être mieux qu'un autre; et tous les droits, tous les devoirs de l'homme en dérivent.

.Mais ce principe n'est certainement encore ni généralement répandu, ni universellement admis. Des hommes de première force s'y refusent; et les philosophes seraient ralliés tous par la savante déduction de M. l'abbé Sieyes, qu'on ne pourrait certainement pas faire de ce principe, pour le commun des hommes, la déclaration de leurs droits.

Si les circonstances étaient calmes, les esprits paisibles , les sentimens d'accord, on pourrait faire, sans crainte des réclamations ni des événemens , l'énoncé des maximes générales qui doivent guider le législateur. Mais quand leurs résultats les plus immédiats, les plus évidens , blessent une foule de prétentions et de préjugés , une opposition

( i) M. Quesnay.

5i^ DISCOURS

violente s'élève contre telle ou telle exposition des droits de l'homme , qui n'est au fond qu'une opposition à toute déclaration de ce genre, et les projets se multiplient au gré de l'amour-propre associé avec les intérêts particuliers et la mauvaise foi : alors les difficultés augmentent à l'infini , et l'on s'entend opposer sérieusement , à propos d'une série do principes immuables comme l'éternité, des difficultés d'un jour ; on voudrait qu'une déclaration de droits fût un almanach de telle année.

C'est une autre difficulté très-grave que la différence d'opinions qui se trouve souvent dans les membres d'un comité, qu'à l'exemple des politiques à vues courtes et ambiguës, l'on compose ainsi quelquefois à dessein. L'un présente un travail, l'autre y fait des retranchemens, celui-ci une addition ;dès-lors plus de plan, plus de cohérence, et cependant il faut se soumettre; car enfin, le premier devoir d'un comité est de donner un travail composé des idées sur lesquelles tous tombent ^d'accord. A quoi réussiriez-vous, messieurs, si des personnes choisies pour proposera l'assemblée les projets de déclaration de droits ou de constitution, ne parvenaient pas à produire l'opinion de la pluralité d'entre elles? Ce que le comité n'a pu faire à cet égard , l'assemblée le pourra-t-elle plus facilement ?

Je crois donc inutile, et le renvoi dans les bureaux , où l'on ne choisira apparemment pas un des projets déjà rejetés, et le choix d'une des dé-

DE MIRABEAU. 3i5

darations au scrutin; comme si les choses pouvaient jamais, sans lâcheté, être subordonnées au scrutin, ou même au nouveau comité de rédaction, aussi long-temps du moins qu'un canevas de déclaration, si je puis parler ainsi, ne sera pas définitivement arrêté. De toutes les choses humaines, je n'en connais qu'une où le despotisme soit nonseulement bon, mais nécessaire; c'est la rédaction : et ces mots comité et rédaction heurlent d'effroi de se voir accouplés.

Quoi qu'il ensoit, nous quittons l'ordre du jour, et nous revenons sur nos pas. Il n'est p;is question des autres projets de déclaration de droits, puisqu'ils sont jugés; l'assemblée n'en veut pas. Il s'agit de rejeter ou d'adopter celui du comité , et d'en mettre par conséquent les articles en discussion. Sans doute on peut , on doit l'améliorer, le modifier, ôter, ajouter à sa rédaction, le rejeter peut-être , et enfin tout ce que l'assemblée trouvera convenable; mais on ne peut s'occuper du moyen de s'en procurer un autre qu'après qu'on aura prononcé sur celui-ci.

La discussion se prolongeait, et ne s'éclairait pas. -Mirabeau prit la parole.

Je propose, comme individu, et non comme membre du comité des cinq, d'arrêter de nouveau, que la déclaration des droits doit être une partie intégrante, inséparable de la constitution, et en former le premier chapitre. — Je propose encore ,

5i4 DISCOURS

et le long embarras de l'assemblée me prouve que j'ai raison de le proposer, de renvoyer la rédaction définitive de la déclaration des droits, au temps où les autres parties de la constitution seront elles-mêmes entièrement convenues et fixées.

Ml Les applaudissemens et les murmures se confondirent.

Au milieu des marques de bonté ( reprit Mirabeau ) que m'attire cette proposition, je m'aperçois que quelques amis très-zélés de la liberté, dont je respecte les opinionset les talens , n'approuvent pas cette motion; ils sont effarouchés, sans doute, par la crainte que la déclaration des droits ne soit compromise, et que, sous prétexte de la reculer, quelques malveillans ne parviennent à la faire disparaître. Mais il m'est impossible de partager cette défiance, quand un décret solennel de cette assemblée a statué une déclaration de droits , quand trente projets ont été soumis à vos délibérations, quand la pluralité bien décidée des représentans de la nation est d'accord sur les principes qu'elle doit contenir, quand il ne s'élève de doutes que sur la rédaction, quand ces doutes appartiennent presqu'en entier à l'inconvenance d'un moment si orageux , et où l'on abuse avec tant d'impétuosité de nos arrêtés les plus sages; enfin à la crainte que, si la rédaction définitive de la déclaration des droits précédait le travail delà constitution, les conséquences ne se trouvassent trop éloignées des principes, et peut-être en oppo-

sition trop sensible avec eux. Il me paraît que c'est une méfiance fort exagérée, que de redouter l'omission de déclaration des droits; et certes, s'il était dans la puissance de quelques obscurs conspirateurs d'annuler ainsi , par le fait , les délibérations de l'assemblée nationale, j'ose croire que l'opinion publique me range parmi ceux qui poursuivraient avec le plus d'ardeur celte espèce de révolte à vos arrêtés supprimés.

Cette nouvelle motion fut vivement attaquée. Un député, après l'avoir combattue avec force , la présenta comme l'effet de cette supériorité de talens avec laquelle Mirabeau savait guider l'assemblée vers des buts contraires. Son discours semblait dirigé contre les intentions et les principes de Mirabeau : celui-ci prit la parole.

Messieurs, je commencerai, pour toute réponse aux attaques personnelles dont quelques préopinans ont jugé à propos de ni'accueillir , par manifester un sentiment qui porte plus de douceur dans mon âme, que les traits décochés contre moi n'y peuvent jeter d'amertume. Si , par impossible , quelqu'un de vos décrets me paraissait blesser la justice ou la raison, j'ai tant de respect pour cette assemblée , que je n'hésiterais pas à vous le dénoncer, à vous dire que vous devez montrer un mépris profond pour cet absurde dogme d'infaillibilité politique , qui tendrait à accumuler sur chaque siècle la rouille des préjugés de tous les siècles, et soumettrait les générations à venir aux erreurs des générations passées.

5i6 DISCOURS

Mais je n'ai point attaqué votre décret, j'ai maintenu la nécessité d'une déclaration des droits ; ma motion laissée sur le bureau porte ces propres mots : Qu'il sera déclaré que l'exposition des droits est partie intégralité et inséparable de la constitution; mes doutes n'ont porté que sur le moment favorable à la rédaction de ce travail. Ces doutes étaient assez motivés, peut-être, par les difficultés toujours renaissantes qu'il rencontre, par la nature des objections qu'on nous a faites, par les sacrifices qu'on a exigés de nous, par les embarras inextricables où nous jette l'ignorance absolue de ce qui sera statué dans la constitution; mais, quoi qu'il en soit, j'ai pu me tromper, sans qu'il puisse être permisde jeter surines intentions un doute qu'aucun membre de cette assemblée, qu'aucun citoyen au courant des affaires publiques n'a pu concevoir sur moi.

Sans doute, au milieu d'une jeunesse très-orageuse, par la faute des autres, et surtout par la mienne, j'ai eu de grands torts, et peu d'hommes ont, dans leur vie privée, donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médisance; mais j'ose vous en attester tous : nul écrivain, nul homme public n'a plus que moi le droit de s'honorer de sentimens courageux, de vues désintéressées, d'une fière indépendance, d'une uniformité de principes inflexibles. Ma prétendue supériorité dans l'art de vous guider vers des buts contraires est donc une injure vide de sens, un trait lancé du

DE MIRABEAU. 5m

bas en haut, que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m'en occuper (1).

Il sera plus utile de vous montrer, messieurs, par un exemple sensible, les difficultés qui , je le soutiens nettement, rendent impraticable aujourd'hui une rédaction de la déclaration des droits.

Après cet article:

» On ne saurait, sans attenter aux droits des ci- » toyens , les priver de la faculté de s'assembler » dans la forme légale pour consulter sur la chose » publique , pour donner des instructions à leurs » mandataires, ou pour demander le redressement » de leurs griefs. »

J'avais proposé à mes collègues du comité cet article :

» Tout citoyen a le droit d'avoir chez lui des ar- »mes et de s'en servir, soit pour la défense corn- » mune , soit pour sa propre défense contre toute » agression illégale qui mettrait en péril la vie, les » membres, ou la liberté d'un ou de plusieurs ci- » toyens. »

(1) Voilà les propres mots que j'ai dits, et voilà ce que l'auteur du Courrier de Versailles appelle se disculper; voilà ce qu'il a tourné en excuse. Il ajoute que jusqu'alors je ne m'étais pas démenti. Si je me suis démenti, l'Europe sera mon juge ; je touche à l'impénitence finale; car je persiste à croire une déclaration de droits impossible à rédiger aujourd'hui , si l'on veut qu'elle ne soit ni dangereuse, ni insignifiante; et l'on travaille très-péniblement et très-longuement à prouver., par le fait, que j'ai raison. (Note de Mirabeau.)

5i8 DISCOURS

Mes collègues sont convenus tous que le droit déclaré dans cet article est évident de sa nature, et l'un des principaux garans de la liberté politique et civile; que nulle autre institution ne peut le suppléer; qu'il est impossible d'imaginer une aristocratie plus terrible que celle qui s'établirait dans un état, par cela seul qu'une partie de citoyens serait armée, et que l'autre ne le serait pas; que tous les raisonnemens contraires sont de futiles sophismes démentis par les faits, puisque aucun pays n'est plus paisible, et n'offre une meilleure police que ceux où la nation est armée. MM. du comité n'en ont pas moins rejeté l'article, et j'ai été obligé de déférer à des raisons de prudence qui me paraissent préoccuper cette assemblée même , puisque le récit de ma proposition excite quelques murmures. Cependant, il est bien clair que les circonstances qui vous inquiètent sur la déclaration du droit naturel qu'a tout citoyen d'être armé, sont très-passagères; rien ne peut consoler des maux de l'anarchie , que la certitude qu'elle ne peut durer; et certainement, ou vous ne ferez jamais la constitution française, ou vous aurez trouvé un moyen de rendre quelque force au pouvoir exécutif et à l'opinion, avant que votre constitution soit fixée. Quel inconvénient y aurait-il donc, sous ce rapport, à ce que la rédaction de la déclaration des droits fût renvoyée à la fin du travail de la constitution ? Je pourrais faire vingt rapprochemens pareils, et surtout montrer qu'il n'est

DE MIRABEAU. 3iq

pas un seul projet de déclaration des droits dont les défauts tiennent en grande partie au contraste des circonstances avec le but dune telle expression.

Mais, messieurs, avoir raison ou se tromper est peu de chose, et n'intéresse guère que l'amourpropre. Entendre soupçonner ou persiffler ses intentions dans une assemblée politique où l'on a fait ses preuves , est une tolérance qu'un homme qui a le sentiment de sa dignité personnelle ne connaît pas; et j'espère que vous approuvez cette courte explication.

L'assemblée renvoya le projet du comité des cinq à la discussion des bureaux , dans la séance du soir.

Séance du soir 19 août.

Après quelques rapports différens, Mirabeau demanda la parole, et dit :

Messieurs, il n'est sans douteaucun de nous qui ne sente l'importance du crédit national, et qui ne prévoie combien il sera nécessaire d'en faire usage, pour remplir les engagemens que nous avons déclarés inviolables.

INous devions espérer que les revenus publics resteraient du moins ce qu'ils étaient, jusqu'au moment où vous les remplaceriez par des contributions plus sagement assises et plus équitablement réparties. Mais, dans le trouble et l'anarchie où les ennemis de cette assemblée ontplongé le royaume t

32q DISCOURS

des perceptions importantes ont disparu, et il est devenu tous les jours plus difficile de pourvoir aux , dépenses que nécessitent les besoins de l'état.

Ce malheur ne les rend ni moins urgentes, ni moins considérables. Au contraire, en même temps que de nouveaux déficit se forment, il est chaque jour plus important de se précautionner contre l'anarchie. Nous devons craindre surtout d'exposer le royaume au désespoir qui résulterait d'une longue cessation des paiemens que fournit le revenu public. La chaîne de ceux qui subsistent par la circulation de ces paiemens est immense. On y rencontre , sans doute , des hommes assez riches pour supporter de grandes privations; mais ces riches sont des agens de la circulation; et si elle s'arrêtait dans leurs mains, la pénurie atteindrait une foule d'individus qui ne peuvent être privés de rien sans sacrifier de leur plus étroit nécessaire. A ceux-ci se joindrait cette masse d'hommes que la cessation des salaires ou des rentes qu'ils reçoivent immédiatement du trésor public jetterait aussi dans la misère. Et qui peut calculer les effets d'une telle suspension, dans le moment où tous les citoyens attendent avec inquiétude un meilleur régime, mais où rien encore n'est remplacé?

Cependant nous ne pouvons pas rétablir soudainement les finances. La sagesse et la maturité doivent présider à cet important ouvrage.

Quelle est donc la ressource de l'état dans des

DE MIRABEAU. 32i

circonstances aussi critiques? Le crédit national ; et certes, messieurs, il devrait n'être pas difficile de l'établir. Le royaume reste encore le même. L'ennemi ne l'a pas dévasté. Les pertes que nous avons faites sont calculables. En considérant la nation comme un débiteur, elle est toujours riche et puissante; elle est loin d'avoir reçu aucun échec qui puisse la rendre insolvable. Que la concorde se rétablisse, et le numéraire caché de quelque manière que ce soit, reparaîtra bientôt, et les moyens de prospérité reprendront une activité nouvelle, une activité augmentée de toute l'influence de la liberté.

Il est donc nécessaire, il est donc urgent de nous occuper du crédit. Heureusement ce n'est pas une œuvre compliquée. II suffit de connaître les causes qui le suspendent. Il suffit , du moins en ce moment, de se pénétrer du besoin de les faire cesser, et bientôt le crédit renaîtra. Bientôt il nous fournira les moyens d'attendre paisiblement que le revenu public suffise à toutes les dépenses.

Ces considérations m'ont fait un devoir , messieurs, de vous parler aujourd'hui de l'emprunt que vous avez décrété. Jusqu'à présent, on y porte peu d'argent. N'attendons pas qu'on vienne nous dire qu'il ne se remplit point. Apercevons de nous-mêmes que, sans un changement favorable au crédit, cet emprunt ne sera pas réalisé avant que de nouveaux besoins d'emprunter arrivent, et nous trouvent dans les mêmes perplexités.

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