‹ Discours et opinionsChapitre 6 sur 21 · ORAISON FUNÈBRE · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE

différent de ces esprits vulgaires qui rampent dans le cercle étroit que la nature leur a prescrit, Mirabeau, comme un aigle, tantôt plane au haut du ciel, tantôt s'abaisse jusqu'à nos yeux, et nous l'ait mieux apercevoir sa grandeur et sa noblesse. Finance, abus, justice, marine, état militaire, rien ne lui est inconnu; il porte partout ses lumières, et nous éclaire partout de son flambeau. Ici c'est un habile ouvrier qui abat jusqu'à la racine des arbres vieux qui n'avaient plus qu'une belle écorce; là il émonde les branches inutiles pour faire plus abondamment couler la sève daus les autres ; ici il greffe un sauvageon et lui fait porter des fruits plus doux; déjà tous ces arbres sont en fleurs; la France entière est un vaste et superbe jardin , régulier dans toutes ses proportions , et qui promet la plus riche récolte : en vain les insectes destructeurs dont elle est remplie voudraient en dévorer les feuilles , secouons l'arbre, chers concitoyens, et nous les verrons tomber à nos pieds. Écrasons-les, s'il le faut, ou plutôt, si leur nombre ne s'accroît pas davantage , méprisons-les ; respectons leur faiblesse , nourrissons-les même de nos sucs , puisqu'ils ne sont plus à craindre : c'est la marque d'une belle âme d'avoir pitié d'un ennemi dans la misère. Enfui nous voilà délivrés de ces ouailles du Seigneur qui n'étaient d'aucun rapport à la bergerie; de ces sangsues publiques à sandales; de ces juges corrompus qui vendaient la justice; un ministre sera responsable et rendra compte de sa conduite; un riche ravisseur ne pourra plus impunément brûler ma maison pour m'enlever ma femme : s'il est coupable, il ne pourra pas plus que moi éviter la rigueur des lois. La religion a repris tout son éclat et toute sa pureté; le prêtre est citoyen; il ne vit plus d'égoïsme; salarié par la nation, il faut qu'il se soumette à toutes les lois, qu'il reconnaisse pour maître le chef de l'empire, au-dessus duquel il se croyait autrefois; qu'il jure d'obéir et de maintenir la constitution. Mais quoi!

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tous ne viennent pas en foule prêter ce juste serment ! Quoi! la perle de vos richesses vous fait oublier cette religion que vous nous prêchiez si souvent des lèvres! Votre cœur n'était donc pas d'accord avec elle? Ouvrez les livres saints : rendez à César, vous diront-ils, ce qui esta César. A ous hésitez, ingrats, vous voulez même déchirer le sein qui vous nourrit! Vipères que nous avons réchauffées, fuyez, fuyez loin de nous : allez porter ailleurs votre poison ! Assez, sans vous, de dignes ministres des autels viendront nous prêcher l'exemple, nous montrer les premiers qu'ils sont citoyens avant d'être prêtres. Vous nous dites les ennemis de la religion, s'écrie Mirabeau dans son adresse aux provinces, c'est vous seuls qui lui déclarez la guerre ! Ah ! si nos ancêtres , obligés autrefois de s'enfoncer sous des voûtes pour honorer le Créateur, revenaient à la vie , quelle serait leur joie de voir cette même religion dominante dans le plus beau des royaumes ! Partout ils entendraient l'airain sonnant pour appeler le fidèle à la prière. Nous sommes les ennemis de la religion ! lorsqu'il n'est pas un seul lieu de la France où les traces des hommes puissent pénétrer qui ne puisse en même temps jouir de ses consolations ! N'avons-nous pas la même foi, les mêmes

cérémonies? Ne connaissons-nous pas le chef? Ne

prions-nous plus pour les veuves et les orphelins? Allez , vous seuls êtes les apostats. Nous prierons Dieu qu'il vous éclaire; mais jusqu'à ce que ce miracle s'accomplisse, fuyez de notre sein. Vous n'êtes pas dignes d'être Français. Je voudrais, chers concitoyens, vous rendre avec force tous les raisonnemens solides de cette sublime adresse; mais vos applaudi^semens en ont sans doute assez fait l'éloge dans le temps où l'orateur l'a prononcée; vous savez avec quel zèle , avec quelle sainte colère il chassa alors du temple les vendeurs et acheteurs qui en avaient fait une caverne de voleurs.

Jusqu'ici notre sage, législateur s'est couvert de gloire à

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tous les yeux ; mais le soleil , toujours pur, éblouirait la vue , s'il n'était , de temps en temps , voilé de quelques nuages. Mirabeau était homme , et il eut des faiblesses. I oe foule de personnes élevées dans l'obscurité des cours ne pouvait voir une lumière importune : 'tel le hibou luit l'éclat du jour qui blesse ses yeux. Des femmes imitent son exemple. Leur suite réveille l'attention des patriotes , qui croient voir des ennemis se joindre à d'autres ennemis. On sollicite à grands cris un décret qui puisse les désarmer. Mirabeau , pour cette fois, épargne des traîtres et parle en leur faveur : pardonnez , pardonnez, je vous conjure ,

à notre héros ce manque décourage. Mais tous les cœurs

Ce caractère est hors de la nature. Ne saviez-vous pas que parmi ces fugitifs il comptait un frère ? Aimer, excuser un frère coupable est-ce un crime? Peut-être aussi se laissat-il emporter par un excès de zèle, voulant trop étendre les pouvoirs du souverain. Mais un gentilhomme né et élevé dans tous les préjugés de la chevalerie française a pu confondre pour l'instant la royauté avec la personne du roi, qui nous est à tous si chère. Ah! si l'on est criminel pour préférer un moment la nature à la patrie , pour s'aveugler sur les droits de la royauté par amour pour son roi , il va bientôt réparer ses fautes. Il sera bientôt digne de vous , disons plutôt digne de nos regrets. Depuis les siècles de barbarie , dans les trois quarts de la France , on a renoncé à l'honneur d'être père. Les enfans ne connaissent l'auteur de leurs jours que pour le maudire de leur avoir donné la vie sans vouloir leur donner de quoi la soutenir. Le frère aîné, du haut de son char, insulte a la misère de ses autres frères. C'est un long préjugé qu'il faut déraciner, c'est un arbre antique auquel il faut porter la cognée; après avoir fait de nous des hommes et des hommes libres , il faut former des enfans respectueux , capables de chérir la vie , des pères non dénaturés. Déjà Mirabeau aiguise sa hache; elle • •-t prête a tomber, et va porter le coup mortel. Mais la

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mort aiguise la sienne, et, jalouse d'une gloire quelle n'a pu cependant lui enlever, elle frappe la tête la plus chère. Mirabeau n'est plus. Du plus grand des Français , voilà ce qui nous reste : des cendres, des ossemens, un cadavre bientôt rongé des vers. Voilà donc ce génie à qui nous devons notre bonheur ! Pourquoi n'a-t-il lui qu'un instant pour la France ? Voilà donc ce flambeau ! comment s'estil éteint sitôt! Tu as assez vécu pour toi; mais pour nous , tu as passé comme un songe ; ombre chère , entends nos soupirs , vois nos regrets. Ma patrie entière te pleure. Tu es mort. Lycurgue ne reviendra plus parmi nous. Mais, à l'exemple des Spartiates, nous jurons d'exécuter tes lois jusqu'à ton retour. Oui , nous le jurons. Tu es mort, mais tes écrits vivront toujours. C'est là que nous irons puiser les sentimens du patriotisme pour écraser les tyrans , pour terrasser les ennemis du bien public ; ou plutôt puissent tes cendres les échauffer de l'amour de la patrie ! puissent-ils devenir sincèrement nos frères, ne faire avec nous qu'un cœur ( génie puissant ! veille encore du haut des cieux sur nous) ! Souille dans toutes les âmes de nos représentai qui te survivent l'esprit qui t'animait , et qu'ils achèvent glorieusement ce bel ouvrage dont tu as donné

le modèle

Citoyens de tous les âges, cessons de gémir et d'insulter par des larmes aux mânes de Mirabeau. Voyons s'il a dignement rempli sa mission, et jugeons-le pendant sa vie : un homme en impose par son éloquence et son crédit ; mais à la mort l'homme reste, et le héros s'évanouit. Examinons donc ses actions. Autrefois en Egypte, après la mort d'un roi, son cadavre était exposé aux yeux de ses sujets ; la flatterie baissait enfin la voix , chacun avait le droit de le condamner ou de l'absoudre. Etait-il coupable , le corps était rejeté de la sépulture. Etait-il compté parmi les bons rois, on lui en rendait les honneurs. Aujourd'hui ce n'est pas un roi qu'il faut juger, mais un homme choisi

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par vous pour être un des législateurs de sa patrie; vous avez entendu en abrégé le récit de ses travaux et de ses erreurs. Il a écarté de votre sein des soldats prêts à vous égorger. 11 a rétabli l'homme dans ses droits. Il vous a rendus libres. La religion a reçu de lui son ancienne splendeur ; par son secours , les ministres, les grands n'écrasent plus le pauvre de leurs ordres arbitraires, de corvées , de dîmes, d'impôts de toute espèce.

Il est mort pour vous; dans ses derniers momens il pensait encore a vous. Le père aime ses enfans , les enfans chérissent leur père , et c'est h lui que vous devez les bienlaits. Voilà ses litres pour mériter votre estime et vos hommages. Est-il un grand homme ?. .. censeur, levez-vous pour le condamner — Mais personnelle s'avance. Votre silence approuve sa conduite.

Oui, Mirabeau , la nation te juge ; aujourd'hui entends la sentence que la France entière prononce : Mirabeau a bien mérité de sa patrie. Mirabeau est un grand homme. Ce n'est pas pour avoir dévasté les provinces , porté le fer et la flamme chez des nations étrangères, mais pour avoir présenté de sages lois à son pays, pour nous avoir rendus heureux; et parce que nos derniers neveux te devront leur bonheur, tu es un grand homme. Mais s'ils ne soutiennent l'édifice construit de tes mains, ils ne pourront longtemps goûter cette félicité. Montrons-leur donc l'exemple, chers concitoyens. Soyons toujours unis. Notre union seule fera notre force. Rien ne pourra rompre les faisceaux quand ils seront liés ensemble. Faisons de nos corps les colonnes inébranlables de cet édifice, et jurons tous sur la tombe de ce grand homme d'obéir à la loi , au roi , d'être fidèles à remplir tous nos devoirs dans quelque état que la nature nous ait placés , et de maintenir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et sanctionnée par le roi.

ET

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