DE PROMETTRE FIDÉLITÉ A LA CONSTITUTION
SÉANCE DU l5 VIVÔSB AN 8.
5jaimer 1800.
Citoyens tribuns,
La commission nommée pour examiner le projet de loi présenté par le Conseil d'État , doit vous faire aujourd'hui son rapport; c'est donc aujourd'hui que vous allez commencer l'exercice des fonctions qui vous sont déléguées par la constitution* Mais, avant de nous y livrer , il me semble que nous devons donner au public un témoignage authentique de notre respect pour l'acte constitutionnel. Je ne viens point vous proposer d'en jurer le maintien ; je connais , et vous connaissez comme moi l'inutilité des sermens : ils sont sans puissance dans les pays où les idées superstitieuses sont sans force. Aussi la constitution n'en prescrit-elle aucun.
Néanmoins tous les fonctionnaires nommés pour concourir à son affermissement promettent de remplir avec fidélité les fonctions qui leur sont attribuées. Vous l'avez promis tacitement en acceptant les places de tribuns; mais nous ne devons pas moins le déclarer hautement , et imiter en ce
point le Sénat conservateur et le Conseil d'État. Cet engagement est nécessaire pour fixer lropinion publique , pour déjouer de coupables espérances , et faire taire la malveillance. Il est bon de vous apprendre que déjà elle se plaît à répandre que le Tribunat est une opposition séditieusement organisée; que sa volonté constante est, et doit être , de censurer tous les actes du gouvernement , de dénoncer tous ses agens , et de s'opposer à toutes les lois. — Non, le Tribunat n'a point été institué pour être le foyer de l'opposition, mais bien le centre de la discussion. Il est créé pour examiner les projets de lois, les discuter, approuver celles qui seraient bonnes, rejeter celles qui paraîtraient mauvaises. Il est l'organe de l'opinion publique; il est placé entre le peuple et le gouvernement pour la lui faire connaître. Lorsque la constitution accorde un conseil au pouvoir exécutif, elle devait aussi en donner un au peuple ; c'est nous qui en remplissons les honorables fonctions, les plus belles de toutes, parce qu'elles sont tout-à-fait indépendantes. Tâchons donc de nous rendre dignes du peuple français, d'obtenir sa confiance en la méritant par notre sagesse , par le calme de nos délibérations ; que toutes les personnalités soient bannies de nos discussions : lorsque tout est divisé , cherchons à tout réunir; lorsque tout est en irritation , tachons de tout calmer , et prouvons que la modération, placée entre toutes les factions, est là pour les réconcilier, et conséquemment pour les éteindre.
Ce sont les modérés qui ont conçu la pensée du 18 brumaire, de cette journée dotée de si riches espérances, de cette journée qui pouvait seule soustraire la France aux horreurs d'une invasion et aux crimes de l'anarchie : elle fut le salut de la république et des vrais républicains. Cette journée a ramené la révolution aux principes qui l'ont commencée : puissions-nous les rappeler sans cesse dans cette enceinte, et faire renaître par là les belles discussions qui illustrèrent l'Assemblée constituante ! Nous avons besoin de purifier cette enceinte par le bien que nous y ferons; car je suis loin de remercier celui ou ceux qui ont eu l'idée de consacrer ce palais au Tribunat. Si de cette fenêtre nous apercevons la place où le signe de la liberté fut arboré pour la première fois, nous voyons aussi celle d'où sont partis tous les crimes qui ensanglantèrent et souillèrent la révolution. Non , l'on ne pouvait choisir un local plus inconvenant sous les rapports de la morale et de la politique ; et qu'il me soit permis de ne point dire à ce sujet ma pensée tout entière : mais je la dirai avec franchise, en déclarant que je crois avoir la certitude qu'il n'existe pas parmi nous un homme assez insensé pour croire de bonne foi qu'il pourrait parvenir, par des harangues véhémentes à organiser des groupes de désorganisateurs, à agglomérer de nouveau des furies de guillotine: l'expérience nous a bien appris à apprécier la popularité à sa juste valeur. Personne n'ignore plus que la véritable popularité, la seule à laquelle il soit per-
mis de prétendre, consiste à ne point s'écarter des règles de la justice; que le peuple fatigué de tant d'agitations veut avant tout la tranquillité. Mais , si nous sommes enfin arrivés à l'époque où d'imprudentes déclamations ne peuvent plus agiter la multitude, nous ne sommes point parvenus à celles où elles ont cessé d'être dangereuses. Songeons qu'une phrase inconsidérée , débitée à cette tribune, se répète dans Paris, dans la France, dans l'Europe, et que son influence peut retarder la paix.
Retarder la paix ! que cette idée soit toujours présente à notre esprit en montant à cette tribune, et nous n'aurons point alors d'imprudences à nous reprocher; c'est parce qu'il n'en était pas pénétré , qu'un de nos collègues a laissé échapper une phrase qui a été mal interprétée sans doute, mais qui ne pouvait être bien entendue, ni relevée par aucun de nous, puisqu'elle ne présente aucun sens, aucune signification, aucune application, puisqu'en un mot nous ne connaissons plus d'idoles en France. Le peuple français n'endfense plus les hommes; il exprime sa reconnaissance envers ceux qui contribuèrent à l'élever au plus haut degré de gloire; il leur en donne d'éclatans témoignages , en les plaçant à la tête de son gouvernement. Il veut que ce gouvernement soit fort , afin qu'il puisse être juste; il veut qu'il soit puissant, afin qu'A puisse comprimer toutes les factions. En acceptant la constitution , et en nous la donnant pour règle de notre conduite, il a voulu que le Tribunat, ou
plutôt le conseil du peuple, fut placé près du gouvernement, non pour entraver sa marche, mais pour l'accélérer; non pour s'opposer aux lois proposées, mais pour les discuter et s'élever contre toute disposition qui pourrait porter atteinte à ses droits.
Je crois avoir indiqué, dans le développement rapide que je viens de vous soumettre, les traits caractéristiques du Tribunat , et ceux de la conduite d'un tribun français ; il ne me reste qu'à vous proposer d'adopter la formule suivante :
Je promets de remplir avec zèle et fidélité les fonctions qui m'ont été attribuées par la constitution.
(Adopté.)