‹ Discours et opinions, journal et souvenirs de S. Girardin (volume 2)Chapitre 49 sur 98 · ATTENTAT DU 3 NIVOSE · texte numérisé non relu

ATTENTAT DU 3 NIVOSE

SÏàNCE DU 4 NIVÔSE AK 9.

Le 3 nivôse à huit heures et un quart du soir, j'étais chez madame d'Aiguillon , rue Sainte- Croix *. Nous entendîmes une explosion, que nous crûmes être produite par le bruit du canon. Comme elle était forte, Ton se mit aux fenêtres; l'on crut , ou que c'était l'annonce d'une importante nouvelle , ou le signal d'un grand malheur. Un domestique envoyé pour savoir ce que ce pouvait être , revint dire que c'était un coup de canon tiré près de l'Opéra, pour annoncer l'ouverture de Y Oratorio. Cela paraissait extraordinaire , mais comme ce n'était point impossible, nous y ajoutâmes foi et nous reprîmes une conversation qui avait été aussi brusquement interrompue. Vers les neuf heures l'on annonça M. d'Épinay ; il nous dit que l'explosion dont tout Paris avait été effrayé était le résultat

« Ce récit est extrait du journal «le Stanislas GirarAin.

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de la détonation d'un baril de poudre qui avait pris feu chez un épicier de la rue Saint-Nicaise. Ceci pouvait paraître extraordinaire, mais comme ce n'était point invraisemblable, nous y crûmes. A dix heures , je rentrai chez moi sans en savoir davantage. Le lendemain à huit heures , je reçus une lettre du président du Tribunat, qui annonçait qu'il y aurait à dix heures une séance extraordinaire. Ceci me fit faire des réflexions sur l'histoire du baril de poudre, et me persuada que M. d'Épinay n'avait pas été bien informé. Je me rendis au Tribunat, où je trouvai un grand nombre de mes collègues, et là j'appris pour la première fois la véritable cause de l'explosion de la veille. Dans cette circonstance Ton crut, et moi tout le premier, qu'une séance publique pouvait avoir des inconvéniens, et Ton prit en conséquence la résolution de se former en comité secret. Le président ouvrit la séance , en prévenant le Tribunat qu'il avait cru devoir le convoquer extraordinairemeut, pour lui donner connaissance d'une lettre du secrétaire d'État Maret , qui lui avait été adressée dans la matinée. Elle portait que le premier Consul avait manqué d'être victime d'une machination infernale; qu'en se rendant à l'Opéra, et en passant au coin de la rue Saint-Nicaise, un tonneau de poudre placé sur une charrette avait été allumé , que la détonation avait été telle, que toutes les vitres des bâtimens voisins avaient été brisées, que quelques personnes . avaient été tuées, un grand nombre blessées , et que quelques secondes plus tôt Bonaparte eut été perdu.

Jubé prit le premier la parole, il termina quelques phrases assez bien tournées et trop bien tournées, peut-être, dans cette circonstance, par un projet d'arrêté divisé en trois articles.

i° Que le Tribunat se rende en corps chez le premier Consul, pour le féliciter d'avoir échappé à un aussi grand danger.

a° Qu'il soit établi un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs.

3° Qu'il soit accordé des secours aux victimes de l'explosion qui a eu lieu hier dans la rue Saint-Nicaise.

Il8 DISCOURS ET OPINIONS.

Chauve! in succéda a Jubé ; il dit que les amis de la liberté seraient toujours effrayés de ces mots, tribunal extraordinaire* et oubliant bientôt après le début de son discours, il dit qu'il fallait établir des tribunaux extraordinaires dans tons les départemens, que c'était le seul moyen de purger la France des brigands qui rendaient les routes et les habitations solitaires également dangereuses. Ces tribunaux spéciaux étaient tellement nécessaires, que leTribunat devait les demander par un vœu spécial et profiter de cette occasion pour le présenter au gouvernement

Chauvelin fut fréquemment interrompu, surtout par Desmeuniers, qui ne pouvait dissimuler ni calmer l'impatienoe qu'il éprouvait. II combattit Chauvelin, assura que l'on trouverait, dans les lois ordinaires, tous les moyens de punir promptement les scélérats qui avaient voulu attenter aux jours du premier Consul; il termina par dire que des propositions de Jubé la seule qui lui parût admissible était la première. Desmeuniers parla froidement : ce reproche n'aurait pu être adressé à Thiessé; jamais il n'a crié aussi for,t, ni déclamé arec autant de véhémence ; il imputait à l'or de l'Angleterre toutes les conspirations dont nous fûmes tour-a-tour et les victimes et les témoins. Cette dernière était encore leur ouvrage , et ses agens, elle les trouvait dans cette foule d'hommes suspects appelés ou tolérés sur le territoire de la république.

Son discours insignifiant, mais adroit , en ce qu'il tendait à détourner l'attention des vrais coupables et à faire prendre une fausse direction au Tribunat, fut extrêmement applaudi par un certain parti; on l'engagea à le rédiger, et Ton crut que Ton ne pouvait rien trouver de mieux pour faire la matière d'un discours au premier Consul.

Thiessé se mit au bureau et écrivit le plus vite possible ; pendant ce tems l'Assemblée fut livrée à une agitation inséparable des circonstances. Des propositions furent faites , retirées , reproduites jusqu'au moment où Thiessé vint à la tribune faire part de sa rédaction. Cet homme qui venait d'obtenir tant d'applaudissemens n'obtînt les suffrages de personne ; il avait

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écrit ce qu'il était loin de penser, et ce qu'il itait bien loin <Tavoir dit, c'était qu'il fallait s'en rapporter au Consul sur les moyens de sauver la république.

La pensée déplaisait trop pour n'être point attaquée d'une manière indirecte, et tont le blâme que Ginguené et compagnie voulaient jeter sur eHe fut déversé sur la rédaction.

L'on convint de charger une commission de rédiger le discours du président et le vœu à émettre. Bérenger, Crassous et Thiessé furent nommés pour remplir les intentions de l'Assemblée, et une demi-heure après, ils vinrent soumettre une rédaction , qui ne satisBt point ; il était dit dans le discours que la vraie liberté tenait à la vie du Consul * et qu'elle serait perdue par sa mort.

Ginguené dit qu'il fallait commencer par ôter l'insignifiante épithète qui précédait le mot de liberté et même que l'on ferait bien de supprimer la phrase tout entière.

Girard in a cru devoir défendre cette rédaction et voici ce qiul a dit :

Dans les beaux jours de la révolution , à celte époque où elle était riche d'espérance et vierge encore de tous les crimes qui contribuèrent depuis à la déshonorer, l'épithète de vraie, ajoutée au mot liberté , eût été absurde , et n'eût point été employée , parce qu'elle aurait alors paru totalement insignifiante; mais les forfaits et les malheurs , les assassinats judiciaires et les maisons d'arrêts , multipliés pendant un tems où l'on parlait de liberté , où l'on prétendait que les racines de son arbre devaient être arrosées de sang humain, où des hommes qui se disaient.de vrais patriotes sacrifiaient des milliers de victimes au pied de sa statue, devraient nous avoir appris qu'il existait deux espèces de liberté , l'une fausse , aussi

loin de la vraie que le crime l'est de la vertu; l'autre vraie, fondée sur les lois, la justice, la sûreté , la propriété , celle enfin que nous désirions au 1 8 brumaire , à cette journée qui avait soustrait la France au joug des tyrans , et à la tyrannie des assemblées , celle que nous devons à Bonaparte , celle à l'existence de laquelle son existence était si nécessaire , que Ton peut dire avec vérité qu'elle serait perdue, si nous venions à le perdre, si le parti qui lui succéderait rétablissait ou 88 ou 93. A coup sûr s'il parlait de liberté il parviendrait à convaincre ceux mêmes qui paraissent douter, d'après une aussi funeste expérience, qu'il y avait deux espèces de liberté.

Girardin fut écouté avec beaucoup de défaveur et souvent interrompu par des murmures. Bérenger, qui s'aperçut de cette disposition de l'Assemblée et qui cherche à en capter la faveur pour se ménager ou se conserver de l'influence, déclara que la commission reconnaissait quelle avait eu tort d'employer l'épi thète de vraie.

La même commission fut chargée de revoir son ouvrage et de représenter une nouvelle rédaction. Elle la soumit à l'Assemblée, elle l'adopta, non qu'elle en fût contente mais de lassitude. De toutes les propositions, la seule qui eût été adoptée fut celle de se rendre en corps chez le Consul. La séance fut rendue publique , pour annoncer cette détermination. Elle fut levée ensuite et nous nous rendîmes aux Tuileries.

Bonaparte entouré des consuls, des ministres et des conseillers d'État , nous fit entrer dans les salles des ambassadeurs.

Mouricâult, homme honnête et estimable , mais trop faible pour les occasions délicates ou difficiles, porta la parole comme président du Tribunat.

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