‹ Discours et opinions, journal et souvenirs de S. Girardin (volume 2)Chapitre 56 sur 98 · FLORÉAL AN X · texte numérisé non relu

FLORÉAL AN X

Lucien a communiqué à la section de l'intérieur son rapport

1 Ces notes extraites du journal de Stanislas Girardin sont présentées telles qu'elles forent écrites à F époque même de cette importante discussion.

sur la Légion- d'Honneur, il a été approuvé généralement. Les

observations se sont bornées à deux.

Delpicrre lui a demandé la suppression du mot populace , et Chaupelin l'a engagé à parler des services qui peuvent être rendus par les hommes civils, dans les tems tranquilles et ordinaires.

28 floakal.

L'ordre du jour appelait le rapport -de Lucien sur la Légiond'Honneur. Il était à peu près trois heures, lorsqu'il fut invité à monter à la tribune.

Il avait pris partout le ton d'un orateur qui appuie une opinion, et nulle part celui d'un rapporteur qui se borne à présenter les moyens d'apprécier la bonté d'un projet de loi, en nous offrant dans un même cadre tous les argumens pour et contre.

Ses moyens oratoires parurent aussi trop gigantesques , dans un aussi petit espace. La salle du Tribunat est trop petite pour de grandes images. Ses invocations à la gloire y parurent donc déplacées; partout elles paraîtraient de mauvais goût

Ce rapport annonçait un talent facile , mais l'on n'y a point trouvé un talent perfectionné.

L'on y a remarqué un morceau chaudement écrit contre l'hérédité, et placé à dessein pour plaire à l'auditoire et propre à tromper les nigauds.

L'on a voté l'impression du rapport à six exemplaires, comme cela se pratique.

Savoye-Rollin parut à la tribune aptës Lucien ; l'on fut surpris de le voir combattre qn projet duquel le gouvernement attachait une grande importance, lui qui avait presque toujours défendu ses mesures.

Il est impossible d'avoir déployé plus de talent dans l'attaque, d'avoir serré davantage ses moyens , afin de leur donner plus de force, d'avoir débité avec plus d'art.

Cette opinion de Savoye-Rollin est infiniment supérieure à toutes celles prononcées par lui précédemment ; elle est écrite avec clarté, force et élégance, et s'adresse bien plus aux

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passions qu'à la raison ; moyen presqu'assuré de succès , dans . nue assemblée quelconque. Aussi fk-elle une impression profonde sur le Tribunat Lucien s'en aperçut et en fut vivement irrité.

Duchesne, oncle de Savoye-Rollin , lui dit au moment où il descendait de la tribune : « Tu viens de parler en homme libre • et je te rends mon estime. »

Ceci s'explique , lorsque l'on sait que Dnchesne est un des deux tribuns qui ont voté pour que Bonaparte ne soit pas consul à vie.

FrévilU ne répondit point à Savoye, mais il démontra les avantages de la loi. Son discours était écrit , et les objections présentées parle préoptnant n'avaient point été prévues par lui.

Fré ville a de 1'esprîl, écrit bien, mais quand sa poitrine, naturellem*ent faible, commence à se fatiguer, sa voix devient difficile à entendre : c'est de la bonne musique , exécutée par un mauvais instrument.

Chauve lin parut ensuite; il avait annoncé à tous ses collègues qu'il comptait improviser, l'on était curieux de voir comment il s'en tirerait. Avant et pendant la séance, il s'était promené à grands pas , dans la salle des conférences, ses mains sur les deux yeux, à la manière de Fox et de Cazalès , et pressant sa tête comme s'il craignait d'en laisser échapper quelques idées. Il était plus rouge qu'à l'ordinaire , et paraissait être dans une situation extrêmement laborieuse.

Il commença son discours par annoncer qu'il allait parler sans aucune espèce de préparation. C'était une précaution aratoire totalement superflue , car chacun eut bientôt l'occasion de s'en apercevoir. Il balbutia, s'embarrassa,, et lorsqu'il pouvait parvenir à se rappeler quelques-unes des phrases de Savoye-Rollin , il avait soin de les répéter. Cela fit dire à ftisas, qu'il n'avait que Savoy e pour lui.

On crut deviner la cause de son embarras. C'est qu'il s'était placé entre Penvie de parler contre un projet de loi , et la crainte de l'attaquer. Il voulait qu'un parti put lui en savoir

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gré, sans avoir à redouter le mécontentement du gouvernement. Enfin , il voulait , dans cette occasion , concilier ce qui est inconciliable.

Il s'est prononcé contre la volonté du Consul :

i° Parce qu'il est mécontent de n'avoir point obtenu l'ambassade d'Angleterre, à laquelle il suppose avoir des droits.

20 Parce qu'étant mal avec Bonaparte depuis la discussion en comité secret sur le traite de paix avec la Russie , il a pensé qu'il ne serait pas de la Légion-d'Honneur.

Il a trouvé le moyen , en s'opposant à son établissement , d'exhaler son humeur et de mettre son amour-propre à couvert.

Le président ayant annoncé qu'aucun orateur n'étant inscrit contre , il allait consulter l'Assemblée pour fermer la discussion, il la prévint que ceux qui devaient parler pour étaient au nombre de trois , Chabaud-Latour , Girardin et Fabre.

J'oubliais de dire que Nisas avait parlé après Chauvelin , que l'on avait trouvé dans son discours quelques traits heureux , et plus d'ensemble que Ton n'en rencontre communément dans ses productions.

Lucien après la clôture de la discussion, demanda la permission de résumer les objections; il avait > pendant le discours de Nisas , écrit à la hâte quelques pages en réponse à Savoye- Rollin. Il le comparait à Don Quichotte de la Manche, il l'accusa d'avoir plutôt cherché à injurier le gouvernement, qu'à démontrer les vices de la loi. Il prit un ton de supériorité peu convenable à son nom et à sa position , et affaiblit par sa maladresse tout l'effet d'une réponse improvisée, où il mit beaucoup de méthode et développa un talent supérieur. Aucune objection n'avait été oubliée, et toutes furent réfutées séparément , quelquefois avec éloquence et toujours avec clarté.

L'on rendit justice entière à son excessive facilité, et Ton admira les ressources prodigieuses de son esprit, mais l'on blâma beaucoup sa manière; les injures sont singulièrement déplacées dans les assemblées peu nombreuses ; elles le furent d'autant plus dans la nôtre , que l'on n'y a point pris l'habitude de s'en dire.

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Savoye-Rollin fut privé de la réplique, il en avait les larmes aux yeux. Il dit à Lucien que c'en était fait de la liberté des opinions, si l'un ne pouvait combattre un projet de Joi , sans avoir à courir le risque d'être accusé d'attaquer le gouvernement ; que ces reproches étaient inconvenans dans la bouche de tous les tribuns , et particulièrement dans ia sienne.

Lucien lui répondit : Je suis citoyen et frère.

Le résultat du scrutin a donné 56 boules blanches , et 38 noires.

L'on ne s'attendait point à une aussi forte opposition , et Ton prétend que la réponse de Lucien à Savoye a augmenté le nombre des boules noires. Cela peut être ; mais en tont ceci, la grande faute a été de n'avoir point soumis le projet aux sections réunies. Je l'avais proposé à Lucien , qui ne le voulut pis, parce qu'il croyait être sûr de l'unanimité de la section de l'intérieur et surtout parce qu'il ne connaissait pas aussi bien que moi l'esprit qui régnait au Tribunat. Si ce parti eût été suivi , Savoye-Rollin, comme il me Ta dit depuis, n'eût point parlé ai séance publique , et sans son discours il n'y eût eu qu'une très- faible minorité.

Les deux orateurs nommés pour défendre le projet de loi , conjointement avec Lucien, furent Fréville et Stanislas Girardin.

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