MILLIONS
siAifCB DU a6 F^yiLiBA 1823.
Messieurs,
Le droit de déclarer la guerre est une des prérogatives de la couroDDe : je n'ai donc point à examiner une question décidée par la loi fondamentale de l'État. Mais cette prérogative ne peut être exercée qu'à certaines conditions: il eût été par trop dangereux de confier à l'autorite suprême le terrible droit de déclarer la guerre 9 sans aucune espèce de restrictions ; car enfin, cette autorité est remise aux mains d'un homme : à ce titre, un roi est sujet aux passions humaines, et il y a encore des passions et des hommes entre le peuple et lui : de ces dangers le moins grand n'est pas l'influence que pourrait acquérir sur l'esprit du monarque une faction ennemie du peuple.
Les garanties nécessaires à la sûreté de la nation résultent de l'article 4^ ^^ ^ charte, qui porte : qu'aucun impôt ne peut être établi, niperçu, s'il iia été consenti par les chambres. L'armée ne
' Cette opinion n'a pu être prononcée.
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peut donc être augmentée sans leur consenfemeDt Ainsi, messieurs, il dépend toujours de vous que la guerre ne puisse être entreprise. La prévenir est un devoir sacré lorsqu'elle parait injuste: défendre sa propre indépendance est légitime; attaquer celle des autres, est une chose inique. C'est cependant de cette iniquité que l'on vous propose de vous rendre coupables envers TEspagne. Je ne retracerai pas ici les actes arbitraires du premier gouvernement du roi Ferdinand; je dirai seulement que ces actes constituaient une véritable tyrannie , et je vous demande s'il n'était pas permis à la nation espagnole de chercher à y mettre un terme? Quel est celui de vous, messieurs, qui oserait accuser à cette tribune les Grecs d'avoir voulu se soustraire à la tyrannie du Grand-Seigneur ? Et si les Grecs ne sont point coupables à vos yeux , pourquoi les Espagnols le seraient-ik davantage? Leur situation n'était-elle pas la même? L'oppression qui régnait en Grèce ne différait pas de celle qui pesait sur la péninsule. S'il est vrai que les hommes n'aient point été créés pour être esclaves, lorsqu'ils secouent leurs chaînes et qu'ils parviennent à s'en délivrer, ils font une action qui n'a rien de blâmable. Ainsi , le mouvement qui a rendu à l'Espagne sa liberté , ne peut servir à excuser la guerre que vous voulez lui faire aujourd'hui : cette guerre n'a ni prétexte, ni but. Cette constitution des Cortès n'avait-elle pas été reconnue pendant le séjour que Ferdinand fit en France? ne l'avait-elle pas été par toutes les
grandes puissances qui, à cette époque, rendaient grâce à l'Espagne d'avoir ébranlé le trône de Napoléon, en lui opposant la liberté? Ne l'a-t-elle pas été de nouveau par ces même puissances, depuis 1 8ao ? Ferdinand lui-même n'a-t-il pas prêté serment à cette constitution? Et si vous dites qu'il ne l'a pas prêté de bonne foi, vous en faites un roi parjure. Sa conscience était libre ^ et commettre une action qu'elle réprouve , est aux yeux de sa nation un crime inexcusable, car il sert de prétexte à toutes les fureurs de la guerre civile. Ce que vient de faire une femme , ( la reine de Portugal ) vous devez supposer , pour l'honneur d'un roi ( de Ferdinand) qu'il l'eût fait, s'il était vrai qu'il eût considéré la constitution des Cortès comme la source des malheurs des Espagnols , et la cause des siens.
Je n'examinerai point cette constitution dans son ensemble, ni dans ses détails; je dirai seulement qu'elle eût peut-être été un peu moins démocratique, si la charte française eût été exécutée plus loyalement. Mais dans toutes les suppositions , je vous le demande, qui peut vous donner le droit de faire intervenir la force pour introduire des modifications dans les lois fondamentales de l'Espagne ? De qui tenez-vous cette mission ? L'amitié qui unit les deux peuples vous permet peut-être de donner des conseils aux Espagnols ; mais leur dicter des ordres, vouloir employer la force pour les contraindre à adopter des modifications , est un attentat contre leur indépendance; c'est un crime
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auquel nous ue pouvons nous associer , on caînie qui fait horreur aux peuples libres, et conséqaemment à la nation française. Il est tems encore d'empêcher qu'il ne soit commis, et nous derons à l'honneur et à la prospérité de la France d'en rendre la consommation impossible: si nous le pouvons , nous le devons. Nous le pouvons , eo refusant d'accorder au pouvoir les cent millions dont il se propose de £aiire un si funeste emploi L'on vous a dit d'abord, qae toutes les relations diplomatiques avaient cessé entre la France et VEspagne. Ces relations peuvent avoir été interrompues directement, et s'être maintenues indirectement par l'intermédiaire d'une puissance amie. Le roi vous l'a dit, messieurs, si la guem est inévitable: elle peut donc encore être évitée? Si l'on en croit le bruit qui s'est répandu dans b capitale, et duquel il résulte que peu de jours avant le départ de M. de San-Loranzo , un ministre de S. M. lui aurait dit: <c Croyez bien , M. le duc, ce que la France connaît toute l'importance de Falcc liance de l'Espagne , qu'il ne peut régner entre « ces deux nations une trop grande intimité; a qu'elle est également nécessaire à leur gloire el <c à leur prospérité communes. Croyez donc, « d'après ce que je viens de vous dire, que le contt seil du roi attacherait un grand prix à rétablir « entre les deux pays la plus parfaite intelligence. « Pour vous en donner la preuve , je vous dirai « que le gouvernement français se contenterait tf de la plus simple modification à la constitution
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f( espagnole; de celle dont les Cor tes convience draient avec le roi. Vous voyez donc, M. le «c duc , combien il serait facile d'empêcher une a guerre également nuisible aux intérêts des deux a pays. »
«c Ce que vous me demandez , répondit le duc , « aurait peut-être pu se faire , avant que vous a n'eussiez menacé ma nation. Mais vous lui avez « fait entendre des menaces, et la fierté castil- « lane s'en est indignée. Non , jamais l'Espagne a ne consentira à modifier ses lois, lorsque ces « HQodifications paraîtraient avoir été dictées par •c rétranger. »
« £h bien! M. le duc, deux braves nations vont a donc entrer en guerre? — Non, M. le comte, a dites un gouvernement d'un côté , et une nation a de l'autre. »
Ces paroles exprimaient une grande vérité , car notre gouvernement seul veut la guerre: la nation ne la veut pas. Cette guerre que la nation ne veut pas pourrait encore être évitée. Le moyen en est indiqué dans une lettre confidentielle datée du 18 janvier, et adressée à M. de hagarde. Comme cette lettre est imprimée dans tous nos journaux , vous connaissez ce moyen ; il est un peu dramatique, et ceux appelés à payer les frais de la représentation pourraient les trouver fort onéreux ; mais ils seraient toujours infiniment moins coûteux que les frais de la guerre , même la plus heureuse. Le dénouement indiqué dans la lettre de son excellence pourrait être remplacé
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par un autre, et son imagination, si riche et & poétique , ne lui laissera sans doute dans ce geoit que l'embarras du choix : puisse du moins cette nouvelle conception de son génie ne pas faire de nouveaux martyrs !...
Vous voyez donc, messieurs, que la guerre qui se prépare n'est pas, comme l'a prétendu M. le rapporteur de votre commission , une de ces nécessités absolues contre lesquelles il r^est pas permis de lutter. Ceux pour qui la paix est le premier des biens, le plus pressant des besoins j sentiront ( ici sans doute la guerre est sous-entendue ) que la guerre est nécessaire pour rendre la paix solide et durable. C'est, vous m'avouerez, prendre une route peu fréquentée , lorsque l'on veut arriver a un semblable but.
Tous enfin reconnaîtront que ce qui importe avant tout , par^dessus tout, c'est d'assurer au besoin la gloire de nos ar/nes, F honneur de notre drapeau y le repos de la France et la majesté du trône.
Je me permettrai de demander à M. le rapporteur en quoi la gloire de nos armes a été compro* mise ? Elle ne l'a été qu'une seule fois pendant le cours de nos longues guerres , et c'est précisément en Espagne; mais je ne sache pas qu'elle le soit aujourd'hui , et la phrase de M. le rapporteur me paraît être sans application. Je ne sache pas non plus en quoi l'honneur de notre drapeau, et la majesté du trône, aient été le moins du monde compromis par la révolution espagnole. Si le repos de la France parait l'être, ce n'est que par les cou-
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seils perfides qui ont été donnés au roi; par des conseils qui tendent à l'entraîner dans une guerre^ qui , comme l'a si bien dit l'un de nos orateurs : doit être considérée comme un véritable suicide. C'est depuis qu'il a été sérieusement question de cette guerre , que la tranquillité de la France , la fortune publique , les fortunes particulières, ont été menacées ; c'est depuis ce tems que les spéculations commerciales ont été paralysées; les travaux de l'industrie suspendus ; le crédit public inquiété.
Nous sommes Français; mais comme nous ne partageons pas l'opinion de M. le rapporteur, nous lui demanderons quels sont les meilleurs Français , de ceux qui vocifèrent la guerre , ou de ceux qui vocifèrent la paix? Nous qui ne voulons pas la guerre, nous nous croyons de très-bons Français; nous nous croyons de très-bons Français, en refusant au gouvernement les moyens de précipiter dans des dangers incalculables la France et la dynastie; nous nous croyons même de très-bons royalistes, alors que nous venons demander au roi de maintenir la paix. Et certes ! nous n'aurions pas besoin d^aller chercher ailleurs que dans le rapport qui vous a été fait, nos argumens contre la guerre; il en fournit de tellement puissans que nous ne pouvons nous dispenser de nous en emparer. On s'effraie pour V avenir , et l'on a raison de s*effrayer.
Ces pressentimens , n'en déplaise à M. le rapporteur, ne sont pas ceux de la timidité et de la IV. 19
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faiblesse: ils sont ceux de la prévoyance et de l: sagesse; ils n'ont rien de nouveau ni d étranger: ils sont acclimatés en France, comoae parfont ailleurs.
Quiconque entreprend la guerre doit entrevar la possibilité des dé&ites. Et pourquoi cette ^osr sibîlité n'existerait^elle pas? C'est positivement en Espagne que j'irai puiser des exemples pour prouver que cette possibilité n'est pas diinierique.
V Espagne déchirée baigne son territoire de soh propre sang. Qui le fait verser, ce sang? Ne sonîce pas ceux qui salarient et arment ces prétendu.^ amis de la religion et du roi? Cette religion, pouvez -vous dire qu'elle est menacée par une constitution qui commence ainsi: jiu nom de Dieu toutpuissant^ Père y Fils et Saint-Esprit^ créateur, législateur de la société humaine ?... Serait-ellf menacée par le chapitre second qui porte : Que la religion de la nation espagnole, est y ei sera à jamais la religion catholique, apostolique et romaine, la seule véritable?... — Je suis disposé a croire que lorsque M. le rapporteur a dit que ks amis de la religion s'armaient en foule , qu'il n'avait pas lu l'article que je viens de dter ; s'il l'avait lu. il n'aurait pas dit : Que F armée française cambaitrait pour la religion. Ce n'est pas pour la religioe qu'elle combattrait, mais bien pour rétablir ses abus; ce n'est pas pour la religion, ce serait pour assurer le retour de l'inquisition, et pour £ûi« rentrer le clergé dans des biens qui ont servi i
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payer les dettes de l'État; ce n'est pas pour la religion qu'elle prendrait les armes et verserait soii sang; ce serait pour rétablir la domination ultramontaine en Espagne, et la consolider en France.
M. le rapporteur a trahi, sans doute sans le vouloir , le secret de la guerre qui se prépare , en disant que c'était une guerre de religion? Une guerre de religion, grand Dieu, au 19® siècle! JElle en a, il est vrai, tous les caractères; elle est préchée dans toutes nos églises, elle est recom* mandée dans toutes les prières ; elle est soufflée par \^ sacerdoce ultramontain; elle est l'œuvre des jésuites. Peut-on douter que cette guerre ï\e soit effectivement une guerre de religion? I^e voit-on pas, dans les rangs de ceux qui la font actuellement, des moines et des prêtres? Ce sont les ministres d'un Dieu de paix qui sacrifient sur ses autels des victimes humaines , et qui les immolent au milieu de villes et de villages incendiés ! C'est un moine qui parcourt ces scènes d'horreur et de désolation un crucifix à la main. Ce sont d'autres religieux qui sont les exécuteurs de ces ordres fièroces et sanguinaires! France, voilà tes auxiliaires ! Soldats , voilà votre avant-garde!
Vous vous plaignez des Espagnols: ne sont-ce pas eux qui peuvent vous adresser les plaintes les plus justes et les mieux fondées ?
Votre conduite envers l'Espagne n'a été qu'une série de fourberies; et tandis que son ambassadeur était à Paris , vos agens secrets parcouraient
agi DISCOURS et opinions.
TEspagne pour y exciter des troubles ; vous prêtiez ouvertement votre assistance aux bandes de U Foi, et notre territoire leur servait de retraite, pour y réorganiser ses débris séditieux. Vous n^ prenez pas même la peine de dissimuler tout o que cette conduite a de coupable aux yeux des nations civilisées ; et tandis que vous aviez Fair ck reconnaître ici l'envoyé du roi Ferdinand, vou^ traitiez avec le ministre d^une prétendue régence. Quel rôle a joué notre ministère, en traitant » la fois avec deux gouverneraens , dont l'un était reconnu par l'Europe entière, et dont Tautiv n^était avoué que par une faction qui, comnucelle qui règne ici, ne se compose que d'une trèspetite minorité ? Qu'a*t-elle fait? qu'a- t-elle obteou!" Quelle est la ville d'Espagne qui se soit soulevée en sa faveur ? Vous l'avez entretenue , vous lavez payée, vous l'avez armée, et quels progrès a-t-elk faits ? elle s'est emparée par surprise, ou par trahison, de quelques misérables forteresses sur les frontières de la France ; elle a occupé quelques positions militaires qu'elle n'a pas défendues, lorsque les troupes constitutionnelles se sont présentées pour les reprendre. C'est cependant ces misérables forteresses, dont les noms sont à peine connue, qu'un orateur de votre côté a nommé les places fortes de l'armée de la Foi; ce sont ces bandes sans discipline, sans organisation, que ce tnèm*' orateur considère comme les seuls bons et loyaui
sujets de Ferdinand; ce sont ceux qui combattent leur patrie contre leur roi , auxquels il prodigue
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de si beaux titres : c'est pour soutenir leurs efforts impuissans qu'il faut armer la France entière , et rallumer dans l'Europe les feux de la guerre. L'onvous a dit sérieusement : Ce n'est point une guerre que la France va faire ; ce ne sera qu'une pointe. — Les mêmes hommes répètent aujourd'hui, avec la même présomption, ce qu'ils disaient aux rois en 1791, lorsqu'ils voulaient les déterminer k tourner leurs armes contre la France. — Les rois les crurent : Valmy , Jemmapes, Fleurus, leur apprirent ce que c'estqu'un grand peuple combattant pour la liberté. Puisse cette même expérience., qui a été silong-tems fatale à un monarque exilé, lui faire apprécier et les promesses et les espérances des émigrés espagnols! ils disent ce que disaient les nôtres, et les nôtres sont aujourd'hui les seuls qui ajoutent foi aux paroles des émigrés de la péninsule.
Mais vous. Français, qui dès 1789 ave? contribué à renverser les abus du despotisme et de l'aristocratie ; vous qui , pendant trente années , avez combattu pour les libertés publiques , et la cause sacrée de l'indépendance nationale, auriez-vous aujourd'hui la désastreuse condescendance de prodiguer votre or et votre sang, pour faire triompher en deçà et au-delà des Pyrénées les doctrines pernicieuses de Coblentz et d'Urgel!...
Je vote contre le projet de loi.