L'Emmanuel, Préface
C'est que le sacrifice sous toutes ses formes, la douleur volontairement acceptée emporte les âmes même les plus vulgaires en de merveilleuses ascensions. Sous le marteau qui frappe et qui brise, la pierre inerte et froide laisse elle-même échapper la lumière. Pour arriver aux plus hauts sommets des communications célestes, pour contempler de plus près le Verbe révélateur, pour pénétrer plus avant dans les mystères divins,pour être embrasé des ardeurs du Cœur adorable, il faut gravir les pentes du Calvaire, il faut habiter au pied de la croix sanglante. Pour que l'éloquence sacrée s'échappe à flots, il faut avoir reçu à la poitrine la large blessure qui a rendu les saints éloquents.
L'abbé Martinet porta généreusement, sa vie tout entière, le joug de l'humilité et delà pauvreté. De quel respect profond, de quelle affection vraiment filiale ce prêtre illustre entourait les évêques qui se sont succédé sur le siège de Tarentaise! Il était humble, soumis envers ses supérieurs, il était doux et affable surtout envers les petits et les ignorants. Jamais il ne parlait de ses succès et des témoignages d'admiration qu'il recevait de toutes parts. Quelques semaines avant sa mortjl détruisit toute sa correspondance, qui contenait les lettres les plus flatteuses des princes de l'Église et des écrivains les plus distingués. Le refus qu'il opposa à sa nomination à l'évêché d'Annecy serait resté complètement ignoré si ses amis, chargés d'insister auprès de lui, n'avaient trahi le secret de son humilité.
Il a vi'rnel il est mort pauvre. Satisfait de la oourriture la plus grossière, oubliant jusqu'à l'imprudence les soins les plus indispensables à sa santé, ne demandant rien et donnant avec joie du peu qu'il avait. Ses rête-
ments étaient ternis et usés, sa cellule triste et nue. A Villette, il voulut se passer de feu pendant un hiver rigoureux, et, transi de froid, il travaillait douze ou quatorze heures par jour. Sa santé, quelque vigoureuse qu'elle fût, ne put résister à de telles épreuves. On le trouva étendu sans connaissance auprès de sa table de travail ; il avait les pieds gelés et une maladie grave le condamna à un repos qui fut sa plus cruelle douleur.
L'abbé Martinet supporta avec un héroïque courage les souffrances de sa dernière maladie. Il était convaincu que la mort approchait; il la voyait venir sans terreur, comme l'ouvrier laborieux et fidèle qui a fini sa journée et qui attend le repos et la récompense promise par le Père de famille. Les espérances de sa guérison, qui lui étaient exprimées par ses amis comme une consolation, le laissaient indifférent et même attristaient sa grande âme. Il désirait sortir de l'arène où il avait si longtemps combattu le bon combat, et obtenir la couronne de justice qui lui était réservée (1).
Si quelques-unes des appréhensions de la mort auxquelles la faiblesse de notre nature ne peut toujours échapper, arrivaient jusqu'à lui, malgré les illuminations de sa foi et les visions de son espérance, il pouvait répéter ces paroles d'un solitaire mourant : « 0 mon « âme ! pourquoi crains-tu la mort ? pourquoi te troublestu ? Voilà soixante et dix ans que tu sers le Seigneur. » Son agonie, qui fut longue et douloureuse, le trouva sans défaillance ; il fut jusqu'à la dernière heure le disciple de la croix et l'homme des généreux sacrifices. Le 17 juin 1871, son âme allait contempler, sans ombre