‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 34 sur 84 · L'historien Gibbon · texte numérisé non relu

L'historien Gibbon

claves des partis, d'être les ennemis de notre temps et des sociétés modernes.

Eh bien non ! nous ne sommes pas les esclaves des partis. L'Église catholique est au-dessus des partis; elle ne les sert pas. L'Église catholique, considérée dans sa vraie doctrine, dans sa hiérarchie, à qui seule il appartient de diriger les âmes et d'instruire les peuples, l'Église ne repousse et ne condamne aucune forme de gouvernement capable de donner l'ordre dans la justice et la vraie liberté. Les constitutions chrétiennes du moyen âge ne laissaient pas les peuples sans frein et l'autorité royale sans contrôle. L'absolutisme n'a régné que par la révolte contre l'autorité du Vicaire de Jésus- Christ, le mépris des traditions chrétiennes et les conquêtes de la corruption. La constitution du peuple anglais, dans laquelle notre siècle a cru voir la perfection des institutions politiques, lui est venue du catholicisme.

Renfermer l'Église entre les frontières d'une nation, ou entre les limites plus étroites d'un parti, c'est lui ravir, par la force et l'évidence des faits, le caractère de la catholicité; c'est nier qu'elle est le moyen unique de salut pour tous. Confondre l'Église et les œuvres qu'elle inspire avec les causes politiques quelles qu'elles soient, avec les gouvernements qui s'élèvent et qui tombent, c'est profaner ce qui est surnaturel, divin et étemel, en l'abaissant au niveau de ce qui est humain, naturel, imparfait, passager; c'est soulever tour à tour contre l'Église et contre les œuvres catholiques la vengeance des vainqueurs et les récriminations des vaincus. Confondre l'Église avec les causes politiques, c'est, je le dirai sans hésitation et sans crainte, c'est enlever à

l'Église son auréole divine pour mettre sur son front la couronne de toutes les douleurs et de tous les outrages, c'est jeter sur ses épaules, déchirées par les attaques venues de toutes parts, un lambeau de pourpre humaine, c'est lui donner un de ces sceptres de roseau qui se brisent tôt ou tard dans toutes les mains; et alors quelque Pilate se lève et, devant les multitudes égarées par ces confusions fatales, soulevées par les haines perfides, il dit : Voilà l'homme (1).

Nous pouvons avoir des préférences, c'est notre droit; mais l'Église divine, immortelle, n'est pas l'esclave des partis humains et des causes qui meurent. Devant la croix du Sauveur du monde, tous les drapeaux s'abaissent, et les intérêts des âmes qu'il faut régénérer et sauver dominent de toute la hauteur du ciel les intérêts qui ne sont que de la terre et du temps.

Telle est la vraie doctrine catholique, il n'y en a pas d'autre. C'est l'enseignement de Dieu luimême dans les saintes Écritures, c'est la tradition constante de la papauté (2) et de l'épiscopat dan

i. Saint Jean, xix, o.

2. Ecoutuiis encore la parole du Vicaire infaillible de Jésus- Christ, le pape Léon Xill dans la lettre citée plus haut : « Sans aucun doute, l Eglise catholique ne blâme et ne réprouve aucune forme de gouvernement, el les institutions établies par l'Eglise. pour le bien générai peuvent prospérer, que l'administration de la chose publique soit coniiee à la puissance et à la justice d'un ou de plusieurs Et comme, au milieu des vicissitudes et des transformations politiques, il est nécessaire que le siège apostolique continue de traiter les affaires avec ceux qui gouvernent, il n'a en \ue qu'une seule chose : sauvegarder l'intérêt chrétien ; mais blesser les droits de la souveraineté, quels que soient ceux qui gouvernent, le Saint-Siège ne le veut jamais et ne peut pas le vouloir, il n'est pas douteux non plus qu'on doive obéir aux gouvernements en tout ce qui n'est pas contraire à la justice. Ainsi l'exige le maintien de l'ordre qui est le fondement du nien public. Mais on n eu do.t pas conclure que cette obéissance euipjrle l'approbation de ce qu il y aurait d'injuste dans la constitution et l'administration de 1 htat. Le pape ajoute que ce sont là des préceptes de droit public reçus par tous les catuoliques : et cum hot sint juris publia precepta catholicorum minum hocomtnunia.

tous les siècles, c'est l'exemple de tous les saints (1).

On nous accuse de n'être pas de notre temps et de maudirelessociétésmodernes. Eh bien 1 ici encore nous demandons avec instance qu'on juge l'esprit et les tendances de l'Église catholique par les paroles et les actes de ses pasteurs qui seuls ont la mission de la gouverner, et non par les paroles qui peuvent échapper à quelques écrivains dans les entraînements inévitables des luttes de la presse; comme on n'interroge pas, sur la direction d'une armée et la défense du pays, le soldat qui combat dans la mêlée.

Comment pourrions-nous maudire les sociétés modernes? Nous sommes envoyés pour bénir, pour consoler, pour éclairer et pour sauver; nous sommes les pasteurs de tous les hommes et les apôtres de tous les temps. Est-ce que nous les maudirions parce qu'elles sont modernes? Mais toutes les sociétés éteintes, toutes les générations qui dorment dans leur poussière, ont été modernes, comme le seront à leur tour toutes celles qui viendront après nous. Parlez-vous du droit nouveau de la force brutale, de l'astuce et de la trahison; mais

i. Nous pourrions ici multiplier les citations, mais nous voulons rappeler seulement l'exemple d'un prêtre, d'un religieux, d'un grand orateur, qui a vécu au milieu de nos divisions et qui a obtenu l'affection et la vénération de tous*

Voici ce que nous lisons dans La \ ie du U. l\ de Ra\ ignan, de la Compagnie de Jésus, écrite par le R. P. de Ponlevoy, de La même Compagnie : «A tous ceux qui voulurenl L'entraîner sur le terrain

politique, il répondit consta lent avec la Liberté de son maître :

« Que me demandez-vous : Yi pas qu'il faut que je sois

aux affaires de mon l'ère-.'' Véritable religieux ''t vrai serviteur 'I'' l'Eglise, il laisse au monde les débats <'i les querelles : h sans dévier jamais, il poursuivit sa tâche apostolique sous tous les régimes, n pouvait bien avoir des sympathies pour une caus

pour une autre, mais l'hom q lui eï lit absorbé dans le pi

Quel parti a pu nu reprocher son opposition î il lut le p rtisan de l'ordre, de la paix ri de la liberté pour le bien, l'apôtre de toutes les âmes; ri s'il parul qu ilqu ifois combattre, ce (m seule1 ment comme soldat de Jésus-Christ. • (Tom. II,cnap. «.)

ce droit, il remonte jusqu'au sang d'Àbel versé par la perfidie de Caïn. Que dis-je? Il remonte jusqu'aux ombrages de l'Éden profané par l'orgueil et la révolte; et je le vois à travers tous les siècles, souvent plus fort et plus insolent dans ses triomphes qu'il ne l'est de nos jours; je l'affirme la main sur l'histoire.

Cette société qui est la nôtre, par la multiplicité des œuvres de la foi et de la charité, par la pureté de la vie et le zèle du clergé, par la sainteté et l'activité féconde des ordres religieux, par la manifestation plus éclatante de l'unité catholique, par l'union plus intime de l'épiscopat avec la chaire infaillible de Pierre, par l'élan de la piété filiale envers le vicaire de Jésus-Christ, elle n'égale pas, elle surpasse ces sociétés et ces siècles dont on nous parle quelquefois avec une si aveugle admiration.

Ah ! je le veux bien, révélez les faiblesses et les défaillances de cette société, signalez ses périls, combattez ses erreurs, condamnez ses crimes, dévoilez ses plaies secrètes; mais je vous en supplie ne la maudissez pas, ne la repoussez pas. Ce serait avec la suprême iniquité, la suprême folie ; ce serait la trahison la plus insensée et la plus funeste de la mission de l'Église, des leçons de l'Évangile et des inspirations du Cœur de Jésus- Christ.

Interrogez plutôt le Pontife suprême, interrogez les pontifes dans chaque nation, interrogez les écrits et la parole de l'épiscopat; et partout vous rencontrerez, avec la protestation courageuse de la justice et de la vérité, les accents de la charité et de l'espérance.

Ce n'est pas tout encore. Ce qu'il faut à cette heure, ce qu'il faut à tout prix pour l'accomplissement de la

mission de l'Église et pour le salut de nos sociétés, c'est la paix, la paix que le fils de Dieu est venu apporter à la terre, la paix dans la charité qui est le signe divin auquel ses disciples doivent être éternellement reconnus. Ce qu'il nous faut, c'est la paix qui fait la force, parce qu'elle fait l'union, la paix qui est l'œuvre de la justice et par conséquent de l'obéissance. Et erit opus justiciœ pax (1).

Vous me demandez des démonstrations ! Ah ! laissez parler les faits douloureux qui sont sous tous les regards. Cinq années se sont écoulées depuis que des désastres sans nom ont passé sur nous ; l'union s'estelle faite dans ces révélations de nos écrasements et de nos ruines? Les cœurs se sont-ils rapprochés dans les angoisses de la même infortune? Tandis que l'anarchie organise ses légions innombrables avec une persévérance et une unité d'action qui, à elles seules, suffiraient à nous instruire, entendez-vous dans les rangs des enfants de l'Église et des défenseurs de l'ordre social ces accusations qui se croisent, ces soupçons outrageants qui s'affirment avec audace? Voyez-vous ces illusions qui résistent à tant de déceptions cruelles, et ces divisions qui renaissent toujours?

Et pourtant, pendant ces cinq années, quel réveil admirable de la foi, quelle germination prodigieuse des œuvres catholiques! Dans le clergé, dans les fidèles, dans les hommes du monde, jusqu'alors indifférents ou hostiles, quelle noble et généreuse ardeur ! Pourquoi donc ne sommes-nous pas régénérés et sauvés ? Pourquoi sentons-nous plus tremblant encore sous nos pas

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