Paralip., xvn
■>. Ces paroles : Fortiteret suaviter, sonl la devise de s. Eni. le cardinal Guibert.
Je parle, Monseigneur, d'une Œuvre qui vous est chère, que vous avez encouragée par vos bénédictions, soutenue par votre inépuisable charité, guidée par les conseils de votre haute sagesse. Puisse ma parole ne pas trahir les espérances de cette Œuvre et les désirs de votre cœur.
Je le demande à Marie, la protectrice de la France, à Notre-Dame des Victoires, à la Mère de Dieu qui est lumière et charité. Ave, Maria.
Et d'abord ces humbles Frères sont de leur pays par tous les élans de leurs âmes.
A l'ombre de nos vallées, sur les sommets des Alpes, sur les beaux rivages inondés des rayons du soleil, comme sur les plages lointaines vers lesquelles les pousse la charité de Jésus-Christ, aux fils du laboureur et du pâtre, comme aux fils de l'ouvrier de nos grandes cités, partout et à tous ils enseignent l'amour de leur pays. Dans les récits de l'histoire nationale, dans l'interprétation de la loi de Dieu et dans tous les détails de l'enseignement, déborde de leurs cœurs ce profond et ardent patriotisme.
Avec quels accents d'amour ils parlent de la France, de sa grandeur et de sa gloire, de ses plaies qu'il faut guérir, de la mission que Dieu lui a donnée, et qu'il lui rendra quand elle aura compris enfin qu'elle n'a été humiliée et écrasée dans la défaite, et qu'elle n'est, à cette heure, éperdue au bord des abîmes, que parce qu'elle a méconnu sa merveilleuse vocation!
Ils disent à ses enfants, qui les comprennent — et
qui donc ne les comprendrait sur cette terre de France? — ils disent ce que la patrie a fait de grand, de généreux, d'héroïque pour la vérité et pour la justice, pour les âmes et pour Dieu. Ils leur montrent, au-dessus de l'éclat des conquérants, la céleste auréole de nos saints, au-dessus des chefs-d'œuvre delà littérature et des arts les œuvres immortelles de la foi et de la charité chrétiennes.
Et, ainsi, dans l'âme de ces enfants, qui seront les hommes de l'avenir, ils font pénétrer, chaque jour et à chaque instant, l'intelligence des hautes destinées de leur pays, et les fortes vertus qui, seules, peuvent le régénérer et le sauver.
Ces humbles Frères sont de leur pays par leur vocation elle-même, qui répond si admirablement aux nobles inspirations de la. vraie France. Cette vocation, elle est essentiellement une vocation de générosité et de dévouement. Leur enseignements 'adresse aux petits, aux faibles, aux pauvres, et ils y consacrent leur vie tout entière.
Mais avez-vous remarqué, mes Frères, que presque tous les ordres bienfaisants, presque toutes les congrégations destinées aux actes de la miséricorde, sont nées sur le sol de la France? Quand l'appel de la charité retentit au cœur de ce noble peuple, même dans les fureurs des luttes politiques, même aux jours les plus sombres de son histoire et sous les coups des plus cruelles infortunes, il entend, il comprend, il répond toujours. Ce peuple, il parle, il agit; il donne son or et son sang ; il se donne avec une générosité qui souvent a été aveugle, et qui l'a jeté dans de formidables périls. Ce peuple, il a pu, dans la course insensée de
son ambition, passer sur les autres nations comme un torrent qui dévaste ; il ne les a jamais pressurées avec le sang-froid de l'égoïsme. Aussi c'est sur le sol de la France, c'est de l'âme généreuse de l'un de ses enfants qu'est née cette Congrégation des instituteurs du peuple; c'est des rives de la France que cette Congrégation envoie ses légions pacifiques et sans cesse renouvelées jusqu'aux extrémités du monde. Elle recrute ses disciples les plus nombreux dans les rangs de ce peuple de France qui donne ses fils au vénérable de la Salle, comme il les donne encore, malgré le malheur des temps, aux travaux bénis, aux luttes et aux gloires du sacerdoce.
Les Frères des Écoles Chrétiennes sont de leur pays par les qualités qui contribuent à communiquera leur enseignement une incontestable, une évidente supériorité.
Voyez-les dans leurs classes, dans les rues où ils conduisent leurs élèves, dans les jeux qu'ils dirigent et qu'ils animent: comme ils possèdent bien la vivacité, l'entrain, l'ardeur, cesqualitéssi éminemmentfrançaises et si précieuses pour l'éducation de l'enfance I
Nulle part vous ne rencontrerez à un plus haut degré l'humilité et la grandeur d'âme, la simplicité et l'austérité de la vie, la sérénité et la gaîté dans le sacrifice, la familiarité et la bonté unies à la dignité du Religieux, et ce je ne sais quoi de doux et de fort, de vaillant et de radieux qui séduit l'homme du peuple aussi bien que le petit enfant.
L'étranger ne s'y trompe pas ; et partout où il voit apparaître les disciples du vénérable de la Salle, il sait que, sous ce vêtement grossier, sous ce manteau de bure, battent des cœurs qui aiment Dieu, l'Église et la France.
Passez, ô humbles Frères, passez dans votre modestie, dans votre dévouement obscur, passez devant les égarés et les ingrats qui vous outragent, passez à travers les rangs de ce peuple qui vous connaît, qui vousvénèreet qui vous aime; la France peut être fièrede vous : elle n'a pas de fils plus dévoués, plus capables de réparer ses désastres, et de relever ses ruines.
En effet, ce qu'il faut atteindre avant tout, pour régénérer un peuple, c'est son âme, et cette âme il faut la transfigurer dans la vérité et dans l'amour.
Je le sais, il en est qui, aujourd'hui encore, après tant d'expériences cruelles, cherchent ailleurs le principe de la régénération nationale. Je le sais, après tant de victoires, après tant de flots de sang répandus et de folles conquêtes, nous subissons à notre tour la domination du nombre, de l'habileté, le triomphe passager de la force sur le droit éternel.
Je le sais, les légions se multiplient, la science perfectionne les inventions de la mort. Au sein de l'Europe, devenu un arsenal et un camp où tous les peuples veillent sous les armes, la France, elle aussi, agrandit ses forteresses, elle organise ses bataillons, elle prépare le fer des combats. Mais, croyez-le bien, ce n'est pas dans les multitudes armées, dans la sagesse humaine, dans le génie des batailles que se trouvent le salut ou le suprême péril des peuples.
Ce qui décidera de l'avenir de notre pays, les vraies puissances qui lui rendront sa prospérité, sa sécurité et sa gloire, c'est la vérité, c'est la vertu, c'est l'instruction, c'est l'éducation chrétienne de l'enfance. Les générations qui se lèvent, seront ce que les auront faites Técole et le foyer de la famille. En vain vous armerez les
bras, si lésâmes sont faibles et avilies; en vain vous couvrirez de remparts qui paraissent inexpugnables toutes les frontières de la patrie, si les cœurs repoussent le sacrifice, s'ils succombent devant les premières attaques de l'erreur, ou les premières séductions de la volupté.
En vain vous rassemblerez sous le même drapeau des millions d'hommes, s'ils ne possèdent ni les croyances ni les vertus qui unissent les peuples et qui les font vaillants et invincibles.
Et quelle ressource pourrait offrir pour cette régénération nationale l'instruction égarée par l'indifférence ou l'impiété? Elle ne serait qu'une œuvre de dépravation et de décadence. Avec des moyens d'action plus puissants, elle donnerait au peuple des désirs plus ardents, des convoitises plus criminelles et des haines plus implacables. Les intelligences qu'elle aurait formées, ne seraient plus des intelligences vides, mais des intelligences d'où déborderaient l'erreur et le mal ; elles ne seraient plus des intelligences qui ignorent la vérité, mais des intelligences qui la repoussent et la maudissent. Devant les multitudes soulevées par cet enseignement, le respect de l'autorité, la soumission aux lois, les vérités premières de bon sens, les bases de l'ordre social ne sauraient tenir longtemps. La révolte ou le despotisme, s'emparant de toutes les ressources de la civilisation matérielle, seraient capables de broyer en quelques jours tout un peuple sous les coups d'une barbarie plus hideuse et plus cruelle que toutes les barbaries qui ont épouvanté la terre.
Ils sont donc les bienfaiteurs de leur pays, ils lui préparent un avenir de prospérité et de paix, ces maîtres qui unissent à tous les progrès légitimes de
l'instruction les saintes influences de l'éducation chrétienne.
Car — qui peut l'ignorer 1 — dans les écoles dirigées par les chers Frères, l'instruction et l'éducation sont inspirées par l'Évangile. Dieu est partout présent, les sentences de la sainte Écriture sont inscrites sur les murailles, l'image de Jésus-Christ crucifié s'offre partout aux regards, la prière, le chant des cantiques succèdent à l'étude et au jeu, les fêtes chrétiennes sont célébrées avec solennité, et une atmosphère de foi et de piété enveloppe l'àme des petits enfants.
Les chers Frères n'oublient pas ces paroles de leur saint Fondateur : « Vous êtes les coopérateurs de Jésus-Christ, et vous participez à l'auguste fonction des anges gardiens dans la culture des âmes. »
A ces preuves éclatantes de leur patriotisme, à ces services signalés rendus par les chers Frères, il faut ajouter l'étude de la langue nationale.
Qui peut contester que la langue est une des causes les plus puissantes de l'unité d'un peuple? Elle fait circuler dans toutes les intelligences comme un principe unique dé vie ; elle transmet d'une extrémité à l'autre d'un grand pays, avec la douceur et la force des mêmes accents, les mêmes anxiétés et les mêmes douleurs, les mêmes joies et les mêmes espérances. Elle fait tressaillir toutes les âmes aux chants des poètes et sous la parole enflammée des orateurs. Elle porte l'empreinte de l'esprit d'un peuple, et elle conserve à cet esprit ses tendances, ses qualités et ses caractères distinetifs.
C'est pourquoi, répandre dans tout un peuple la connaissance de la langue nationale est une grande oeuvre de patriotisme. Or, cette œuvre, non-seulement les
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Frères des Écoles chrétiennes l'accomplissent chaque jour admirablement ; mais ils ont été les premiers à l'entreprendre. À l'époque où le vénérable de la Salle tondait son Institut, la langue de Vaugelas et de saint François de Sales, la langue de Pascal, de Corneille et de Bossuet, la langue de Racine, de Fléchier et de Fénelon avait acquis, sous les efforts du génie, toute son harmonie, toute sa vigueur et toute sa beauté. Elle était devenue la langue de la politique et des cours, des savants et des académies; le vénérable de la Salle voulut en faire la langue du peuple.
Certes, l'entreprise était difficile et capable de déconcerter l'intelligence la pins élevée et le cœur le plus vaillant. Pour y consacrer uniquement tous les efforts de ses disciples, le saint Fondateur leur interdit l'étude de la langue latine. Il lutte contre les préjugés avec une indomptable énergie, il surmonte tous les obstacles par sa prudence, son habileté et la persévérance des maîtres qu'il a formés. Il rédige lui-même, dans cette langue, des alphabets, des catéchismes, des traités élémentaires ; il en réduit les principes aux règles les plus claires et les plus simples ; il groupe les lettres, puis les syllabes ; il analyse, il divise, il subdivise les phrases ; il précise le sens de chaque parole.
A la méthode déplorable qui consacrait successivement à chaque élève, aux dépens des autres, toute Taction du maître, il substitue la méthode qui concentre l'attention de tous sur une seule leçon. Il fonde enfin cet enseignement qui ne sera jamais surpassé.
Si donc l'instruction- du peuple a réalisé d'incontestables progrès, si la langue française est parlée iks Alpes aux rivages de la Bretagne, des frontières de la Bel-
gique au sommet des Pyrénées, c'est au Fondateur des Écoles chrétiennes et à ses disciples que nous devons ce que j'appellerais un prodige de patriotisme.
Et ne l'oublions pas, par l'influence de la langue et par la clarté de sa méthode, cet enseignement a contribué à conserver à l'esprit français l'élévation, la netteté, la rapidité des conceptions, et cette faculté d'exposition qu'aucun autre peuple ne possède au même degré.
Ainsi, en resserrant les liens de l'unité nationale, en répandant l'instruction parmi les classes populaires, le vénérable de la Salle et ses humbles disciples ont créé, au sein du peuple de France, un courant qui transmet les pensées élevées, les passions généreuses, l'ardeur du savoir, l'admiration pour les nobles actions et pour les chefs-d'œuvre de l'esprit humain.
Mais je n'ai pas tout dit. Les Frères des Écoles Chrétiennes ont servi et glorifié leur patrie par leur admirable dévouement au milieu des désastres de nos dernières guerres.
Dans Paris assiégé, comme dans la France entière, leurs maisons ont été transformées en casernes, leurs écoles en ambulances. Sous la direction du saint vieillard qui les anime et qui les enflamme (1), ils sont simples, dévoués, héroïques sur les champs de bataille, aussi bien que dans l'atmosphère malsaine des hôpitaux.
Sous le feu de l'ennemi et devant la mort partout présente pas un n'a hésité ou pâli. Brisés par les fatigues, épuisés par les travaux et les privations, glacés par un froid intense, ils recueillent les blessés, ils consolent les mourants, ils ensevelissent les morts. Quand l'un d'entre
1. Le Frère Philippe, supérieur général, qui reçut pendant le siège la décoration de la Légion d'honneur.
eux est atteint par le fer ou la maladie, d'autres accourent pour le remplacer. Les défenseurs de la France et les légions des envahisseurs sont frappés d'admiration en présence des audaces de ce courage chrétien. « Mes Frères, leur criait un général, l'humanité et la charité n'exigent pas qu'on aille si loin. » Un autre chef descend de cheval et embrasse un des Frères sous le feu du canon, en lui disant: « Vous êtes admirables, vous et les vôtres (1). »
Pendant le siège de Paris, cinq ou six cents d'entre eux ont été constamment dans les ambulances ou sur le champ de bataille. Ils étaient prêts pour tous les dévouements que réclamaient les malheurs de leur pays, sans abandonner l'instruction de l'enfance.
Les obus de l'ennemi atteindront au milieu de la nuit leur grand établissement de Saint-Nicolas et y causeront des ravages dont la nouvelle, répandue le lendemain dans Paris, arrachera à la population des cris d'épouvante (2).
La Commune viendra avec ses crimes hideux et ses hordes sauvages. Les Frères soigneront les blessés de la révolte avec la même tendresse qu'ils ontprodignéeaux soldats de la France. Aux menaces succède l'incendie de leurs écoles; mais leurs cœurs sont plus haut que les outrages et que les épreuves cruelles de la persécution. Au sortir de la prison, où plusieurs ont été jetés, un d'entre eux est immolé par une main française, et ce crime ne trouble même pas la charité sublime des fils du vénérable de la Salle.
1. Discours de M. de Noailles à l'Académie française, sur les prix de vertus, 10 août 1872.
"2. Les Frères des Ecoles chrétiennes pendant la (inerre, par M. d'Arsac, p. 155,
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L'Académie française, interprète de la reconnaissance nationale, leur a décerné le prix destiné par la ville de Boston à la personne qui avait montré le plus de dévouement pendant le siège de Paris. L'Académie déclare qu'elle est heureuse de leur rendre justice, et que ce prix sera comme la croix d'honneur attachéeaudrapeau d'un régiment (1).
Oui, le dévouement des Frères des Écoles Chrétiennes a été une gloire pour la France ; il a été une lueur de céleste espérance dans la sombre tempête qui a passé sur nous. Oui, un pays qui produit de telles âmes ne peut périr, et la religion qui les forme et qui les inspire ne peut être vaincue ; l'avenir lui appartient.
Je vous ai dit ce qu'était pour la France, pour sa grandeur et sa régénération, l'Institut des Écoles Chrétiennes ; laissez-moi vous dire comment il répond à toutes les aspirations légitimes et à toutes les nécessités de notre époque.
Aucun siècle n'a affirmé avec autant d'ardeur que le nôtre l'importance de l'instruction pour le peuple. Mais qui donc réalise ces désirs avec des fruits plus admirables et des succès plus incontestés que les Frères des Écoles Chrétiennes? Si leur modestie ne leur imposait le silence, ils pourraient répondre à ceux qui les outragent et les repoussent : Vous demandez des instituteurs pour les enfants du peuple ; nous voici, nous sommes des légions.
Vous exigez que ces maîtres démontrent dans des