Discours de M. de Noailles
concours publics la valeur de leur enseignement. Eh bien ! depuis que ces concours sont ouverts, nous n'avons compté que des victoires.
Vous exigez que l'instruction s'étende et qu'elle réalise sans cesse de nouveaux progrès ; nous voici multipliant les classes et les écoles, et ne laissant rien échapper à un travail et à une vigilance qui ne nous permettent ni trêve, ni repos.
Vous voulez que l'affection et le respect président à l'instruction et à l'éducation de l'enfance; mais où donc sont les maîtres qui possèdent, comme nous, les cœurs de leurs élèves, et qui gravent dans ces cœurs de plus profonds et de plus doux souvenirs?
Vous comprenez que cette œuvre si délicate, si difficile, est impossible sans le dévouement. Mais ce dévouement, nous le puisons aux sources les plus élevées et les plus fécondes. Nous ne le demandons pas à l'impuissance des sentiments naturels et des espérances humaines, nous le demandons aux préceptes de Dieu, aux clartés de la foi, aux obligations des vœux, à la perfection de la vie religieuse, à l'autorité de nos Supérieurs, à l'exemple de nos Frères, à tout un passé de pureté, de piété, d'honneur, à un avenir tout illuminé des espérances éternelles....
Oui, il faut le reconnaître, l'expérience le démontre, ce sont là d'incomparables maîtres.
Et ces maîtres sont, à l'heure présente, les auxiliaires de la liberté que notre siècle proclame avec un si aveugle enthousiasme; car il y a une liberté juste et sainte, la liberté que le Fils de Dieu est venu apporter à la terre ; et, hors du règne de Jésus-Christ et de la domination de l'Évangile, la liberté n'est qu'une parolejnenteuse, un
rêve douloureux, et souvent un voile jeté sur les plus lamentables excès, sur le plus criminel despotisme.
Laissez-moi vous dire d'abord que les Frères des Écoles Chrétiennes ne demandent ni concessions ni privilèges ; ils réclament le droit de travailler, de souffrir, de se dévouer, le droit de répondre aux vœux des populations qui les vénèrent et qui les bénissent, le droit de répandre leurs bienfaits. 0 hommes de ce temps, ils ne vous demandent que la liberté, le libre passage.
Mais, ne l'oubliez pas, la liberté de ces maîtres dévoués et pieux, c'est la liberté la plus sacrée, la liberté de l'instruction et de l'éducation chrétiennes ; c'est le droit incontestable, évident, que possède le père de famille de faire élever ses enfants dans les croyances et les vertus qui sont la force et la consolation de sa vie, et qu'il veut leur laisser comme le plus précieux héritage de sa tendresse.
Mais, pour que cette liberté ne soit pas un vain mot, il faut que ces maîtres soient assez nombreux pour réaliser tous les désirs des familles chrétiennes. Et, remarquez-le, bien que les disciples du vénérable de la Salle ne soient pas les seuls instituteurs de l'enfance inspirés par l'esprit de l'Évangile, ils sont incontestablement, et par l'éclat des services rendus, et par la confiance des peuples, au premier rang dans ce grand apostolat.
Aussi la liberté des Frères des Écoles Chrétiennes, c'est la liberté de l'enseignement chrétien, la liberté des familles, la liberté des congrégations religieuses. Aussi tout décret injuste, toute mesure tyrannique, qui atteindrait un seul de ces humbles maîtres et qui fermerait la dernière de leurs écoles, atteindrait du même coup les
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libertés les plus chères à nos cœurs, la liberté de la vérité et du dévouement, la liberté de l'àme du peuple et de la sainte Église de Dieu.
Les Frères des Écoles Chrétiennes nous donnent encore la solution du problème le plus formidable de notre temps, le problème des classes ouvrières.
Depuis près d'un siècle cette question grandit. Le sentiment de l'égalité a acquis une puissance qu'il n'avait jamais obtenue. L'orgueil proteste contre toutes les supériorités. Le travail et la pauvreté sont devenus de douloureux mystères depuis que la lumière de Bethléem, de Nazareth et du Calvaire ne descend plus dans l'àme du travailleur et du pauvre. Les conquêtes de la science et de l'industrie donnent à ceux qui y coopèrent ou qui en profitent des enivrements funestes. Et voici que, dans ces multitudes dominées par les utopistes, les blasphémateurs et les tribuns , et saisies dans les serres de fer des sociétés secrètes, passent des fureurs qui menacent de tout anéantir sous le nombre et sous la force.
Sans doute des efforts généreux ont été tentés pour résoudre ce redoutable problème, et pour ramener aux enseignements de la raison et de la foi les multitudes égarées. Aux assemblées des sociétés secrètes, aux clubs révolutionnaires, aux congrès socialistes, la charité a opposé des réunions chrétiennes où l'homme du monde et le prêtre rencontrent l'ouvrier, lui serrent la main et lui font entendre les conseils de la sagesse et les préceptes divins de l'Évangile.
C'est une grande et noble entreprise; mais elle ne saurait suffire à nous donner la victoire. Ce n'est point assez d'essayer de transformer l'ouvrier dans les ardeurs de sa jeunesse et dans les liens que les habitudes invé-
térées imposent à l'âge mûr. Et si cet ouvrier n'a jamais été chrétien, ce qu'il faut ici, ce n'est pas une conversion c'est une véritable création.
Il vaut mieux évidemment saisir l'ouvrier dans son enfance, enrichir son âme de fortes croyances et de nobles vertus. Alors, quoi qu'il arrive, malgré toutes les souillures du péché, toutes les ténèbres de l'impiété, toutes les ruines morales, l'étincelle divine ne saurait s'éteindre. Le souvenir de son innocence et de ses victoires sur le mal pourra un jour donner à cet infortuné un de ces élans qui emportent les âmes jusqu'à Dieu.
Quand l'apostolat du sacerdoce et l'apostolat de l'homme du monde viendront au nom de Jésus-Christ vers cet égaré, ce ne sera pas une langue inconnue qui frappera son oreille, et les hymnes de l'Église dans ses jours de fête le feront tressaillir comme l'exilé qui reconnaît sur les plages lointaines les chants de sa patrie perdue. Quand le sommeil de l'indifférence aura été vaincu, quand les chaînes honteuses du respect humain auront été brisées, toutes les croyances de ses premières années apparaîtront tout à coup lumineuses et triomphantes dans cette âme si longtemps captive de l'erreur et dévastée par le mal.
Mais, je veux le redire encore, Renseignement chrétien lui-même ne pourra réaliser toutes nos espérances et résoudre victorieusement les problèmes de notre temps, s'il n'apporte au peuple les paroles de la vérité et de la vie avec la double puissance de l'exemple et du dévouement. Il ne suffit pas de convaincre l'esprit, il faut aller jusqu'au cœur; il ne suffit pas de posséder la vérité, il faut la faire accepter ; il ne suffit pas de révéler le devoir, il faut le faire accomplir. A ce siècle enivré
d'orgûêil, montrez donc les grandeurs de l'humilité;
aux foules dévorées par la soif des richesses et des jouissances, faites apparaître les gloires de la mortification et de la pauvreté; à l'égoïsme qui nous envahit, opposez les prodiges de la charité qui n'attend rien de la terre, des hommes et du temps. Et, pour préparer dans l'innocence et la foi les générations de l'avenir, ce qui doit être enseigné avant tout, c'est le courage, c'est l'honneur, c'est l'immolation volontaire.
Sachez-le bien, si nous n'allons jusque-là, si nous trahissons ces grands et austères devoirs, nous descendons vers la décadence par des pentes fatales; et, devant l'avenir qui nous est réservé, mon regard se trouble et ma parole hésite....
Ah ! Il y aura des chants alors, des plaisirs et des fêtes; il y aura les tressaillements de la chair et les ivresses déshonorantes; vous entendrez le bruit des machines, les protestations de l'orgueil et les cris de la haine ; mais il n'y aura ni essor des esprits, ni joie des âmes, ni union des cœurs. Bientôt les sociétés s'agiteront dans l'effroi, elles marcheront dans la nuit, elles périront dans des orgies sacrilèges ou dans les massacres de l'anarchie, parce qu'elles seront sans amour et sans Dieu
Ah ! je vous en supplie, laissez venir jusqu'aux enfants du peuple la foi qui n'hésite jamais et la charité qui se donne toujours Laissez passer sous leurs regards, dès leurs premières années, les visions de la pureté, de la pauvreté, de l'humilité et de l'abnégation.
0 homme du peuple, ô mon frère, quand la pauvreté torturera tes fils, il penseront à ces pauvres qui ont élevé leur enfance, et qui étaient si riches des trésors du ciel !
0 homme du peuple, ô mon frère, quand le malheur accablera tes fils, ils se souviendront de ces maîtres si forts, si résignés, si doux devant les outrages de l'impiété et de la haine! Quand leurs familles ou leur patrie leur demanderont de douloureux sacrifices, ils se rappelleront au prix de quels sacrifices, les bienfaits de l'instruction et de l'éducation leur ont été donnés. Quand ils épuiseront la*vigueur de leurs bras et la sève de leur jeunesse dans cette lutte du travail qui renaît toujours, ils verront apparaître devant leurs regards émus ces Religieux vieillis avant l'âge par le labeur de l'école, souvent plus amer et plus ingrat que le labeur de l'atelier et des champs, ces maîtres passant sans cesse de la classe au sanctuaire, de l'étude à la prière, et consumant leur vie dans une obscure et sublime immolation !
Mais il est temps de remonter à la source de celte influence des chers Frères des Écoles Chrétiennes, et de vous démontrer qu'ils sont de leur pays et de leur temps, parce qu'ils sont de l'Église divine et éternelle.
Mais que dis-je? une démonstration serait-elle ici nécessaire? est-ce qu'elle ne ressort pas manifeste et victorieuse de toutes les paroles que je vous ai fait entendre? D'où peuvent venir, à ces humbles Religieux, cette charité, ce courage, cet héroïsme, sinon du Cœur de Jésus-Christ, toujours vivant dans son Église? Et qui donc pourrait leur donner ces hautes vues, ces nobles élans, ces généreuses vertus capables de sauver notre pays et de résoudre les problèmes de ce temps.
sinon l'Église, la mère si forte et si tendre des nations et des sociétés chrétiennes?
Et, ne l'oubliez pas, bon gré mal gré, toutes ces causes suprêmes sont unies par d'indissolubles liens. C'est ce qu'affirment avec un irrésistible éclat les annales des siècles écoulés et les faits de l'histoire contemporaine, les grandeurs et les luttes du passé, les angoisses du présent et les prévisions si sombres de l'avenir.
D'ailleurs, la mission des Frères des Écoles Chrétiennes n'est-elle pas une part de la mission de l'Église, à laquelle le Fils de Dieu a donné cet ordre souverain : Allez, enseignez tontes les nations, apprenez-leur à pratiquer tout ce que je vous ai enseigné moi-même... Allez, prêchez VÉvangile à toutes créatures (1). Cette mission participe donc, dans une certaine mesure, à la puissance même du sacerdoce; elle est un admirable apostolat.
Mais, dans cette mission de l'Église, les disciples du vénérable de la Salle ont choisi les plus divines beautés. Car s'il est pour l'Église des âmes de prédilection, ce sont les âmes des pauvres et des petits enfants. Elle a reçu cet héritage du Cœur de l'adorable Maitre, qui accueillait avec amour les petits enfants, qui les caressait et qui les proposait à ses disciples comme dés modèles de simplicité et d'innocence.
Autrefois, les mères, guidées parleur amour, le plus fort et le plus pur de tous les amours de la terre, présentaient leurs enfants au divin Sauveur afin qu'il les bénît et qu'il priât pour eux: ut inanus eis imponeret et oraret (2). Ainsi elles sont venues, ainsi elles vien-