‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 40 sur 84 · S. Matth., xix · texte numérisé non relu

S. Matth., xix

dront toujours les présenter au dévouement des maîtres formés par la tendresse de Jésus-Christ et de son Église.

Dès ses premiers jours, l'Église s'est consacrée à Finstruction des enfants du peuple. Elle recueillait les enfants abandonnés par la barbarie sans entrailles de Rome et d'Athènes, comme elle les recueille aujourd'hui encore dans les régions où elle n'a pu établir, avec l'Évangile, le règne de la miséricorde. Plus tard, quand les barbares foulaient aux pieds la civilisation païenne et l'empire romain expirant, c'est surtout par l'éducation des enfants qu'elle convertit et civilisa les envahisseurs. Au moyen âge, elle éleva des écoles à l'ombre de tous les cloîtres et de toutes les maisons épiscopales ; et la gloire des universités illustres ne peut faire méconnaître les grandes œuvres accomplies alors par les pontifes el les conciles pour l'enseignement du peuple. Mais jamais les désirs de l'Église ne furent réalisés avec la même puissance et le même succès qu'au xvme siècle par le vénérable de la Salle. Alors, tandis que le protestantisme s'efforçait de détruire les écoles fondées parla charité catholique; tandis que les parlements infectés par le jansénisme et dominés par leur hostilité contre l'Église, créaient des obstacles souvent insurmontables à T instruction des classes populaires; tandis que, dans la conspiration satanique formée pour anéantir le christianisme, les philosophes repoussaient avec indignation la pensée d'instruire le peuple, et que Voltaire écrivait avec un suprême dédain : « Il est à propos que le peuple soit guidé, mais ion pas qu'il suit instruit : il n'est pas digne de l'être», l'Église encourageait de ses bénédictions la noble entreprise du saint fondateur, et le pape

Benoît XIII louait, dans la Bulle d'approbation, cette Congrégation parce qu'elle devait combattre l'ignorance, « qui, disait le Pontife, est la source de tous les maux, surtout dans ceux qui sont livrés au travail manuel : Ignorantia omnium origo malorum prœsertim in his qui fabrili operœ dediti sunt. »

Les Frères des Écoles Chrétiennes participent encore à la puissance de l'Église catholique par la perfection de la vie religieuse.

Quelle force merveilleuse, en effet, dans cette obéissance qui ne dirige pas seulement les actes extérieurs, mais qui soumet la volonté tout entière et immole toute ambition humaine; dans cette pauvreté qui place les âmes au-dessus de tous les biens qui périssent ; dans cette charité angélique qui courbe le corps sous la loi de l'esprit, et qui donne au cœur, avec les visions du ciel, une tendresse toujours rajeunie; dans cette discipline à laquelle rien n'échappe ; enfin, dans cette unité parfaite de but, de méthode et d'action !

Or, parmi les congrégations religieuses, l'Institut du vénérable de la Salle a sa place réservée et ses caractères distinctifs. Sans doute, il ne donne pas à l'Église, connue tant d'ordres illustres, des écrivains, des apologistes, des orateurs et des pontifes; il n'est destiné ni à l'autorité du sacerdoce, ni à l'éclat de la science, ni au triomphe de la parole; mais, une fois encore, il a choisi pour sa part l'enseignement des petits et des pauvres. Et partout où ces maîtres dévoués vont porter leur bienfait, à leur costume grave et simple, à leur attitude modeste, à leur physionomie austère et douce qui révèle tout à la fois la paix du cœur et l'énergie de la volonté, la bonté qui ne se lasse pas et les luîtes de la vie

mortifiée, tous les regards reconnaissent les chers Frères des Écoles Chrétiennes.

Mais ce qui étonnera ceux qui ignorent les détails de la règle que le vénérable de la Salle a imposée à ses disciples, c'est qu'elle unit aux fatigues de l'enseignement des austérités qui épuisent souvent les santés les plus vigoureuses.

Sept heures de sommeil ; quatre heures de prières; six heures et demie de classe ; deux heures d'étude ; deux heures et demie pour les repas, pour les récréations et pour passer d'un exercice à l'autre: voilà la distribution de la journée d'un Frère (1).

Les récréations des Frères sont presque toujours absorbées par la surveillance des élèves, par les travaux que leur imposent leur zèle, les besoins de leurs communautés ou un enseignement supplémentaire. Leur nourriture est toujours simple et grossière, et ils jeûnent une fois par semaine.

Aussi, ne vous étonnez pas que cette Congrégation, animée de l'esprit et de la vie de l'Église, manifeste le grand caractère de la catholicité, et qu'elle soit associée aux triomphes et aux conquêtes de l'Épouse de Jésus- Christ.

Lorsque le saint fondateur luttait dans les angoisses de son âme contre les persécutions qui accablaient son œuvre naissante; lorsqu'il fuyait d'une cité dans une autre devant la malveillance et l'iniquité, sur cette terre de France qui semblait alors frappée pour lui de la stérilité du désert, n'a-t-il point contemplé, comme Jacob fuyant la colère de son frère, les anges offrant à

1. Armand Ravelet, Vie du vénérable de la Salle, liv. 111, en. m.

Dieu les trésors de ses prières, de ses travaux et de ses sacrifices? N'a-t-il point entendu ces paroles de la consolation et de l'espérance, qu'entendit le patriarche sous le ciel de l'orient : « Cette terre où tu reposes un instant, après les fatigues et les angoisses de ta course, je te la donnerai à toi et à ta postérité. Terra, n in qua dormis, tibi dabo etsemini tuo (1). » Emportée par le souffle de Dieu, comme le sable du désert sous le vent de l'orage, ta postérité franchira les frontières de ta patrie, elle se répandra à l'occident et à l'orient, au septentrion et au midi. — Eritque semai tuum sicutpulvis terrœ; dilataberis ad occidentem et orientem, ad septentrionem etmeridiem (2). »

Et plus tard, après tant d'épreuves cruelles, héroïquement supportées, le saint fondateur n'a-t-il pas reçu cet ordre divin? « Choisis de plus vastes espaces pour y dresser tes tentes, élargis les murailles destinées à recevoir tes fils. Tu pénétreras à ta droite et à ta gauche, et tes fils auront en héritage des nations entières qui viendront à eux dans la fleur et l'espérance de leur jeunesse: Dilata locurn tentorii fui, et pelles tabernaculorum

tuorum extende, ne parois Ad dexteram enim et ad

Icevampenetrabis, et semai tuum gentes hœreditabil (3-).

Avec quelle merveilleuse rapidité ces paroles se sont accomplies I La France a jeté à tous les vents cette semence féconde, elle a envoyé à tous les peuples les essaims de ces maîtres incomparables. La Belgique, la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre les ont demandés à notre patrie. L'Italie les a reçus avec* admiration, et,

Page 1