SAINT FRANÇOIS DE SALES
DOCTEUR DE L'ÉGLISE DOCTEUR DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE ET DOCTEUR DE LA SAVOIE
DISCOURS PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE DE SAINT-MAURICE D ANNECY, LE 20 AOUT 1878 A L'OCCASION DES FÊTES CÉLÉBRÉES EN L'HONNEUR DE SAINT FRANÇOIS DE SALES PROCLAMÉ DOCTEUR DE L'ÉGLISF (I).
Tu f/loria Jérusalem, tu lœtitia Israël, tu honorificentia populi nostri.
« Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous « êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur « de notre peuple. »
(Judith, xv, 10.)
ém1nences, Messeigneurs (2),
C'est une hymne de joie, c'est un chant de victoire que je viens faire entendre sous ces voûtes sacrées. Et quels autres accents pourraient s'échapper, à cette heure, de mes lèvres et de mon cœur dans ces fêtes splendides, en présence de ces pontifes et de ces foules
1. Ce discours improvisé a Stê reproduit aussi exactemétit que possihle par I orateur lui-même d'après des noies, il a dû compléter des textes des ouvrages dé saint François de Saléâ qu'il n'avait pu en chaire qu'indiquer, résumer ou citer en partie;
2. Etâienl présents : s. E. lé cardinal dé H mnechose, archevêque de Rouen ; S E. le cardinal Caverotj archevêque de Lyon ; Nosseigneurs les archevêques de Turin ei de Chambéry, et les Evoques de Dijon, de Bethléem, d'Ueluou, de Montpellier, de Maufiénne; Mgr Desflèches, vicaire Apostolique du Su-Tchuen ; Mgr Gros, ancien évèque de Tarentaise et cliauoine dé Saint-DériiS.
accourues pour célébrer la gloire de notre grand Docteur et de notre grand Saint, dans cette ville tout embaumée de ses souvenirs, ornée tout entière de guirlandes de fleurs et qui forme au doux évoque de Genève comme un arc immense de triomphe.
C'est, en vérité, un consolant et merveilleux spectacle que cette explosion de la piété catholique, que ces témoignages universels d'une gratitude qui grandit avec les siècles, que cet enthousiasme d'un amour qui soulève tout un peuple. Tandis que le monde expose les prodiges de l'industrie et des arts, les conquêtes des progrès matériels, tandis qu'il affirme avec orgueil les victoires de l'homme sur la nature, nous, nous exposons les ossements vénérés de nos saints, nous rappelons leurs bienfaits , nous portons en triomphe leurs châsses précieuses ; et ces ossements prophétisent, et de ces sépulcres glorieux s'échappent la lumière et la vie. Nous proclamons les victoires de Dieu, nous affirmons les prodiges de la grâce, les merveilles de la vertu, les conquêtes de l'apostolat, l'ascendant incomparable et immortel de la science et du génie transfigurés dans la sainteté.
Mais, il faut bien vous le dire, ce n'est pas moi qui devais prendre la parole dans cette fête et qui devais essayer d'interpréter ces manifestations magnifiques de votre foi et de votre piété. J'étais venu pour voir, pour entendre et pour admirer. Hier encore je résistais aux instances si bienveillantes et si pressantes de votre évêque bien-aimé, et ce matin j'espérais qu'une voix plus éloquente se ferait entendre dans cette enceinte. 11 faudrait, Monseigneur, pour répondre à votre appel. pour redire les enseignements célestes de ces grandes
fêtes, il faudrait la rhétorique d'Annecy ou du paradis (1), et je n'ai ni l'une ni l'autre...
Et pourtant, mes Frères, je me rassure ; j'écouterai les battements de vos cœurs, les désirs de votre piété et de votre patriotisme. J'appliquerai à saint François de Sales les paroles de mon texte et je vous démontrerai qu'il est le Docteur de l'Église catholique, le Docteur du dix-neuvième siècle et le Docteur de notre Savoie: Tu gloria Jérusalem, tu lœtitia Israël, tu honorificentia populi nostri.
0 Notre-Dame de Liesse, ô patronne d'Annecy, ô protectrice tant aimée de saint François de Sales, protégez ma faiblesse, enflammez ma parole, afin qu'elle ne soit pas trop indigne de ces fêtes, de cette auguste assemblée et de la gloire de votre grand serviteur. Ave, Maria.
Avez-vous remarqué, mes très chers Frères, que l'Église catholique seule possède des docteurs, qu'elle seule ose placer sur la tête de quelques-uns de ses enfants cette auréole de la science surnaturelle? C'est que l'Église catholique seule possède le trésor de la vérité complète, seule elle a une théologie. Le paganisme, avec
i. « N'êtes-vous pns étonné, disait saint François de Sales à un de ses amis, de voir tous ces bons Parisiens \< nir m'entendre, moi qui ai la langue si épaissi', les conceptions si basses et les sermons si plats... » ; et son ami lui répondil : « Il y a dans mis discours je ne sais quoi d'extraordinaire, i'>ni porte coup. Un autre en dirait trois fois plus, ou n'y ferait pas attention. Vous avez une certaine rhétorique il' [nnecy ou plutôt du paradis qui produit des effets adin iraliles » Cité par le I'. Hinel dans son ouvrage : Quel est le meilleur gouvernement? />■ doux on t>' sévère? — Hamon, Vie de saint François île Sales, vol'. Il, li\. VI, p. 195.
ses ignominies et ses rêves insensés, avec les débris profanés de quelques traditions primitives, n'a pu créer qu'une mythologie ridicule et perverse que l'histoire et le bon sens populaire ont flétrie du nom de Fable. Rome et Athènes ont eu des philosophes et des orateurs, mais elles n'ont eu ni des docteurs ni des théologiens. Les religions de l'extrême Orient, malgré l'influence de quelques vérités profondes, ont enfermé les intelligences dans le cercle d'une enfance éternelle. Le mahométisme n'a eu pour théologie et pour apostolat que la terreur d'un glaive sans pitié et les séductions d'une corruption sans limite. Dans le protestantisme et les autres sectes chrétiennes vous rencontrerez des travailleurs infatigables, des interprètes patients etéruditsdelalettredes saintes Écritures, des historiens qui ont étudié avec une ardeur digne d'éloges les annales du passé; mais ces sectes n'ont pas de docteurs, comme elles n'ont pas de théologie. C'est que le schisme et l'hérésie ne possèdent pas la doctrine une, puissante et féconde qui fait les grands maîtres de la pensée, comme elles n'ont point les ardeurs célestes de la charité qui fait les Sœurs de Saint Vincent de Paul et les Petites Sœurs des Pauvres. La véritable science leur manque aussi bien que le véritable amour.
Nous, catholiques, nous saluons dans l'admiration et dans la reconnaissance nos docteurs et nos saints. Par eux l'Église démontre sa fécondité éternellement rajeunie ; elle les présente sans crainte aux prétentions de la faiblesse humaine et aux attaques de la science orgueilleuse.
Or, parmi ces grands serviteurs de la vérité catholique, saint François de Sales a obtenu un trône glorieux, et le
Vicaire de Jésus-Christ a placé sur sa tête la couronne des docteurs de l'Église.
Mais pour vous faire comprendre, autant du moins que le peut l'infirmité de ma parole, comment saint François de Sales a mérité cette nouvelle auréole, je voudrais appliquer à sa doctrine et à sa science ces paroles du grand Apôtre: «Flecto genna adpatrem Domii/i nostri Jesu Christi... ut possitis comprehendere... quasit latitudo, et longitudo, et sublimitas et profuruluni : scire etiam supereminentem scientiœ charitatem Christi (1). » Ah! moi aussi, en ce moment, dans la conviction profonde de mon impuissance, je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je lui demande de vous faire comprendre quelle est la largeur, la longueur, la sublimité et la profondeur de cette doctrine qui, se résumant dans la charité de Jésus-Christ, surpasse toute science humaine.
Et d'abord, la largeur, l'étendue merveilleuse et les grands horizons de cette science, l'essor de ce Docteur qui a le vol de l'aigle et la simplicité de la colombe.
Saint François de Sales a possédé au plus haut degré la science des saintes Écritures, science première, si je puis ainsi dire; car les saintes Écritures sont, avec la tradition apostolique, et sous l'interprétation donnée par l'autorité de l'Église, la source première de toutes les sciences sacrées.
Saint François de Sales ne nous a pas laissé des commentaires proprement dits de nos Livres saints, si ce n'est l'explication du Cantique des Cantiques et quelques fragments sur la Genèse et sur les Actes des Apôtres.
l. Eph. m, 14 et suiv.
Mais dans ses ouvrages immortels, dans ses sermons, dans ses lettres, même les plusfamiliéres, c'est la parole de Dieu qui le guide, qui l'inspire et qui forme comme la trame divine de son éloquence. S'il combat le protestantisme, il puise dans les saintes Écritures des arguments invincibles qui confondent toutes les subtilités de l'hérésie. S'il dirige les âmes dans les voies de la perfection, c'est aux textes sacrés qu'il demande les conseils de la plus haute spiritualité. S'il annonce aux peuples ravis les vérités de la foi, s'il commente les préceptes de l'Évangile, il emprunte à la parole de Dieu l'onction, la force, l'autorité et le charme de ses discours.
Notre Docteur a donné ses préférences au sens moral et mystique des saintes Écritures. Quels rapprochements ingénieux et profonds, quelles applications lumineuses, quelles suaves leçons il découvre sous la lettre des Livres saints 1 « Dieu, dit sainte Jeanne de Chantai, lui avait donné sur nos mystères, sur le sens des Écritures et la vraie doctrine de l'Église, des connaissances extraordinaires. » Et le général des Feuillants, dom Jean de Saint-François, homme éminent par sa science et sa piété, affirmait que «Tévêque de Genève avait une intelligence si consommée des saintes Écritures, que son esprit semblait transformé en elles et qu'il en expliquait avec une admirable clarté les passages les plus obscurs et les plus difficiles (1) » .
Saint François de Sales possédait dans toute son étendue la science de la théologie, cette science souveraine, parce qu'elle est divine, qui redit à la terre les mystères
1. Vie de saint François dp Sales, par dom Jean de 'SaiiU-François, liv. III, p. 230.
du ciel et qui verse dans l'intelligence de l'homme quelques-unes des clartés qui illuminent les bienheureux.
Notre saint Docteur a pénétré toutes les profondeurs du dogme catholique, il en possède toutes les ressources et toutes les démonstrations. Il saisit avec une puissance étonnante les relations et l'enchaînement des vérités surnaturelles. Dans ses sermons, dans ses allocutions les plus simples, aussi bien que dans ses écrits, la science de nos dogmes apparaît avec un éclat qui l'a fait proclamer par ses contemporains le plus savant des théologiens de son siècle (1).
Le pape Clément VIII, à la fin d'un examen qui émerveilla la cour romaine, avait loué en termes magnifiques la science de François de Sales. Paul V lui demanda son avis sur les questions qui divisaient alors les écoles catholiques. C'est que le saint Docteur portait dans les doctrines les plus élevées, les plus subtiles et les plus ardues, cette vigueur d'intelligence, ces hautes vues du génie, cette clarté du langage et cette puissance du travail qui avaient étonné, aux jours de son adolescence et de sa jeunesse, les universités célèbres de Paris et de Padoue.
C'est surtout dans les luttes avec le protestantisme que se révéla la science du jeune prévôt d'Annecy et plus tard de l'évêque de Genève. Ses livres des Controverses, d^Y Étendard de la Sainte Croix sont les œuvres d'un grand théologien. Sous les formes les plus aimables de la charité, sous les Heurs de la poésie,
l. Les cardinaux Duperron et de Bérulle, le docteur Duval et d'autres docteurs de Sorbonne l'appelèrent le plus savant des
H logiens de son siècle. — Hamon, Vie de saint François de
Sales, liv. Vil, chap. Ier.
sous les grâces les plus délicates du langage, on reconnaît la vaste science et la logique inexorable de l'un des plus illustres défenseurs de la vérité catholique. Aussi les ministres les plus vantés du protestantisme n'osèrent soutenir la lutte contre le jeune apôtre du Chablais, ni accepter les conférences publiques qu'il leur avait tant de fois proposées.
La congrégation des Rites a loué en saint François de Sales la science admirable de la théologie, la perfection de sa méthode, la force invincible de ses arguments dans la réfutation des hérésies et la démonstration de la foi catholique (1).
Saint François de Sales s'est montré Docteur de la théologie morale dans ses décisions pratiques si nombreuses, dans ses ouvrages, dans ses lettres de direction, dans ses instructions au clergé sur la prédication et les catéchismes et dans ses Avertissements aux confesseurs.
Nous démontrerons bientôt qu'il a été l'un des docteurs de la théologie ascétique, l'un des maîtres dans l'art des arts, la direction des âmes, et dans la connaissances des mytérieuses et ineffables communications de Dieu avec les cœurs qui se donnent tout à lui.
Il possédait au plus haut degré la science du droit ecclésiastique, qu'il avait étudié avec un prodigieux succès à l'université de Padoue sous les maîtres les plus illustres, et dont il multiplia les preuves dans ses mandements, dans ses statuts synodaux, dans les constitutions de réforme qu'il donna aux communautés
1. In selcctis eonclusionibns scn in çentroversiarum. libris ijkos sanctus episcopus conscripsit, manifeste elueet mira rci theologiox scientia, continua methodus, ineluctabilis argumenterum ris. tum m refutandis kœresibus tum in demonstratione calliolicœ fidei.
religieuses et dans tous les détails de l'administration de son vaste diocèse.
Saint François de Sales a répandu les trésors de la science sacrée partout et toujours. Il a enseigné avec une incomparable autorité non seulement dans ses traités, mais encore dans ses sermons et dans ses relations intimes avec les âmes, dans ses lettres si précieuses, dans ses Entretiens recueillis par ses filles de la Visitation. Et pourquoi n'ajouterais-je pas que tous les actes de sa vie, que tous les prodiges de ses vertus, que les charmes de sa douceur, que toutes les paroles tombées de sa plume ou de ses lèvres étaient un grand et céleste enseignement, la révélation splendide et ravissante de la vérité.
Cette science de François de Sales est une haute et sublime science (1). Au-dessus des sciences qui étudient les choses créées aux lueurs douteuses et tremblantes de la raison et dans les limites étroites de la nature, il y a une science qui vient de Dieu par les lumières de la foi et qui remonte jusqu'à Dieu ; science supérieure, parce que dans tous les êtres elle contemple le côté sublime par lequel ils touchent à la divinité ; science vraiment surhumaine, parce qu'elle domine les pensées des hommes, la terre et le temps de toute la hauteur du ciel, de l'éternité et de Dieu. Que vous touchiez à quoique ce soit ici-bas, à la philosophie, aux préceptes de la morale, aux questions sociales et au mouvement des peuples; que vous alliez du brin d'herbe et du grain de sable à l'astre qui resplendit dans les espaces, partout vous rencontrez la théologie catholique avec ses affir-
l. Ut possitix comprehendere quœ sd.., SubUmitas, Eph. m, 18.
mations souveraines, ses barrières salutaires, ses incontestables progrès et ses démonstrations victorieuses.
Mais il y a dans la théologie elle-même une science qui habite les cîmes les plus élevées et dont je n'ai pu que prononcer le nom il y a quelques instants, c'est la science de la perfection chrétienne, la science de la sainteté. Cette science, elle monte vers Dieu, elle pénètre plus avant dans les mystères de son amour, elle va plus haut et plus loin dans l'imitation de la perfection infinie et dans la reproduction de l'idéal divin qui est Jésus-Christ. Elle étudie les extases que le cœur de Dieu communique quelquefois dès ici-bas au cœur fragile de l'homme, et ces accents incomparables que l'ardeur des amours éternels arrache à l'àme des Saints.
C'est sur ces hauteurs de la vie parfaite qu'habitent les âmes privilégiées, c'est là que les appellent et les conduisent les règles delà vie religieuse et la puissance des vœux monastiques ; sublimité de la pureté sans tache, sublimité delà pauvreté complète, sublimité de l'obéissance absolue, sublimité de l'humilité et des abaissements volontaires, sublimité de l'immolation sans réserve de ces holocaustes placés sur V autel, comme les appelle saint François de Sales, sublimité enfin des œuvres inimitables de la piété et de la charité catholiques, de ces prodiges de la foi et du dévouement qui, tous les jours, étonnent et confondent le monde.
Or cette vie si haute et si divine a ses lois, ce travail de la perfection a sa méthode, ces œuvres exigent des règles, ces ardeurs réclament des limites qui les contiennent, ces communications célestes possèdent des caractères qui les distinguent des illusions de la nature et
des rêves de l'orgueil. Il y a donc une science delà vie parfaite.
Et parmi les maîtres de cette science sublime, parmi les grands docteurs de la perfection, quelle place occupe saint François de Sales ? L'Église elle-même le proclame dans le décret du doctorat : « La doctrine de saint François de Sales brille, dit-elle, d'un éclat merveilleux dans la théologie mystique : in mystica theologia mirabilis Salesii doctrina refulget. »
Et qui donc, voulant arriver à la perfection de la vie chrétienne n'a lu Y Introduction à la rie dévote, le Traité deV Amour de Dieu, les lettres de direction de l'aimable évèque, et surtout ses Entretiens aux religieuses de la Visitation, célestes causeries où se révèlent la tendresse du père, l'autorité du théologien, le charme de l'esprit le plus élevé et de l'àmela plus naïve, et surtout les ardeurs et les perfections du cœur d'un saint ! Que dire des constitutions de la Visitation dont la liturgie sacrée loue la sagesse, la prudence et la suavité (1).
Cette doctrine, qui s'élève à de telles hauteurs, est une doctrine profonde (2). Ce maître de la science sacrée a creusé jusqu'aux profondeurs des démonstrations catholiques, jusqu'auxassises premières de nos croyances. Sa doctrine ne se compose pas de quelques débris épars ou de quelques fragments qui portent l'empreinte du génie, c'est un édifice majestueux qui repose dans sa beauté et dans sa force sur des fondements inébranlables.
La base première sur laquelle saint François de Sales
1. Constitutiones sapientia, prudentia et suavitate mirabiles. Ofï., II, du 2e noct.