Lettre 519e
2. Prieuré situé sur le penchant d'une montagne qui domine le lac d'Annecy.
3. Déposition il'1 la Mère de Chaugy. — L'église qui portait alors le nom de Saint-Dominique el qui ■ du couvent des Dominicains est aujourd'hui l'église paroissial.: d>- Saint-Maurice.
vins de la grâce, les llammes de la charité surnaturelle qui ont fait de François de Sales un apôtre et un docteur, mais c'est aussi l'ardeur de son patriotisme. Dans l'âme des Saints ces deux sentiments ne se séparent jamais, et le second puise dans le premier une force qui l'élève et qui le transfigure.
Cette province que dominait l'hérésie, c'était une province de la Savoie; ces âmes rachetées par un sang divin et captives de l'erreur, c'étaient les âmes de ses compatriotes et de ses frères. Ses premiers écrits, le Livre des controverses, les Considérations sur le symbole, Y Étendard de la sainte Croix, ont été adressés aux habitants de Thonon et du Chablais, pour les ramener à la foi catholique.
Quand, du haut des remparts de la forteresse des Allinges, aux premiers jours de son apostolat, le jeune prévôt d'Annecy jetait ses regards sur la plaine du Chablais, il voyait les châteaux incendiés, les presbytères en ruines, les églises détruites, et il s'écriait, empruntant le langage des prophètes et les accents du Fils de Dieu pleurant sur les malheurs de sa patrie ingrate et aveugle : « 0 Jérusalem, ô Genève, ô Chablais, convertis-toi au Seigneur ton Dieu, et que ta conversion devienne grande comme la mer. »
Le doux évêque de Genève, le grand Docteur, est uni par des liens intimes à toutes les classes de ce peuple de la Savoie.
Il est né d'une race antique, d'une famille illustrée par les services rendus à son pays et à son prince, et qui portait sans faiblir le fardeau de ses nobles traditions. Dans cet apôtre vaillant on reconnaît le fils des chevaliers, et le sang qui coulait dans ses veines avait
été répandu avec héroïsme sur les champs de bataille.
0 noblesse de Savoie, tu comptes encore dans tes rangs bien des familles alliées à celle du saint DocteurI Noblesse de Savoie, sois fidèle à ces grands souvenirs t Mels au service de ton pays et de l'Église tes richesses, ton influence et ton dévouement; donne tes fils à la patrie et à Dieu; qu'ilssoientlespremiersparlascience, par le travail et par la vertu. Qu'ils sachent manier la plume, la charrue ou l'épée. Que tes jeunes filles soient généreuses et pures et que, comme la femme forte que louent les Livres saints, leurs doigts sachent tenir le fuseau et que leurs mains travaillent aux grandes œuvres de Dieu (1).
Saint François de Sales a eu avec la magistrature savoisienne des relations spéciales. Docteur en droit civil de l'université de Padoue.il fut admis comme avocat au Sénat de Chambéry, et, pour se consacrer complètement au ministère des âmes, il refusa la dignité de sénateur que lui offrirent les princes de Savoie.
Non seulement il fut le conseiller éclairé des magistrats les plus distingués de son pays, mais l'amitié la plus intime l'unissait, au président Favre qui l'appelait son doux frère. Ce grand jurisconsulte lui dédia le douzième livre de ses Conjectures sur le droit, et saint François de Sales composa, à la prière de son ami, un opuscule qui a été inséré dans le Code fabrien sous le titre lnr: De la Trinité adorable et de la foi catholique (2).
1. Maman suam misit ad fortia et digili cjus apprehenderunt fusum. Prov. xxxi, 19.
2. Ce petit traité contient l'exposé des principales erreurs du protestantisme et leur réfutation. La conclusion seule esl du président iï;i\ n\
Que dirai-je du clergé de notre pays, de ce clergé qui, mieux que tout autre, connaît les vertus et les écrits de notre saint Docteur? Que dirai-je de ce Chapitre vénérable dont François de Sales fut le prévôt, de ce clergé d'Annecy qui mérite toujours d'être la famille privilégiée du saint évêque et qui publiait hier encore la Somme ascétique, les Fleurs spirituelles et la Flore mystique de saint François de Sales (1) ? Oui, le saint Docteur est bien, depuis plus de deux siècles, le protecteur, le modèle et le maître du clergé de la Savoie.
Les hommes de la science et des lettres le vénèrent comme l'un de nos grands théologiens, comme le plus illustre de nos écrivains et le fondateur de nos académies.
Le peuple de nos villes et de nos campagnes accourt à ces fêtes pour honorer son apôtre et son pasteur bien-aimé. Saint François de Sales a évangélisé le Chablais, Rumilly, Chambéry et La Roche, il a parcouru tous les sentiers de nos montagnes, il a traversé plusieurs fois le diocèse de Maurienne, il a consacré des églises dans le diocèse de Tarentaise (2). Nos
1. Somme ascétique de saint François de Sales, par l'abbé Nestor Albert, aumônier des Révérendes Soeurs de Saint-Joseph d'Annecy ; Flore mystique de saint François de Sales, par un missionnaire "de Saint-François-de-Sales ; Fleurs spirituelles, etc., par le même ; Vie abrégée de saint François de Sales, par l'abbé N. Albert.
2. Mgr Germonio, archevêque de Tarentaise, nommé ambassadeur a la cour d'Espagne, avait confié si m diocèse au saint évêque de Genève et l'avait prié d'y faire, pendant son absence, les fonctions épiscopales. En 1614, saint François de Sales vint consacrer l'église du couvent des Capucins de Moûtiers, qui est aujourd'hui la chapelle du Petit-Séminaire. Une inscription gravée à cette époque sur une plaque de marbre rappelle ce précieux souvenir.
En 1640, Benoît-Théophile de Chevron-Villette, archevêque de Tarentaise, faisait à pied, en habit de pénitent, avec un grand nombre d'habitants de Moûtiers, le premier grand pèlerinage qui se soit accompli au tombeau de saint François de Sales. — Saint François de Sales, ses n oec lu Tarentaise, par l'abbé
Million, professeur au Grand-Séminaire de Moûtiers (1865), page 19. — Dans cette même brochure, l'excelleni et si regretté abbé Million rapporte plusieurs miracles obtenus en Tarentaise par l'intercession du saint évêque de Genève.
pères l'ont vu dans les villages les plus élevés visitant les malades, consolant les affligés, multipliant les prodiges, recevant quelques fruits, simples offrandes des petits et des pauvres, avecune bonté qui lui gagnait tous les cœurs. Saint François de Sales est incontestablement, de tous les saints de notre pays, le plus connu, le plus aimé et le plus populaire.
Le saint Docteur appartient encore à la Savoie par les qualités de son style. Il a fait passer à travers le prisme de sa parole toutes les beautés des sites de notre pays (1).
La science, même la plus vaste, ne suffit pas à donner à l'Église des docteurs, il faut la magie du style pour faire saisir et aimer la vérité, il faut qu'une parole vivante et ardente emporte les âmes sur les ailes de l'éloquence.
Aussi, tous les docteurs que l'Église a couronnés sont des orateurs et des écrivains doués de toutes les ressources et de toutes les grâces de la parole.
Le pape Boniface III, après avoir exposé le caractère de la science des docteurs, ajoute : « Grâce à la profondeur et à la beauté de leurs discours, le vaste édifice de l'Église brille de l'éclat des diamants, et, transportée aux plus sublimes hauteurs, elle se revêt de vives splen- ■ deurs par l'élégance de leur parole (2). »
Gomme ce dernier caractère convient admirablement à saint François de Sales 1 De quels diamants et de
1. Dons la préface des Controverses adressée à Messieurs de la ville de Thonon, sainl François de s îles dit, en p ri inl de cel oin rage : « La méthode e1 le style ne vous déplaironl point, car sou air est tout à fait savoisien. > El plus loin: « Quoique vous ayez vu plusieurs autres livres mieux faits e1 miens parés, arrêtez un peu votre attention sur celui-ci, qui, peut-être, sera plus sortable à votre complexion que les autres, car son air est du tout savoisien.»
-2. Sext. décret, lib. III, tit. XX11I, cap. Gloriosus.
quelles vives splendeurs il a revêtu la doctrine catholique et les murailles de la cité de Dieu! Son style a toute la fraîcheur de nos vallées, les parfums de nos prairies, l'éclat de nos fleurs, la sublimité de nos Alpes et les doux reflets de nos lacs aux flots d'azur.
Le saint Docteur est un des maîtres et des fondateurs de la langue française. Son style n'a plus les hésitations et les incorrections de la langue d'Amyot et de Montaigne; il n'a point encore l'austérité et la majesté de la langue de Pascal et de Bossuet. C'est un mélange ravissant de grâce et de force, de finesse et de naïveté, un tissu de comparaison les plus variées, éclairant la doctrine la plus profonde et la plus sublime, pareil à un tapis de verdure semé de fleurs étincelantes et jeté sur le granit de nos montagnes.
C'est la nature de notre Savoie à la fois majestueuse et riante, imposante et gracieuse, c'est surtout la nature de ce beau pays d'Annecy qu'il a reproduite avec une affection plus tendre et un charme plus exquis ; ces montagnes aux formes si douces, ces collines aux replis si nombreux, ces vallons si fertiles, ce lac aux eaux bleues et transparentes et ces rivages enchanteurs, ces horizons où il semble que l'âme monte vers Dieu avec plus d'élan et plus d'amour dans le concert de la terre et du ciel qui chantent sa gloire.
Les saisons, leurs aspects, leurs produits divers et tous les objets de la nature de notre pays lui fournissent sans cesse descomparaisons et desallégories touchantes. C'est le beau printemps et les rosées du mois de mai, les rigueurs de l'hiver et les flocons de neige qui tombent drus et menus comme les conceptions lui viendront en tête dans la solitude de Saint-Germain. C'est l'été
avec ses moissons, l'automne avec se? vendanges et ses fruits, c'est l'amandier ou le pêcher de nos coteaux, le pommier ou le cerisier de nos vergers, le thym, la rose ou l'œillet de nos jardins et la petite violette de mars; ce sont les arbres de nos forêts, leurs branches et leur feuillage, l'aubépine de nos haies sur laquelle viennent se percher les oiseaux du ciel, les raisins et le vin qui coule sous le pressoir, les figues, les fraises et leurs parfums, le lis de la pureté, le jonc qui croît au bord des eaux et le roseau d'inconstance. Ce sont les animaux de notre Savoie, la poule et les poussins, la colombe, son petit colombeau, auxquels il compare les âmes douces et simples qu'il appelle des âmes colombines, l'aigle des hauts sommets, le lièvre de nos montagnes, l'agnelet et sa sœur la brebiette. Il n'est pas jusqu'au nom donné par l'aimable saint à l'académie qu'il fonda à Annecy qui ne rappelle les fleurs de nos Alpes (1).
Mais il faut mettre fin à ce discours ; mes forces me trahissent, et votre attention si bienveillante et parfois si émue se lasserait sans doute de me suivre plus longtemps.
0 François de Sales, ô Docteur, ô père bien-aimé, entendez la prière d'un évêque de la Savoie, d'un fils de la Savoie. Bénissez ces pontifes qui ont apporté à ces fêtes l'éclat de la pourpre romaine, l'éclat de la science, de l'éloquence et de la vertu, la gloire des combats vaillants du Seigneur. Bénissez ce clergé si nombreux et si fidèle à vos enseignements, et ces foules recueillies sous mon infirme parole.
i. L'Académie florimontane.
0 François de Sales, bénissez l'Église. Illuminez les intelligences des clartés de votre doctrine, embaumez les cœurs dans les parfums de l'amour divin, guidez ceux qui hésitent et se troublent dans leurs chemins, soutenez ceux qui sont faibles, consolez ceux qui pleurent. Donnez aux âmes chrétiennes la force et la douceur, l'énergie et la tendresse, protégez le Vicaire de Jésus-Christ, le confirmateur infaillible, donnez à l'Église des jours de paix et de gloire. 0 François de Sales, bénissez l'Église.
Bénissez notre siècle troublé.... Dix-neuvième siècle, dix neuvième siècle, Israël qui combats contre Dieu dans la nuit sombre de tes préjugés, de tes erreurs et de tes révoltes sacrilèges, incline-toi sous les bénédictions de l'ange du Seigneur; et vaincu par le Docteur de la douceur et de la miséricorde, tombe à genoux devant Dieu, dans l'amour et dans Tadoration (1).
0 François de Sales, bénissez la France. Que de votre châsse sacrée des inspirations héroïques viennent au cœur de ce noble peuple. France des apôtres, des martyrs et des saints, entend la parole de celui qui t'a tant aimée, les accents qui ravissaient autrefois tes fils du xviie siècle. Sois fidèle aux enseignements de ce docteur, reviens, il en est temps, aux traditions de ta
grandeur et de ta puissance 0 François de Sales,
bénissez la France.
Bénissez la Savoie, Que votre apostolat se continue à
1. « Et un homme parut qui lutta contre lui (Jacob) jusqu'au matin., et il lui dit : « Laissez-mui aller, car l'aurore va paraître. » Et Jacob répondit : « Je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez béni...» Et le même homme ajouta : On De vous appellera plus Jacob, mais Israël ; car si vous avez été fort conl re Dieu, combien plus le serez-vous contre les hommes. (Gen. xxxn. 23, 26.)
jamais parmi nous. Évangélisez encore nos villes, nos vallées et nos montagnes. Voyez combien nous vous aimons ; entendez notre prière ardente, repoussez loin de nous les doctrines funestes, le fléau de la corruption et de l'impiété. Conservez à ce peuple, qui est toujours le vôtre, des mœurs simples et pures, des convictions fortes et généreuses, la probité, l'énergie et la vaillance de nos pères. Bénissez-nous, ô pontife, ô conquérant de la science et de la charité, ô triomphateur de ces jours d'impérissable mémoire. Bénissez-nous, vous qui êtes la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël et l'honneur de notre peuple. Ta gloria Jérusalem, tu lœtitia Israël, tu honorificentia populi nostri. Amen.