Paraît., ch. xxix
dans cette nuit sombre de la défaite et de la servitude.
Aussi, quand Pangélique enfant a entendu l'appel de Dieu, aucun amour humain ne peut lutter contre cet amour de la France humiliée, vaincue, menacée dans son existence elle-même. « Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, disait-elle, je serais partie; » et elle ajoutait: « J'irai, quand je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux. »
Alors elle n'hésite plus ni devant les reproches de la tendresse maternelle, ni devant l'affection et les larmes de ses amies d'enfance, ni devant la sécurité et les joies de ses humbles travaux, ni devant l'indignation de son père, honnête et rude paysan, qui déclare que si sa fille va avec les gens de guerre, il la noiera de ses propres mains. Elle ne pouvait « durer où elle était », disaitelle dans son naïf et énergique langage.
Et cet amour inspire à la pauvre bergère ignorante des expressions sublimes. Elle parle du sang de France, sang généreux versé à flots sur tant de champs de bataille et dans tant d'oeuvres de dévouement qui ont ravi d'admiration la terre et le ciel ; sang des soldats et des martyrs, des races illustres et des familles obscures, qui transmet depuis quatorze siècles la vie nationale et qui fait battre le grand cœur de la France. Jeanne le déclare : elle a été envoyée « pour bouter les Anglais hors du royaume et relever le sang de France » .
Le sang de France, c'est d'abord le sang de ses rois. Quand le duc d'Alençon vint vers le Dauphin pour combattre avec Jeanne: « Soyez le très-bien venu, lui ditelle, car plus il y aura ensemble du sang royal de France, mieux en sera-t-il. »
C'est aussi le sang du peuple. Réveillée en sursaut le
lendemain de son arrivée dans votre ville assiégée, elle apprend que la bastille de Saint-Loup est attaquée. « Ah ! sanglant garçon, dit-elle à son page, tu ne me disais pas que le sang de France est répanda. » A la vue des soldats blessés qui revenaient du combat, elle disait: « Je n'ai jamais pu voir couler le sang des Français sans que les cheveux me levassent sur la tête. »
Au duc de Bourgogne qui avait trahi sa patrie, elle adressait les prières les plus touchantes; elle le suppliait de s'unir à son Roi. « Ce sera, lui écrivait-elle, grande pitié de la grande bataille et du sang qui sera répandu : car ce sera le sang de France. »
Cet amour de la France, qui enflamme le cœur de Jeanne, il est puisé aux sources les plus divines. Ce que cette pauvre enfant aime dans son pays, c'est l'honneur national, c'est l'indépendance nécessaire à la gloire de sa patrie et à l'accomplissement de sa mission providentielle; ce sont les traditions sacrées; c'est l'onction du baptistère de Reims; c'est l'ensemble prodigieux de lumières, de forces et de grâces qui a fait de cette race vaillante le peuple choisi de la loi d'amour, et qui l'a placé à l'avant-garde de la civilisation chrétienne, comme l'auxiliaire de l'Église et le soldat de Dieu.
Jeanne l'affirme au duc de Bourgogne: «Ceux qui guerroient contre le royaume de France guerroient contre Jésus, roi du ciel. »
« N'ayez pas en votre opinion, écrivait-elle aux Anglais, que vous tiendrez le royaume de France de Dieu. » Déjà, à Vaucouleurs, elle disait à Baudricourt « que le royaume de France n'appartenait pas au Dauphin, mais à son Seigneur, et que son Soigneur voulait que le Dauphin eût ce royaume en cumulande. — <juel est ton
Seigneur? demanda le guerrier. — Le Roi du ciel, » répondit la fille de Dieu. A Chinon, elle révèle en même temps à Charles VII la grandeur et les devoirs de la nation française, et les promesses de la victoire. « Trèsnoble seigneur Dauphin, le Roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et que vous serez son lieutenant au royaume de France. »
Elle savait, Pangélique enfant, mieux que les politiques habiles, les prudents et les sages de la terre, que ce peuple n'est la proie de ses ennemis et qu'il ne tombe sur'les champs de bataille que quand il s'est éloigné de Dieu qui lui a fait de si grandes destinées. Et non fuit qui insultaret populo isti, nisi quando recessit a cultu Domini (1).
Aussi, comme cet amour a été puissant, triomphant et invincible, Jeanne a rendu la confiance au Dauphin, l'espoir à ses armées tant de fois vaincues, à ce peuple écrasé sous les malheurs et les hontes de la défaite. On l'a dit : « Elle a tant aimé la France, que la France, touchée, se prit à s'aimer elle-même. »
Quand les jours de l'épreuve sont venus, en présence des Anglais impitoyables, en présence des juges qui la torturent dans son corps et dans son àme, et qui trahissent les devoirs sacrés du patriotisme, les droits de la justice et l'honneur du sacerdoce, Jeanne fait retentir, intrépide et fière, la protestation de son dévouement à son pays et à son Roi, et les prophéties de la victoire et de la délivrance.
Ce peuple qui l'oublie, ce roi qui l'abandonne, elle