DISCOURS PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE DE PARAY-LE-MONIAL LE 24 JUIN
Dabu eis cor ut sciant me, et erunt mihi in populum et ego ero eis in Deum ; quia revertentur ad me in toto corde suo.
Je leur donnerai mon cœur afin qu'ils me connaissent, et ils seront mon peuple et je serai leur Dieu ; car ils reviendront à moi de tout leur cœur. (Jérémie, lxiv, 7).
Messeigneurs (1), Mes Frères,
J'ai cherché dans les pages inspirées des Livres saints une parole capable d'exprimer les émotions saintes de la France, cet enthousiasme qui saisit et emporte vers Dieu toutes les âmes. J'ai cherché une parole capable d'exprimer cette alliance intime, admirable entre le cœur de Jésus et le cœur de la France, et mon âme émue s'est rappelé ces accents que le Seigneur luimême a mis sur les lèvres de son Prophète : Je leur donnerai mon cœur afin qu'ils me connaissent et ils seront mon peuple et je serai leur Dieu ; car ils reviendront à moi de tout leur cœur.
Là, mes Frères, est tout le mystère de ces grandes et incomparables fêles. Jésus-Christ a donné son cœur
1. Les pèlerins de la Savoie au nombre de six cents avaient à leur tête Mgr Magnin, évêque d'Annecy, Mgr Gros, évèque démissionnaire de Tarentaise, et Mgr Turinaz évèque de Tarentaise. Mgr l'évêque d'Autun assistait aussi au sermon.
à la France, la France a donné son cœur à Jésus; Jésus-Christ a choisi la France pour être son peuple et la France a choisi Jésus-Christ pour son Maître, son Seigneur et son Dieu. La France se lève, elle se met en marche ,elle vient se donner à Jésus dans l'élan de son cœur. Dabo eis cor ut sciant me, eterunt mihi inpopulum, et ego ero eis in Deum ; quia revertentur ad me in toto corde suo.
Vous avez voulu, Messeigneurs, que le dernier des évêques de France se lit entendre sous ces voûtes sacrées qu'ont fait retentir les accents de la plus haute éloquence; vous avez voulu, Pèlerins de la Savoie, que ma parole fût l'interprète de votre piété si vive, de votre charité si ardente. Vous avez voulu retrouver, en quelque chose du moins,dans la splendeur de ces fêtes, l'humilité si chère au cœur de Jésus, et c'est pour cela sans doute que vous m'avez choisi.
Mais que dirai-je qui réponde à votre attente, que dirai-je qui soit digne de cette grande assemblée, dignp des espérances de la France, digne du cœur de Jésus- Christ? J'interrogerai ce cœur adorable, je mettrai ma main sur le cœur de la France. Je dirai que Jésus- Christ s'est donné à elle dans cette dévotion si consolante et si douce, dans une vocation sublime et dans l'abimede ses infortunes. En trois paroles: la dévotion au Sacré-Cœur et la France, le Sacré-Cœur et la mission de la France, le Sacré-Cœur et les malheurs de la France.
0 Cœur de Jésus, vous qui attirez à vous ces multitudes immenses, vous qui soulevez ce peuple tout entier, laissez venir jusqu'à moi, jusqu'à ma faiblesse, jusqu'à mon indignité une étincelle de votre amour;
que l'on sente passer dans ma parole le feu divin et comme un battement de votre cœur.
Et d'abord, Mes Frères, la dévotion au Sacré Cœur de Jésus a une origine française.
C'est dans cette ville bénie de Paray-le-Monial, dans cet humble monastère que des milliers de pèlerins viennent aujourd'hui visiter, c'est ici que Dieu a placé le berceau de cette dévotion admirable.
A une époque de luttes religieuses, qui menaçaient de livrer la France à la domination de l'étranger, et au joug plus désastreux mille fois de l'hérésie et du schisme, la ville de Paray-le-Monial comptait à peine douze familles catholiques. Dans cette vallée qui a été nommée le Val-d'Or, sur ce sol fertile où tout semble sourire à la vie, les âmes entraînées par les plaisirs oubliaient leurs destinées surhumaines et les espérances immortelles. Pour relever ces âmes vers les hauteurs célestes par le spectacle du détachement, par l'ascendant de grandes et fortes vertus, le zèle d'un religieux de la Compagnie de Jésus établit en 1626, à Paray, un monastère de la Visitation. Plus tard, lorsque la peste, qui parcourait la France semant sur son passage la désolation de la mort, vint s'abattre sur Paray, les filles de sainte Jeanne de Chantai, vaillantes, héroïques parce qu'elles étaient saintes, restèrent ici, entourées de morts et de mourants, et partagèrent avec tous les infortunés leurs dernières ressources. Elles ne quittèrent leur monastère que sur les ordres pressants et réitérés de leurs
supérieurs, mais pour revenir bientôt au milieu des acclamations du peuple.
C'est dans cette pieuse maison, sur cette terre éminemment française, dans celte riche et illustre province de Bourgogne, que Dieu a voulu révéler la dévotion au cœur adorable de son Fils ; il a voulu lui donner pour berceau non-seulement le sol de la France, mais encore un cœur français, le cœur d'un enfant du Charollais. Il avait choisi ce cœur, il l'avait préparé par l'abondance de ses dons à ses révélations les plus célestes peut-être qui aient été accordées aux âmes privilégiées de sa tendresse.
Un jour, pendant l'octave du Saint-Sacrement, Jésus apparaît à la bienheureuse Marguerite-Marie; et lui découvrant son cœur, il lui dit :
« Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargnéjusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. » Jésus demanda qu'une fête fût instituée le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, eu l'honneur de son cœur sacré, pour réparer les outrages qu'il reçoitdans le sacrement de son amour.
Ainsi, c'est à la France, c'est à une tille de ce peuple généreux que Jésus-Christ montre d'abord son cœur.
Bientôt oette dévotion se répand, malgré les contradictions qui ne fonl jamais défaut aux œuvres de Dieu. L'humble religieuse supporte avec une fermeté indomptable et une confiance oue rien ne déconcerte, les nié-
pris et les persécutions. Le Fils de Dieu la console, l'encourage, lui dévoile les secrets de son cœur et lui fait entendre de magnifiques promesses.
Quelques années se sont écoulées, les monastères de la Visitation célèbrent la fête du Sacré-Cœur, des autels lui sont consacrés, le clergé et les ordres religieux propagent son culte, et son image est placée auprès de tous les foyers chrétiens.
La ville de Marseille, décimée par la peste se consacre elle-même au cœur de Jésus. Son évêque héroïque apparaît le jour de la Toussaint sur la place publique, entouré de son clergé, les pieds nus, la corde au cou, la croix entre les bras, et au milieu d'un silence qu'interrompent les gémissements et les sanglots de la foule, il prononce une amende honorable et un acte de consécration au cœur de Jésus. Le terrible fléau recule devant ce rempart de l'amour divin qui protège la ville infortunée. Aix, Arles, Toulon, Autun, Lyon imitent l'exemple de Marseille, et la dévotion au cœur de l'adorable Jésus se répand, portée d'une extrémité de la France à l'autre par le malheur, par la confiance et par la reconnaissance des peuples.
Le jansénisme essaie d'arrêter, par ses désolantes doctrines et par ses subtilités sacrilèges, cette marche conquérante; mais c'est en vain, le cœur de la France bat sur le cœur de Jésus : entre ces deux cœurs, c'est à jamais.
En 1765, les évêques présents à l'assemblée générale du clergé de France, s'engagent à établir dans leurs diocèses la dévotion et l'office du Sacré-Cœur. Les autres évêques les imitent, et les voix les plus éloquentes de l'épiscopat français révèlent aux peuples
les trésors de ce cœur divin. Les missionnaires français portent cette dévotion dans la Chine, dans l'Inde, à l'Orient et à l'Occident, dans les sables du Midi et dans les glaces du Nord, partout où pénètre leur infatigable apostolat. Un d'entre eux donne à une tribu sauvage qu'il a convertie, le nom de Tribu du Sacré- Cœur.
Aujourd'hui encore, au milieu du dix-neuvième siècle étonné de cet épanouissement admirable de là dévotion au cœur de Jésus, la France est au premier rang. C'est l'épiscopat français qui obtient du Souverain Pontife que la fête du Sacré-Cœur soit célébrée dans l'Église universelle. C'est la France qui, la première, se consacre au cœur de Jésus par un vœu national. C'est elle qui renouvelle les pèlerinages des siècles de foi, et qui s'ébranletoutentièredans un élan qui surpasse tout ce qu'elle pouvait espérer elle-même. Et voici que depuis bientôt un mois, les multitudes se pressent dans ce sanctuaire. Elles accourent des vallées et des montagnes, des plus humbles villages et des grandes cités. La France tout entière vient vers cette terre bénie, elle vient avec ses prêtres zélés, avec ses pontifes illustres, avec ses fidèles enthousiasmés, elle vient avec ses soldats valeureux, avec ses représentants qui comprennent que seul l'amour infini peut sauver notre patrie ; elle vient avec les héros de Patay, avec les zouaves pontificaux.
Vous les avez vus, habitants de Paray-le-Monial, ces fils des Croisés, ces guerriers chrétiens qui, aux jours les plus sombres de nos défaites, protégeaient par leur audace héroïque l'armée française écrasée par le nombre, pénétraient, la bannière du Sacré-Cœur à la main, jusqu'au centre des bataillons ennemis, y jetaient l'épou-
vante et ajoutaient une page immortelle aux annales de notre gloire nationale.
Et nous aussi, pèlerins de la Savoie, nous avions ici notre place; nous ne pouvions être absents de ces fêtes sans trahir un devoir sacré, sans faillir à notre gloire.
Je l'ai dit, et je l'ai dit avec bonheur, c'est sur ce sol delà Bourgogne,c'estdans le cœur d'une fille duCharollais qu'est née cette dévotion sainte. Mais d'où est venu à ce monastère deParay-le-Monial, d'où est venu à cette fille de la Visitation le premier souffle inspirateur? Ah ! laissez-moi vous le dire avec un sentiment de légitime fierté : il est venu de nos montagnes, il est venu de votre ville d'Annecy, Monseigneur, il est venu du cœur de saint François de Sales.
Le grand évêque de Genève a laissé en héritage à ses filles la dévotion au cœur de Jésus. Il leur a donné pour devise la douceur et l'humilité de ce cœur divin. « Douceur et humilité, disait-il, c'est là tout l'esprit de la Visitation, toute la perfection des filles de Sainte-Marie. » Il choisit pour les armoiries de son ordre le cœur de Jésus percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines et surmonté d'une croix, et, envoyant ces armoiries à sainte Jeanne de Chantai, il lui écrit: « Notre petite congrégation est un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie, le Sauveur nous a enfantés par l'ouverture de son cœur sacré. »
Dans ses entretiens avec la première communauté d'Annecy, dans ses entretiens où apparaissent tour à tour l'intelligence la plus élevée, la piété la plus tendre, la naïveté la plus exquise et la plus ravissante, le cœur de Jésus est l'école où le grand évêque ramène sans cesse ses chères filles de la Visitation.
Le souffle céleste qui a emporté la bienheureuse Marguerite-Marie sur ces hauteurs où le Fils de Dieu s'est révélé à elle, n'est-ce pas le souffle doux et puissant de la charité éternelle, qui anime toutes les traditions de son ordre? N'est-ce pas ce souffle qui anime chaque parole du traité de saint François de Sales, sur l'amour de Dieu, ce livre dans lequel éclate à chaque page la science du docteur, l'éloquence du poëte et les ardeurs du Séraphin.
Coïncidence touchante et que je ne saurais oublier: les premières religieuses qui ont habité Paray-le-Monial étaient un essaim parti du couvent de Bellecour à Lyon, que dirigeait alors la mère de Blonay, cette grande âme que sainte Jeanne de Chantai appelait sa chère Cadette, que saint François de Sales avait surnommée la Crème de la Visitation et qui appartenait à l'une des plus anciennes familles de notre noblesse savoisienne.
La supérieure qui, pendant bien des années, a formé de ses mains douces et fortes l'âme de la Bienheureuse etqui a rendu à ses vertus le plus éclatant témoignage(l), est encore un enfant de notre Savoie, la mère Greyfié (2) qui mérita elle-même de recevoir du Fils de Dieu les plus consolantes promesses (3).
Voilà pourquoi nous sommes venus auprès de cette châsse sacrée, voilà pourquoi nous sommes venus de cette terre de Savoie qui a été le berceau de la Visitation, la patrie de saint François de Sales, de cette terre où sainte Jeanne de Chantai repose dans la paix et la