‹ Discours et panegyriquesChapitre 5 sur 18 · DANS LA CATHÉDRALE DE NANCY, LE 17 AVRIL · texte numérisé non relu

DANS LA CATHÉDRALE DE NANCY, LE 17 AVRIL

Mes très chers Frères,

Je trahirais les sentiments de mon cœur, je trahirais les sentiments qui sont ici dans tous les cœurs, les désirs et les espérances de cette grande assemblée, si je ne faisais entendre, dans cette cérémonie funèbre, l'expression de ma profonde douleur et de mon éternelle reconnaissance. Reconnaissance ! Ce n'est pas assez dire : j'apporte ici, sur la tombe de ce grand chrétien, le témoignage de ma vénération et de mon admiration. Ah ! comme il nous manque, en ce moment ! A quelle heure Dieu nous le prend-il ! A l'heure des luttes décisives. Cette foule immense et recueillie, ce clergé si nombreux qui se presse dans le sanctuaire, l'émotion et la douleur qui apparaissent sur tous les fronts, tout nous dit que nous avons perdu un chef vaillant d'Israël.

Je viens donc accomplir un devoir que m'imposent mon cœur et ma charge épiscopale ; je viens recueillir avec vous, dans le spectacle de cette noble vie, de nobles et hautes leçons. Ce devoir m'est imposé

(1) Nota : Ces paroles ont été recueillies par la sténographie.

par l'Esprit-Saint lui-même : « Célébrons, nous dit-il, les louanges des hommes qui furent vraiment glorieux, laudemus mros gloriosos , les louanges de ces hommes qui, par leurs vertus et par leurs œuvres, sont nos pères et nos guides dans la foi, et parentes nostros in generatione sua : ils ont été puissants par une influence salutaire et sainte, dominantes in potestatibus suis. » (1) Ecoutez encore : « Ce sont des hommes de miséricorde, les instruments et les apôtres de la charité divine ; et c'est pourquoi les œuvres de de leur zèle et de leur piété ne peuvent périr, iUiviri misericordiw sunt quorum, pietates non defuerunt. Leurs corps sont ensevelis dans la paix, corpora ipsorum in pace sepulta sunt. (2) » N'est-ce pas la paix qui plane, avec la certitude des récompenses éternelles, sur cette assemblée et sur cette tombe ? C'est dans la paix que s'est endormi ce vaillant soldat de Dieu. Nous l'avons visité sur son lit de repos: les traces de ses longues et cruelles douleurs avaient disparu, et sur son visage apparaissait le reflet de la paix et des clartés d'en-haut. a Son nom sera redit de génération en génération, et nomen eorum vivit in generationem et generationem (3). » Ah ! oui, tant que la foi subsistera sur cette terre de Lorraine, tant que les nobles et saintes causes auront des défenseurs et des apôtres, le souvenir de ce grand chrétien restera et les générations le rediront aux générations futures, le peuple rappellera sa sagesse : Sapientiam ipsorum narrent populi, dit le texte sacré. Et voilà que ces

(1) Eccli., XLiv, 1, 3.

(2) Ibid., 10, 14.

(3)/t)id., 15.

témoignages jaillissent, à cette heure, dans cette ville entière, de toutes les lèvres et de tous les cœurs. Et moi, représentant de Dieu, ministre de son Église, je viens payer, sur cette tombe, la dette sacrée de la reconnaissance et de l'admiration, au nom de cette ville et de la Lorraine, et, j'ose le dire, au nom de la France catholique et de l'Église de Dieu, et laudem eorum nuntiet Eccîesia (1).

N'attendez pas de moi. Messieurs, un éloge funèbre, dans les formes ordinaires ; mes fatigues incessantes et (pourquoi ne le dirais-je pas ?) ma douleur ne me le permettraient pas. Je veux vous rappeler, en quelques paroles, ce que ce chrétien a fait, quelles ont été ses œuvres et quel a été le principe, quelle a été l'inspiration de sa vie, de ses grands travaux et de ses victorieux combats.

Dès son enfance, ce grand chrétien manifesta sa foi vive et ardente, et la trempe virile de son caractère.

Fils d'un tonnelier, le jeune Yagner s'imposait de dures privations et consacrait à acheter des livres l'argent qui lui était donné pour sa nourriture. Comme son illustre compatriote Drouot, il travaillait, à la dérobée, pendant les nuits, s'efTorçant de dissimuler la lumière d'une lampe qui l'éclairait à peine.

Plus tard, au collège de Nancy, à une époque où régnaient l'impiété et le blasphème, le jeune élève domina le respect humain, il se montra franchement

(1) Eccli., xnv, 15.

chrétien ; il s'imposa à ses condisciples par son intelligence, par ses succès, par Ténergie de ses convictions, par la force indomptable de son âme. Le chef vaillant des combats à venir se manifestait dans ce jeune homme de dix-huit ans.

M, Vagner entra dans l'enseignement officiel, mais partout et toujours il se montra fidèle à ses croyances.

Quand s'ouvrit la lutte pour la liberté de l'enseignement, il y prit une grande part. Dans un de ses nombreux et intéressants rapports que je relisais avec émotion hier, il nous apprend que les conférences de Saint-Vincent-de-Paul de Nancy, et les rédacteurs du journal V Espérance , auxquels Mgr Parisis , alors évêque de Langres, venait d'adresser une première brochure sur la liberté de l'enseignement, avaient engagé le Prélat à la publier chez un des grands éditeurs de Paris. « L'ouvrage , dit M. Vagner, fut publié, aux applaudissements de la France. Ainsi encouragé, Mgr Parisis ne déposa plus la plume, et resta à la tête des plus courageux et des plus intelligents combattants , jusqu'à ce que la liberté de l'enseignement fût conquise. Petite cause d'un grand effet, ce fut donc la conférence de Nancy qui révéla le grand Prélat à lui-même et à la France. »

Quelques années plus tard, M. Vagner s'unit à quelques généreux chrétiens dont je voudrais ici rappeler le souvenir, pour acheter la Chartreuse de Bosserville à laquelle étaient attachés de pieux et patriotiques souvenirs, et d'oiî Forage révolutionnaire avait chassé les fils de saint Bruno. Grâce à leur initiative, à leurs démarches, à la générosité des catholiques de Nancy, les Chartreux furent ramenés

dans ce magnifique monument de la munificence des ducs de Lorraine.

Parmi ces chrétiens, et au premier rang, était M. Guerrier de Dumast. Laissez -moi saluer, du haut de cette chaire et dans cette grande assemblée, sa mémoire vénérée. Je n'étais pas à Nancy quand la mort nous a ravi ce représentant de la foi, de la science et du plus ardent patriotisme lorrain. Je n'ai pu qu'adresser de loin à sa famille le témoignage de mes regrets et de mes respectueuses sympathies. Mais ma première visite à Nancy avait été pour M. Guerrier de Dumast, alors atteint par une maladie à laquelle sa forte constitution résista contre tout espoir. Je lui devais cet hommage.

Depuis lors, j'ai souvent contemplé, avec une édification profonde la résignation chrétienne, la sérénité admirable du pieux et noble vieillard, au milieu de cruelles épreuves. J'ai vu ces yeux fermés à la lumière de cette terre, tandis que l'àme était ouverte aux splendeurs d'en-haut. J'ai entendu ces accents inspirés toujours par un triple amour, dans un intarissable enthousiasme, l'amour de Dieu, l'amour de la Lorraine et l'amour de la science. Causeur séduisant, littérateur distingué, savant ayant touché avec succès à toutes les branches de la science, intelligence de premier ordre, cœur généreux, tel nous est apparu, jusqu'à sa dernière heure, ce vénérable patriarche. C'est pour moi une consolation de rappeler aujourd'hui son souvenir sur la tombe de son ami et de saluer, unis dans la paix et dans la gloire de la récompense, comme ils l'ont été dans les labeurs et les luttes d'ici-bas, ces grands Lorrains et ces grands chrétiens.

M. Vagner fonda deux journaux^ V Espérance et VAmi du Peuple. Avec le concours de vaillants collaborateurs dont quelques-uns m'entourent ici^ il a fait cette œuvre de foi et de combat. Je dirai bientôt comment il l'a maintenue dans les droits sentiers, malgré les obstacles et les orages.

Comment ne pas vous parler des œuvres catho liques auxquelles M. Vagner a consacré sa vie ? Je ne pourrai ({ue les énumérer rapidement ; car il était président ou secrétaire de dix-sept œuvres ou associations, donnant à toutes l'impulsion de sa prodigieuse activité. Si une des œuvres de cette ville était en péril ou ne marchait plus qu'avec peine, la ressource infaillible était de la confier à cet esprit si pratique, à ce zèle infatigable, et bientôt elle avait repris l'essor des premiers jours.

Je nommerai, avant toutes, la Société de Saint- Vincent-de-Paul, parce qu'elle fut la première par le temps, et qu'elle est devenue le foyer d'où toutes les autres sont nées. Elle groupa des chrétiens qui se connaissaient à peine ; elle alluma dans leurs cœurs la tlamme de la charité ; elle triompha du respect humain qui, alors, dominait en maître. La première réunion des conférences de Saint-Vincent-de-Paul eut lieu à Nancy, le 25 janvier 1838. M. Vagner fut, dès le principe, un des membres les plus actifs de cette admirable société, et il lui donna, jusqu'à son dernier jour, son cœur et ses forces.

Je n'oublie pas le zèle, le dévouement, la générosité du Président de toutes les Conférences lorraines, je lui ai rendu bien des fois un public hommage ; mais je dois louer ici M. Vagner, l'infatigable secrétaire de

ces conférences^ riiorame des initiatives hardies et du courage indomptable : « Nous étions douze^ en 1838, pour fonder celte œuvre de Saint-Vincent-de-Paul, a dit M. Vagner^ dans un de ses derniers rapports ; et à celte heure^ dans la seule ville de Nancy, nous avons douze conférences, qui multiplient parmi nous les actes de la charité chrétienne. Et malgré l'orage que les Conférences de Sainl-Vincenl-de-Paul eurent à subir sous l'Empire, et malgré l'annexion à l'Allemagne de deux arrondissements que les malheurs de la guerre nous ont enlevés, et qui comptaient plusieurs conférences, le Conseil central de Nancy réunit encore cinquante-sept conférences, y)

Depuis sa fondation, la Société de Saint-Vincentde-Paul a répandu, en aumônes officielles, plus de trois millions sur celte terre de Lorraine. Je dis : aumônes officielles, c'est-à-dire, inscrites dans les registres de l'OEuvre. Je ne parle pas de tant de secours distribués en secret par la charité de ses membres, de tant de bons conseils, de tant de paroles d'encouragement venues de cœurs vraiment dévoués, de tant de salutaires exemples plus puissants, dans leur modestie et leur persévérance, que les séductions de la plus haute éloquence. Oh ! oui, de toute mon âme, je paye ici la dette de ma vive gratitude aux Conférences de Saint- Vincent-de-Paul de la Lorraine, et à leurs pieux fondateurs (1).

Une des OEuvres que M. Vagner a le plus aimées,

(Ij Deux jours avant la mort de M. Vagner, nous avions perdu le vénérable M. Cauzier, un des membres les plus anciens et les plus zélés de nos Conférences, le trésorier du Conseil central de Lorraine. Dans les grandes têtes des Conférences, dont M. Cauzier était un des organisateurs, M. Vagner se plaisait a adresser quelques paroles d'éloges à l'aimable et dévoué

est rOEuvre des ouvriers placés sous le patronage de saint François-Xavier. Gomme il aimait les ouvriers ! Il leur ouvrait son cœur et sa bourse ; il les aimait, non en paroles, non pour les flatter et pour les exploiter, mais pour les servir et les rendre meilleurs. Comme il leur prodiguait les conseils de son expérience ! Comme il s'est multiplié jusqu'à la dernière heure pour cette OEuvre ! Exhortations pressantes, secours abondants, caisse de retraite pour les malades et les infirmes, visites aux malades, patronage de jeunes gens, de jeunes filles, il a tout inspiré et dirigé. Il a été le soutien et la vraie puissance de cette Société.

Que dirai-je de l'OEuvre de Saint-François-Régis ? C'est lui qui l'a établie dans cette ville, pour réhabiliter les mariages contractés en dehors des lois chrétiennes. Les infortunés, liés par une union déplorable, ne savent souvent comment sortir de leur situation : il faut accomplir des formalités, multiplier les démarches, et parfois s'imposer quelques dépenses.

Cette grande misère morale toucha le cœur de M. Yagner. Dès le premier jour, il fut l'âme et la vie de cette OEuvre. Personne ne me contredira, parmi ceux qui m'entendent : il se chargeait à lui seul de tout le travail ; correspondance, démarches, entrevues avec les solliciteurs, seul il suiiisait à tout. Et savez-vous combien de mariages il a réhabilités, par son influence directe et personnelle ? On en a donné un chiffre, qui n'est pas exact; il a réhabilité douze mille mariages.

trésorier, dont la modestie ne voulait que l'ombre et le silence. I^es deux amis ont élé réunis dans l'Egliso triomphante où la charité, <iui ne meurt i)as, est la félicité et la vie des vrais disciples de saint Vincent de Paul.

Les enfants ont été légitimés; la paix^ l'honneur Ja loi chrétienne sont rentrés, avec la moralité, dans ces demeures déshonorées et souvent désolées. Ah ! il n'aurait, ce cher mort que nous pleurons, il n'aurait que cette seule œuvre à présenter à Dieu, et les portes de la cité éternelle, les portes de la Jérusalem de la paix, de la félicité et de la gloire devraient s'ouvrir devant lui.

Je ne puis tout citer; mais pourrais -je oublier les Ecoles chrétiennes libres de Nancy, fondées depuis plus de cinquante ans, et maintenues dans la prospérité et le progrès par votre inépuisable charité ? M. Vaguer a été encore l'àme de celte grande entreprise. Il était, depuis bien des années, le président des deux comités qui ont rendu à nos écoles des services inappréciables : le comité de surveillance et le comité d'administration. Rien n'a été décidé, rien n'a été accompli en faveur de nos écoles, en dehors de son initiative et de son concours. L'année dernière encore, il ne put résister au désir de visiter deux nouveaux bâtiments scolaires, que nous allions inaugurer sur la paroisse Saint-Pierre et sur la paroisse Saint-Sébastien ; malgré ses douleurs si cruelles, il prit une voilure et voulut voir dans les détails ces deux constructions, qui réalisaient un de ses vœux les plus ardents.

Il était le président de notre comité de Défense des libertés religieuses, destiné à protéger, avec la foi et la liberté de l'enseignement chrétien, les droits sacrés des consciences et des familles, la liberté des âmes et l'avenir de notre pays. Aux fonctions de président, il joignait celles de secrétaire ; tous les rapports, et presque toute la correspondance étaient écrits de sa

main. Il y a huit jours^ luttant avec sa volonté de fer contre la maladie qui ne lui laissait plus de repos, il avait convoqué ce comité, et, jusqu'au dernier moment, il conserva l'espoir de le présider une dernière fois. Mais ses forces trahirent son courage.

Dans toutes les réunions de ces œuvres et de ces comités, auxquelles j'ai donné constamment et avec joie mon concours, je laissais à M. Vaguer la présidence effective ; je l'assistais, je prenais la parole pour donner un avis ou pour faire entendre, à la fin de la séance, quelques paroles d'exhortation ; mais la direction de l'assemblée lui appartenait. Je ne pouvais que laisser toute sa liberté à cet esprit si judicieux et si pratique, à cette âme si sincèrement dévouée, à cette activité si admirablement féconde.

Ce que je viens de dire explique la place tout exceptionnelle qu'avait acquise M. Vagner dans les congrès catholiques de France. Habitants de Nancy, vous qui Tavez entouré de votre respectueuse sympathie et (|ui lui donnez, à celte heure, un témoignage si touchant de votre reconnaissance, vous ne vous deutez pas des triomphes de M. Vagner, des émotions que soulevait sa parole, à Paris, à Nantes, à Reims, à Chartres, où il représentait les OEuvres de Nancy. Quand il apparaissait, l'assemblée se levait et acclamait le vétéran des OEuvres catholiques. Sa parole vive, claire et toujours inspirée par lamour de l'Eglise, ses conseils si élevés, les leçons de son expérience soulevaient de nouveaux applaudissements. Le dernier congrès général au(]uel il assista fut celui de Paris, en 1883. J e voyage et la fatigue des séances éprouvèrent sa îsanté, déjà si profondément atteinte; et en com-

mençant son rapport sur le Conseil diocésain de Nancy, il disait: « Aujourd'hui encore, après quatre années de soufTrances^, je suis peu autorisé à compter sur quelques heures de répit ; et pour avoir l'honneur de paraître au milieu de vous, j'ai dû braver les règles de la prudence humaine. »

Par ces œuvres, par ce travail incessant, par ce dévouement qui ne connaissait aucun obstacle, M. Vagner a été un des instruments les plus puissants du réveil de la foi dans ce pays. Lui-même a rappelé bien souvent la situation religieuse de Nancy en 1830. Il y a cinquante ans, écoutez bien ceci, Messieurs, il y a cinquante ans, on ne voyait pas un homme à la messe paroissiale dans cette ville. La société lettrée comptait à peine sept hommes accomplissant le devoir pascal ; et ils l'accomplissaient à la dérobée, sans oser se réunir jamais. Qui donc a réveillé la foi sur cette terre de Lorraine '^ Qui a lait naître et grandir les œuvres catholiques sur celte terre alors stérile qui avait reçu pourtant, comme une semence, bénie, les traditions d'un passé chrétien ? Ce fut, tout d'abord, un prophète envoyé de Dieu dans sa miséricorde. Ce prophète, vous le connaissez ; les voûtes de cette cathédrale et bien des cœurs ici gardent encore l'écho de ses accents inspirés. (( Il se leva comme la flamme, et sa parole brûlait comme une torche ardente : Surrexit Elias propheta, quasi ignis, et vcrbum ipsiits sicut facula ardebat (1). )) Et il faut répéter ici ce qui a été dit sur sa tombe, au jour de ses funérailles : « L'étincelle qui ralluma la foi, ce fut un éclair qui jaillit de cet homme. ))

Nancy vit cet éclair jaillir des lèvres de Lacordaire.

(1; Eccli., XLviii, I.

— lOi —

Les chrétiens jusqu'alors timides et dispersés se groupèrent autour de sa chaire, et^ au premier rang, apparut celui que nous pleurons. Gomme nous l'avons dit, les Conférences de Saint-Vincent -de-Paul furent fondées, la charité multiplia les conquêtes de la foi, le respect humain fut vaincu, les œuvres catholiques se développèrent, l'Kglise catholique reprenait possession de cette noble ville.

Ce réveil de la foi, ce triomphe de l'Eglise, vous en êtes les témoins. Il y a deux ans, dans cette ville où de rares chrétiens n'osaient se montrer en public, deuK mille hommes sont venus, pendant toute une semaine, se grouper au pied de cette chaire, pour entendre la parole de leur Évèque ; et, le jour de Pâques, plus de douze cents d'entre eux, régénérés dans le repentir, après avoir fait retentir ces voûtes du chant du Credo catholique, sont venus s'asseoir à la Table Sainte. Le jour de cette communion générale fut un beau jour pour votre Evoque ; ce fut un beau jour pour le grand serviteur de Dieu que nous avons perdu. Je n'oublierai jamais qu'après avoir pleuré de joie, pendant toute la messe, il vint à la sacristie ; il voulait parler : son émotion et ses larmes ne le lui permettaient pas. Il afiirmait que cette victoire était due à son Evêque : il se trompait. J'ai protesté et je proteste de nouveau sur sa tombe. Cette victoire, elle était due, avant tout, aux admirables chrétiens qui, depuis cinquante ans, ont répandu parmi ce peuple, sans se lasser jamais, les semences divines de la foi et de la charité. Cette victoire qui, depuis, s'est renouvelée et que vous renouvellerez encore, j'en ai l'invincible espérance, cette victoire elle est due, pnur une

grande part, à celui qui, depuis cinquante ans, a rais au service de Dieu, de l'Eglise et des âmes, son dévouement, ses forces et sa vie.

Mais, où donc est la source première de cette admirable puissance ? Oii donc est l'inspiration de toutes ces œuvres ? Il faut chercher plus haut que l'homme, plus haut que la terre et le temps, car il ne s'agit point ici des efforts de l'ambition, des institutions éphémères et stériles de la fraternité humaine ; il s'agit des œuvres de la miséricorde surnaturelle et de la charité divine.

Le premier principe de l'influence incomparable de M. Vagner fut sa foi vive et ardente.

La foi est, en effet, le principe de la vie surnaturelle, le principe de toutes les autres vertus chrétiennes. Je l'ai dit, mais je veux le redire, depuis sa première enfance jusqu'à son dernier jour, M. Vagner a été guidé, soutenu, inspiré par la foi. Vous tous qui l'avez entendu, n'avez-vous pas reconnu dans ses causeries intimes, dans ses allocutions, dans ses écrits, l'accent de la foi ?

La foi et ses motifs surnaturels l'ont dirigé toujours. Autant que le permet la faiblesse humaine, ses intentions ont été droites et pures. Il voulait le bien, rien que le bien ; il voulait servir les saintes causes abandonnées et trahies ; il voulait le triomphe de l'Eglise et de Dieu. Permettez-moi cet aveu. J'ai touché déjà à bien des âmes, dans mon ministère de prêtre et d'Évèque, et je l'affirme devant Dieu qui m'entend, si j'ai éprouvé, au point de vue de la loyauté et de la

pureté des intentions, des déceptions cruelles, je n'ai jamais rencontré une unie, une seule, dont les intentions fussent plus sincères et loyales, plus surnaturelles que celles de ce grand chrétien. Sa vie entière, d'ailleurs, a été la vie de la foi : Justus meus ex fide vivit (IV Est-ce que tout n'a pas été pour Dieu, dans cette vie consacrée à son service ? Et voilà le secret de ses succès et de ses victoires : Hœc est Victoria quœ vineit mundum, /ides nostra (2).

Et avec la foi, la charité, l'amour des âmes, de la sainte Eglise ! Je me hâte ; il faut bien cependant que je vous dise avec quel amour il servait l'Église de Dieu. Il l'a aimée, non dans la prospérité et dans la joie ; il l'a aimée attaquée, maudite. Je ne puis oublier les tristesses de son cœur en présence des luttes que nous subissons et des menaces de l'avenir. Il parlait avec une profonde douleur des orages qu'il prévoyait, et il déplorait que les catholiques ne fissent pas, pour sauver leur pays, des efforts suprêmes.

L'amour de l'Eglise ne va pas sans l'union avec les pasteurs que l'Esprit-Saint a établis pour la gouverner. Quiconque méprise cette autorité, qui est l'essence du catholicisme, se révolte contre Dieu lui-même. Quiconque veut, en dehors de ce pouvoir, se donner une mission et fonder des OEuvres, n'aboutira qu'à l'impuissance, à la division, quand il n'aboutira pas à de lamentables ruines.

Personne n'avait de ces vérités une conviction plus profonde que M. Vagner ; personne n'était plus sincèrement soumis à la hiérarchie sacrée, dans laquelle il voyait l'autorité de Dieu.

(1; ll.i.r., x,:5S.

('2) I Joan., V, 4.

Il était trop sincèrement chrétien, il aimait trop l'Église, il avait au cœur un désir trop ardent de la servir, pour n'être pas un catholique docile. Aussi, mon vénérable prédécesseur sur le siège épiscopal de Nancy, Mgr T Archevêque de Besançon (1), m'écrivait, il y a quelques jours : « Je vous serais fort reconnaissant de me rappeler au bon souvenir de l'excellent M. Yagner et de joindre ma bénédiction à la vôtre pour ce grand chrétien, à qui toutes les OEuvres de Nancy doivent tant, et dont l'expérience, l'initiative et l'esprit pratique n'ont été dépassés par aucun de ceux que j'ai vus à la tète du mouvement charitable de notre temps. »

Pour moi, je tiens à lui rendre ici ce témoignage que, depuis quatre ans bientôt que j'ai l'honneur et le bonheur d'administrer ce diocèse, je n'ai reçu de M. Vaguer que les preuves les plus touchantes de son respect et de son affection. Pendant ces quatre années, il n'est pas de semaine où nous n'ayons traité plusieurs fois, l'un et l'autre, avec la franchise la plus complète, de toutes les œuvres qui sont la gloire de ce diocèse, et de toutes les questions qui préoccupent, à cette heure, les cœurs catholiques, et je déclare que jamais un dissentiment ne s'est élevé entre nous. Nous pouvions avoir, tout d'abord, des pensées différentes ; mais l'entente se faisait toujours pour réaliser ce qui paraissait le meilleur, le plus utile aux causes que l'un et l'autre nous voulions servir.

Cette union avec l'autorité ecclésiastique, elle est donc possible partout et toujours, malgré le zèle le plus ardent, malgré l'activité la plus prodigieuse, malgré l'initiative la plus féconde; elle est possible^

(1) Monseigneur Foulon.

puisqu'elle est le devoir; elle est possible^ puisqu'elle a existé, puisqu'elle a été ici absolue^ parfaite^ sans nuage ; je l'affirme devant Dieu et sur le cercueil de cet incomparable serviteur de l'Église.

Ah ! c'est que^ dans sa foi vive et son ardente charité^ M. Vaguer plaçait au-dessus de tous les intérêts personnels^ de toutes les spéculations de la politique, de toutes les inspirations des partis, de toutes les formes de gouvernement, de toutes les espérances humaines, la cause de la religion, les intérêts des âmes.

Il a ainsi, pendant sa vie entière, mis en pratique les enseignements de Léon XIII, qui ne sont que l'admirable résumé des principes et des traditions catholiques.

Sous l'Empire, ses amis lui disaient que son journal ne pouvait plus, au milieu des entraves imposées à la presse, servir utilement la cause catholique, et qu'il fallait attendre, dans le silence, un temps plus favorable. Ce ne fut point son avis. Il conserva seul la direction de VEspéîwice, et il continua à défendre, sans faiblesse, les intérêts religieux.

Plus tard, l'empire voulut obtenir son concours. On lui fit des offres magnifiques ; on lui fit, selon son expression, un pont d'or. Il refusa. On lui demandait de servir la politique de l'Empire ; mais on lui laissait sa liberté entière, au point de vue religieux : (( Je ne sers, répondit-il, que l'Église et la France ; je n'accepterai jamais un autre joug. »

(lomme ces paroles étaient sincères ! Gomme il a toujours uni, dans son cœur et dans sa vie, l'amour de la France et l'amour de l'Édise ! Au milieu des

désastres de la guerre, il a montré un héroïque courage, Je ne citerai qu'un fait, mais il sera toute une révélation. Le préfet allemand de Nancy lui demanda d'imprimer un journal destiné à servir les intérêts des envahisseurs : « Jamais, répondit-il, jamais il ne sortira de mes presses un journal qui outrage la France et le Pape. » On le menaça; la force alors était brutale et souvent barbare. Il méprisa les menaces. Comme le préfet insistait, voici sa réponse : « Je ne céderai pas, j'enverrai ma famille à la campagne, je briserai mes presses, et vous ferez de moi et de ma maison ce que vous voudrez. » Devant ces accents d'une âme vaillante, la force brutale recula.

Il aimait la France ! Il lui avait donné un de ses fils, mais quand le Pape fut menacé par la Révolution qui se préparait à envahir les Etats Pontificaux, il conduisit au Pape ce fils qu'il venait de racheter du service militaire en France. Il voulait, en défendant le pouvoir temporel de la Papauté, suivre la politique traditionnelle de son pays. Prosterné aux pieds de Pie IX et pleurant de joie, il put lui dire : <( Très Saint Père, j'ai donné à l'Église mon travail, mes forces et ma vie; je vous offre mon fils, pour la défense de votre trône. »

Quand Rome fut envahie, le jeune Vagner s'enrôla dans les zouaves de Gharette, et il tomba, pour la défense de la France, sur le champ de bataille de Loigny. Le père fut désolé ; mais il accepta ce douloureux sacrifice. Il alla chercher parmi les cadavres le corps de son fils, et il eut la consolation de le retrouver. M. le curé de Loigny, dont l'église avait été ruinée dans le combat, songeait à élever sur le champ

de bataille un raonument qui rappelât le souvenir des héros chrétiens. M. Vagner lui proposa de reconstruire son église et d'en faire le monuraent qu'il désirait. Il fallait trente mille francs. L'infatigable apôtre annonça son projet dans les journaux : il sollicita la générosité de la France^ et l'église de Loigny fut reconstruite.

Un jour, une grande cérémonie funèbre fut accomplie sur le champ de bataille de Loigny. Après le discours prononcé par un ancien aumônier militaire, on demanda avec instance à M. Vagner de se faire entendre. Son talent n'était pas celui de l'improvisation, et il n'avait pas songé à prendre la parole ; mais il s'abandonna à l'inspiration qui lui venait de son cœur. Le père attristé, mais fier de son enfant, le Français pénétré de la pensée des malheurs de son pays, fit entendre des accents si émouvants, que toute l'assemblée fondit en larmes. On pria l'orateur de reproduire son discours : ce fut impossible. Il l'a affirmé plusieurs fois: jamais il n'a pu retrouver ni une des paroles qu'il avait prononcées, ni une des pensées qu'il avait exprimées.

Dans sa charité, dans son dévouement, ce cher défunt n'a pas donné seulement aux pauvres de Jésus- Christ et aux œuvres catholiques sa parole, son travail, ses forces ; mais il donnait son argent avec la même libéralité. Il demandait beaucoup et il donnait beaucoup. On ne saura jamais les aumônes qu'il a faites en secret à toutes les infortunes (|ui le sollicitaient sans cesse et celles qu'il a faites, après d'énergi(iues leçons, aux malheureux dont il entreprenait de réhabiliter l'union. Il avait l'intelligence surnaturelle du pauvre ; il savait l'encourager, le relever et le secourir : llcdtus qui inU'Iliyil super cycHum et paui>crctH.

Et le texte sacré ajoute : « Au jour de ses épreuves^ Dieu délivrera celui qui sait ainsi comprendre le pauvre^ in die mala liherahit mm Dominus, et il lui apportera un secours précieux sur son lit de douleur^ dominus opem- feret il H super lectum doloris ejus »(1).

J'ai été le témoin de l'accomplissement de cette promesse divine. Il est venii^ le Dieu des pauvres et des affligés^ le Dieu de Bethléem et du Calvaire, près de ce lit de douleur oui le généreux chrétien a été retenu si longtemps. Il l'a consolé et fortifié jusqu'à sa dernière heure.

Je n'ai point assez dit quel a été le dévouement de M. Vagner. Il y avait cinquante-cinq ans qu'il travaillait aux OEuvres catholiques, quand Dieu l'a appelé à lui. Et quel travail ! Ceux qui n'ont pas pénétré dans l'intimité de sa vie, ne peuvent en avoir une idée. Pendant ces cinquante-cinq ans, M. Vagner n'a donné à son principal repas que vingt minutes, et un quart d'heure au repas du soir. Ce repas fini, il retournait à son travail jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il ne faisait que des visites d'affaires, il travaillait quinze heures et parfois dix-huit heures par jour.

Il y a deux ans, j'allais le visiter la veille du premier jour de l'an ; j'allais lui porter Içs vœux de mon cœur et le témoignage de ma reconnaissance. Je le trouvai dans son cabinet de travail, et il me dit : « Hier, j'ai travaillé douze heures pour la seule œuvre de Saint- François-Régis, et aujourd'hui six heures. » C'est ainsi qu'il achevait les années, et c'est ainsi qu'il les commençait. Dans ce dévouement, il a consumé ses forces ;

fl) Ps. XL, 2.

sa santé de fer s'est usée au service de Dieu. Et voilà pourquoi vous faites de ses funérailles un véritable triomphe.

Il est allé jusqu'à l'immolation, qui est le degré suprême de la vertu. Il a accompli la divine loi de la grandeur morale ; et, à la suite de son Maître, c'est par la douleur, par le sacrifice, qu'il est entré dans la gloire : Oportnit pati Christ uni, et ita intrare in gloriam suam (1). Il lui fallait cette dernière consécration. Dieu ne la lui a pas épargnée. J'en ai la ferme confiance, les imperfections de notre nature déchue, les fautes inséparables de notre faiblesse humaine ont été expiées par un long martyre. Avec quel courage il a supporté ses souffrances ! Le jour oii je lui administrai le Saint-Viatique et l'Extrême-Onction, il voulut se lever ; il s'habilla comme aux grands jours de fête ; il mit à son cou sa croix de commandeur de Saint- Grégoire, témoignage de la haute bienveillance de Léon XIII, et il reçut les derniers sacrements avec une piété profonde. Mais, quand j'approchai de ses lèvres la Sainte Hostie, l'émotion lui donna une de ces crises terribles qui, malgré l'énergie de sa volonté, lui arrachaient des larmes.

Il a éprouvé des souffrances morales souvent plus cruelles que les tortures physiques ; il a souffert de son inaction, de son impuissance, pendant ces dernières années. Combien de fois m'a-t-il dit, avec un accent de profonde tristesse et les larmes aux yeux : « Je ne puis plus rien, je ne suis plus bon à rien ; je ne puis plus travailler pour les pauvres et pour Dieu. )) Il fallait le consoler.

(1) Luc, XXIV, 2G.

Il subissait une autre épreuve : « Je crains, disait-il, les jugements de Dieu. Ai-je fait mon devoir ? Ai-je assez travaillé ? Mes intentions ont-elles été droites et pures ? 11 fallait le rassurer, lui parler de la bonté et de la miséricorde divines. Je l'affirme avec une conviction profonde, si le ciel n'est pas accordé à cet admirable chrétien, ni vous ni moi nous ne pouvons y prétendre.

Les dernières paroles qu'il m'a adressées révèlent son âme tout entière : a Monseigneur, me disait-il, si Dieu m'admet dans son paradis, je ferai encore tout ce qui me sera possible pour le triomphe de l'Eglise. » Ah ! oui, je compte sur ses prières : elles doivent être bien puissantes. Il priera pour nous ; il protégera, dans la félicité et dans la gloire de la récompense céleste, ces œuvres qui lui étaient si chères. Au seuil de la cité bienheureuse, il a pu redire ces paroles de Paul : (( J'ai combattu le bon combat, le combat de Dieu, de la charité, du dévouement, honum certamen cerlavi; j'ai consommé ma course; Seigneur, toujours j'ai été fidèle à votre parole, j'ai pratiqué vos commandements, j'ai défendu votre Eglise, j'ai mis mon intelligence et mon cœur, mes forces et ma vie à votre service, cursum comummavi ; j'ai gardé la foi ; elle a pénétré mon cœur ; elle a inspiré toutes mes actions; je n'ai pas seulement gardé la foi intacte, pure, vivante, toute-puissante en moi, je l'ai fait rayonner et resplendir dans cette ville, dans cette chère Lorraine, et autant que je l'ai pu, dans la France entière, j'idem servavi Aussi, j'attends avec confiance la couronne de justice que vous m'avez promise, et que vous réservez à tous ceux qui, comme moi, travaillent à l'avance-

ment de votre règne et qui l'appellent de tous leurs vœux, hi reliquo reposita est mihi corona jiistiliœ, quam reddet mihi Domiims in illa die, justus judox, non solum autem mihij sed et iis qui diligunt adventum ejus » (1).

Cher et vénéré Monsieur Vagner^ laissez-moi me tourner encore vers vous ; vous na'entendez^ répondez à ma parole. Obtenez-nous des chrétiens vaillants, des défenseurs infatigables de la justice et de la vérité. Obtenez^ par vos prières^ que nous aimions, comme vous, les petits et les pauvres ; que nous sachions les consoler et les secourir ; que nous soyons, comme vous, les véritables amis et les véritables apôtres du peuple, qu'on exploite et qu'on égare. Protégez ces œuvres auxquelles vous avez donné une impulsion si puissante. Obtenez à votre Evêque, que vous avez tant aimé, de marcher sur vos traces, de se donner tout entier, sans repos et sans trêve, et de mourir debout pour les âmes et pour Dieu, pour l'Eglise et pour la France I

Ainsi-soit-il !

(1) II Tim., IV, 7, 8.

PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE DE NANCY A l'ocCxVSIOiN de l'inauguration

d'une

Page 1