B^ J.-B. DE LA SALLE
PROiNOiNCÉ LE 15 AVRIL 1S88, DANS l' EGLISE SAIiNT- LOUIS-DES-FRANÇÂIS, A R03IE
In Deo honorabitur et in medio populi sut (iloriabitur ; et in ecclesiis alîissimi aperict os ejus et in conspectu virtutis illius glorlabitur ; et in multitudine electoriun habebit laudem et inler benediclos benedicetur.
Il sera honoré de Dieu et glorifié au milieu de son peuple. Il fera entendre sa voix dans l'Église du Très-Haut et sera glorifié dans sa puissance. Il sera loué avec la multitude des élus et béni parmi ceux qui sont bénis de Dieu. Ecgli., xxiv, 1-4.
Émiinenge {i), Messeigneurs (i), Mes Frères^
Ces fêtes magnifiques qui^ depuis trois jours, réunissent dans cette église française les foules recueillies ont une signiûaation, une portée et un éclat qui émeuvent tous les cœurs catholiques.
Ces fêtes sont le triomphe d'un prêtre qui s'est efforcé d'ensevelir sa vie dans les fonctions les plus humbles, dans l'obscurité la plus complète, et dont les œuvres et la gloire remplissent à cette heure Rome et l'univers tout entier.
(1) Son Éminence le cardinal Parocchi.
(2) NN. SS. \igne, archevêque de Valence; Gouzot, archevêque d'Auch ; Gotton, évéque de Valence ; Bouvier, évéque de Tarentaise.
Ces fêtes sont le triomphe de rÉgiise^ car seule elle donne des Saints à la terre^ seule elle réalise des transfigurations surhumaines. Elle prend les petits et les pauvres pour « les placer parmi les princes de son peuple )) (1), elle « choisit ce qui est impuissant et méprisable pour confondre les forts et ce qui n'est pas pour détruire ce qui est (2). »
C'est le triomphe d'un grand Pape qui veut célébrer les vertus et les victoires des serviteurs de Dieu en ces jours d'éternelle mémoire oii sa sagesse et sa charité attirent à lui, par un ascendant que les siècles passés n'ont pas connu, les rois et les peuples.
C'est tout à la fois le triomphe de l'instruction sage et prudente du peuple et de l'enseignement chrétien. A cette époque oii le zèle pour l'instruction du peuple est entraîné parfois au-delà des limites de la prudence, tandis que l'enseignement chrétien est soumis aux plus terribles épreuves, la Papauté, inspirée de Dieu, place sur les autels le fondateur de l'instruction vraiment populaire, et le modèle parfait des maîtres chrétiens.
Ces fêtes sont enfin un triomphe pour la France qui, toujours féconde en héros et en Saints, a donné à l'Église ce chef béni d'une famille immense, ce père dont les fils portent, sur tous les rivages du monde, avec le feu de la charité divine, les ardeurs d'un admirable patriotisme. Et voici (jue, par une coïncidence providentielle, ces fêtes catholiques et françaises se rencontrent avec les glorieuses manifestations de notre grand pèlerinage national.
(1) Erinens panperem ut colloreteum cum principibus, cnnl principiuus populi sui (Ps. cxii, G et 7).
i2) Infirma inundi cle<jit Dcus ut confundat forti.i, et i(jnohllia mundi et conti'mptihilia elofi'it Deiia. et ea quœnon suji/, ut ca qini; smil dexlvuerct (I Gor., i, 11, 28).
Pour résumer, dans le cercle étroit de ce discours, les enseigneruents de ces splendides fêtes et aussi la grandeur, la puissance et la gloire du bienheureux La Salle, je vous dirai ce qu'il est parmi les fondateurs illustres des grands Instituts religieux, et je vous le ferai apparaître comblé des bénédictions de Dieu, et loué par les vertus et l'apostolat de ses fils : In Deo honorabitur et in medio popuH sut gloriahitur ; je vous dirai ce qu'il est dans la vie et dans les luttes de l'Église à cette heure de sa glorification providentielle : El in ecclesiis ÀUissimiaperiet os suum et in conspeclu virtutis illius gloriahitur ; et enfin, ce qu'il est dans l'héroïsme, la perfection et la gloire de la sainteté : Et in multitudine electorum hahehit laudem et inter benedictos bencdicetur ; en trois paroles ; le grand fondateur, le puissant serviteur de l'Église, le Saint dans ses vertus et ses triomphes.
Il est difficile de louer les Saints; il est plus difficile encore de louer les Saints dont la vie et les œuvres ont été célébrées par l'autorité et l'éloquence des Princes de l'Eglise (1). Puissent du moins ces accents de la vénération et de la reconnaissance d'un Evêque français qui doit à son attachement profond pour les Frères des Ecoles chrétiennes l'honneur et le péril de porter aujourd'hui la parole devant cette solennelle assemblée, puissent ces accents ne pas trop trahir les désirs de votre piété et de votre patriotisme, les espérances des fils du bienheureux La Salle I
(1) I.cs Emiiientissime.s Cardinaux Parocchi, Blanchi et Schiaffino avaient prononcé le panégyrique du Bienheureux pendant les premiers jours du triduum.
Et d'abord ce qu'est le bienheureux La Salle parmi les fondateurs des Instituts religieux.
Le religieux est Thomme s'élevant par le détachement complet, par la pauvreté volontaire, par la pureté parfaite, par l'obéissance absolue, au-dessus des biens qui périssent, des plaisirs des sens, au-dessus de l'indépendance de la volonté et de toutes les révoltes de l'orgueil.
Le religieux monte, par le chemin royal de la croix, jusqu'aux sommets héroïques de la perfection chrétienne, jusqu'à ces hauteurs où, comme sur les cimes de nos grandes montagnes, on voit la terre de plus loin et Dieu de plus près.
La vie religieuse fidèlement réalisée est la domination de l'esprit sur la chair, de la volonté fortifiée par la grâce sur les passions avilissantes, le règne de l'innocence protégée ou reconquise par le repentir ; elle est une part de la justice primitive et de la souveraineté perdue du premier homme. La vie religieuse est le sanctuaire des communications intimes de la créature avec Dieu dans les élans de la prière et par l'efficacité d'un perpétuel sacrifice.
Il est évident que les ûmes fidèles à cette sublime vocation, que les hommes formés à cette école, que les intelligences et les cœurs transfigurés dans cette vie, doivent obtenir pour les œuvres de la foi et de la piété, de la charité et de l'apostolat une merveilleuse puissance.
Les inspirations de TEsprit de Dieu et la sagesse
de l'Eglise ont multiplié^ dans une admirable variété, les ordres religieux, selon les nécessités des temps et les vues de la Providence.
Des Pères du désert, des moines de la Thébaïde et de la Palestine jusqu'à la grande famille de saint Benoît, de saint Benoît jusqu'aux fils de saint Dominique et de saint François d'Assise, de ces ordres fameux jusqu'aux congrégations si nombreuses que notre siècle a vues naître et grandir, la vie religieuse n'a laissé sans remède et sans secours aucun des périls de l'Eglise, aucun des besoins des âmes, aucune des misères du corps, aucune des blessures des cœurs. Mais, une fois encore, quelle est, parmi ces glorieuses phalanges, quelle est la place qu'occupe l'Institut dont le bienheureux La Salle parlait avec une si profonde humilité ?
Ce qui constitue tout d'abord le caractère et la grandeur d'un ordre religieux, c'est la pensée première de son fondateur, c'est le but que son zèle et la providence de Dieu lui ont assigné. Or, l'instruction et l'éducation des enfants du peuple est le but essentiel de l'Institut des Ecoles chrétiennes. Le pape Benoît XIV accordant l'approbation du Siège apostolique à cet Institut, l'a loué en de mémorables paroles « comme une congrégation qui a pour but de prévenir les désordres que produit, parmi les pauvres et les ouvriers, l'ignorance, source de tous les maux ».
L'Eglise n'a jamais abandonné cette grande mission; mais, il faut le reconnaître, à l'époque où parut le bienheureux La Salle, les maîtres manquaient aux enfants et surtout aux enfants pauvres. D'ailleurs, le protestantisme venait d'atteindre les ressources et l'influence de l'Eglise ; une philosophie impie et la
Révolution s'apprêtaient à contredire ses enseignements et à proscrire ses écoles.
C'est à cette heure que Dieu choisit un fils de noble race, un prêtre, un docteur, un dignitaire de l'illustre église de Reims, un jeune homme comblé de tous les dons de la naissance et de la fortune, de l'intelligence et du savoir, pour en faire l'humble maître des petits enfants, le fondateur des Écoles chrétiennes.
Mais aussi quelle mission lui était réservée ! Il n'en est pas de plus haute, de plus sublime, je dirais de plus divine, parmi toutes les missions confiées à la faiblesse humaine. Cette mission associe l'homme à l'action créatrice de Dieu dans ce qu'elle a de plus beau, de plus grand et de plus divin, la création des âmes. Elle perfectionne, elle achève, pour ainsi dire, les âmes que Dieu a créées. Elle donne le mouvement et l'action aux facultés qui constituent la dignité et la grandeur de l'homme et les établit dans la plénitude de leur puissance. Elle prend les âmes dans la faiblesse, dans l'ignorance, dans la servitude des instincts mauvais; elle les élève, elle les transfigure, elle leur donne la lumière de la terre et la lumière de Dieu, la vertu, la grandeur morale et jusqu'aux splendeurs de la sainteté.
La mission du sacerdoce et de l'apostolat, la mission de l'Eglise elle-même dépendent dans une large mesure de l'instruction et de l'éducation de l'enfance. Bien plus, le sacerdoce et les ordres religieux seraient évidemment taris dans leur source, si les enfants n'étaient élevés dans la foi et dans la piété chrétiennes. C'est la pensée qu'exprimait le Bienheureux, quand il appelait ses écoles « les séminaires des séminaires )).
Cette ffiuvre de renseignement et de l'éducation est plus touchante et plus belle encore quand elle s'adresse non-seulement aux petits enfants que Jésus- Christ caressait et bénissait, mais aux pauvres dont il a révélé les privilèges et la gloire. Parmi les fondateurs des ordres religieux, nul n'a pu, avec autant de vérité que le bienheureux La Salle, s'attribuer ces paroles de l'adorable Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants » (1), et encore celle-ci : « J'ai été envoyé pour évangéliser les pauvres » (2).
Ai-je besoin de démontrer qu'il n'est pas de mission plus méritoire, plus difficile, plus étrangère aux inspirations de l'ambition et de l'égoïsme ? Elle n'offre, en vérité, ni la paix de la solitude, ni la dignité du sacerdoce, ni l'éclat et les entraînements de l'apostolat, ni les joies des hautes études et des conquêtes de la science, ni même tous les attraits des œuvres de la charité.
Faut-il ajouter que cette mission des Ecoles chrétiennes est décisive pour les destinées de l'Église et du monde, parce qu'elle prépare, dans ces générations sans cesse renouvelées de l'enfance, les hommes et les peuples de l'avenir ?
Un but sublime, une divine mission, c'est beaucoup pour l'honneur et pour la puissance d'un ordre religieux ; mais la réalisation de ces hautes pensées peut faire échouer l'âme la plus vaillante, le génie et la sainteté elle-même.
Ne craignez pas. L'organisation de cet Institut, la législation de son enseignement, soat les chefs-d'œuvre d'une sagesse manifestement inspirée de Dieu.
(1) Luc, xviu, 16.
(2) Luc, IV, 18.
Vous le comprenez, je ne puis qu'esquisser ici, en quelques traits imparfaits et rapides, cette double législation dont l'étude approfondie exciterait votre admiration.
Dans cette double législation, tout a été prévu pour la perfection de la vie religieuse et la direction des écoles, tout a été merveilleusement adapté au but essentiel. La perfection des maîtres repose sur les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, auxquels le Bienheureux a ajouté le vœu de l'enseignement des enfants du peuple. La vie des Frères est pauvre ; leurs cellules et leurs dortoirs sont froids et nus ; leur nourriture est simple et grossière ; et vous savez s'il est humble ce vêtement que l'univers entier connaît, qu'ils ont illustré par leurs vertus et consacré par leur sang versé avec héroïsme sur les champs de bataille.
Le travail, l'enseignement, la prière, la surveillance des élèves remplissent toutes leurs journées. En toute saison, ils se lèvent à quatre heures et demie du matin et ils jeûnent une fois par semaine.
Le Bienheureux a laissé à ses fils l'exemple du travail infatigable, du dévouement sans limites et de l'amour passionné de la pauvreté. Au moment oii il fondait son Institut, il distribuait sa fortune tout entière aux pauvres, accomplissant un acte de sublime folie, « perdant ainsi l'esprit, comme on l'a dit, mais l'esprit du monde pour prendre dans sa perfection l'esprit de Jésus-Christ ».
La direction de l'Institut appartient à un Supérieur général, élu pour toute sa vie ; il a pour aides et pour conseillers des livres Assistants, qui se partagent
l'administration de l'Institut dans les différentes contrées du monde. Les Visiteurs surveillent les noviciats^ les communautés^ les pensionnats^ les écoles, qui sont confiés à des directeurs particuliers. Chaque année les Frères renouvellent leur vie religieuse dans ses sources, par de longues et ferventes retraites. Les relations du plus obscur d'entre eux avec ses supérieurs sont libres et filiales. La cordialité la plus parfaite, une affection vraiment surnaturelle est le lien puissant et doux de tous les cœurs.
Je ne crains pas de l'affirmer, parmi les ordres religieux les plus illustres, il n'en est aucun qui surpasse cet humble Institut par l'ascendant de l'autorité, la force de la discipline, la régularité de la vie et les victoires promises à l'obéissance (1).
Que pourrai-je dire, en quelques paroles rapides, de la perfection de l'enseignement populaire créé par le grand serviteur de Dieu ? Formation des maîtres et des élèves, écoles des petits enfants, écoles professionnelles et normales, pensionnats, formes diverses et nouvelles de l'instruction, alphabets, livres de lecture, traités élémentaires, rien n'a échappé à sa prévoyance, aux illuminations de son génie et aux ardeurs de sa charité.
Parmi les ouvrages du Bienheureux, il en est un qu'il a appelé la Conduite ; c'est une merveille, un trésor que le Frère des Écoles chrétiennes emporte jusqu'aux extrémités du monde et dans lequel il trouve le résumé de toute cette admirable législation. Les différentes branches de l'enseignement et leur méthode, les vices des enfants et les douze vertus
(t) Vir obediens loqiietur vicloriam. (Prov., xxi, 28.)
exigées d'un bon maître, les peines et les récoinpenseSj les détails du mobilier des écoles, les conditions dans lesquelles les classes doivent être construites et installées, toute la science d'un maître parfait est consignée dans cet admirable code de l'instruction et de l'éducation populaires.
Pour mettre en pratique cette législation, quelle puissance sans égale dans l'unité de la formation des maîtres, l'unité de la méthode, de la direction de l'enseignement et de la vie elle-même, dans la plus haute prudence éclairée par une expérience de tous les jours et dans le génie organisateur au plus haut degré, dans les inspirations de la sainteté, et la flamme qui vient du cœur de Dieu I
Et ils sont, à l'heure oii je vous parle, ils sont plus de douze mille, ces incomparables maîtres ; ils enseignent plus de quatre cent mille enfants. Ils sont à Paris et à Rome, à Gonslantinople et à Jérusalem ; ils sont en Océanie et dans la haute Egypte, aux Indes et au Canada.
La parole de l'autorité, les désirs et la reconnaissance des peuples, le souffle de la charité et la main de Dieu, emportent, jusqu'aux extrémités du monde, la magnifique postérité du grand Patriarche comme ime semence bénie : Eritque semcn titum quasi pulvis terrœ ; dilataheris ad occidentem et orientem et seplen-
trionem et meridiem (1) et semcn tuiun gentes
hœreditabit (2).
0 bienheureux La Salle, je vous salue au premier rang parmi les fondateurs des Instituts religieux, non
(1) Gen., xxviii, 1-1.
(2) Is., Liv, 3.
seulement dans la grandeur surhumaine de la vie parfaite, mais dans la grandeur d'une mission divine plus nécessaire et plus glorieuse que jamais à cette heure de ténèbres et d'orages oij tant de périls menacent l'âme des petits enfants et l'avenir des peuples. Je salue en vous le fondateur inspiré par une admirable sagesse dans la constitution de votre famille religieuse et dans l'organisation sans pareille, je devrais dire dans la création d'un enseignement vraiment populaire. Je vous salue, ô bienheureux Père, dans votre merveilleuse fécondité et dans les conquêtes d'un apostolat qui n'a d'autres limites que les frontières de l'Eglise et du monde.
Et pourtant, Nos très Ghers Frères, il est, pour le saint Fondateur, \me gloire plus haute encore. Audessus de tous les Instituts religieux, nous admirons la société souveraine, universelle, immortelle, l'Eglise modèle et maîtresse de toute perfection, inspiratrice de tout dévouement et de tout apostolat, l'Eglise dépositaire de la parole, de l'autorité et de la vie même de Dieu.
Quelle grandeur, quelle puissance et quelle gloire de participer intimement à cette vie divine, de la communiquer aux âmes et aux peuples, de la servir et de la défendre dans les luttes les plus décisives contre toutes les conspirations et toutes les forces humaines !
Aussi pour saisir dans tout son ensemble l'influence et la gloire du bienheureux La Salle, nous devons
étudier ses œuvres et sod Institut dans la vie même et les luttes de l'Église.
La vie de l'Église c'est la foi, principe de la justification et de la vie surnaturelle du chrétien, source nécessaire de tous les mérites, de toutes les grandes inspirations, de toutes les œuvres de la charité et de l'apostolat.
La foi est le lien des âmes, une des causes premières de l'unité catholique et de toutes les vertus qui sont l'ornement et la gloire divine de l'Église. Elle est la puissance des envoyés de Dieu dont saint Paul a chanté les conquêtes et les prodiges, dans un chapitre de l'Épître aux Hébreux, qui est en vérité l'hymne de la foi triomphante (1).
Comme Abraham, Isaac et Jacob, comme Moïse, le bienheureux La Salle, ce chef et ce père d'un nouveau peuple choisi, fut grand et puissant par sa foi. Il avait à vaincre les ennemis de Dieu, à surmonter les plus redoutables obstacles, à abattre les montagnes des préjugés, de l'ignorance et de l'orgueil ; il avait besoin de la foi qui triomphe du monde entier : Hœc est Victoria quœ vincit mundum fidcs nostra (2).
Il pouvait dire comme saint Paul : (c Je vis dans la foi du Fils de Dieu » (3). Aucune de ses entreprises, aucun de ses travaux qui ne fût inspiré et dirigé par cette lumière d'en haut. Il ne recherchait que ce que la foi nous révèle comme grand et utile, il n'ambitionnait que le salut des âmes, il n'aspirait qu'à la récompense que Dieu a promise. Partout et en toutes
(1) llebr., XI.
(2) I Joan., V, 1.
(3) In l'aie vivo Fllil Dci. (Galal., ii, 20.)
choses, il reconnaissait l'action de la Providence et les plus hauts mystères lui apparaissaient comme si toutes les ombres se fussent dissipées devant le regard révélateur de sa foi : Invisibilem enim tanquam videns sustinuit{\).
Cette vie de la foi qui débordait de son cœur, qui rayonnait dans ses paroles et dans ses actes, il l'a fait pénétrer jusque dans les profondeurs les plus intimes de son œuvre et de l'âme de ses fils. Il y revient sans cesse ; c'est l'esprit de son Institut, c'est la règle première. (( L'esprit de cet Institut, a-t-il dit, est un esprit de foi qui doit engager ceux qui le forment à n'envisager rien que par les yeux de la foi, à ne rien faire que dans la vue de Dieu, à attribuer tout à Dieu ». Pour donner à ses Frères l'idée la plus sublime de la vocation, il ajoutait : « Vous êtes les coopérateurs de Jésus -Christ et vous partagez l'auguste fonction des anges dans la culture des âmes ».
Aussi l'instruction religieuse doit tenir le premier rang dans ses écoles, l'image vénérée de la Croix doit dominer partout, la prière doit ouvrir et clore tous les travaux.
Dans les écoles, les pensionnats et les noviciats, les fêtes de l'Église sont célébrées avec toute la pompe possible. Rien n'est négligé pour que les grandes solennités et les augustes cérémonies du culte élèvent les âmes et y laissent d'impérissables souvenirs.
D'ailleurs, les exercices de piété des maîtres ou plutôt leur vie si complètement consacrée au service de Dieu, n'est-elle pas la plus éloquente des exhortations ? Qui pourrait dire l'influence qu'ont exercée,
(1) Hebr., xi, 27.
depuis deux siècles, les Frères des Ecoles chrétiennes, par leur enseignement, leur exemple et leurs prières, sur la foi des peuples catholiques ?
La vie de l'Église, c'est l'autorité qui perpétue la mission de Jésus-Christ, qui distribue par les canaux des sacrements les flots de la grâce. La vie de l'Eglise vient de la pierre vivante et infaillible sur laquelle elle repose, des colonnes vivantes de l'épiscopat qui, appuyées sur cette pierre fondamentale, communiquent la stabilité et la force à ce temple immortel. La vie de l'Eglise, c'est la puissance et l'action de la hiérarchie catholique.
Rapprochement providentiel ! Le bienheureux La Salle fondait son Institut à l'heure oi^i Louis XIV, pris du vertige de la toute-puissance, ouvrait ses déplorables luttes contre l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ, à l'heure où le jansénisme essayait d'échapper, par toutes les subtilités de l'orgueil , aux décisions suprêmes qui l'avaient frappé à mort.
Plus puissant peut-être dans son action obscure mais persévérante que les démonstrations des docteurs et les éclairs de l'éloquence, l'enseignement donné au peuple par les disciples de La Salle devait contribuer aux victoires de l'Eglise sur les tentatives de la force et sur les perfidies de l'erreur.
Jamais, au sein de ces divisions lamentables (jui pénétraient jusque dans les rangs du clergé et de l'épiscopat, jamais on ne put obtenir du Bienheureux, par la llalteiie ou par la menace, par les sollicitations ou les outrages, une parole qui ne fût l'expression de la soumission la plus parfaite et la plus humble.
« C'est au Pape et aux Iilvèques (ju'il faut s'adies-
ser ))j répondait-il à ceux qui lui proposaient des questions de doctrine. Il disait encore : « Au milieu des débats si scandaleux qui désolent l'Eglise^ j'ai toujours répondu à ceux qui m'ont interrogé sur la conduite à suivre : Quiconque est uni à la chaire de Pierre est de mon parti ».
Dès les premières années de la fondation de son Institut^ il envoyait deux de ses disciples à Rome pour y établir une école qu'il appelait l'école du Pape et pour solliciter l'approbation du Saint-Siège,
Indifférent à toutes les calomnies qui attaquaient son enseignement, sa vie ousesœuvres, il réfuta toujours, quoique avec une parfaite charité, les attaques dirigées contre sa soumission à l'Kglise.
Rien qu'il enseignât avec plus de fermeté que cette soumission sans réserve : « Les Frères, dit-il, dans les règles de l'Institut, s'appliqueront avec soin et en toutes choses à se rendre parfaitement obéissants à notre Saint-Père le Pape et aux décisions de l'Église ». Ces traditions sont restées vivantes et toutes puissantes dans l'âme de ses fils.
Ah ! laissez-moi ici, au centre de l'unité et de l'autorité catholiques, au pied du Vatican, laissez-moi offrir aux fils du Bienheureux ce témoignage qui est celui du Vicaire de Jésus-Christ, de l'épiscopat tout entier et des plus humbles pasteurs de nos paroisses : les Frères des Ecoles chrétiennes donnent partout l'exemple de la plus parfaite soumission ; ils sont partout au premier rang de cette manifestation aujourd'hui plus unanime et plus puissante que jamais de l'esprit et de la vie catholiques.
La vie de l'Eglise, c'est la charité, llamme divine
qui vivifie l'âme de l'Epouse de Jésus-Christ^ qui embrase le cœur des apôtres et des saints^ la charité qui se donne^ qui épuise les ressources matérielles^ les forces, la santé, le dernier battement du cœur dans une héroïque immolation.
La vie de l'Église, c'est la charité qui combat l'ignorance et le vice, qui évangélise les pauvres, qui étend les frontières du royaume de Jésus-Christ. Ai-je besoin de démontrer que le Bienheureux s'est donné sans mesure dans les labeurs de son apostolat, dans un perpétuel et complet holocauste ?
Il a légué à ses disciples ce feu sacré venu du ca^ur de Jésus-Christ, et, vous en êtes les témoins, ils ne l'ont pas laissé s'éteindre ; mais fidèles aux leçons et aux exemples de leur fondateur, ils le portent, ce feu divin, et le font resplendir dans l'univers tout entier (1).
Ce grand serviteur de Dieu méritait une place réservée, une puissance supérieure dans les luttes de la sainte Eglise. Nous l'avons vu : par la foi, il a combattu l'hérésie et l'impiété railleuse ; par la soumission sans réserve, il a combattu les révoltes de la politique et de l'orgueil ; par la charité, il a combattu l'égoïsme qui est de tous les temps et le principe de tous les maux. Aujourd'hui, à cette heure providentielle oii l'Eglise le glorifie et le place sur ses autels, il combat au premier rang dans une triple lutte qui décidera de l'avenir.
Dans la lutte de l'enseignement antichrétien qui repousse Dieu lui-même et qui bientôt peut-être repoussera, avec les doctrines spiritualistes, les dou-
(t) lij)icm veni inillcrc iii terruui cl ({iiid volo ?n'.si ut ai-ccn- (l.ilnr ? (Luc. xii, 11»;.
nées premières de la raison^ l'Eglise oppose partout à des efforts prodigieux, à la conjuration de ses ennemis, à des lois néfastes, la supériorité de la méthode, la puissance du dévouement des disciples de La Salle, les succès éclatants des Ecoles chrétiennes.
Et si, pour égarer les peuples, nos adversaires invoquent la gratuité et l'obligation de l'enseignement, nous leur répondons : le bienheureux La Salle deux siècles avant vous, a fondé sur la pauvreté volontaire et sur l'abnégation, la véritable gratuité de l'enseignement des pauvres ; le bienheureux La Salle, deux siècles avant vous, a fait mieux que rappeler aux parents l'obligation d'instruire leurs enfants, il a rendu possible, par le dévouement de ses disciples, l'instruction de tous.
La lutte de la liberté ! C'est en vérité un honneur et une gloire que cette union intime, indissoluble, de la liberté de l'enseignement et de la liberté des disciples de La Salle, de telle sorte qu'on ne peut attenter à leur liberté sans attenter à la liberté de l'enseignement chrétien et qu'on ne peut attenter à la liberté de l'enseignement chrétien qu'en les frappant au premier rang.
Enfin la lutte pour la régénération et l'avenir des classes ouvrières. Grande et redoutable lutte au sein de laquelle nos sociétés peuvent périr ! Et pourtant j'ose dire que la solution vraie, efficace, est tout d'abord dans les écoles chrétiennes, parce qu'elle est dans la lumière et dans la charité, parce que les écoles chrétiennes préparent les ouvriers de l'avenir. Les théories, les législations, les institutions renouvelées du passé, les discours brillants, tout cela ne saurait
suffire. Vous voulez sauver le peuple, allez donc jusqu'à lui, mettez-vous à son service et ne vous en servez point, placez voire main sur son cœur, ou plutôt qu'il sente son cœur Lattre sur votre cœur. Vous voulez éclairer le peuple, donnez-lui la lumière qui vient d'en haut, avec la science du temps, la science de ses destinées éternelles ; donnez-lui surtout la démonstration irrésistible de votre vie et de votre dévouement. Vous voulez régénérer le peuple, montrez-lui, depuis sa première enfance, le spectacle des plus nobles vertus ; vous voulez réprimer ses convoitises, lui apprendre la résignation dans ses maux, le prix de son travail douloureux et ingrat, et lui révéler la dignité de son âme ; silence aux rhéteurs et aux tribuns, laissez passer la pauvreté volontaire, le dévouement qui se donne et qui ne coûte rien, le labeur, heureux, vaillant et béni ; laissez passer la pureté et l'amour ; laissez passer la sœur de charité et le Frère des Ecoles chrétiennes !
Montons encore : nous touchons aux sommets les plus élevés de cette admirable vie, à la révélation du mystère de cette prodigieuse fécondité, de cette participation intime à la vie et aux luttes de l'Eglise. Il nous reste à vous dire ce qu'est le bienheureux La Salle dans l'héroïsme et la gloire divine des Saints.
Un des prêtres les plus vénérés du wii*^ siècle, un des apôtres les plus ardents de la réforme du clergé à cette époque et de l'instruction du peuple, avait écrit ces paroles prophétiques : « Je crois (ju'uu prêtre (|ui
aurait la science des Saints se ferait maître d'école et par là se ferait canoniser » (1).
Le Bienheureux La Salle devait bientôt après réaliser cette double prophétie. Nous avons déjà dit ce que furent sa foi vive, son amour passionné de la pauvreté, son obéissance sans réserve à la hiérarchie catholique. Nous ne pouvons tracer que le tableau abrégé et décoloré de quelques-unes de ses vertus.
Sa piété était toute d'ardeur et de flamme : son âme montait vers Dieu dans les élans d'une perpétuelle prière. En Dieu il trouvait son unique ressource. Sous le poids des épreuves qui désolèrent sa vie, il se réfugiait dans la retraite, il se retirait loin du monde et de ses disciples eux-mêmes dans la solitude et jusque dans les déserts de la Grande-Chartreuse, où sa piété édifiait et ravissait les disciples de saint Bruno. Il passait les jours et souvent les nuits dans d'incessantes supplications ; ni les travaux, ni les sollicitudes, ni les luttes douloureuses, ni les défaillances de son corps épuisé ne pouvaient décourager l'ardeur de son âme.
Lorsqu'il était à Reims, il se faisait enfermer chaque semaine, pendant la nuit du vendredi au samedi, dans l'église de Saint-Remy. Là, il répandait son âme dans la prière auprès du tombeau du grand Evêque, lui demandant de protéger et de bénir son œuvre destinée à faire rayonner la foi au sein de la France devenue chrétienne au baptistère de Reims.
La dévotion la plus tendre l'unissait à saint Joseph, protecteur de l'enfance de Jésus ; il l'avait choisi pour protecteur et pour modèle de son Institut. Il deman-
(1) M. Bourdoise, Lettre à M. Olier.
dait à ses disciples d'accomplir leur mission^ dans l'esprit que ce grand Saint avait mis dans la direction de Jésus enfant. Tous les jours il récitait les litanies de saint Joseph. Quelle que fût la gravité de la maladie qui le retenait sur un lit de douleur^ il voulait célébrer la sainte messe aux jours que l'Eglise consacre au saint Epoux de Marie^ et cette fêle est restée l'une des plus solennelles de son Institut.
Sa dévotion envers la Très Sainte Vierge était plus ardente encore. Chaque jour il récitait le chapelet et il parlait de la puissance et de la bonté de la Mère de Dieu, avec l'enthousiasme de la piété filiale.
L'amour de Jésus-Christ embrasait son cœur. Cet amour^ qui a été l'inspiration et la puissance surhumaine de sa vie, le transfigurait à l'autel et quand il avait achevé l'auguste sacrifice^ il était si absorbé et si ravi en Dieu qu'il ne pouvait pendant quelque temps déposer les ornements sacrés.
A mesure qu'il avançait^ par les travaux et par les douleurs, dans la perfection de cet amour, il pouvait redire avec plus de vérité les paroles du grand Apôtre : « Ma vie c'est Jésus-Christ (1). Je ne vis plus, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (2). »
Le saint Fondateur a laissé la divine charité en héritage à ses fils. Si vous pénétrez dans une communauté des Frères des Ecoles chrétiennes, à la fin de tous les exercices, j'allais dire de toutes les actions, vous entendrez le Directeur redire cet accent d'amour qui est la devise et comme le cri d'armes de ces
fl) Mihi vivere Christn^ osl. (Philip., i, 21.)
(2) Vivo autem, jam non eqo, vivil vero in me Christine. (Galat., II. 20.)
chevaliers du Christ : a Vive Jésus dans nos cœurs ! » et toute la communauté répond : « A jamais ! »
Aussi le dernier mot de ce mystère^ le secret le plus intime de cette sainteté^ c'est Tamour de la souflfrance^ la soif du sacrifice, la folie de la croix. Pour suivre l'adorable Maître, le Bienheureux a choisi la croix nue et sanglante, et avec elle, toutes les humiliations, tous les abaissements, toutes les immolations de Gethsémani, du prétoire et du Calvaire.
Et pourtant, devant la vision complète et sans voiles de toutes les épreuves qui lui étaient réservées, il avouait que son courage aurait succombé, a Si Dieu, disait-il un jour, si Dieu, en me montrant le bien que pouvait procurer cet Institut, m'eût aussi découvert les peines et les croix qui devaient l'accompagner, le courage m'eût manqué et je n'aurais osé le toucher du bout des doigts, loin de m'en charger. » Mais la sagesse et la bonté de Dieu ménagèrent la succession des épreuves qui remplirent et qui sanctifièrent sa vie, et devant aucune d'entre elles sa grande âme ce recula et n'hésita un instant.
Toutes ses entreprises furent combattues. Des procès iniques lui furent suscités par des associations privilégiées et puissantes. Condamné à tous les degrés de la juridiction, il vit les agents de l'autorité civile envahir ses écoles, saisir le mobilier et les livres, disperser les élèves, effrayer les familles par leurs menaces, lui imposer de lourdes amendes et le flétrir devant ces populations qu'il avait édifiées par sa vertu et son dévouement. Des libelles répandus partout calomnièrent ses intentions, sa vie et ses œuvres. Sa famille a rougi de lui et de sa pauvreté, ses collègues l'ont accusé de
folie^ plusieurs de ses disciples l'ont trahi et abandonné. L'autorité ecclésiastique égarée par d'odieuses manœuvres le déposa de sa charge et lui enleva, pour un temps, la direction de sa chère congrégation.
Plusieurs fois, la famine qui désolait la France imposa à ses écoles et à ses noviciats les angoisses de la faim et les horreurs d'une misère qui paraissait sans espoir. Les maladies vinrent s'ajouter à tant d'épreuves et, pendant l'une d'entre elles, il demanda avec instance d'être porté à l'hôpital pour mourir avec les pauvres. Au milieu des plus cruelles souffrances qui torturaient son corps, son âme restait vaillante et libre. Un jour qu'il dut subir une longue et terrible opération, il s'abandonna docilement entre les mains du chirurgien et il récita son office, sans que l'excès de la douleur pût lui arracher une plamte ou lui imposer une distraction.
Il ajoutait encore aux épreuves de la maladie et aux infirmités, des mortifications volontaires. Au prix des efforts les plus héroïques, il était parvenu à dompter son estomac qui se soulevait à la seule vue de la nourriture grossière de ses communautés et il l'avait dompté à tel point que le sens du goût fut absolument détruit.
Pendant ses nuits d'insomnie et de prière, il flagellait cruellement son corps et plus d'une fois le pavé de sa pauvre cellule porta les traces de ses disciplines sanglantes. Il achevait ainsi dans sa chair meurtrie ce qui manque à la Passion de Jésus-Christ (1).
Lorsque ses disciples lui eurent donné le successeur qu'il désirait et dont l'expérience et la sagesse assu-
(IJ Adimpleo ea qmc dcsant passionxun Clirisli. (Colos., i, 24.)
raient l'avenir de son Institut^ il apparut au milieu d'eux comme le plus soumis, le plus humble, le plus obscur de tous, et il vit avec joie approcher la mort.
Il traîna encore à tous les exercices de la communauté son corps défaillant; puis, vaincu par la maladie, étendu sur un lit de douleur, il voulut mourir debout. Il se fit revêtir du surplis et de l'étole, il se jeta à genoux devant le Dieu qui venait le visiter et, après avoir béni ses disciples désolés, il prononça ces dernières paroles qui résument admirablement la perfection de sa vie et le secret de toute sainteté : « Oui, j'adore en toutes choses la volonté de Dieu à mon égard . »
De telles vertus ont droit à la gloire du Ciel.
Les béatitudes du royaume de Dieu, les consolations ineffables, les splendeurs de la gloire, n'appartiennent elles pas à ce dépouillé volontaire, à cet apôtre des petits et des pauvres, à ce conquérant qui a soumis la terre par les séductions de la douceur et de la charité, à ce fondateur affamé de justice et de perfection dans sa propre vie et dans la vie de ses disciples, à cette victime volontaire de la douleur et de l'immolation, à ce miséricordieux qui, depuis deux siècles, répand sur le monde les trésors de la plus haute et de la plus divine miséricorde ? (1)
Les visions du ciel avec leurs extases et leurs ravissements ne sont-elles pas dues à cet homme qui, dans une chair fragile et soumise au péché, a pratiqué une angélique pureté (2), et qui a mis la virginité de ses
(1) Beali pauperes spiritu, quoniara ipsoriim est regnum cœlorum. Beali mites, qnoniam. ipsi possidebunt terram. Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur. Beali qui esuriunt et silinnl justitiam, qunniam ipsi saturabuntur. Beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam. consequentur. (Malth., v, 3-7.)
(2) Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. {Ibid. 8.)
fils comme une garde incomparable auprès des âmes des petits enfants dont les anges voient la face du Père qui est dans lescieux ? (1) La paix sans mélange n'appartient-elle pas à ce pacifique qu'ont poursuivi l'outrage et la persécution et dont les disciples entendent aujourd'hui encore^ sur tous les chemins oii les conduit la charité de Jésus-Christ, avec les accents de la reconnaissance et de l'admiration, les malédictions de la haine ? (2)
Quelles récompenses pourraient être refusées à celui qui, plus que tout autre serviteur de Dieu, a pu s'attribuer ces paroles divines : « Ce que vous avez fait au plus petit et au dernier de ces enfants, c'est à moimême que vous l'avez fait (3) » ? Quelle couronne de gloire toujours plus resplendissante forment autour du Bienheureux les légions de ses fils et les générations innombrables qui lui doivent la vérité, la vertu, le bonheur, le Ciel !
Ah 1 oui, celui qui a enseigné à des multitudes sans nombre, la parfaite justice, brillera comme un astre de gloire pendant l'éternité tout entière : Qui ad jiistitiam eriidnmt multos fulgebunt, quasi stellœ in perpétuas (Hernitales (4).
Ces splendeurs de l'Église triomphante ont leur reflet dans les ombres de l'Église qui combat.
A Rouen, dès que la mort du Bienheureux fut annon-
(1) Angeli eorum in cœlis semper vident faciem Patris mei qui in cœlis est. ^Matth., xviii, 10. J
(2) Beati pncifici. qiioniam filii Dei vocnbuntur. Beati qui persecutionem patiiintnr propter justitiayn, qiioniam ipf^orum est reqnum cœlorum. (Malth., v, '9. 10.)
(3) Amen dico vobis qunmdiu feci^tis uni ex )iis fratribiis meis minimis, niihi fecistis. (Mattb., xxv, 40.)
(4) Daniel., xii, 3.
cée, la foule accourut auprès de lui et ne trouvant dans sa cellule étroite et nue qu'un crucifix, un exemplaire du nouveau Testament et de Tlmitation de Jésus-Christ, elle se partagea les lambeaux des vêtements du serviteur de Dieu.
En 1734, le tombeau du Bienheureux fut ouvert et ses ossements transférés au milieu d'une pompe triomphale, de l'église de Saint-Sever dans la nouvelle église de la communauté de Saint-Yon.
En 1840, Grégoire XVI conférait au fondateur des écoles chrétiennes le titre de Vénérable ; en 1842, il constatait la renommée de sa sainteté; plus tard. Pie IX proclamait ses vertus héroïques.
Il y a treize ans, la ville de Rouen célébrait avec enthousiasme une fête religieuse et nationale. Elle élevait sur une de ses places publiques un monument à l'humble instituteur du peuple. La foule qui entourait en cette solennité les représentants de l'Église et de la patrie était accourue, non seulement de la France et de l'Europe, mais des contrées les plus lointaines. Les drapeaux de presque toutes les nations catholiques flottaient autour de l'image du serviteur de Dieu instruisant les petits enfants. Ce bronze dressé par les souscriptions de l'univers entier, ces hommages de tous les pouvoirs, les témoignages de l'éloquence, de la poésie et de la musique unis aux acclamations de la foule affirmaient que cet humble prêtre était une des plus pures gloires de la France, un des plus puissants serviteurs de l'Église, un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.
Quelques années plus tard, le deuxième centenaire de la fondation des Écoles chrétiennes était célébré
— IGO —
dans tout le monde catholique par des fêtes qui préparaient et annonçaient le triomphe de la béatification. Ce triomphe est venu, et vous en êtes les témoins.
11 est célébré à Rome, dans ce centre de la puissance et de la vie catholique, sur cette terre faite de la poussière des Empires et de la cendre glorieuse des Saints, dans ces temples fameux élevés par le génie et l'art des siècles chrétiens, au pied du Vatican, sur le tombeau de ces vaincus qui ont régénéré et sauvé le monde.
Quel lieu pour de pareilles fêtes ! quel lieu et quel jour !
Desseins impénétrables de Dieu, coïncidences providentielles, le triomphe du bienheureux La Salle éclate à une des heures les plus solennelles et les plus décisives de l'histoire. C'est un grand Pape, victorieux de tous les périls, de toutes les prédictions sinistres, de toutes les résistances hostiles, un Pape victorieux par l'ascendant de la sagesse et de la charité sur les peuples et sur les rois, qui glorifie cet humble prêtre. C'est le Pape illuminatour des intelligences et pacificateur des peuples, le docteur de la plus sublime philosophie, c'est le Pape de la croisade intellectuelle du XIX'^ siècle qui glorifie le Maître des petits enfants...
Au milieu des terribles combats que la France surprise et vaincue par le nombre, livrait autour de sa capitale assiégée, les disciples de La Salle s'en allaient calmes, sereins, impassibles, recueillir et soigner les blessés sur les champs de bataille, à travers la mitraille et la mort. l*]n présence do leur courage, de leur dévouement, un général s'émut et sous le feu de
l'ennemi, il salua le chef de ces héroïques phalani^es par ces paroles : « Vous êtes admirables, vous et les vôtres ! »
Au seia des luttes de la doctrine et de la justice, au sein des luttes de la liberté de l'Église et des droits de Dieu, le Pontife suprême, non plus dans les tristesses et dans les désastres de la défaite, mais au jour des victoires sans égales, prend par la main le chef de ces légions héroïques, de ces douze milles apôtres de l'instruction du peuple et de la civilisation chrétienne, et le plaçant sur les autels, il lui dit, aux acclamations de l'univers catholique : Vous êtes admirables, vous et les vôtres, et Dieu est admirable dans ses Saints : Mirabilis Deus in sanctis suis (1).
Une fois encore, c'est dans ce cadre incomparable qu'il faut contempler les triomphes de ces petits, de ces humbles, de ces pauvres, que l'Église présente en ces jours à la vénération des peuples ; c'est dans les splendeurs du triomphe de la Papauté, qu'il faut admirer le triomphe du bienheureux La Salle.
Et qui donc, parmi vous, n'a encore présent devant son regard ébloui, la première fête du Jubilé sacerdotal de Léon XIII ? Après dix-sept ans de douleurs et d'attente, vous avez vu les portes de la grande basilique s'ouvrir devant le Vicaire de Jésus-Christ et sa main se lever pour bénir une foule immense transportée par l'enthousiasme. L'émotion alors ne connut plus de bornes, tous les fronts s'inclinèrent dans la vénération, tous les yeux se mouillèrent de larmes et les acclamations de trente mille pèlerins répondirent à la voix du Pontife. Incapables de trouver ici-bas l'expli-
(IJ Ps. Lxvii, 36.
cation de pareils triomphes^ vos regards se portèrent vers le ciel^ et sur la tête du Pontife rayonnant de joie vous avez vu l'immense coupole former une resplendissante couronne, et sur cette couronne, vous avez lu en lettres d'or, la promesse immortelle qui explique le passé, qui révèle les mystères du présent et qui défie toutes les menaces de l'avenir : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam et porlœ inferi non prœvalebunt adversus eam (1).
Mais voici que tout à coup des tombes des Saints, de leurs ossements qui tressaillent dans la poussière, des catacombes émues, de cette terre consacrée par le sang des martyrs, des cœurs des pèlerins et de trois cents Evoques, du cœur de tous les peuples qui s'élèvent au-dessus de l'horizon des sept collines pour assister à ces splendides triomphes, des voix se font entendre, un grand concert monte vers le ciel, un concert comme jamais la terre n'en avait entendu. Et toutes ces voix, et tous ces cœurs, et tous ces peuples chantent le cantique du prophète : Lève-toi, ô Rome, Jérusalem nouvelle, lève-toi et couronne-toi de splendeur, car ta lumière est apparue et la gloire du Seigneur a brillé sur ton front : Surgc, illiiminare, Jérusalem, quia venit lumen tuum et gloria Domini super te orta est. Car les ténèbres couvrent la terre et une nuit sombre enveloppe les peuples; mais nous espérons en toi, car sur toi le Seigneur s'est levé et en toi a paru sa i)uissance et sa gloire : Quia ecce tenehrœ operient terram et caligo populos ; super te autem orictur Dorninus et gloria ejus in te videhitur. Ne crains ni les menaces dos impies ni les conjurations
(1, Mallli., XVI, 18.
des puissants, car les nations marcheront à la lumière de ta sagesse et les rois dans la splendeur de la tiare qui efface l'éclat de toutes les couronnes : Et amhulabunt génies in îumine tuo et reges in splendore ortus tui. 0 Rome^ ô Eglise de Dieu, jette tes regards autour de toi : ces foules sans nombre sont venues pour toi, et se sont rassemblées dans ton amour : Leva oculos tuos in circuitu et vide : omnes isti congregati sunt, venerunt tibi. Elles ne sont pas venues admirer l'azur de ton ciel, la beauté de tes rivages, les chefs-d'œuvre du génie de l'homme, les puissances qui passent et qui meurent, elles sont venues contempler la grandeur toujours vivante de la Papauté et les triomphes de ton Pontife : Omnes isti congregati sunt, venerunt tibi. Des enfants te sont venus des extrémités de la terre, et tes fils, les Saints, sont sortis de ton cœur éternellement fécond : Fllii tui de longe vonient et fdiœ tuœ de latere surgent. A ce spectacle ton cœur tressaille d'admiration et d'allégresse, tandis que tu vois les mers les plus lointaines t'envoyer les fils de leurs rivages et les plus puissantes nations se rapprocher de toi : Tune videbis et afflues et mirabitiir et dilatabitur cor tmun, quando conversa fuerit ad te multitudo maris, fortitudo gentium venerit tibi. Ils sont accourus vers toi, non plus sur les coursiers du désert comme les pèlerins de la Jérusalem antique, mais sur les ailes de leurs navires," emportés par le souftle de la vapeur sur leurs chars de feu : Inundatio cameloriun operiet te, dromedarii Madian et Epha. Ils sont venus même des régions hérétiques ou infidèles, malgré les barrières des préjugés, malgré les abîmes creusés par des luttes séculaires, apporter avec leurs présents et les
parfums de leur vénération, l'or de leur piété filiale, l'or du denier de Saint-Pierre : Aurum et thus déférentes. Et tes fils ont pu entendre, après tant d'accents de douleur, les chants de la joie et de l'espérance, le Te Deum de la victoire : Aurum et thus déférentes et laudem Domino annuntiantes (1).
Poursuis donc, ô Église de Dieu, poursuis, guidée par ce grand Pontife, ta marche triomphale ; tu es toujours la mère féconde des Saints et la maîtresse des nations. Seule, tu as les victoires du temps et les triomphes de l'éternité.
Ainsi soit-il !
(Ij Is., Lx, 1 et seq.
LA