TÉRENCE
lui-même, Dieu anéanti, Dieu qui s'est, en quelque sorte, incarné dans le pauvre, et en a fait comme un sacrement vivant où l'on peut l'adorer et le servir. Au regard de la foi, le pauvre, c'est le Christ lui-même, le Christ, vrai fils de Dieu, voulant recevoir à son compte, par une mystérieuse et ineffable appropriation, les largesses, les consolations et les soins de la miséricorde chrétienne, et devenir ainsi le suprême objet de toutes nos charités ; le Christ qui a dit : « Ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites : Quamdiu fecislis uni ex fratribus meis minimis, mihi fecistis » (1).
Eclairé par l'Esprit de Dieu, Vincent de Paul l'a vu dans toutes les misères humaines, ce Christ béni, et, prosterné par l'amour à ses pieds, il lui a dit : « Vous êtes mon Maître et mon Dieu : Ta Dominas et Deas meas. J'enchaîne pour toujours ma vie à votre service dans la personne des malheureux, vos chers petits frères ».
Spiritus sanctas erat in eo : L'Esprit de Dieu était en lui. Son universel génie, toujours ouvert aux idées et aux œuvres généreuses, quand il s'agissait d'honorer et de
(1) Matth., cap. xxv, 40.
servir Jésus-Christ dans ses pauvres, s'appuyait sur une admirable confiance en Dieu, qui lui faisait écarter les plans préconçus, et tout abandonner à la Providence. De là son inébranlable ténacité dans les desseins, sa prudence et ses sages lenteurs dans l'action, son audace et sa force contre les obstacles. Malgré son ardent désir du bien des corps et des âmes, il laisse mûrir ses entreprises sous le souffle de Dieu, avant de donner à ses institutions une forme définitive, et les pénètre ainsi d'une solidité à l'épreuve du temps et d'une prodigieuse fécondité qui les fera s'épanouir en cette foule d'œuvres de miséricorde, dont l'Eglise l'a proclamé l'universel patron. Il n'est ni troublé, ni déconcerté, ni arrêté par les entraves qu'on pourrait mettre à sa charité ; et comme l'Apôtre disait, de son verbe apostolique : « On n'enchaîne pas la parole de Dieu : Verbum Dei non est alligaium » (1), il saura dire : « On n'enchaîne pas l'Esprit de Dieu : Spiritus Dei non est aUigalas. »
Spiritus Scindas erat in eo : L'Esprit de Dieu était en lui. Il le sentait si bien qu'il n'avait d'autre souci que de s'humilier et de s'anéantir, pour mieux faire ressortir l'action
(1) II Tim., cap. ii, 9.
du divin principe dont il n'était, en son estime, que le chétif instrument ! « Je ne suis pas un homme, disait-il, mais un pauvre ver qui rampe sur la terre, ne sait où il va, et cherche seulement à se cacher en vous, ô mon Dieu, qui êtes tout mon désir. Je suis un pauvre aveugle qui ne saurait avancer un pas dans le bien si vous ne me tendez la main de votre miséricorde pour me conduire ». Aux témoignages d'estime et de respect des gens du monde et de sa famille spirituelle, il ne répondait qu'en rappelant son humble origine et ce qu'il appelait sa rusticité. Lorsqu'il allait aux conseils de la cour, il saluait son image reflétée dans les glaces du Louvre, par cette apostrophe ironique : « Ah ! le maroufle ! » Lui, qui avait été le soutien de tous, il demandait pardon à Dieu et à sa compagnie, la priant de supporter sa vieillesse. « J'ai peine à me supporter moi-même, ajoutait-il, et il me semble que je mériterais d'être pendu à Montfaucon ». Lui, qui avait été la providence de tant d'affamés, il poussait ce cri d'une effrayante humilité : « Ai-je bien le droit de vivre et de manger le pain des pauvres, moi qui ne fais rien pour gagner le mien ? » proclamant, par cette sublime confession, la
souveraine action de l'Esprit-Saint en toutes ses œuvres charitables.
« Spiritus Sanctus erat in eo : L'Esprit de Dieu était en lui ». Et plus il en ressentait la bienfaisante influence, plus il était avide de l'accroître. Il l'invoquait dans le perpétuel recueillement de son âme tout occupée de Dieu, dans ses ferventes oraisons de jour et de nuit, mais surtout, il allait le chercher dans l'adorable sacrement où le miséricordieux Sauveur, en nous donnant sa chair, son sang, son âme amoureuse., sa divinité toute-puissante, nous communique leurs richesses infinies. Entre tous ses biens, et comme complément de tous ses biens, Jésus nous a promis son Esprit. Quand nous le donnera-t-il, sinon au moment où nous lui sommes plus intimement unis ? — Cet Esprit, il le respire en nous dans le mystère de la. communion.
0 merveilleuse et féconde respiration du Christ Eucharistique ! C'est à elle que nous devons toutes les grandes œuvres d'amour de Vincent : « Ne ressentez-vous pas, disait-il, le feu divin brûler dans vos poitrines, quand vous avez reçu le corps adorable de Jésus- Christ, dans la Communion ? Sachez-le bien, pour être charitables, il faut manger la cha-
rite ». Il l'a si bien mangée, il se l'est si bien incorporée, que, de jour en jour, on a vu croître la miséricorde en son cœur généreux : C revit in me miseratio. Un de ses historiens a pu dire de lui : « Jamais la charité qui presse si fort ceux qu'elle remplit, ne fut plus féconde en admirables et sublimes vertus, que chez celui qui fut saint Vincent de Paul. Seule, la grâce divine peut produire de semblables merveilles, jamais, peut-être, elle n'en a produit de plus grande ».
Ames chrétiennes, quelle impression doit produire en vous cette merveille ? N'est-ce pas d'abord une impression de lumière ? — La charité, à l'état d'héroïsme, est un prodige aussi bien qu'une vertu, et à ce titre, elle a pour office de démontrer la perfection de sa cause, et d'en faire rejaillir l'autorité sur toutes les vérités auxquelles ses grandes œuvres servent de cortège. Cette démonstration fut comprise à l'origine même du christianisme. Pendant que le peuple cédait à la pression des miracles qui ébranlaient la nature, les âmes d'élite se laissaient émouvoir par le merveilleux spectacle de la fraternité chrétienne. « Voyez comme ils s'aiment ! » disaient les païens en montrant les fidèles de
la primitive Eglise, et bientôt, convaincus que Dieu seul est assez fort pour dompter le cœur humain, et lui faire sacrifier tous ses instincts égoïstes en d'héroïques dévouements, ils rendaient hommage à sa toute-puissance, et soumettaient leur esprit à sa vérité, toutes deux manifestées par l'amour.
Cette démonstration de l'amour chrétien ne s'est pas affaiblie, que je sache. La charité a fait entendre, à travers les siècles, le langage éloquent et sublime de ses œuvres, et nulle part, sa grande voix ne parle avec plus d'autorité que dans la vie de Vincent de Paul. Un apologiste, écartant les miracles évangélistes, a prétendu prouver la divinité du christianisme et de l'Eglise, par le seul fait de la conversion de saint Paul. Eh bien ! moi, je prétends qu'on peut établir une pareille démonstration sur la vie du grand charitable. Vincent de Paul, enfant de l'Eglise catholique, est une de ses plus grandes gloires. Quand je le contemple dans la splendeur de ses œuvres, il m'est impossible de ne pas croire que le Dieu de vérité habite là où il se manifeste par tant d'amour, et j'estime que l'Eglise est divine, parce que la charité produit en son sein ces êtres surhumainement féconds en œuvres di-
vines, dont Vincent de Paul est une des plus éblouissantes personnifications.
Mais plus profonde et plus pratique doit être, en nos cœurs, l'impression produite par l'exemple de notre grand saint. Ceux qui l'ont approché se sont sentis pénétrés des flammes de sa charité, et plus que tous, mes très chères Sœurs, celle que vous vénérez comme votre mère, et que l'Eglise vous permettra bientôt, je l'espère, d'honorer d'un culte public. Louise de Marillac fut une fidèle et héroïque imitatrice de son Père, et ce Père, dans les instructions qu'il donnait aux Filles de sa congrégation naissante, leur disait : « Mes enfants, encouragez-vous au bien, en vous répétant sans cesse : Je suis fille de Melle Legras, donc je dois lui ressembler. Je ne connais pas, ajoutait-il, de religieuses plus utiles à l'Eglise que les Filles de Charité, à cause des services qu'elles rendent au prochain. Elles vont le chercher, comme faisait le Sauveur, lorsqu'il allait de bourgade en bourgade, guérissant tous ceux qu'il rencontrait. — Quoi, mes Filles, faire ce qu'a fait un Dieu ! Y avez-vous pensé ? Ne faut-il pas que vous soyez bien parfaites, et même, en quelque sorte, des anges incarnés ?» — « Qui cherchez-vous ?
disait un jour le pieux et dévoué baron de Renty à une Fille de Charité qu'il rencontrait dans l'escalier d'un pauvre malade — Jésus- Christ, répondait la sainte fille. — Et moi aussi! » s'écriait joyeusement le baron. — Chercher Jésus-Christ dans les pauvres, le chercher jusqu'à l'abnégation, l'oubli de vousmêmes, le dévouement le plus absolu, voilà votre vocation. Soyez mille fois bénies, lorsqu'en soulageant les misères corporelles, vous donnez aux âmes la manne spirituelle et leur communiquez l'Esprit de Dieu.
Que bénies soient avec vous les pieuses dames de Charité, héritières des nobles femmes qui furent les auxiliaires de saint Vincent de Paul. Je les remercie publiquement du généreux concours qu'elles prêtent à vos bonnes œuvres, et je les conjure de ne point laisser se ralentir, dans leur cœur, le feu sacré de la charité. Plus que jamais, le monde a besoin de la merveilleuse et vivante apologie de l'amour chrétien, et Tunique espoir qui nous reste est de vaincre, selon la parole de l'Apôtre, le bien par le mal, le mal de l'incrédulité par les bienfaits de l'amour : Vince in bono malum(l). De toutes parts, la foi est attaquée, (1) Rom., Cap. xii, 28.
persécutée, menacée de ruine. J'entends des âmes alarmées s'écrier : « La foi se meurt » î — Eh bien! non, la foi ne mourra pas, tant que la charité sera vivante ; tant que les cœurs chrétiens, les cœurs français obéiront au victorieux mouvement que leur a imprimé, il y a trois siècles, l'héroïque saint Vincent de Paul.