ASSEMBLÉE GENERALE DES COMITÉS CATHOLIQUES
Cathédrale d'Angoulême (9 Juin 1889)
Super omnia charitatem habele, quod est vinculum perfecîionis (1).
Par-dessus toutes choses ayez la charité, c'est le nœud de ta perfection.
Messeigneurs (2) Mes frères,
Tout être cherche sa perfection. C'est une loi dont nous pouvons constater l'universelle application, et, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, la salutaire et merveilleuse fatalité. Soit que vous descendiez dans les plus
(1) Coloss., cap. ni. 14.
(2) NN. SS. l'Évêque d'Angoulême et l'Évêque de Pamiers.
sombres abîmes du globe, soit que vous montiez jusqu'aux plus hauts sommets des eieux, partout vous serez frappé de ce mouvement de tous les êtres, que saint Thomas appelle l'appétence naturelle vers le plus grand bien, c'est-à-dire vers la perfection ; car le plus grand bien d'un être c'est sa perfection.
Plus que tous les êtres, l'homme obéit à ce mouvement. Il le réfléchit, il l'accélère par ses avidités impatientes ; mais, trop confiant en lui-même, trop facilement aveuglé par ses passions, il le détourne, la plupart du temps, de son véritable but. La perfection n'est pas toujours là où nous la voyons, et ce que nous appelons le progrès n'est souvent qu'un mouvement extravagant qui nous éloigne du terme sublime vers lequel nous devons tendre.
Ce terme, d'après la doctrine de l'apôtre, c'est la charité, car la charité est le nœud de la perfection : Super omnia charitatem habete, quod est vinculam perfectionis. Ecoutez sur ce sujet le beau commentaire de saint Thomas : « Sans la charité tous les biens, même les plus nobles et les plus estimables, tels que les vertus, sont des biens épars et sans liaison entre eux ; la charité les unit : connecta. Sans la charité tous les biens sont fragiles, la cha-
rite leur donne la stabilité : facit persévérantes. Sans la charité tous les biens inférieurs manquent de résolution dans le bien suprême ; la charité les élève et fait de tous les biens un seul bien dans la fin dernière : Per chariiatem uniimquodqae perfectum adhœrei fini ultimo » (1). En quelques mots, mes frères, qui seront le thème de cette instruction : la charité est le nœud de la perfection divine, — le nœud de la perfection humaine, — le nœud de la perfection sociale.
Monseigneur,
Je vous remercie d'avoir daigné me demander le concours de ma parole pour cette belle fête. Depuis longtemps je connaissais votre bon et aimable cœur ; je suis heureux de voir de près aujourd'hui ce dont il est capable, et de constater qu'on le rencontre toujours le premier là où il y a du bien à faire et des dévouements à encourager. Du reste, c'est une habitude de notre épiscopat. Et les pics ardus et les cols neigeux des Pyrénées racontent la touchante bonté de l'illustre Frère que vous avez invité pour rehausser l'éclat de cette fête de charité.
(1) Comment, in Epist. ad Goloss. cap. III. Lect. m.
Quelques métaphysiciens de mauvaise race se piquent d'avoir obtenu la solution de ce qu'ils appellent le problème divin. Dieu, pour eux, est la résultante purement idéale de l'observation générale des êtres. Il n'est parfait qu'à la condition de ne pas exister.
Le sens commun ne peut se résoudre à croire à cette perfection si semblable au néant. Pour qui raisonne sainement, l'être est d'autant plus parfait qu'il y a en lui plus de réalité. Un vrai philosophe concevra donc Dieu comme un être réel, subsistant en lui-même et par lui-même, infini dans son existence et ses propriétés, principe de toutes choses, ordonnateur de toutes choses, fin de toutes choses : en un mot comme la perfection même. Mais si grande idée que conçoive de la perfection divine un vrai philosophe, il ne peut connaître ni toute l'étendue ni le nœud de cette perfection. Il faut pour cela accepter comme un dogme et méditer cette formule révélatrice de la vie de Dieu. « Très sunt qui testimonium dant in eœlo, Pater, Verbum et
Spiritas sanctus (1) : Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint ».
La subsistance et les processions des personnes divines, dans une seule et même nature, voilà, mes frères, la vie de Dieu et le dernier mot de sa perfection. Mais quel est le nœud de cette perfection ? L'acte personnel où s'arrêtent les évolutions intimes de la vie divine ? Ce qui achève le nombre parfait clans l'unité parfaite ? N'est-ce pas Celui que les grands contemplateurs de l'infini ont appelé la force perfective : Vim perfedivam ?
Le Père éternel et inascible commence dans les profondeurs de son indivisible nature le mystérieux mouvement des processions divines. Il se voit sans ombre, il se contemple sans défaillance, et par cet acte, type transcendant de ce qui se passe dans notre âme, lorsqu'elle s'exprime elle-même par son verbe intérieur, sa pensée, il engendre l'image subsistante et vivante de sa propre substance, un autre lui-même à qui il donne toute sa nature, sans se rien retrancher, un fils éternel et infini comme lui. Ils sont donc deux d'abord, le Père et le Verbe. Tous deux éternel- (1) I. Joan., cap. v, 7.
lement ravis : le Père, du Fils qu'il engendre, le Fils, du Père qui l'a engendré. Dans ce ravissement, ils se pénètrent mutuellement par un acte d'amour, acte si puissant qu'il subsiste éternellement comme eux et devient comme eux une personne vivante. En ce troisième, tout s'arrête. Il épuise la fécondité intime de Dieu, il achève en lui la vie de famille, il enlace, unit, retient captives l'une en l'autre les divines personnes, il complète et affermit leur inexprimable et incommunicable félicité. Deus charitas est : Dieu est la charité même ; le nœud de sa perfection essentielle, c'est l'Esprit-Saint dont le nom propre est amour et charité.
Nœud de la perfection de Dieu dans son essence même, la charité est encore le nœud de la perfection de Dieu dans ses œuvres.
A quoi se reconnaît la perfection suprême des œuvres de Dieu ? — Est-ce aux manifestations de sa puissance et de sa sagesse ? — Ah ! sans doute, « les cieux publient la gloire de Dieu, et son nom est admirable en toute la terre ». Plus on étudie les merveilles du monde, son immense étendue, l'innombrable armée des êtres qui la remplit, les astres étincelants et les atomes obscurs, les forces qui
pénètrent et meuvent tout, l'harmonie des lois auxquelles elles obéissent, la magnifique ordonnance des règnes, des embranchements, des familles, des genres, des espèces, des variétés, la perpétuelle circulation de la vie dans les veines des géants de la création et dans les appareils microscopiques des cirons et des brins d'herbe, l'étonnante composition de l'être humain, les mystérieux rapports de la matière et de l'esprit dont il vit, le rayonnement de la divinité dans ses facultés, plus on étudie ces merveilles, plus on se sent envahi par le ravissement et pressé de dire : « Dieu est grand ». Mais cet autre cri provoqué par les manifestations de l'amour : « Dieu est bon », chante plus expressivement et plus éloquemment la perfection divine. La charité victorieuse l'emporte sur la puissance et sur la sagesse. Dieu me paraît plus Dieu lorsque je vois dans ses œuvres des dons gratuits de sa bonté, et, surtout, lorsque, franchissant les confins de la nature pour contempler les merveilles du monde surnaturel, jepuism'écrier avec l'apôtre saint Jean : « In hoc apparuit charitas Bel in nobis, quoniam filium suum unigenitum misit Deus inmundum... propiiiaiionem pro peccaiis nostris... ut vivamus
per eam (1). La charité de Dieu pour nous, nous apparaît en ce qu'il a envoyé son fils unique dans le monde, pour expier nos péchés, afin que nous vivions par lui ». Le Verbe anéanti sous la fragile enveloppe de notre nature ; le Dieu frère qui nous fait participer à sa grandeur infinie en revêtant notre misère ; le maître adorable qui abaisse sa science au niveau de nos infimes esprits, pour nous apprendre les secrets du ciel ; le parfait exemplaire qui invite notre nature déshonorée par le vice à l'imitation de ses vertus ; la douce et sainte victime qui s'offre généreusement aux coups de la justice divine, pour obtenir le pardon de nos fautes et l'abolition du décret vengeur qui nous condamne à la mort éternelle ; le miséricordieux Sauveur qui nous abreuve de son sang, purifie nos âmes pécheresses, nous fait vivre de sa grâce et couronne en nous ses largesses par l'effusion de son Esprit-Saint ; l'ami prodigue de lui-même qui comble ses anéantissements en se cachant sous les apparences d'une vulgaire substance, afin d'entrer en nous et de nous nourrir de sa chair et de son sang, le vainqueur de la mort qui ouvre à nos âmes délivrées de la capti-
(1) Joan., cap. iv, 9, 10.
vite du péché les portes de l'éternelle vie, et promet à nos corps humiliés de participer à sa glorieuse résurrection ; l'Homme-Dieu, enfin, qui a dit à l'humanité : « Je suis la voie, la vérité et la vie ». Telles sont, mes frères, les merveilles de la charité divine. Pour les accomplir, elle a enchaîné, en quelque sorte, la puissance et la sagesse devenues ses humbles servantes. Sans nous faire oublier ces adorables perfections, elle les surpasse par la splendeur de ses manifestations et, pesant d'un poids infini sur nos cœurs chrétiens, elle justifie cette sublime invitation de l'apôtre : « Par-dessus toutes choses ayez la charité ; c'est le nœud de la perfection : Saper omnia charitaiem habele, quocl est vinculum perfeciionis >>.
Nœud de la perfection divine, la charité est encore le nœud de la perfection humaine. C'est-à-dire, mes frères, (toujours selon l'enseignement de saint Thomas) que la charité seule fait de tout le bien qui est en nous une compacte et glorieuse unité, que la charité
donne à tout ce qui nous élève et nous honore la stabilité même des jours éternels ; que la charité ramène toute perfection communiquée, à son principe suprême, à son type infini. Cherchez en dehors de cette idée toute chrétienne la véritable perfection de l'homme, vous ne la trouverez pas.
Il y en a qui pensent que l'homme est parfait lorsque ses habiles calculs et ses laborieux efforts l'ont rendu maître de la matière; lorsqu'il peut à son gré disposer de tous ses atomes, de tous ses charmes, de toute sa virtualité pour accroître son bien-être, multiplier ses plaisirs et se reposer en sa possession des sollicitudes et des fatigues d'une vie tourmentée. Le riche voluptueux à qui rien ne manque : ni les hôtels somptueux où il vient jouir des plaisirs de la ville, ni les magnifiques châteaux où triomphe sa morgue de parvenu satisfait, ni les gracieuses villas où il va chercher le soleil ou la brise selon qu'il a besoin de se réchauffer ou de se rafraîchir, ni les ameublements luxueux qui flattent sa vanité, ni les équipages superbes où se prélasse sa dignité affectée, ni les lits moelleux où s'étale son indolence des derniers jours, ni les mets variés qu'il faut à son palais devenu
délicat, ni les amours faciles que convoitent ses passions sur le retour, ni les honneurs et les louanges imbéciles qu'il paie de ses largesses ; voilà le type de la perfection rêvée par les instincts matérialistes de notre siècle.
Mais qui ne voit l'abjection d'un pareil rêve ? Qui ne comprend que l'homme ne peut s'appliquer uniquement à s'assurer la possession et les jouissances de la matière, sans laisser en souffrance la plus noble partie de lui-même ? Qui ne méprise une àme vulgaire dans un corps repu ? Fussions -nous maîtres du monde entier, notre perfection n'aurait pas fait un pas.
La perfection de l'homme consiste-t-elle dans la culture de son intelligence ? — Comprenant qu'il est difficile de posséder la matière sans en être possédé, il la foule sous son pied dédaigneux et n'a d'autre souci que de satisfaire le noble tourment d'un esprit qui veut tout savoir. Il explore le monde des idées et des causes supérieures, les contemple, les médite, les rapproche l'une de l'autre et les coordonne. Il sonde les profondeurs de la nature, enregistre, décrit, groupe et synthétise les merveilles qu'il y découvre. Il remonte le cours des âges, assiste en specta-
teur attentif aux grands événements qui s'y sont accomplis, en recherche les causes et en constate les résultats. Il étudie les règles et les délicatesses du langage et s'applique à revêtir ses pensées d'uue forme juste, noble, élégante. 11 s'élance à la poursuite de l'idéal, et, s'il ne peut l'exprimer en quelque œuvre magistrale, il veut au moins pénétrer le secret des mystérieuses beautés qui ont le don de provoquer en notre âme l'admiration et le ravissement. Il est philosophe, savant, littérateur, artiste. Mais philosophie, sciences, belles-lettres, arts libéraux, tout cela n'occupe qu'une partie de nous-mêmes. Sous les splendeurs d'une intelligence laborieusement cultivée et glorieusement illuminée, il n'est pas rare de rencontrer le vide en ces régions saintes de l'âme humaine où doivent germer les vertus. Que dis-je, on y découvre parfois des vices hideux que fait mieux ressortir la lumière ; comme aux flancs des montagnes dont les sommets sont abreuvés de soleil, on voit s'ouvrir des antres profonds pleins de reptiles et de bêtes féroces.
Cependant, si l'homme ajoute aux lumières de l'intelligence les vertus qui font l'honnête homme, n'est-il pas parfait ? La prudence, la
justice, la force, la tempérance, relevées par toutes les vertus qui gravitent autour d'elles, quelle brillante pléiade de nobles et saintes habitudes ! Quand on les rencontre dans une âme humaine, on se sent pris d'un soudain respect. « Je suis chrétien », disait un illustre orateur, le Père Lacordaire, « et pourtant je m'attendris à ce nom d'honnête homme. Je me représente l'image vénérable d'un homme qui n'a jamais pesé sur la terre, dont le cœur n'a jamais conçu l'injustice et dont la main ne l'a point exécutée ; qui non seulement a respecté les biens, la vie, l'honneur de ses semblables, mais aussi leur perfection morale ; qui fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions, à l'épreuve du temps qui change et qui veut entraîner tout dans ses changements, également éloigné de l'obstination dans l'erreur et de cette insolence particulière à l'apostasie, qui accuse la bassesse de la trahison ou la mobilité honteuse de l'inconstance : Aristide enfin dans l'antiquité, l'Hôpital dans les temps modernes. Voilà l'honnête homme. Lorsque vous le rencontrerez, je ne vous dis pas de ployer le genou, car ce n'est pas encore le héros, mais c'est déjà une noble chose, et
peut-être, hélas ! une chose rare, du moins dans sa plénitude » (1). Eh bien, oui, mes frères, l'honnête homme dans sa plénitude est une chose rare. Les vertus humaines ne sont pas sans quelque mélange. Qui les possède est porté à rentrer en soi-même, à croire qu'il ne doit qu'à ses efforts le bien qu'il voit en son âme, à s'admirer, à se rendre une sorte de culte où se mêle parfois une certaine dose de mépris pour ceux à qui il se compare. L'orgueil gâte souvent les vertus de l'honnête homme. N'eût-il d'autre vice que de se contenter de ce qu'il est jusqu'à se refuser de croire que Dieu peut et veut produire en nos âmes des vertus supérieures aux vertus naturelles, c'est assez pour que je lui refuse la perfection.
Non la perfection humaine ne consiste ni dans la possession souveraine de la matière, ni dans la culture intellectuelle, ni dans la culture morale. Toutes ces choses peuvent être un acheminement vers la perfection, mais elles ne sont pas la perfection même, ce je ne sais quoi d'achevé, après quoi il n'y a plus rien et que saint Paul appelle le nœud de la perfection : Vinculum perfectionis.
(1) Conférences de Toulouse.
Je dis plus, mes frères ; les grandes vertus chrétiennes qui ne germent et ne se développent dans nos âmes que sous le souffle de la grâce de Dieu, la foi et l'espérance, ne sont pas le nœud de notre perfection. La foi nous enrichit d'une science divine qui prime toutes les sciences et fait planer nos esprits dans des régions élevées où commencent à nous apparaître, à travers un demi-jour, les mystères de l'éternité. L'espérance nous détache de ce monde périssable et de ses félicités menteuses, et emporte nos désirs vers la demeure permanente où nous attend le vrai bonheur.
Mais la foi, l'espérance ne serviraient à rien sans la vertu dans laquelle se reposent tous les mouvements de notre vie morale et surnaturelle, sans la vertu qui achève la perfection de notre âme, lui donnant ces traits auxquels on reconnaît Dieu lui-même dans l'homme, le plus beau de ses ouvrages ici-bas.
Ne croyez pas que j'exagère, mes frères ; ce que vous venez d'entendre nous est enseigné par l'apôtre saint Paul : « Quand je parlerais, dit-il, toutes les langues humaines et même le langage des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain sonnant, une cymbale retentissante. — Quand je possède-
rais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toutes les sciences, quand j'aurais une foi capable de transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité je ne suis rien. Quand je me dépouillerais de tout, quand je livrerais mon corps aux flammes, cela ne servirait à rien si je n'ai pas la charité (1). — Je vous en prie, mes frères, ayons la charité, c'est le nœud de la perfection : Charitatem habete quod est vinculum perfection! s ».
En effet, chrétiens, si vous étudiez la puissance et l'efficacité suprême de la charité, vous verrez qu'elle seule donne à toutes les choses qui peuvent concourir au perfectionnement de l'homme un but unique qui les relie ensemble et les unifie : le souverain bien auquel le cœur humain s'attache par l'amour. Elle nous fait posséder les richesses de ce monde pour Dieu ; elle ordonne toute connaissance à la connaissance de Dieu, toute
(1) Si linguis hominum loquar, et angelorum, charitatem autem non habeam, factus sum velut ses sonans, aut cymbalum tinniens. Et si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia, et omnem scientiam ; et si habuero oranem fidem, ita ut montes transferam, charitatem autem non habuero, nihil sum. Et si distribuero in cibos pauperum onïnes facultates meas, et si tradidero corpus meum ita ut ardcain, charitatem autem non habuero, nihil mini prodest (I Cor., cap. xm, 1, 2, 3).
vertu au service, au culte, à la gloire de Dieu ; elle vivifie la foi, elle soutient et dilate l'espérance. Par un seul acte auquel elle fait concourir toutes les puissances de notre âme et de notre corps, en disant à Dieu : je vous aime, elle rend à Dieu l'amour dont il nous a donné de si nombreux et de si tendres témoignages, et donne en réponse à la perfection des œuvres divines, qui sont des œuvres d'amour, la perfection de notre vie chrétienne, qui est une vie d'amour. Sa forte et chaleureuse étreinte, saisissant, d'un seul coup, nos biens terrestres, les lumières de notre esprit, nos vertus, nos convictions religieuses, nos désirs, communique à toutes ces choses qui passent le caractère de sa propre immutabilité. Car tout doit disparaître, dit l'Apôtre. Le monde, un jour, sera replié comme un livre, ses biens, ses beautés, ses joies échapperont à nos sens. La science humaine sera convaincue de son infirmité, les vertus morales fixées par la récompense ne produiront plus leurs actes. Les miracles cesseront, les prophéties rencontreront le vide sous leurs pas, la foi s'évanouira devant les révélations éternelles, l'espérance arrivée à son terme, n'aura plus d'objet ; seule la charité subsis-
tera et chantera à Dieu, dans un seul mot, son éternel cantique : Amour ! amour ! amour ! « Charitas nunquam excidit, sive prophétise evacuabuntar, sive lingua cessabunt, sive scientia désir uetur » (1).
Pourquoi cela, chrétiens ? Pourquoi cette éternelle survivance de la charité quand tout est détruit? — Pourquoi? — Parce que la charité est le dernier mot, le nœud de la perfection. Tout ce en quoi nous faisons consister la perfection humaine ne nous configure que partiellement et d'une manière plus ou moins proche à notre divin exemplaire : la possession des biens d'ici-bas au souverain domaine de Dieu, la culture intellectuelle à sa science infinie, les vertus morales à son adorable sainteté. La foi nous fait entrer dans ses secrets, l'espérance nous achemine vers sa béatitude ; mais dès maintenant la charité prend possession de lui, nous fixe en lui, nous enracine en lui, le rixe en nous, l'enracine en nous: « Deus charitas est, et qui manet in charitate, in Deo manet, et Deus in eo » (2).
Ainsi fixé dans le souverain bien, l'homme en prend les habitudes. Or l'habitude du sou-
(1) I Cor., cap. xm, 8.
(2) I Joan., cap. îv. 16.
verain bien, c'est qu'il aime à se répandre : Summum bonum est sui diffusivum : c'est par là, mes frères, que la charité devient le nœud de la perfection sociale.
La société est un composé ; or, la perfection d'un composé consiste en ce que la diversité y soit ramenée à l'unité. Plus l'unité d'un composé est compacte, intime, profonde, malgré le nombre et la variété de ses parties, plus le composé est parfait. Quel plus vaste composé que l'univers ! Et malgré le nombre et la variété de ses parties, quelle plus belle unité ! Les savants attribuent cette unité à des lois froides et immuables ; les poètes, qui savent tout animer, semblent avoir mieux vu le nœud de la perfection du monde. L'un d'eux contemplant l'œuvre de Dieu s'écrie :
J'aime ! voilà le cri que la nature entière
Jette au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit !
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous eût créées A voulu traverser les plaines éthérées.
P ur chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits pr fondes ; Mais une autre l'aimait elle-même : et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament (1).
Tout aime dans le monde immense et c'est cet amour qui fait son unité.
Admettons, pourtant, qu'il n'y ait là qu'un symbole ; il est à la fois grandiose et charmant et nous représente ce qui se doit accomplir dans le monde intelligent et libre qu'on appelle une société. C'est la charité qui en fait l'unité. C'est la charité qui réalise le désir qu'exprimait Jésus-Christ parlant à son Père des enfants qu'il laissait sur la terre : « Père, faites qu'ils soient un, qu'ils soient tous consommés dans l'unité. Ut omnes unum sinl ; ut sint consummali in unum » (2).
En effet, comment se produira l'unité qui est la perfection sociale, sans l'intervention de la charité ? Comptez- vous sur le développement de grandes entreprises industrielles ? Sur la multiplication de ces admirables inventions qui rendent plus faciles les déplacements et les communications ? Certes, ces
(1) Alfred de Musset.
(2) Joan., cap. xvn, 21, 23.
choses sont belles et bonnes, et je ne suis pas de ceux qui sont toujours prêts à décourager le génie humain cherchant à se rendre maître de la nature et affirmant chaque jour son empire par de nouvelles conquêtes. Mais qui ne sait que l'homme y apporte souvent l'amour immodéré de son propre intérêt, que son ambition une fois satisfaite, il se retire pour jouir de l'unité factice où sa convoitise l'avait engagé ? Oui ne sait que tous ne sont point appelés au bénéfice des grandes entreprises ? Oui ne sait que le génie, s'il n'est aidé par la force, ne peut enfanter que des combinaisons stériles et que des générations entières sont immolées à ses calculs ? Qui ne sait que les hommes et les peuples, par des relations plus faciles, peuvent se communiquer leurs erreurs et leurs vices aussi bien et plus facilement que leurs lumières et leurs vertus ?
La perfection sociale est-elle dans la diffusion de l'instruction ? Instruisez beaucoup, partout, toujours ; instruisez pour de l'argent, instruisez gratuitement, c'est bien ; instruisez obligatoirement si vous pouvez en venir à bout, je ne m'y oppose pas. Mais prenez garde :les sciences, les lettres, les arts, fruits de l'instruction, ne détruisent pas plus les
passions et les vices au cœur de la multitude qu'elles ne les détruisent au cœur de l'individu, et dans les passions et les vices il n'y a que des éléments de division. Prenez garde : les sciences, les lettres et les arts, s'ils ne sont réglés dans leur épanouissement par quelque grande vertu, enfantent les rivalités de goûts, les conflits d'amour-propre, les batailles d'idées, les guerres d'opinions, les interminables désordres de l'erreur en lutte contre la vérité. Prenez garde : l'histoire nous apprend que les siècles les plus célèbres par leur culture intellectuelle n'ont pas été les plus célèbres par leurs vertus et que la perfection sociale, l'unité, y a été outragée plus peut-être qu'en aucun temps, par des haines et des discordes mémorables.
Cherchons donc ailleurs. La perfection sociale est-elle dans la constitution d'une forte autorité ou dans le dégagement de toutes les libertés ? Mais personne n'ignore que l'autorité trop fortement constituée tend à dégénérer en despotisme féroce et à produire l'abaissement des caractères ou la révolte de la dignité humaine offensée, c'est-à-dire l'unité monstrueuse de la dégradation ou des mêmes désirs d'anarchie.
Personne n'ignore que les libertés trop dégagées exagèrent leurs droits, se rencontrent, se heurtent, se froissent, se meurtrissent, et ne font en somme que multiplier les tyrannies. Personne n'ignore que toutes les puissances humaines se sont en vain appliquées, toutes seules, à équilibrer ces deux choses : l'autorité et la liberté.
Trouverons-nous la perfection sociale dans la justice ? Mais si la justice est nécessaire dans les relations sociales, elle n'a pas la vertu d'unir les hommes entre eux. L'homme juste est jaloux de son droit ; mais n'est-il pas naturellement porté à le revendiquer jusqu'à cette extrême limite où, selon l'axiome, la recherche suprême du droit devient une suprême injustice : Summum jus summa injuria ?
Reste la bienfaisance. Voilà, me diront les philanthropes, la vertu unitive par excellence, le nœud de la perfection sociale. Eh bien ! non, chrétiens. La bienfaisance, quand elle ne reçoit ses inspirations que de la nature, est une vertu avare qui s'arrête généralement aux strictes limites du devoir et a beaucoup plus peur de faire trop que de ne pas faire assez ; une vertu hautaine qui craint de descendre vers le malheur jusqu'à s'égaler à lui. La bien-
faisance devient-elle une institution publique, le pauvre se persuade qu'il a droit à ses faveurs parce qu'elle est une administration, et, précisément parce qu'elle est une administration, elle ne s'approche du malheureux qu'avec des formalités qui le gênent et des allures de protection qui l'humilient. Incapable par ellemême de ces admirables et touchantes condescendances qui abaissent l'assistant sans le dégrader et relèvent l'assisté sans l'enorgueillir, elle laisse subsister des inégalités, des vides, des contrastes choquants qui défigurent la société.
Puisqu'aucune des forces naturelles que nous venons d'interroger ne peut être le nœud de la perfection sociale, il faut recourir, mes frères, à cette force supérieure que nous avons vu achever la perfection divine et la perfection humaine : la charité.
La charité est éminemment une force unitive.
Force unitive : parce qu'elle saisit l'homme au cœur, c'est-à-dire à l'endroit de sa nature où il est plus pénétrant et plus pénétrable.
Force unitive : parce qu'elle a dans tous les cœurs qu'elle possède, le même principe victorieux des instincts, des passions et des
répugnances qui tendent à nous diviser ; le même principe générateur des généreux dévouements et des pieuses reconnaissances : l'Esprit-Saint, créateur d'une attraction divine qui supprime les distances entre la grandeur et l'abjection, le savoir et Pignorance, l'opulence et la misère.
« Charitas Dei diffusa est in cordibas nosiris per Spiritam Sanctnm » (1).
Force unitive ; parce qu'elle règle toutes les énergies sociales et les fait concourir au même but de rapprochement et de fusion intime et cordiale entre tous les membres d'une société.
L'apôtre saint Paul détaille d'une manière admirable cette action de charité : « Charitas non est ambitiosa : La charité n'est pas ambitieuse » (2), dit-il. Ce n'est ni la richesse, ni la vaine gloire qu'elle poursuit dans les entreprises et les inventions qui affirment et étendent l'empire de l'homme sur la nature, mais une plus facile et une plus générale diffusion du bien-être pour tous. Elle a horreur des calculs sordides qui exploitent la misère et impose silence aux âpres convoitises d'où
(1) Rom., cap. v, 5.
(2) I Cor., cap. xm, 4, 5, 6.
naissent ces calculs. La fortune n'est entre ses mains qu'un dépôt dont elle croirait abuser, si, au lieu d'en faire de providentielles largesses, elle s'en servait pour se procurer des honneurs insolents ou des plaisirs égoïstes.
« Charitas patiens est : La charité est patiente ». Elle pénètre de résignation les vies laborieuses et souffrantes et les affermit contre l'inclémence de la destinée par le désir et l'amour des meilleurs biens que Dieu réserve à ceux qui auront vaillamment porté leur croix ici-bas.
« Charitas non œmulatur : La charité n'est point jalouse ». Que lui importent les prééminences du rang, de la richesse, du savoir et de la distinction ? Elle adore la volonté de Dieu dans la petite place qu'il lui a faite en ce monde, et le remercie des dons qu'il a répandus sur autrui, attendant tranquillement le jour des célestes compensations.
« Charitas non inflatar : La charité ne s'enfle pas ». S'estimant indigne des grands dons de l'intelligence, de l'imagination, du caractère et du cœur, elle les retourne à Dieu leur éternel principe et lui en fait hommage. Son ingénieuse humilité sait trouver en ceux qui paraissent moins bien doués des avan-
tages qui les relèvent et lui permettent de se placer plus bas qu'eux.
« Charitas congaudet verilati : La charité met sa joie dans la vérité ». Elle la désire, l'appelle, la recherche, en toute science. Elle ne la possède que pour la répandre, elle ne l'orne que pour la rendre aimable et séduisante ; estimant que le plus grand bien qu'on puisse faire aux hommes est de les instruire non seulement pour les moraliser, mais pour les sanctifier.
« Charitas non agit perperam : La charité n'agit pas insolemment ». Elle rappelle à celui qui préside qu'il n'a reçu l'autorité que pour représenter auprès de ses semblables le meilleur des maîtres ; elle lui apprend à rendre, comme lui, suave le joug du pouvoir et léger le fardeau du commandemunt.
« Charitas non irritaiur : La charité ne s'irrite pas ». Elle contient les fiévreuses impatiences, étouffe les murmures, apaise les révoltes de la liberté maltraitée. Elle lui persuade de ne point troubler l'ordre public par des protestations violentes et de n'affirmer ses droits que par de nobles et généreuses revendications, en attendant l'heure vengeresse qui ne manque jamais de sonner sur la
tête des tyrans les plus encensés et les mieux affermis.
« Charitas non quœrit quœ sua sunt : La charité ne cherche point son propre intérêt ». Non contente de s'interdire la plus petite yiolation des droits d'autrui, elle tempère les exigences de la justice et l'incline à sacrifier de son droit pour le bien de la paix et le soulagement des malheureux.
« Charitas benigna est : La charité est bénigne », c'est-à-dire douce, compatissante, bienveillante, désireuse de répandre partout le bien. Transformant cette vertu naturelle qu'on appelle la bienfaisance, elle y prend la matière première des plus sublimes dévouements ; elle la pousse au-delà du devoir et lui fait accomplir des actes héroïques. La bienfaisance, éclairée par la raison, ne voit dans le pauvre qu'un semblable ; la charité, illuminée par la foi, adore dans le pauvre une incarnation de Jésus-Christ qui consent à recevoir pour lui-même tout le bien qu'on fait à ses chers malheureux. La bienfaisance, obéissant aux calculs de la sagesse humaine, mesure ses dons et attend d'être récompensée par la reconnaissance. La charité conduite par cette sagesse divine qu'inspire l'espérance
chrétienne, se dépouille volontiers des biens auxquels elle préfère les récompenses éternelles et ne craint pas d'obliger des ingrats.
Passe-t-elle, du cœur de celui qui donne, dans le cœur de celui qui reçoit, la charité y fait éclore une pieuse reconnaissance qui se traduit par des bénédictions, des vœux et des prières : largesses du pauvre consolé répondant aux largesses du riche dépouillé, mouvement d'aller et de retour qui rapproche et fond ensemble les extrémités sociales.
Jetez, je vous prie, un coup d'œil sur les œuvres de la charité, vous verrez que sa bénignité n'a oublié aucune misère : ni l'ignorance, ni la faiblesse, ni la douleur, ni l'indigence, ni l'abandon, ni la honte, ni le déshonneur ; que partout elle a prodigué l'enseignement, la consolation, l'assistance, les soins délicats, les pleurs compatissants, l'estime qui réhabilite et la grâce qui sanctifie. Prêtez l'oreille aux voix des misérables, chez qui l'amour chrétien a provoqué l'amour, vous les entendrez chanter ce doux cantique : « Relribuere d'ignare, Domine, omnibus nobis bona facientibus, propter nomen sanctum tuum vitam œternam (1) : Seigneur, pour l'honneur
(1) Prière de l'Église. Act. grat. post mensam.
de votre saint nom, daignez accorder à ceux qui nous ont fait du bien la vie éternelle ».
Ainsi la charité comble les vides, supprime les distances, établit partout une sainte égalité. Si elle ne fait pas totalement et subitement disparaître les contrastes sociaux, elle tend à les effacer en adoucissant chaque jour leur rudesse. On peut donc dire, mes frères, qu'une société est d'autant plus parfaite qu'il y a dans son sein plus de charité ; que la société parfaite serait celle où tous les cœurs seraient unis dans la même charité.
« Par dessus toutes choses, ayons donc la charité ; c'est le nœud de la perfection : Saper omnia charitatem habete quod est vinculam perfectionis ».
Oui, Messieurs, ayez la charité, car sans elle les œuvres catholiques, quelles qu'elles soient, n'auront pas d'avenir ; vous aurez beau y faire une grande dépense d'intelligence, de temps, d'efforts, d'argent, et même de foi, il leur manquera toujours ce qui les affermit, ce qui les achève, ce qui les rend parfaites et immortelles, tant que la charité n'y sera pas souveraine. Mais prenez garde, la charité n'est pas cette chaleur naturelle de générosité qu'on rencontre dans les âmes bien nées,
c'est une divine flamme que l'esprit de Dieu peut seul répandre dans les âmes : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum inhabitantem in nobis (1).
Invoquez-le donc, dites-lui : Venez, Esprit créateur, visitez nos âmes et répandez l'amour dans nos cœurs ». Et vous, Messeigneurs, qui avez reçu, dans votre consécration, la plénitude de l'esprit de Dieu, répandez-le sur ce peuple par vos bénédictions et dites-lui avec Pautorité de saint Paul, dont vous êtes les successeurs : Saper omnia charitatem habêle quod est vinculum perfectionis.
(1) Rom., cap. v, 5.
LA CHARITÉ PAR L'AUMONE
LA CHARITE PAR L'AUMONE
Date eleemosynam.
Faites l'aumône.
(Luc, cap. xi, 41).
Mes Frères,
Nous avons souvent entendu, lu et relu cette parole évangélique, qui, depuis près de dix-neuf siècles, a eu dans le monde chrétien un si grand retentissement. En comprenons-nous aussi bien que les générations qui nous ont précédés toute l'autorité et la portée ? — On peut le croire, si l'on ne considère que la multiplicité des œuvres contemporaines de bienfaisance. Mais si l'on interroge les âmes pour se rendre compte de leur manière de voir et de penser, touchant l'obligation de l'aumône, on est bientôt convaincu que la parole évangélique est mal entendue par une
foule de gens, dont la plupart n'ont point renoncé à leur titre de chrétien.
Les uns s'imaginent que Jésus-Christ nous a donné un conseil de perfection, mais qu'il n'a pas voulu nous imposer une obligation rigoureuse, en nous demandant de prélever, sur la part de biens que la providence nous a dévolue, un impôt destiné à soulager la misère de nos frères ; que nous sommes les maîtres absolus de ces biens ; que nous pouvons en disposer selon notre bon plaisir ; que, par conséquent, l'aumône est facultative ; qu'il est bon de la faire, mais que, en s'abstenant, on n'encourt, en aucune manière, la disgrâce de Dieu. Les autres, tout en reconnaissant l'autorité du précepte évangélique, considèrent l'aumône comme une obligation qu'il faut subir, en ayant soin de se défendre contre l'entraînement d'une trop grande générosité. D'autres, enfin, ne voient dans l'aumône qu'une perte sèche à laquelle ils se résignent de bonne ou de mauvaise humeur.
Autant d'idées fausses et de dispositions fâcheuses, contre lesquelles je viens protester, en vous prouvant : 1° que l'aumône est un devoir, 2° que l'aumône est un honneur, 3° que
l'aumône est le plus intelligent et le plus fructueux de tous les placements.
L'état dans lequel nous apparaît présentement l'humanité, n'était point, vous le savez, sa primitive condition. L'homme a été créé roi du monde et de toutes les créatures qu'il renferme. En lui donnant la vie, « Dieu, dit le « Psalmiste, l'a couronné de gloire et d'hon- « neur et l'a mis à la tête de toutes ses œu- « vres. Il a soumis toute chose à son empire: « les troupeaux des champs, les oiseaux du « ciel, et les poissons qui parcourent l'im- « mensité des mers » (1). Cette royauté devait se transmettre à toute la race avec la justice originelle, et les familles, en se multipliant, ne devaient troubler, par aucune revendication personnelle, la tranquille harmonie d'une commune possession. Les commencements du christianisme nous donnent une idée de
(1) Gloria et honore coronasti eum, et conslituisti super opéra manuum iuarum. Omnia subjecisti sub pedibus ejus ; oves et boves universas, insuper et pecora campi ; volucres cœli etpisces maris qui perambulant semilas maris. (Ps.; vin).
charité. — 6.
cettte harmonie. « La multitude des croyants, « nous disent les Actes des apôtres, n'avait « qu'un cœur et qu'une âme. Personne ne a disait d'une chose qu'il possédait : c'est à « moi, mais tous les biens étaient communs « entre eux » (1). D'où vient que cette commune possession n'est pas l'état stable de l'homme ? Pourquoi cette inégale répartition de biens qui met entre les mains de ceux-ci l'abondance et la surabondance et prive ceuxlà du nécessaire ? Pourquoi ce douloureux contraste de la richesse et de la pauvreté ? Ce contraste n'est pas l'œuvre de Dieu, mes frères, puisqu'il a créé l'homme roi ; il faut dire avec Bossuet : « Le péché y a mis du sien ». En nous faisant déchoir de notre perfection originelle, il a diminué notre empire sur la nature, il a déchaîné les passions, il a créé des infirmités et des besoins qui devaient fatalement troubler l'harmonie d'une commune possession. De là, dans la société humaine, des inégalités qui nous étonnent, quelquefois jusqu'au scandale.
Dussions-nous ignorer la cause de ces iné-
(1) Mulliludini credenlium erat cor unum ei anima una : nec quisquam eoram quœ possidebat aliquid suum esse dicebat : sed erant Mis omnia communia. (Act., cap. îv. 32).
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galités, et n'en pouvoir jamais pénétrer le mystère, nous n'avons pas le droit de les reprocher à la Providence, puisqu'elle y remédie par ses lois : loi de nature qui, dans le cas d'extrême nécessité, fait revivre le droit de l'homme à la communauté des biens ; loi positive qui, renforçant la loi de nature, prélève sur la richesse un impôt en faveur de la pauvreté, et tend à établir une sorte d'égalité proportionnelle, dans laquelle, dit l'apôtre saint Paul, « l'abondance temporelle des uns « supplée à la pauvreté temporelle des au- « très, tandis que l'abondance spirituelle de « ceux-ci supplée à la pauvreté spirituelle de « ceux-là » (1).
Ce serait une grossière erreur de croire que Dieu se dessaisit de son suprême domaine, en permettant l'inégale répartition des biens de ce monde, et qu'il en abandonne l'administration à l'arbitraire de notre volonté et aux caprices de nos passions. Ce que nous possédons lui appartient : Tout est à moi, dit-il : mea sunt omnia (2). Nous n'avons que la jouis-
(1) Veslra abundantia illorum inopiam suppléât, ut et illorum abundantia vestras inopiœ sit supplementum, ut fiai œqualitas (Il Cor., cap. vm, 14).
(2) Exod. cap. ni, 2.
sance des biens qu'il nous accorde, et cette jouissance est subordonnée aux exigences de sa volonté souveraine. Il pourrait nous dire : — Donnez-moi ma part, et de fait il Ta dit. Mais, comme il ne serait pas digne de sa grandeur infinie de recevoir une chose dont il n'a pas besoin, il a chargé les pauvres de la recevoir pour lui, et, selon l'expression d'un saint Père, il les a établis ses percepteurs. En doutez-vous, mes frères ? — Mais alors vous oubliez que Dieu a condensé, en quelque sorte, toute sa loi dans la charité, que la charité est impossible sans l'amour du prochain, « que l'amour du prochain n'est pas un amour « de sentiment et de paroles, mais un amour « qui n'est vrai qu'autant qu'il s'exprime par « des œuvres » (1). Or l'œuvre, qui fait la vérité de l'amour, c'est l'aumône. Soyez sensibles aux misères de vos frères, apitoyezvous sur leur infortune ; c'est bien. Mais il vous reste un devoir à accomplir : faites l'aumône : Date eleemosynam. « Je le veux, dit le « Seigneur, ego prœcipio libi ; ouvre ta main « sur le pauvre et l'indigent qui demeure au-
{1) Non diligamus verbo neque lingua, sed opère et uerilaie. (IJoan., cap. m, 18).
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« près de toi » (1). « Paie ta dette à la pau- « vreté : redde debitum taum » (2). « Refuser « l'aumône, c'est frauder le pauvre » (3). « Avoir soin de lui, c'est mon commande- (( ment : propter mandatant assume paape- « rem » (4). L'Apôtre, instruisant son disciple Timothée, ne lui dit pas d'exhorter, d'encourager les riches à la bienfaisance, mais de leur en faire un commandement : Divitibas hajas sœculi prœcipe (5). Ordonne-leur de bien faire, de s'enrichir de bonnes œuvres, de donner avec facilité, de communiquer leurs biens, d'asseoir sur les fondements de la charité l'édifice de la vie éternelle. Enfin, pour nous bien faire comprendre qu'il s'agit d'un précepte rigoureux, en une matière grave, Dieu nous en révèle la redoutable sanction. L'impiété, le sacrilège, le parjure, la haine, la violence, l'impureté, le vol et autres crimes odieux, méritent, en notre estime, les extrêmes rigueurs de la justice divine, mais peut-il en être ainsi de l'acte par lequel nous refusons
(1) Ego prœcipio tibi ut aperias manum fratri tuo egeno et pauperi qui tecuni moral ur in terra. (Deut., cap.xv, 11).
(2) Eccli., cap. îv, 8.
(3) Fîlii, eleemosynam ne defraudes (ibid,l).
(4) Ibid. cap. xxiv, 12.
(5) I Tim., cap. vi, 17.
de nous dessaisir d'une partie des biens dont nous sommes les maîtres légitimes ? Assurément, mes frères, si ces biens sont frappés d'un impôt divin qui nous oblige d'en faire part au malheureux. « Un jugement sans mice séricorde se prépare, dit l'Ecriture, pour « celui qui n'aura pas fait miséricorde » (1). « C'est en vain qu'on espère fléchir la colère « de Dieu, si l'on a fermé l'oreille au cri du « pauvre ; on ne sera pas exaucé » (2). Le mauvais riche passe de la mort à l'enfer, pour avoir laissé le pauvre Lazare désirer en vain les miettes du festin. Et cette affreuse sentence : « Allez, maudits, au feu éternel, préce paré pour le démon et pour ses anges », décidera du sort des misérables qui ont refusé d'assister le Christ dans la personne de ses pauvres (3).
Chose étrange ! Dans la révélation du drame solennel qui doit conclure l'action du gouvernement divin, le souverain juge semble oublier tous les crimes, pour ne relever que la transgression du précepte de l'aumône.
(1) Judicium sine misericordia ei qui non fecii misericordiam. (Jac, cap. n. 13).
(2) Qui obturai aurem suam ad clamorem pauperum, ipse clamabii, et non exaudielur. (Prov., cap. xxi, 13).
(3) Matth., cap. xxv).
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C'est à dessein, mes frères. Il veut, en nous montrant sa profonde compassion pour les malheureux, nous convaincre à fond de notre devoir. Il est impossible de nous aveugler désormais, et de croire qu'il nous est loisible de retenir la part que Dieu a faite aux pauvres dans nos biens. Cette part est un dépôt qui nous est confié. L'égoïste, qui la confisque, est plus coupable que le pauvre qui la volerait, car le pauvre peut être excusé par la nécessité ; l'égoïste n'a pas d'excuse et l'Ecriture ne craint pas de reprocher à sa dureté plus qu'un abus de confiance et un vol, mais une sorte d'assassinat, et de l'appeler : « homme de sang : Panis egentium vita pauperum est : qui defraudat illum homo sanguinis est » (1).
Donc, rien de plus évident que le devoir de l'aumône. Pour rendre inexcusable l'inobservance de ce devoir, la loi divine qui nous l'impose prévient les objections, les retards, la répugnance de la nature en son accomplissement.
Et d'abord, elle nous indique la matière de l'aumône : c'est ce qui nous reste, après que nous avons pourvu aux nécessités de notre
(1) Eccl., cap. xxxiv, 25.
vie et de notre état, le superflu : Quod superest date eleemosynam (1). Le superflu que l'Evangile appelle une richesse d'iniquité, parce qu'il est pour nous la source de mille tentations. Combien se laissent aller à ces tentations ! Combien prodiguent, épuisent même leur avoir en plaisirs coupables, en superfluités ridicules, en luxe extravagant, en jeux ruineux que condamne la loi de Dieu ! Combien exagèrent ce qu'ils appellent les bienséances de leur état, oubliant, dit un grave auteur ; « que nos bienséances d'extérieur et « de représentation n'ont été établies que « pour le bien de la société ; que tout ce qui « ne contribue pas au maintien de l'ordre pu- « blic cesse d'être une bienséance, non seule- « ment chrétienne, mais même raisonnable ; « que ce dont on peut se passer, sans dimi- « nuer sa considération, sans dégrader sa di- « gnité, sans affaiblir son autorité, sans avilir « sa personne, tout ce qui ne sert pas à Pen- « tretien d'une maison sagement réglée, au « soutien d'une représentation proportionnée « au rang, n'est pas une bienséance d'état ; « que les vraies convenances de l'état sont « circonscrites dans de sages et justes li- (1) Luc, cap. xi, 41.
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« mites ; que les convenances que le vice se « forge n'ont pas de bornes ; que si on veut « ériger en bienséances tous les désirs de « l'amour-propre, toutes les prétentions de la « vanité, toutes les fantaisies des passions, « il ne se trouvera plus de superflu dans le « monde ; les fortunes les plus immenses ne « seront plus suffisantes, même pour le né- « cessaire ! » (1).
Combien, enfin, s'inquiètent plus qu'il ne faudrait de l'avenir, et retiennent, sous prétexte de parer à des besoins et à des accidents chimériques, ce que la misère du pauvre réclame au nom de Dieu. Et pendant qu'ils s'accordent tout ce que demandent leurs passions et leurs caprices, pendant qu'ils sacrifient tout à l'ostentation d'une vaine dignité, pendant qu'ils accumulent des revenus dont l'accroissement 'ne fait que rendre plus rigoureux et plus pressant pour eux le devoir de donner, une foule de malheureux endurent toutes les privations, et passent, chaque jour que Dieu fait, par des angoisses dont la richesse d'iniquité pourrait les délivrer.
Donnez-la donc cette richesse d'iniquité :
(1) Cardinal de La Luzerne (Théologie morale sur divers points de la morale chrétienne. De l'aumône, § xxiv).
Quod saperest date eleemosynam. S'il est impossible de déterminer théologiquement la mesure exacte de votre générosité, il est une règle générale que vous ne devez jamais perdre de vue. Cette règle, dit S. Thomas, c'est d'un côté votre abondance, de l'autre la détresse du pauvre. « Sois miséricordieux, « autant que tu pourras, dit l'Ecriture ; si tu « as beaucoup, donne beaucoup, si tu as peu, « donne peu » (1). Mais donne toujours selon tes forces : Secandum vires tuas exporrigens da pauperi » (2). N'est-ce pas un renversement monstrueux que d'humbles chrétiens se privent de l'utile et même du nécessaire, pour secourir les misères de leurs frères, tandis que d'autres, comblés des biens de la fortune, satisfaits dans tous leurs besoins, dans toutes les exigences de leur rang, et même dans toutes leurs fantaisies, ont peine à laisser tomber sur la misère les maigres rognures de leur prospérité ; ne comprenant pas, tant ils sont aveuglés par l'égoïsme, qu'il y a des nécessités extrêmes devant lesquelles doivent
(1) Quomodo polueris ita esto miser icors. Si multum libi fueril, abundanter tribue : si exiguum tibi fuerit, etiam exiguum libenter impertiri stude. (Tob., cap. îv, 8, 9).
(2) Eccl., cap. xiv, 13.
fléchir les bienséances secondaires ; que selon la peusée des saints docteurs, tout le superflu du riche est frappé de redevance, et même qu'il n'y a plus de superflu, dès que les pauvres manquent de l'absolu nécessaire.
Donner le superflu, le donner dans une sage et généreuse mesure, ce n'est pas encore tout ce que demande de nous la loi de l'aumône. Elle veut qu'on soit prompt à donner : ne protvahas donum angasîianti (1). Les délais sont, parfois, aussi cruels et aussi funestes que les refus. Se proposer des largesses lointaines est souvent un moyen de pallier l'avarice, et l'on n'échappe pas à la malédiction du père et du roi des pauvres, parce que l'on se promet de leur laisser après soi des biens dont on ne pourra plus user ni abuser.
Avec la promptitude, le précepte de l'aumône exige de nous la joie : In omni dato hilarem fac vultam tuum (2). Dieu réprouve ces hauteurs, ces airs méprisants, ces brusqueries, ces duretés qui humilient le pauvre, et semblent lui reprocher de nous arracher un bien qu'il nous répugne de donner. Il aime, au contraire, cet épanouissement du cœur qui
(1) Eccl., cap. [v, 3.
(2) Eccl., cap. xxv, 11.
fait de raccomplissement du devoir un hommage à sa providence, un hommage à l'éminente dignité du pauvre : hilarem daiorem diliget Deus (1).
Mais vous comprendrez mieux cette touchante exigence de la loi divine qui vous demande la joie dans le devoir, lorsque je vous aurai démontré que l'aumône est un honneur.
Accomplir son devoir est toujours un honneur, surtout lorsqu'on sert un maître aussi grand et aussi parfait que Dieu, et l'aumône dût-elle n'être qu'un impôt divin dont la propriété des biens de ce monde est grevée, nous aurions tort de la considérer comme une charge incommode qu'il faut subir à son corps défendant.
Mais, riches de la terre, élevez plus haut vos yeux, je vous prie, et soyez fiers de l'honneur que Dieu vous fait en vous choisissant comme les ministres de sa providence et les serviteurs de son Christ.
(1) II Cor., cap. ix, 7.
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Il est père de tous les hommes, et sa bonté libérale voulait leur répartir également le bien de ce monde. Mais, je vous l'ai dit tout à l'heure, le péché s'est mis en travers de son dessein primordial et a créé l'inégalité des conditions et des fortunes. Qu'à cela ne tienne, son infinie sagesse saura bien remédier à ce renversement de ses paternelles intentions, et pallier le douloureux contraste de la richesse et de la pauvreté en honorant l'une et l'autre.
Il honore le pauvre en nous montrant dans sa personne humiliée, l'objet d'une miséricordieuse prédilection. C'est lui qui parle dans les saintes lettres, et il a dit des choses qu'on ne peut lire sans une profonde émotion. — Ecoutez : — « Le Seigneur s'est fait « le refuge du pauvre, son secours dans le « besoin et la tribulation (1). — Il exauce son « désir, et écoute avec une paternelle sollici- « tudejusqu'aux préparations de son cœur (2). « — Du haut des cieux, il le suit d'un œil « attentif (3). — Et comme entraîné par le « poids de son immense miséricorde, il des-
(1) Et facius est Dominus refiigium pauperi, adjutor in opportunitatibus, in tribulatione (Psalm., ix).
(2) Desiderium pauperum exaudivil Dominus : prœparaiionem cordis eorum audivit auris tua. (Psalm., ix).
(3) Oculi ejus in pauperem respiciunt (Psalm., x).
« cend vers le pauvre, il le relève de terre, il « le met debout : Suscitans a terra inopem ; « il le tire de son abjection : de stercore eri- « gens pauperem, et il le met en son estime « au rang des princes de son peuple : at col- « locet eum cum principibus populi sui » (1). — Malheur à celui qui l'opprime, car « je me « lèverai, dit le Seigneur, je me lèverai tout « de suite : mine exurgam. Je me lèverai à « cause de la misère de ceux qui sont sans « secours, à cause des gémissements de mes « pauvres : propter miseriam inopum et gémi- « tum paaperum » (2). La pourpre royale n'arrêtera pas les coups de sa colère : il saura bien écraser les Achab et les Jézabel qui dépouillent ses chers malheureux. — Il n'épargnera pas les grands ; mais les petits, « il les « traitera avec égards et sauvera leur vie : « parel pauperi et inopi, et animas paaperam « saluas faciet. — Leur nom sera en honneur « devant Dieu : et honorabile nomen eorum « coram ipso » (3).
Vous l'entendez, chrétiens, Dieu honore les pauvres de ses miséricordieuses prédilec-