‹ Discours et panégyriques (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · PSALM., XL · texte numérisé non relu

PSALM., XL

Après avoir entendu ce doux appel : « Venez « les bénis de mon Père, prenez possession du « royaume qui vous est préparé (1) » vous recevrez, en échange des biens caducs dont vous vous serez dépouillés, le bien incorruptible de la vision et de la possession de Dieu dans une éternelle félicité.

Vous le voyez, mes frères, le devoir, l'honneur, l'intérêt se concentrent en cette simple parole : Date eleemosynam. Donnez donc : donnez avec l'humble, prompte, joyeuse soumission qu'exige de vous la souveraine volonté d'un maître qui possède vos biens avant que vous puissiez dire qu'ils sont à vous ; donnez avec cet esprit de foi qui fait de vous les coopérateurs visibles de la providence et vous prosterne pieusement aux pieds du roi des pauvres, Jésus-Christ ; donnez avec la ferme confiance qu'aucun de vos bienfaits ne sera perdu, et que l'inénarrable bonheur de la vie éternelle sera le revenu des aumônes que vous aurez placées' entre les mains des pauvres. Donnez largement, et il vous sera donné plus largement encore : Date et dabilur vobis.

(1) Venite, benedicîi patris mei, possideie paratum vobis regnum (Matth., cap. 34).

LA CHARITE AUX SOURDS-MUETS

LA CHARITÉ AUX SOURDS-MUETS

Église de la Madeleine (Rouen 1866)

Bene omnia fecit... et surdos fecit audire et mutos loqui.

(Marc, ch. vu, v. 32, 37).

Éminentissime Seigneur (1), Mes frères,

Le tendre amour de Jésus -Christ pour l'humanité a été exprimé par toutes sortes de bienfaits. Il n'est aucune douleur qui n'ait ressenti les effets dé sa miraculeuse puissance, aucune douleur qui ne lui doive des actions de grâces, surtout si nous considérons que de son cœur l'amour a passé au cœur de son Eglise et qu'elle a accepté de lui, comme un pieux héritage, le devoir de faire le bien.

(1) S. E. le cardinal de Bonneciiose, archevêque de Rouen.

Il serait difficile de compter toutes les œuvres qui ont pour but de soulager les trop nombreuses misères que nous tenons du péché. Ces œuvres se multiplient et s'épanouissent chaque jour sous nos yeux. Toutes ont leur utilité, leur gloire, leur mérite devant Dieu et devant les hommes ; mais afin d'intéresser le cœur humain et de le convier sans cesse à de nouvelles largesses, Dieu donne à chaque malheur des attraits qui n'appartiennent qu'à lui et qui séduisent si bien qu'on ne peut s'empêcher de compatir. Il y a même à cet égard des surprises naïves dont l'infortune profite, et, puisque je puis m'accuser auprès de vous, mes frères, sans me compromettre, je vous avouerai une de mes infirmités. Elle consiste à toujours croire que l'œuvre dont je m'occupe est entre toutes les œuvres la plus intéressante et la meilleure. Puisse cette infirmité profiter aujourd'hui à nos chers sourdsmuets. Je vais chercher dans leur malheur un grand enseignement pour votre esprit et une touchante invitation pour votre cœur.

Ecoutez religieusement l'un et l'autre et que ma parole vous vienne en aide pendant qu'elle vous engagera à porter secours aux malheureux.

Il est au milieu de nous une école de mensonge et de blasphème qui semble s'appliquer à ruiner les croyances les plus vénérables et les plus consolantes de l'humanité. D'après ses enseignements, Dieu n'est qu'un mot, la vie future n'est qu'un rêve, l'âme n'est qu'une chimère. L'âme, c'est elle surtout que Ton voudrait détruire, car, tant que son existence demeurera un dogme populaire, les problèmes supérieurs de la divinité et de l'avenir auront un point d'appui. La fausse science se met donc en présence du corps humain, qu'elle appelle le phénomène par excellence. Elle en admire les belles proportions, les gracieux contours, les mouvements harmonieux et les fonctions si délicates, si compliquées et si parfaitement réglées ; elle le tâte, le fouille, le dissèque, cherche dans ses éléments ce qu'elle nomme avec emphase la molécule mère, et, quand elle croit l'avoir saisie, elle prononce gravement qu'il n'y a pas d'âme.

Pas d'âme ! — Gomme si la conscience permanente de notre individualité pouvait

être le résultat des confidences que font aux molécules qui naissent, les molécules qui s'en vont au néant.

Pas d'âme ! — Comme si l'acte simple de la pensée pouvait correspondre par parties à des atomes divisibles.

Pas d'âme ! — Gomme si le raisonnement, mariage sacré, accouplement et fécondation mystérieuse des idées, pouvait s'accomplir sous l'empire de forces mécaniques.

Pas d'âme ! — Comme si nos déterminations libres pouvaient être soumises à la fatalité des mouvements qui agitent et emportent, malgré eux, chacun des éléments dont se compose notre corps.

Pas d'âme ! — Comme si nous n'avions pas l'indestructible sentiment de notre responsabilité, t soit dans le bien, soit dans le mal.

Pas d'âme ! — Comme si les plus graves penseurs de tous les temps avaient pu se tromper unanimement sur une question qui intéresse à un si haut point la dignité humaine.

Pas d'âme ! — Comme si la matière avait pu concevoir d'elle-même l'existence d'une force qui ruine sa supériorité, et trouver dans ses propres entrailles une idée dont elle n'a pas les premiers éléments.

Oh ! que les faux savants se laissent circonvenir tant qu'ils voudront par des phénomènes de bas étage, toujours les vrais savants s'appliqueront à l'étude des manifestations glorieuses par lesquelles se révèle l'esprit qui nous anime. Dans la magnifique architecture du corps humain, sous les voûtes de cette coupole vivante où sont réunis nos sens les plus nobles, sous les arceaux de notre poitrine, dans les profondeurs de nos entrailles, à travers ces vaisseaux, ces fibres, ces tissus, où mille et mille fois par jour circulent les flots mille et mille fois purifiés de notre vie, il y a une âme. Vous le croyez, mes frères, et je vous ferais injure si j'entreprenais de vous le prouver plus longtemps ; du centre et des extrémités de cet auditoire j'entendrais venir à moi des protestations généreuses qui m'auraient bientôt appris que la matière ne peut pas s'indigner ainsi. Nous avons une âme, mais cette âme, que fait-elle ? Goexiste-t-elle ou coagit-elle ? Coagit-elle parallèlement ou corrélativement ? Je vous demande pardon pour ces termes obscurs au premier abord que j'emprunte à la philosophie. Vous allez bientôt les comprendre.

Certains penseurs de l'antiquité se sont

demandé, dans leurs heures sérieuses, ce qu'il pouvait y avoir de commun entre l'esprit et la matière. Les âmes, qu'ils ne voyaient pas, mais qu'ils devinaient sous la transparence des manifestations vitales, les âmes les jetaient parfois dans un cruel embarras. Il y en a qui sont si ignorantes, si ténébreuses, si faciles à l'oubli et aux trahisons, si promptes à la malveillance, si basses, si triviales dans leurs penchants, qu'ils s'étonnaient à peine de les voir condamnées aux embrassements de la matière ; mais il y en a d'autres qui sont si lumineuses et si sereines, si accessibles aux conceptions relevées et aux sentiments généreux, si grandes et si bonnes, si nobles et si célestes, qu'ils se demandaient pourquoi leur incarcération dans un corps mortel. Le corps, disaient-ils, c'est la patrie des ombres, c'est la grotte mystérieuse où ne nous apparaissent que des linéaments inachevés, de fragiles images d'une perfection rêvée ; c'est le douloureux séjour des épreuves, c'est l'hôtellerie où l'esprit attend que s'ouvrent pour lui les champs de l'universel idéal. Le corps est un châtiment voilé sous les spécieux dehors de l'ordre et de la magnificence. — Voilà ce que pensait toute une école formée par

les harmonieux enseignements de Platon.

Sed non est iia. Il n'en va pas ainsi, dit saint Thomas. L'âme n'est point une captive qui se débat entre les murs d'une prison ténébreuse, elle n'habite point le corps, comme le voyageur une hôtellerie où il se repose avant de reprendre la route qui doit le conduire à la patrie ; l'âme est unie au corps par un mariage que la parole même de Dieu a consacré. Ils sont deux en une seule personne, enchaînés l'un à l'autre par une mutuelle solidarité de droits, de devoirs et de services. La forme vitale du corps, c'est l'âme, l'instrument nécessaire des opérations de l'âme c'est le corps. Tout est immobilité et impuissance dans le corps, si l'âme cesse de l'animer ; tout est confusion et ténèbres dans l'âme dès que le corps lui refuse ses services. Les biens de la nature, le corps n'en jouirait pas si l'âme ne leur donnait une vie ; les sensations et les images dont se forment nos sentiments et nos idées, l'âme n'en profiterait pas, si elles ne passaient à travers le corps. Souffle intelligent de la divinité, artiste céleste, l'âme fait entendre l'admirable concert de ses pensées, de ses raisonnements, de ses vouloirs, de ses sentiments, de ses passions,

mais à la condition que le corps tressaille sous ses coups comme l'instrument docile sous les coups d'un virtuose inspiré. C'est le corps qui chante, c'est l'âme qui l'enivre d'harmonie. 0 chair née de la boue mais glorifiée par le saint attouchement du Créateur, il ne nous est pas permis de te mépriser. Compagne de l'esprit, tu partages son sort ici-bas en attendant que vous jouissiez ensemble du commun héritage de la béatitude céleste. Caro animée consors et cohœres invenitur (1). Ces paroles sont de Tertullien.

Ainsi donc, mes frères, cette solide et mobile charpente du corps humain, ces merveilleux revêtements, ces énergiques ressorts, ces fibres déliées, ces tissus délicats, ces jours ouverts sur le monde extérieur, cette sensible et impénétrable armure qui enveloppe notre chair, tout cela est instrument et ministre d'une inaltérable substance dont Dieu doit, ce semble, respecter l'intégrité, parce que là plus que partout ailleurs se rencontre son image. Etant découvert son dessein providentiel d'unir toutes les hiérarchies créées par l'incompréhensible hyménée qui constitue la nature humaine, étant établi ce

(1) Deresurrectione earnis.

principe que l'âme agit et se développe par le ministère du corps, il semble que Dieu doive pourvoir partout et en toute occasion à la production régulière de ce phénomène, et ne donner à l'âme qu'un instrument complet sinon parfait. Malheureusement c'est ce qui n'est pas. De quelque côté que vous jetiez les yeux, ils sont offensés par le navrant spectacle des infirmités humaines.

Que de corps qui ne peuvent se soutenir, que de mortelles langueurs contractées à l'heure même où la vie vient cl'éclore, que de plaies incurables, que de facultés sans fonction, que de sens ineptes qui se refusent à l'activité de l'esprit vivant en nous ; des poitrines qui ne respirent pas, des mains qui ne touchent pas, des oreilles qui n'entendent pas, des yeux couverts d'un nuage et privés des révélations de la nature, et, ce qui me paraît le plus cruel malheur, le malheur le plus digne de larmes, une âme pleine d'activité impatiente, aiguillonnée par les manifestations de la vie, incapable d'en recevoir comme d'en demander l'explication. C'est le malheur des pauvres enfants en faveur desquels je viens implorer votre charité. Leur oreille est sans écho, et leur langue se meut vainement

sous les voûtes harmonieuses d'où s'échappe d'ordinaire la plus vraie et la plus magnifique expression de l'âme : la parole. Et c'est Dieu qui a fait cela ! Dieu, le père de la vie et de la perfection, permet ces horribles mensonges contre la vie et la perfection. N'est-il donc plus le maître de ses desseins ? Une puissance ennemie a-t-elle triomphé de sa puissance pour le tourment et le déshonneur de la nature ? Enfin pourquoi tant de maux ? pourquoi tant de misères ? pourquoi tant d'infirmités ? Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?

Ah voilà le mot qui s'échappe comme un sanglot de notre cœur aux jours de nos douloureux étonnements. Avides de perfection et de bonheur, nous voudrions voir ces deux choses exprimées sans ombre et sans déclin dans la vie présente, et quand tout trahit nos désirs pourtant si naturels nous disons à Dieu : pourquoi ? — Tenez, à cette heure j'écoute vos vies et il n'y en a pas une dans laquelle je n'entende retentir cette lamentable interrogation du bonheur trompé au bonheur éternel et sans défaillance : Pourquoi ?

Pourquoi? — Dieu pourrait ne pas répondre. A la rigueur il ne nous doit aucun compte de ses voies, et pour peu que nous croyions à ces

trois perfections inséparables : sa sagesse, sa justice, sa bonté, nous pouvons nous reposer dans cette noble et sainte assurance : que tout est bien qui vient de Dieu. Dieu ne fait rien sans raison. Les mystères de la douleur ne sont pas plus profonds que tant d'autres devant lesquels la science humaine hésite encore et hésitera jusqu'aux révélations éternelles. Cependant pour ne pas tromper tout à fait ce violent désir de bonheur qui nous tourmente, pour donner quelque apaisement à nos angoisses, Dieu permet à l'esprit humain de soulever un coin du voile qui dérobe à nos yeux les mystères de la douleur.

La terre est peuplée d'infirmités parce que nous ne devons pas la considérer comme le dernier terme de notre existence, ni oublier, dans les délices passagères qu'elle nous procure, l'unique félicité qui soit digne de notre grande nature. Si tout était jouissance pour nous en ce monde nous ne voudrions plus le quitter, et la mort, devenue plus cruelle, ne nous entendrait plus répondre à ses appels que par des blasphèmes. Déjà notre faiblesse est si facilement séduite ! Déjà nous sommes si attachés à cette misérable vie ! Que seraitce donc si nos yeux et nos cœurs n'étaient

attristés par aucune infortune ? Il est bon qu'une épine nous blesse sous les roses que nos mains s'empressent de cueillir, il est bon qu'un flot d'amertume abreuve d'un mystérieux dégoût nos lèvres trop avides de boire le plaisir. Le cycle si court de la vie humaine défloré et troublé par tant de maux ne peut plus nous tromper sur ce qu'il est en réalité : un passage, un pèlerinage, un exil ; un passage pour arriver au terme suprême de nos espérances, un pèlerinage vers le sanctuaire d'une félicité inamissible, un exil en attendant la patrie.

La terre est peuplée d'infirmités, parce que l'homme déchu et privé par le péché de son intégrité native, a armé contre lui les forces de la nature. Toujours au sommet du monde, nous n'en sommes plus que les maîtres amoindris. Le frein royal, qui réglait autour de nous les mouvements de toute créature, s'est brisé entre nos mains, et à l'heure même où nous croyons assurer notre domination, nous sommes victimes de choses terribles que nous n'avons su ni prévoir, ni prévenir. Leçon cruelle mais éminemment bienfaisante qui nous empêche de nous évanouir dans les rêveries de notre orgueil, humiliation salutaire qui

corrige par le spectacle de nos misères la tentation qui nous vient des restes de notre grandeur. La terre est peuplée d'infirmités, parce que Dieu veut nous apprendre à respecter une chose trop souvent profanée par nos imprudences, et nos convoitises, la vie humaine. Nous respectons sans doute notre propre vie, peut-être trop. Il n'est soins et délicates précautions que nous ne prenions pour écarter ce qui peut blesser ou compromettre notre chère existence. Mais, écoutez bien, et que ceux qui peuvent comprendre, comprennent : Qui potest capere capial. L'homme doit respecter non seulement la vie qu'il possède, mais encore la vie qu'il produit. Ce n'est pas à partir du jour où une crise solennelle et douloureuse lui met entre les bras le fils de son sang que l'homme est père, c'est à partir du jour où la femme avec lui bénie commence à sentir en elle-même les grandes joies de la maternité. Alors et même avant, il faut savoir respecter la vie si on ne veut lui porter des coups funestes qui la feront regretter. Horreur ! Il y a des pères et des mères qui ne préparent la vie que par des cruautés et des barbaries. Les épuisements prématurés, les enivrements sensuels, les émotions violentes

des passions, les modes meurtrières, les plaisirs homicides, les unions réprouvées et contraires aux saintes lois de l'Église, autant de choses qui profanent et exècrent le sanctuaire vivant où Dieu fait éclore la race humaine. Ah, si j'entrais aux foyers domestiques de ceux qui se plaignent, si j'entendais leurs lèvres impatientes et téméraires demander à Dieu raison des infirmités de leurs enfants, ne pourrais-je pas répondre à la plupart : Vous Pavez voulu. Vous n'avez pas su respecter la vie dans son germe sacré ; cette fleur pâle, maladive, étiolée, imparfaite, que l'amère rosée de vos larmes et le souffle brûlant de vos regrets ne pourront plus rendre belle, c'est vous-mêmes qui l'avez étouffée aux lieux où elle s'essayait à vivre. Soyez puni, vous qui n'avez pas su respecter la vie. Et maintenant comprenez, instruisez-vous à ce livre sinistre où se lisent les malheurs que vous avez préparés. Intelligiie, eradimini. C'est en vain que la prudence humaine déploiera autour des générations déjà venues tout un luxe de précautions, d'assainissement, de décrets et de prescriptions salutaires, si on ne sait pas respecter les générations à venir.

Vous venez d'entendre, mes frères, le langage de la douleur s'adressant à vos esprits pour les instruire, écoutez maintenant le langage qu'elle adresse à vos cœurs pour les toucher.

La terre est peuplée d'infirmités parce que Dieu, type souverain de toute perfection, veut que nous imitions sa compatissante tendresse pour le malheur, que nous reproduisions dans notre vie l'adorable vertu qui l'a penché vers nos misères et qui emprunte à la misère et au cœur qu'elle séduit son doux nom : Misericordia, la miséricorde. Il est dit de l'aigle qu'il provoque ses petits à des élans sublimes vers les cieux, par un mouvement contraire Dieu nous provoque à des abaissements ineffables qui vont chercher la misère aux plus profonds abîmes. Lui, si grand, si parfait, si plein de son bonheur, si inaccessible à toute faiblesse, il a eu pitié de nous. Misertus est nobis. Ne pouvant souffrir de nos propres maux en son inaltérable essence, il a voulu pourtant se procurer cette austère volupté. Revêtu de notre nature il est

devenu, sous un nom adoré, le prince des compatissants, le roi des miséricordieux. 0 Jésus ! majesté humiliée par l'amour, Jésus, dont j'ai salué en commençant la compassion et les bienfaits, vous nous appelez sur vos traces bénies d'une voix si aimable et si touchante que nos cœurs ne peuvent pas vous résister. Puisque vous avez été miséricordieux, comment ne serions-nous pas miséricordieux ? Et puisque c'est la misère qui vous a fait miséricordieux, pourquoi tant nous plaindre de la misère ?

Ah ! on a souvent maudit le péché à cause des maux dont il est le père ; mais l'Eglise plus sage l'appelle heureux péché, felix culpa. Heureux péché qui nous a fait connaître une perfection divine dont nous aurions à jamais ignoré le nom, la miséricorde. Dieu est Dieu dans toutes ses œuvres. Il est Dieu dans ce fiai, où sa toute-puissance fait explosion ; il est Dieu, dans cet ordre magnifique où se révèle sa sagesse, il est Dieu dans ces perfections partout répandues qui chantent sa libéralité infinie. Toutefois, je ne crains pas de le dire, jamais il n'a paru plus Dieu que depuis qu'il y a des pécheurs. Nous avons vu sa justice nous donner le sublime spectacle

de ses victoires ; mais il en est un qui efface tous les autres, c'est le spectacle de la justice elle-même vaincue par la miséricorde. C'est la miséricorde qui vous a fait petit ; c'est la miséricorde qui vous a lancé sous une forme anéantie à la poursuite de tous nos maux pour les guérir ; et le mal du péché, et les infirmités, les douleurs, les peines infinies que le péché a enfantées. Oh ! combien cette lutte amoureuse vous grandit dans mon cœur ! quand je contemple vos œuvres de puissance, de sagesse, de magnificence, de justice, J£ recule plein d'une vénération tremblante, d'un saint effroi et je m'écrie : Adonaï! 0 Maître ! ô Seigneur ! Mais quand je contemple vos œuvres de miséricorde, j'accours vers vous, je vous embrasse et je m'écrie : Mon Dieu î Mon bon Dieu ! C'est depuis que nous avons vu la miséricorde de Dieu que nous l'appelons le Bon Dieu.

La miséricorde achève donc toutes les manifestations divines, aussi est-il dit dans l'Ecriture qu'elle est au-dessus de toutes ses œuvres. Misericordia super omnia opéra ejus. Or, mes frères, il en est de l'ordre humain comme de l'ordre divin quant à la gradation du bien et de la perfection ; ce qui grandit

Dieu dans notre estime et notre reconnaissance ne peut que nous grandir nous-mêmes. Ne nous plaignons donc pas plus qu'il ne faut des maux qui nous entourent, des infirmités qui attirent nos regards puisque nous y trouvons l'occasion d'achever par l'amour compatissant et bienfaisant notre ressemblance avec la perfection infinie. Chaque fois qu'une misère vient frapper à notre porte, ne demandons pas à Dieu pourquoi il l'a faite ou permise, obéissons plutôt au mouvement que J. C. imprime à nos cœurs, penchons-nous vers cette misère, donnons-nous à cette misère, soyons miséricordieux.

Miséricorde ! Miséricorde ! voilà ce que crieraient nos pauvres petits sourds-muets s'ils pouvaient parler ; mais, grâce à Dieu, j'ai la langue libre et en bonne place et je vais parler pour eux. Voyez, mes frères, combien ils sont malheureux. Leur âme active et pleine de vie voit trop de choses pour ne pas comprendre les appels de la nature, elle s'impatiente de n'y pouvoir répondre. Semblables à ces artistes mendiants qui promènent leurs doigts amaigris sur une harpe brisée, cette céleste artiste tourmente les cordes d'un instrument impuissant à la satisfaire. Il nous

semble tout naturel à nous d'entrer de plain pied dans tous les mondes, monde intellectuel, monde moral, monde social, monde divin. Déjà nous les habitons avant de pouvoir nous demander à nous-mêmes par quelles portes nous y sommes entrés. Mais les sourdsmuets, exilés sublimes, frappent en vain aux portes de tous les mondes, pas un ne s'ouvre pour les recevoir et leur donner le droit de cité. Pas un ne s'ouvre parce qu'ils ne connaissent ni ne peuvent prononcer le sésame mystérieux qui force toutes les portes.

Heureusement nous sommes là. Consolezvous, chers et malheureux enfants, les portes de tous les mondes ébranlées par la miséricorde chrétienne vont s'ouvrir devant vous.

Mondes, mondes, ouvrez vos portes ! Atlollite portas. Ouvrez-vous, monde de l'intelligence et des idées ! Ouvrez-vous, monde de la conscience et des vertus ! Ouvrez-vous, monde de la famille et de la société ! Ouvrez-vous, monde divin ! Ouvrez-vous et laissez passer ces pauvres petits.

Le monde intellectuel s'ouvre et ils entrent. Ils entrent et la lumière se fait dans leur esprit. Introduite par des signes habiles qui suppléent la parole, notre science leur explique

ces caractères imparfaits, ces hiéroglyphes indéchiffrables que la sensation inachevée a gravés dans leur mémoire. Leur âme sourit en prenant conscience d'elle-même, et tout heureux ils sortent d'une vie obscure, troublée par les mouvements violents de l'instinct, pour ourdir la trame de leurs idées d'autant plus vives et profondes qu'ils sont moins distraits par le bruit qui se fait autour d'eux.

Le monde moral s'ouvre et ils entrent.

Ils entrent et le bien qu'ils ne voyaient pas leur apparaît radieux. Leurs sens tout à l'heure sans frein commencent à s'assouplir aux commandements de la conscience ; les penchants de leur nature sauvage cèdent la place aux saintes habitudes de la vertu, précieux trésor qu'ils conservent d'autant mieux que leur infirmité même les préserve d'une foule de séductions auxquelles le pouvoir d'entendre et de parler nous rend trop accessibles.

Le monde social s'ouvre et ils entrent.

Ils entrent, et leur âme fatalement condamnée aux tristesses de l'isolement va connaître les joies de la famille et de la société. Tout à l'heure ils s'élevaient à peine au-dessus de la condition humiliée des animaux dômes-

tiques, maintenant ils prennent part à la lumière et à l'amour de tous, ils ont une place honorable aux métiers de l'industrie, aux arts, aux sciences ; leur vie est engagée dans le glorieux tissu de la vie publique.

Le monde divin s'ouvre et ils entrent.

Ils entrent, et cette force mère et maîtresse de toutes choses dont ils soupçonnaient peutêtre l'existence, mais qu'ils ne pouvaient nommer, Dieu s'approche de leur âme. Plus il s'approche, mieux ils en voient les traits admirables et touchants. C'est un père, c'est un ami, Q'est un frère, c'est un sauveur, c'est Celai dont toute infortune a besoin pour se consoler.

Les mondes sont ouverts et ils sont entrés. Voyez comme leurs yeux pétillent, comme leur visage s'illumine, comme leurs mains éloquentes s'agitent pour chanter vos miséricordes.

Bref, mes frères, et pour parler sans figures, voici l'œuvre qui invite aujourd'hui votre cœur à la miséricorde. Recueillir de pauvres enfants qui n'ont pour entendre que les yeux et pour parler que les mains, dégager leurs pensées tristement ensevelies dans les limbes du cerveau, féconder leur cœur ap-

pauvri par l'isolement, créer autour d'eux des relations, les enfanter à la vie publique malgré l'infirmité qui les condamne aux viles et grossières fonctions de la vie animale, s'occuper de leur avenir, les surveiller, les protéger, les maintenir dans les salutaires habitudes d'une vie de travail et d'honnêteté, élever leur âme vers le Dieu qui les a tant éprouvés, leur apprendre à l'aimer et à le servir, enfin faire des hommes, des citoyens et des chrétiens de ceux qui semblaient ne devoir être jamais que des rudiments de créatures humaines.

Cette œuvre des sourds-muets est née dans l'Eglise comme toutes celles où le cœur est fortement engagé, et, bien que placée sous un patronage civil, elle sent le besoin de revenir vers sa mère et de lui demander le secours de sa charité. Ce secours ne lui manquera pas, mes frères, si j'ai pu mettre d'accord vos cœurs avec le mien, car depuis longtemps j'ai appris à aimer cette œuvre. Tout à l'heure vous allez passer, comme Jésus- Christ, votre maître, en faisant le bien. Chacune de vos aumônes, en tombant dans les mains qui vous seront tendues, répétera cette parole dont se servait le Sauveur pour ouvrir

les oreilles des sourds et délier la langue des muets : « Eppheta, ouvrez-vous » . Les enfants que je viens de vous recommander en profiteront ; mais ce ne sera pas l'effet suprême de votre charitable compassion. Il y a peutêtre à vos foyers des âmes dont l'infirmité spirituelle vous attriste depuis longtemps ; elles n'entendent plus la voix de Dieu et ne savent plus bénir son nom. Eh bien, ayez confiance, Dieu, pour vous récompenser de votre charité, viendra prononcer sur ces oreilles et ces lèvres closes son mystérieux Eppheta. Ceux que vous aimez entendront enfin les plaintes amoureuses du Dieu qu'ils ont trop longtemps oublié, et d'une voix émue ils chanteront ses louanges. Et vous, près de ces infirmes guéris, vous répéterez cette parole de l'Evangile : Dieu a bien fait toutes choses. Il a fait entendre les sourds et parler les muets : Bene omnia fecit... et surdos fecit audire et mutos loqui.

Église de Sainte-Marie du Havre (1.3 Novembre 1901)

ta

Non desis plorantlbus in consolaiione et cum lugentibus ambula. Non te pigeai uisitare infirmum ; ex his enim in dilecîione firmaberis.

Ne manque pas de consoler ceux qui pleurent, et sois aux côtés de l'affligé. Empresse-toi de visiter les malades, carde la sorte tu seras affermi dans l'amour. (Eccl, vu, 38 et 39)

Monseigneur (1), Mes frères,

Une des illusions des âmes pieuses est de croire que Dieu se contente aisément des épanchements de notre cœur et qu'il suffît

(1) Mgr Fuzet, archevêque de Rouen.

d'une prière fervente dans laquelle on répand à ses pieds des flots de tendresse pour accomplir tout notre devoir à son égard et nous assurer ses bonnes grâces. Dieu est plus exigeant que cela. Il ne sépare pas l'amour qu'on lui doit de l'amour du prochain, et il ne nous juge dignes d'être aimés que lorsque nous lui prouvons notre amour par des œuvres de charité. Ces œuvres, il les prescrit dans les Saintes Lettres ; il en fait, dans l'Evangile, la règle et la mesure de son suprême jugement. Il ne suffit pas de s'y laisser entraîner à son corps défendant, il faut y aller de bon cœur et avec empressement : Non le pigeât visitare infirmum. A cette condition seulement, on est sûr d'aimer Dieu et d'être aimé de Lui.

Cette douce certitude, vous vous l'êtes donnée, Mesdames, par votre zèle dans l'œuvre pour laquelle vous m'avez demandé le concours de ma parole ; mais je veux l'accroître si c'est possible. N'attendez pas de moi un discours à grands ramages. Je viens m'entretenir simplement et chrétiennement avec vous de nos misères humaines et de l'œuvre qui a pour but de soulager une des plus lamentables et des plus touchantes : l'OEuvre des

Sœurs dominicaines, gardes-malades gratuites des pauvres ouvriers.

Les souffrances et les misères que nous rencontrons à chaque pas sur cette terre, et qui l'ont fait appeler si justement une vallée de larmes, provoquent, de tous côtés, de douloureuses questions. Nous aspirons au bonheur, nous aimerions à vivre tranquilles, jusqu'à ce que notre corps, tout doucement usé par les ans, s'en aille paisiblement à sa dernière demeure. Mais, vains désirs ! Nous ne cessons pas d'être harcelés par des milliers de forces ennemies qui conspirent contre notre paix, notre bien-être, notre santé, notre vie.

Pourquoi cela ?

Mystère profond, terrible problème, qui a mis plus d'une fois en déroute la sagesse antique ! Parmi les philosophes, les uns n'ont su tirer du fait de la douleur que des conséquences blasphématoires contre la providence et la bonté de Dieu, et pour se consoler des

sévices du destin, ils ont inventé le système animal du plaisir à outrance ; les autres, plus fiers, ont pris le parti de nier la douleur et de lui dire jusque dans ses étreintes : — Douleur, tu n'es pas un mal ! — De côté et d'autre, il y avait oubli de l'histoire originelle du genre humain et de ses destinées, et cet oubli se traduisait, dans les moeurs publiques, par une profonde horreur de la souffrance. Je ne vous ferai pas le récit des aberrations et des infamies païennes ; je ne vous citerai pas les paroles atroces qui ont été dites et écrites contre la misère et la compassion. Sachez seulement que le monde ancien, enseveli dans ses convoitises, amoureux de ses aises, aspirant à vivre sur des fleurs, à mourir sur un lit de volupté, n'avait guère que des duretés pour les malheureux dont la présence sinistre jetait le trouble dans ses plaisirs. Il disait bien quelquefois : Le malheureux est une chose sacrée : Res sacra miser. On ne s'en apercevait guère à la manière dont il le traitait.

Le monde moderne, ce monde qui porte en ses flancs l'égoïsme des païens et a hérité de leurs convoitises, ce monde que l'Evangile oppose au royaume de Dieu, est-il moins

inhumain que le monde ancien et comprend-il mieux que lui le grand mystère de la douleur? Hélas ! non. La vue de la misère et de la souffrance le fatigue. Pénétré, comme malgré lui, par de divines influences, il n'ose pas refuser de porter secours à ceux qui souffrent, mais il voudrait bien se débarrasser, autrement que par des bienfaits, de leur importune présence. Les vieux systèmes sont usés, il les remplace par de fabuleuses hypothèses. Il s'imagine que le genre humain est en travail et enfante sa perfection terrestre. L'enfantement est pénible, car il s'agit de la merveille suprême ; mais il faut qu'il se fasse et qu'il arrive à point. Voilà pourquoi il y a des hommes qui souffrent. Mais consolons-nous ; dans quelques centaines d'années, personne ne souffrira plus ; dans quelques centaines d'années, le genre humain glorieusement transformé par les progrès de la science appliquée au perfectionnement de la nature, jouira d'une universelle et incomparable béatitude, tant sera prodigieuse l'harmonie de ses facultés, de ses instincts et de ses passions. Nous n'y serons plus, mais nous aurons eu Pinsigne honneur de concourir à ce suprême événement. L'humanité présente sert de ma-

tière première à l'humanité future ; prenonsen bravement notre parti et tâchons de nous retirer le moins mal possible de ce mauvais pas. Tant pis pour les sacrifiés! Ayant dit cela, les sages du monde s'en vont à leurs affaires et à leurs plaisirs, abandonnant ceux qui souffrent à leur découragement et à leur désespoir.

Ah ! la béatitude que l'on promet aux évolutions humanitaires serait bientôt remplacée par la plus épouvantable des catastrophes si l'esprit chrétien, parlant plus haut que l'esprit du monde, ne nous donnait, de l'austère problème de la souffrance, une divine explication.

La souffrance, pour qui sait voir les choses à la lumière des enseignements divins, porte sur soi des caractères redoutables qui nous révèlent le désordre. En la regardant de près et en la comparant aux aspirations et aux tendances de notre nature, il est impossible de n'y pas voir un châtiment qui pèse sur la race humaine et lui rappelle, à chaque instant, qu'elle est dégénérée.

Car, entendez-le bien, mes frères, nous ne sommes pas des êtres séparés d'origine, mais

nous appartenons à une race dont les rejetons se confondent dans l'unité du même principe. Quel est ce principe ? c'est-à-dire quel est l'homme dont l'humanité procède? Est-il pur? Est-il souillé ? Originairement, il était pur. Son âme, sortie radieuse du souffle de Dieu et pleine de grâce, avait l'ineffable pouvoir de contenir les éléments naturellement corruptibles de la matière et de les configurer à sa propre incorruptibilité. Son innocence appelait de droit l'immunité de la souffrance ; son sang immaculé nous préparait l'immortalité. Mais (c'est une histoire que vous connaissez tous) le père de la race humaine renonça, par le péché, à ses prérogatives originelles. Dès lors, sa nature ne fut plus soulevée par la grâce singulière qui l'avait prévenue au matin de ses jours et, retombant à terre comme de son propre poids, elle ne put éviter le choc des forces ennemies de son repos, de sa paix, de son intégrité. Ce fut un malheur ; mais ce malheur, Dieu rie l'a pas fait. Rien ne pouvait l'obliger à bouleverser ses lois et, par conséquent, à nous affranchir de la loi vulgaire de la transmission. En vertu de cette loi, tout être auquel est accordée la faculté de se donner, de se reproduire dans un autre être,

se donne et se reproduit tel qu'il est. S'il est pur, impassible, immortel, il se donne, il se reproduit pur, impassible, immortel ; s'il est souillé, passible, mortel, il se donne souillé, passible, mortel. S'il est béni, il transmet sa bénédiction; s'il est condamné, il transmet sa condamnation. Après cela la conclusion vient de soi : il est naturel, il est juste que nous soyons des enfants de douleur, puisque nous sommes les fils de celui qui, par le péché, s'est fait lui-même un homme de douleur.

Ce n'est pas tout, mes frères ; le péché, cause de la douleur, est non seulement un fait de race, mais encore un fait personnel. Quel est celui d'entre nous qui, la main sur la conscience, puisse se délivrer un certificat d'innocence ? Or, le péché, fait personnel, se convertit, la plupart du temps, en habitudes dépravées qui troublent notre âme, la bouleversent et retentissent jusque dans notre organisme pour en appauvrir les forces, en suspendre ou en dénaturer les fonctions. Le péché, fait personnel, est un désordre dont nous sommes personnellement responsables.

A ce titre, il appelle, du côté de Dieu, le châtiment, l'expiation ; et la forme naturelle du

châtiment, de l'expiation, c'est la douleur. Lors donc que nous souffrons, ou que nous voyons souffrir autour de nous, ne nous laissons pas aller à des étonnements et à des murmures outrageants pour l'impeccable providence de Dieu, mais sachons dire humblement: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont irréprochables : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.

Cependant, mes frères, ne croyons pas que la souffrance n'ait pas d'autre but que de servir d'instrument à la justice divine et de faire des pénitents. Elle peut servir d'épreuve pour nous montrer jusqu'où peuvent aller les forces de l'âme humaine, ce que les anciens appelaient « un spectacle digne de Dieu, spectacalum deo dignum », et, d'un autre côté, elle invite les âmes compatissantes à se pencher vers elle et à la secourir par des bienfaits. Deux grandes vertus se manifestent donc sous ses coups : la force sous cette forme sublime qu'en appelle patience et magnanimité ; l'amour sous cette forme touchante qu'on appelle compassion et miséricorde. La souffrance attire les hommes l'un vers l'autre par une mutuelle admiration et affection. Si tout

était bonheur pour nous, si nous ne rencontrions jamais dans notre voyage terrestre que des joies faciles, comment l'homme pourrait-il donner au monde la mesure de sa force et de son héroïsme? Si nous étions tous également satisfaits, ne serions-nous pas tentés de nous isoler dans notre bien-être et d'oublier le monde entier dans Tégoïsme de nos jouissances ? Tout serait vulgaire et sans honneur dans notre vie, et la grande unité humaine ne se tiendrait que par des liens fragiles. La souffrance, en élevant les âmes fortes, les donne en spectacle au monde, et lui révèle mieux que les œuvres d'intelligence, la grandeur et la dignité de l'homme. En creusant dans certaines vies humaines des vides et des abîmes, elle y appelle la miséricordieuse assistance de la charité fraternelle. Elle rapproche les âmes et les environne de liens à la fois doux et solides, qui affermissent et rendent plus intime l'unité sociale. Bref, elle met à jour deux grandes vertus qui configurent l'homme à la perfection divine : la patience et la miséricorde.

Ces deux vertus, Dieu les a incarnées dans son Fils afin de nous les mieux faire voir, et

de les faire entrer plus profondément dans nos cœurs naturellement pusillanimes et égoïstes en face de la souffrance. Quand vous contemplez le crucifix, vous avez sous les yeux un Homme-Dieu que les prophètes ont appelé l'homme de douleur, le dernier des mortels, le grand lépreux, humilié, méprisé, broyé sous les coups d'une inexorable justice. Aucune souffrance ne lui a été épargnée. En butte à la haine de son peuple, il a été trahi et abandonné par les siens, traité comme le plus misérable des hommes, calomnié et condamné, injustement et par lâcheté, au supplice des esclaves, battu de verges, couronné d'épines, bafoué comme un roi de comédie, traîné ignominieusement à la mort, cloué sur la croix et insulté jusqu'à sa dernière heure. De sa bouche expirante et des lèvres de ses plaies, on croit entendre sortir ce cri lamentable du prophète : « 0 vous qui passez par le chemin, approchez et voyez s'il est une douleur comparable à la mienne ! »

Et pourtant il ne murmure pas, il ne se plaint pas, mais il s'abandonne amoureusement à la volonté de son Père des cieux, qui lui demande pour l'humanité pécheresse des expiations et des exemples. La malice des

hommes ne lui fait pas courber la tête, et il ne relève pas orgueilleusement son front pour braver ses bourreaux. La sérénité, le calme, la douceur, l'auguste dignité dans un malheur immérité, la magnanime patience, telle est son attitude dans la souffrance.

Ce grand patient, il est aussi le grand miséricordieux.

N'a-t-il pas eu pitié de toutes les misères ? N'a-t-il pas mis en toute rencontre à leur service la tendresse de son cœur, l'onction de sa parole et la toute-puissance de son bras ? N'a-t-il pas guéri les corps et les âmes ? N'at-il pas marqué chacun des pas de sa vie publique par des bienfaits ? Perlransiii benefaciendo.

Et comme si ce n'était pas assez de son exemple pour nous inviter à la miséricorde, n'a-t-il pas sacré toutes les misères en faisant de tous les malheureux comme des sacrements de sa personne adorable, et en voulant recevoir pour lui-même tout le bien qui leur est fait : « En vérité, je vous le dis, tout ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites ».

Quelle lumière ! Mes frères, quelle lumière

projetée sur le lugubre mystère de la souffrance par l'apparition de ce grand patient, de ce grand miséricordieux, et, à sa suite, quel entraînement vers l'héroïsme de la force et de l'amour ! C'est du Christ que l'humanité pécheresse a appris à respecter la justice divine et à porter, sans murmure et sans plainte, la croix des misères humaines ; c'est dans le cœur patient du Christ que les âmes saintes x>nt puisé l'étrange courage de dire à la douleur : « Encore ! Encore ! Ou souffrir ou mourir ! Jamais mourir ! Toujours souffrir ! » C'est pour imiter et pour servir le Christ miséricordieux que tant d'âmes chrétiennes, touchées d'une immense compassion, se sont penchées avec amour vers toutes les infortunes et toutes les douleurs, et ont créé cette multitude d'œuvres charitables qui n'oublient aucune de nos misères. Parmi ces œuvres, les sœurs Dominicaines, gardes-malades des pauvres ouvriers, ont choisi une des meilleures parts. Il est temps de vous en parler et de les recommander, elles et leurs infortunés clients, à la sympathie et à la bienfaisance de ce pieux auditoire.

Vivre au jour le jour, sans certitude pour le lendemain, toujours peiner pour n'avoir jamais que le nécessaire, c'est dur ; la pauvreté est une épreuve difficile à porter, mais combien plus, quand elle est aggravée par la maladie ! Tant qu'il peut se tenir debout et faire appel à son courage et à ses forces, pour gagner son pain quotidien et subvenir tant bien que mal aux besoins de sa famille, le pauvre n'est qu'à demi malheureux et a moins besoin de l'assistance de la charité. Mais, quand la mauvaise fortune s'appesantit sur lui et le couche sans puissance sur un lit de douleur, il devient le plus pauvre des pauvres, les jours se succèdent pour lui remplis de privations et d'angoisses. La santé est Tunique richesse que lui laissent les trahisons du sort ; s'il la perd, plus de travail, plus de pain au foyer domestique, pas même de quoi conjurer la souffrance. Tout entier il est sa proie. En tourmentant son corps elle déchire son âme, où se donnent rendez-vous les plus navrantes appréhensions et où s'éveillent les plus sombres passions.

Les riches se plaignent quand les visites de la douleur viennent mettre un temps d'arrêt dans leur bien-être et leurs plaisirs ; je le comprends, il n'est jamais agréable de souffrir ; mais eux, du moins, n'ont point à craindre les cruelles complications de misère que la maladie introduit sous le toit du pauvre. Ils souffrent, mais la science aussitôt appelée vient à leur secours et les entoure de soins vigilants. Ils souffrent, mais les remèdes et les soulagements leur arrivent à point. Ils souffrent, mais toutes les mains sont tendues vers eux pour les secourir, on s'informe de leur état, on leur envoie mille témoignages de sympathie. Ils souffrent, mais leur souffrance n'aura pas dans la famille d'autre contre-coup que l'affliction. Ils souffrent, mais dès qu'arrivent les jours heureux de la convalescence, c'est pour eux comme le sourire de la lumière après une nuit d'orage, l'espérance envahit leur cœur. Le riche malade, délicatement transporté, ira demander à des villas charmantes un air pur et des parfums qui rafraîchissent sa poitrine et réjouissent ses sens, aux bords de la mer, les bruits mystérieux et les grands mouvements qui l'invitent à vivre. Il ira fouler de ses pieds

chancelants les terres fertiles où la nature toujours parée se baigne avec ivresse dans le.^ rayons d'un soleil vivifiant. Il pourra se procurer des mets délicats, des consomme

mille petites choses qui flattent le goût. restaurent les forces et répondent aux caprices d'une nature qui reprend une vie nouvelle et redevient enfant. Il se couvrira chaudement pour lutter contre l'inclémence du temps. Echappé aux griffes du vautour, il verra accourir vers lui ses amis qui l'embrasseront et se réjouiront avec lui de sa résurrection. Tout L'invite à bénir le Dieu bon et miséricordieux qui l'a épargné.

Le malade pauvre, au contraire, n'a rien de ce qu'il faut pour convoquer auprès de son lit l'art; la science, et ces forces mystériei que Dieu a préparées dans la nature pour guérir nos maux. Sa famille, s'il en a une, porte le poids écrasant de sa misère ; en souffrant, il la fait souffrir des douleurs de la faim plus que des douleurs de la compassion. Il entend ses gémissements, il voit ses pleurs, et son pauvre cœur est en proie à de mortelles angoisses. S'il a de la chance, on lui ouvrira les portes de l'asile commun des mi-

AUX MALADES FAUVRES 151

sères humaines : l'hôpital. Mais encore faut-il que la maladie en vaille la peine et qu'elle soit authentiquée par de bons certificats pour obtenir, dans les grands centres surtout, cette faveur de l'administration. Enfin il l'a obtenue ; il est entré et il a rencontré là avec l'égalité du malheur, l'égalité de l'oubli ; son nom même est une richesse dont il faut qu'il se dépouille, il s'appellera 10, 15, 20, 30 : c'est le numéro de son lit. Grâce aux soins intelligents qu'on lui donne, et là surtout où la fureur de la laïcisation n'a pas sévi, grâce au dévouement des vierges chrétiennes qui se sont faites, sous la noble inspiration de Dieu, les mères de la pauvreté souffrante, il se rétablirait, je le crois bien, si d'autres malheureux, nouvellement atteints par la maladie, ne venaient réclamer la place qu'il occupe et le chasser de son lit quand il peut à peine encore se tenir debout. La convalescence est pour lui le commencement d'une crise sinistre qui prolonge et complique son malheur. Il n'y a pour lui ni villas, ni mer, ni montagnes, ni pays fortunés où l'on se sent renaître. Il ne rencontre partout, quand il peut sortir, que Pair insalubre des villes qui l'étouffé, une agitation qui l'irrite, une activité qui le déses-

père. Il n'y échappe que pour se réfugier dans un réduit sans lumière et sans air. Ses moyens d'existence, depuis longtemps épuisés, ne lui permettent même pas de se procurer le pain qu'il ne pourrait manger. Les hardes misérables qui le couvrent le défendent mal contre les injures du temps. Des amis, il n'en a pas ; sa famille, elle s'est envolée afin de pourvoir, s'il est possible, aux nécessités du jour ; elle revient le soir auprès de son lit toujours anxieuse et toujours gémissante. Enfin tout conspire contre lui.

Et cependant, mes frères, ce n'est pas encore le comble de la misère. Le comble de la misère, c'est la maladie du pauvre abandonné, trop fier ou trop craintif pour demander, trop ignoré ou trop dédaigné pour recevoir une assistance qui, si elle comprenait son devoir, devrait aller au devant de son malheur. Que de pauvres gens souffrent, languissent et s'éteignent dans de tristes demeures, où le manque d'air, de propreté, de soins intelligents et dévoués, aggravent fatalement leur mal ! Redoutant un chômage qui le condamnerait lui et les siens à la misère noire, l'ouvrier, si sa femme est malade, est obligé,

pour aller à son travail, de la laisser quelquefois au milieu d'enfants en bas âge, qui ne peuvent lui être d'aucun secours et que l'abandon expose à tous les accidents, et, il faut bien le dire, à toutes les malpropretés. Si l'ouvrier lui-même est frappé, sa femme ne peut pas toujours se dévouer auprès de lui comme elle le voudrait. L'amour maternel l'oblige à chercher au dehors le moyen de pourvoir aux besoins de son mari et de ses enfants. Si le pauvre malade est sans famille, combien son délaissement est plus cruel encore ! Dans tous les cas, seul, anxieux et désespéré, il se sent envahi par une triple haine qui lui ronge le cœur : haine de la vie devenue pour lui comme un intolérable fardeau, haine de la société qui semble le rejeter de son sein, haine de Dieu qui l'accable d'épreuves.

Quelle misère ! Quelle misère ! Quelle misère !

Mais voici venir les chères sœurs Dominicaines ; conduites par le saint amour de Dieu et victorieuses des répugnances et des délicatesses de la nature qui fuit d'instinct le douloureux spectacle des misères humaines, elles

parcourent les quartiers populeux de cette grande cité, pour y chercher le Christ souffrant dans ses membres abandonnés ; elles entrent vaillamment dans les humbles et tristes demeures où doit se dépenser tout le dévouement de leur cœur. Bientôt elles sont installées, en vigilantes gardiennes, auprès du pauvre malade ; elles appellent à son foyer, souvent dénué de tout, la rosée bienfaisante de l'aumône ; elles rendent propre sa demeure, afin qu'elle soit plus saine ; elles font la toilette des enfants pour les rendre plus avenants et plus aimables ; elles préparent les repas des absents qui s'étonnent parfois d'être mieux traités dans l'épreuve qu'ils ne le sont d'ordinaire , et à celui qui souffre elles prodiguent les soins les plus intelligents et les plus délicats ; elles lui procurent ces petites choses simples et bonnes qui sont pour lui des gâteries ; elles couvrent sa nudité, elles réchauffent ses membres tremblants, elles le rassurent sur le sort de sa famille, elles lui parlent avec douceur et affection, elles le tranquillisent, elles l'apaisent, et finalement elles le réconcilient. Elles le réconcilient avec la vie en faisant rentrer l'espérance dans son cœur ; avec la société, qui lui apporte, en leur per-

sonne, l'hommage désintéressé d'un cœur ami ; avec Dieu, qui lui envoie des anges consolateurs.

N'est-il pas vrai, mes chères sœurs, que la miséricorde vous ouvre la porte des cœurs ? Le pauvre s'étonne d'abord de votre dévoûment si désintéressé ; après l'étonnement vient l'attendrissement, après l'attendrissement l'abandon. Ah ! vous pouvez parler hardiment à vos malades des maux de leur âme quand vous vous êtes montrées si tendrement compatissantes pour les maux de leur corps, les instruire des vérités et des devoirs qu'ils ont oubliés, et leur persuader que la guérison la plus enviable pour eux c'est leur conversion. Aussi ne suis-je pas étonné de voir mentionnés dans vos rapports les retours à Dieu comme les résultats les plus beaux et les plus heureux de votre charitable ministère. Voilà votre œuvre ! La souffrance y remplit sa double mission : elle fait de vos pauvres malades des patients et des résignés, de vous des miséricordieuses. Dans les misérables réduits où le pauvre semble condamné à mourir désespéré, les anges du ciel voient l'embrasser, à votre approche, les deux vertus du Christ par

lesquelles Dieu nous a manifeste ses perfections : la magnanime patience et la bienfaisante compassion.

Certes, mes chères sœurs, vous méritez bien une récompense, et déjà vous êtes récompensées par l'estime et l'admiration des âmes chrétiennes qui vous voient à l'œuvre et par la reconnaissanoe de vos infortunés clients. J'aime à entendre l'un d'eux, un vieux militaire, s'écrier : Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je voudrais que vous ayez toujours des factionnaires à votre porte pour vous honorer et vous protéger ; et un autre, un ouvrier : Les chères sœurs Dominicaines, quelle providence, et quelle leçon pour nous et pour nos femmes !

Mais c'est de Dieu que vous attendez votre meilleure récompense, et c'est à lui que je demande pour vous ses meilleures bénédictions. Qu'il accomplisse sa promesse « d'affermir dans l'amour ceux qui ont pitié de l'infirme : Non te pigeât visitare infirmum, ex his enim in dilectione fîrmaberis ». Soyez affermies dans l'amour de Dieu par un redoublement de sa tendresse paternelle et par l'effusion de sa grâce dans vos cœurs et dans les cœurs de

tous ceux qui vous sont chers. Soyez affermies dans l'amour du Christ béni qui se fera mieux connaître à vous, parce que vous l'aurez cherché plus généreusement dans les souffrances de ses petits frères. Soyez affermies dans l'amour de vos pauvres malades, par les conseils et le concours dévoué du vénérable doyen et des zélés religieux qui témoignent à votre OEuvre une affection toute paternelle, par les recrues nouvelles qui, cédant aux saintes provocations de votre dévouement, viendront grossir les rangs de vos dames patronesses, par l'abondance des aumônes que vous allez recueillir tout à l'heure et par les dons généreux de vos bienfaiteurs passés et à venir. Enfin, soyez affermies dans l'amour de Dieu et de vos pauvres par la bénédiction du vénéré Prélat qui, par sa présence, a voulu vous donner un témoignage de l'intérêt que porte à votre œuvre. son cœur paternel.

Monseigneur, je vous en prie, bénissez nos petites Sœurs dominicaines, bénissez leurs malades, bénissez leurs directeurs, bénissez leurs dames patronesses, bénissez-nous tous, et recevez, en échange de votre bénédiction, l'hommage de notre pieuse reconnaissance.

service de la Croix-Bouge, célébré en l'église de la Madeleine,

(Paris, 4 avril 1892)

Noli vinci a malo, sed uince in bono malurn.

Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien.

(Rom., cap. xii, 21).

Éminentissime Seigneur (1), mes Frères,

Dieu n'est point l'auteur du mal ; tout était bon, très bon dans son œuvre quand il y mit la dernière main ; il nous l'a dit lui-même : Et vidit Deus quod omnia essent valde bona. Mais la malice de Satan et la trahison du père de la race humaine ont ouvert les portes

(1) S. E. le cardinal Richard, archevêque de Paris. charité. — 11.

par où le mal est entré dans le monde ; et depuis lors le mal et le bien se font la guerre. Lutte formidable dont les péripéties ont, pendant plus de quarante siècles, assuré au mal de tels avantages qu'il semblait le maître du monde, lorsque l'Apôtre fit entendre cette parole : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien ».

Encouragées par ces paroles, les forces du bien se ranimèrent et le combat devint plus acharné : plus acharné dans le mystère de la vie morale où la volonté humaine, excitée et soutenue par la grâce, lutta, sans relâche et jusqu'à l'héroïsme, contre les passions ; plus acharné dans le grand jour de la vie publique où la charité s'est appliquée à guérir les misères et à conjurer les fléaux qu'engendre notre perversité. Dieu soit béni ! la parole de l'Apôtre a porté ses fruits ; le christianisme a multiplié les combattants et les triomphateurs. Nous en avons aujourd'hui sous les yeux un glorieux bataillon. C'est vous, Eminentissime Seigneur, qui vous plaisez à encourager et à bénir les œuvres de bien dont votre grand diocèse est le premier théâtre et la source féconde ; c'est, près de vous, l'illustre maréchal dont l'âme vaillante se montre aussi grande

dans les conseils de la charité que sur les champs de bataille (1) ; c'est, autour de ces chefs vénérés, les hommes éminents, les nobles femmes, les âmes charitables et dévouées, les protecteurs et les membres de la Société de la Croix Rouge française, pour secourir les blessés militaires des armées de terre et de mer. Tous les ans, cette Société vient se retremper dans la prière et demander des encouragements à une parole apostolique. Je la remercie de m'avoir choisi cette année pour lui parler du mal contre lequel elle combat, et lui dire comment elle doit en triompher.

La justice divine, toujours à la poursuite du péché, nous envoie de temps en temps de sinistres avertissements, des fléaux qui bouleversent la nature et font dans la race humaine de vastes trouées ; mais son ministre le plus adroit et le plus actif, son instrument le plus sûr et le plus cruel, c'est l'homme lui-même. La guerre qu'il a inventée obtiendrait certainement le premier prix sur la peste, la famine, les tremblements de terre et autres fléaux, devant un jury appelé à se prononcer sur le plus universel, le plus persévérant, le plus

(1) Maréchal de Mag-Mahon.

efficace moyen de destruction. De tout temps elle a été réprouvée et maudite. Les âmes intelligentes et généreuses n'ont pu voir sans une profonde horreur les luttes fratricides des peuples contre les peuples.

« Quel est, disent-elles, celui qui, le premier, a tiré contre l'homme l'horrible glaive ?

« Quis fuit horrendos primus qui prolulit enses ?

« Quel être féroce ! quel vrai cœur de fer !

« Quant férus, et vere ferreus Me fuit! (Y).

« Les loups et les lions sont cruels, mais quelle différence entre eux et les hommes qui se font la guerre !

« Neque hic lupis mos, nec fuit leonibus unquam, nisi in dispar feris!(2).

« La guerre est une fureur impie qui sévit sur le monde.

« Sœvit toto Mars impius orbe (3).

L'Eglise, dans ses prières, l'appelle « une chose méchante et perverse : Bellorum nequilia » ; elle la met au rang des pires fléaux et demande à Dieu d'en délivrer les peuples : A peste, famé et bello libéra nos, Domine.

(I)Tibul., Eleg. 10, lib. I.

(2) Horat., lib. Epodon.

(3) Virg., lib. I, Georg.

L'Eglise, a raison, Messieurs, car rien n'est plus funeste aux peuples que la guerre. Elle moissonne la fleur des nations ; elle couvre les champs de bataille de victimes ; elle blesse, elle mutile, elle épuise, et quand on a compté les morts, il faut doubler, tripler peut-être le nombre de ceux qui emportent dans leurs foyers des maux inguérissables ; elle crée des deuils inconsolables ; elle arrête les grands courants de la vie publique ; elle multiplie les ruines et les misères ; elle enivre les vainqueurs et les rend plus avides et plus arrogants ; elle humilie les vaincus et allume en leur cœur le feu d'une haine qui n'attend que l'heure de la revanche.

Aussi, Messieurs, ne devons-nous pas nous étonner devoir les sages, attristés de tant de maux, se réunir en des congrès où l'on délibère sur les moyens de procurer aux peuples une paix universelle. Hélas ! ces délibérations n'ont pas empêché les sociétés modernes de s'épuiser en des luttes sanglantes ; et, à l'heure qu'il est, leur grande préoccupation est de trouver et de fabriquer des engins de destruction qui fassent, plus promptement, plus sûrement, plus copieusement et de plus loin, leur besogne homicide, des engins de destruction

auprès desquels les vieilles armes de guerre n'étaient que des jouets d'enfants.

0 sages ! vous avez beau crier : la paix ! la paix ! Il faul, pour supprimer la guerre, autre chose que vos conseils. Il faut étouffer les criminelles passions d'orgueil et d'ambition au cœur de ceux qui remuent les masses guerrières et, dans celles-ci, la noble passion du patriotisme. Il faut surtout abolir la loi providentielle de justice qui demande aux nations pécheresses des châtiments et des expiations, et qui a décrété de les prendre dans un fléau plus destructeur, mais moins humiliant que ceux contre lesquels le courage humain est sans défense.

« Il y a, dit un grand penseur, une loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain et qui allume, même dans les natures bonnes, douces, compatissantes, généreuses, l'enthousiasme du carnage» (1). Chose étrange qu'on ne peut expliquer sans l'intervention d'une volonté souveraine qui manie à son gré les passions humaines et les fait servir aux besoins de son gouvernement. Le poète a bien dit :

C'est le courroux des rois qui fait armer la terre ; C'est le courroux de Dieu qui fait armer les rois.

(1) J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg.

La guerre est divine. Elle nous serait sans doute épargnée si la justice humaine pouvait atteindre tous les crimes. Mais combien lui échappent ! Combien que, par une lâche et coupable complaisance, elle déclare hors de ses atteintes ! Combien qu'elle couvre de sa protection ! Les enivrements du plaisir, l'exécrable mollesse qui épuisent la vigueur des nations, les abomidables calculs, les sourdes trahisons qui mesurent parcimonieusement les fruits de la paternité humaine et arrêtent la croissance des populations, les extravagances du luxe, les abus de la richesse, l'exploitation tyrannique des petites gens, et surtout l'impiété et les blasphèmes publics, le mépris officiel des lois divines, les persécutions dirigées contre les personnes et les choses saintes, autant de crimes dont le châtiment et l'expiation restent à la charge de Dieu.

Il pourrait contenter sa justice par des fléaux dont toute la nature peut souffrir ; il aime mieux ne s'en prendre qu'à nous et nous punir de nos propres mains. « On reconnaît son intervention, dit encore Joseph de Maistre, dans la gloire mystérieuse qui environne la guerre, dans l'inexplicable attrait qui y porte,

et dans l'indéfinissable force qui en détermine le succès » (1). Si Ton en cherche les causes premières dans le cœur de ceux qui la provoquent, on n'en trouve souvent que de misérables ; si l'on entre dans le cœur des combattants, on s'étonne d'y rencontrer, de part et d'autre, la conviction de soutenir une cause juste, le culte de l'honneur, l'amour de la patrie, l'esprit de sacrifice, toutes vertus qui compensent miséricordieusement l'humiliation du châtiment que Dieu inflige, et nous excusent d'avoir appelé l'art de s'entretuer le noble métier des armes. Si l'on veut se rendre compte des défaites et des victoires, on est surpris de se heurter parfois à de tous petits accidents physiques ou moraux qui ont trahi la valeur ou le nombre et ont déplacé les résultats.

Le doigt de Dieu est là ; encore une fois la guerre est divine. Et cependant Dieu veut la paix. « Son séjour est dans la paix », dit l'Ecriture, et il n'aimerait rien tant que de la voir fleurir en nos patries terrestres. Il la promet aux peuples qu'il veut bénir, comme le fruit le plus enviable de sa bienveillance. Il s'appelle lui-même le Dieu de paix : Deus

(1) Soirées de Saint-Pétersbourg .

pacis, et par antonomase, la paix même : Et ipse erit pax.

Que faudrait-il faire pour nous assurer et assurer à tous les peuples la bénédiction du Dieu de paix ? Ah ! Messieurs, il ne suffît pas de le lui dire : « Da pacem, Domine, in diebus nosiris, Seigneur, donne la paix à nos jours troublés ». Il faudrait encore désarmer sa justice en supprimant les iniquités que lui seul peut châtier. Il faudrait qu'il fût vraiment le Dieu de tous ; que toutes les nations, unies dans une même foi et dans la pratique des mêmes vertus chrétiennes, ne formassent plus qu'une grande famille spirituelle humblement courbée sous le sceptre de Celui que l'Ecriture appelle « Princeps pacis : le prince de la paix ». Il faudrait que le père de cette grande famille, représentant de la justice et de la miséricorde du Christ, pût résoudre, par un doux et souverain arbitrage, les différends nationaux qui naissent fatalement de la diversité des caractères et des intérêts. Il faudrait recourir à cet arbitrage et s'y soumettre pieusement, au prix de mutuels sacrifices, largement compensés par le plus grand des biens. C'est peut-être ce que nous promettent les oracles sacrés qui annoncent, pour la fin des

temps, le règne universel du Christ et la pacification de l'univers. Mais quand cela viendrat-il ? Nous n'en savons rien. En attendant, il nous faut subir la loi de justice, la subir noblement en nous efforçant de vaincre le mal de la guerre par un plus grand bien : Vince in bono malum. C'est le but de votre Société.

Notre monde civilisé pousserait aujourd'hui un long cri d'horreur si on lui parlait de morts et de blessés foulés sans pitié aux pieds des chevaux et écrasés sous les roues des chars, abandonnés pêle-mêle sur les champs de bataille, livrés au brigandage des maraudeurs, à la voracité des bêtes carnassières et des oiseaux de proie, condamnés à pourrir sans honneur sur le sol ensanglanté où ils sont tombés ; si on lui parlait de prisonniers impitoyablement massacrés, ou, ce qui est pire pour des hommes de guerre, enchaînés afin d'orner les triomphes, vendus comme des bêtes de somme et destinés aux bas services et aux hontes de l'esclavage : et tout cela couronné par d'immenses incendies, des viols de femmes, des égorgements d'enfants. Telles étaient pourtant les rigueurs et les abominables cruautés des guerres païennes.

Dieu, pour en préserver son peuple, avait introduit dans sa loi de miséricordieuses prescriptions. Il était défendu d'abandonner l'ennemi vaincu aux fureurs aveugles des soldats triomphants, d'enchaîner les prisonniers et de les traiter en esclaves. Les massacres, le pillage, les destructions devaient s'arrêter là où ils devenaient inutiles ou injustes. Les femmes et les enfants étaient protégés contre toute violence. Un voile funèbre s'étendait, en quelque sorte, sur la victoire, afin de rappeler au peuple que la guerre ne peut être qu'une douloureuse, terrible et funeste nécessité. Les chefs et les armées victorieuses n'avaient aucun droit aux honneurs du triomphe et chaque soldat était obligé de se purifier, devant le Seigneur, du sang que son épée avait répandu. Les morts n'étaient pas oubliés. Les oblations et les sacrifices honoraient leur mémoire et intercédaient pour leurs péchés. Après l'action de grâce, c'était une sainte et salutaire pensée de prier pour les victimes de la patrie : Scinda ergo et salubris est cogitatio pro defanctis exorare (1).

Vous devez bien penser, Messieurs, que ces miséricordieuses prescriptions de la loi de

(1) Machab.

crainte sont devenues plus pressantes et plus impérieuses dans la loi d'amour. Le christianisme, armé du précepte de la charité fraternelle, a entrepris de vaincre le mal de la guerre par le grand hien de ses œuvres de miséricorde. Cette victoire ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour, mais il est facile de suivre à travers les âges la pénétration de l'esprit chrétien dans les rencontres meurtrières des peuples. Il supprime petit à petit les atrocités des guerres antiques et adoucit les rigueurs que la victoire se croyait permises. Il impose, au nom de Dieu, des trêves qui permettent aux populations de respirer, aux petits et aux faibles de prendre leurs mesures contre de nouvelles perturbations. Il s'incarne dans des ordres hospitaliers qui, après avoir déployé leur bravoure dans l'horreur de la mêlée, se dévouent aux tendres soins de l'amour fraternel près des mourants et des blessés, dans des ordres libérateurs qui vont, aux pays ennemis, racheter les captifs au prix de l'or que leur a confié le monde chrétien, et même au prix de leur liberté. Il amène sur les champs de bataille la science, la religion, la charité, si bien qu'on a pu dire des guerres qui datent de plus de deux cents ans :

« Au premier signal des combats, de vastes hôpitaux s'élevaient de toutes parts ; la médecine, la chirurgie, la pharmacie amenaient leurs nombreux adeptes. Au milieu s'élevait le génie de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul, plus grand, plus fort que l'homme, constant comme la foi, actif comme l'espérance, habile comme l'amour. Toutes les victimes vivantes étaient recueillies, traitées, consolées ; toute plaie était touchée par la main de la science et de la charité » (1).

Mais, depuis, quel progrès dans l'amour ! quel perfectionnement dans le bien pour lutter contre les perfectionnements de la destruction ! La charité s'est assuré le droit d'envahir les champs de bataille sous le couvert de l'inviolabilité ; elle a organisé ses corps d'armée et ses réserves, et, pour se prémunir contre les préférences du compatriotisme, elle a résolu d'inscrire sur son drapeau cette touchante devise : « Hostes dam vulnerati fratres, l'ennemi, dès qu'il est blessé, n'est plus qu'un frère ». Aux services officiels elle ajoute l'appoint de ses libres services. Nos malheurs passés l'ont instruite et aguerrie ; elle se prépare avec plus d'intelligence et de

(1) J. de Maistre, Soirées de Sainî-Pélersbourg.

courage à de nouveaux combats de miséricorde.

J'ai vu cela, mes frères, dans les rapports de votre Société. Vos hôpitaux volants se tiennent prêts à se diriger vers les parties du territoire où la lutte peut être engagée. Sur la ligne qui les sépare des hôpitaux fixes, dernier refuge des malades et des blessés, vous avez disposé vos infirmeries de gare, haltes réconfortantes et lieux de repos où les victimes de la guerre doivent trouver des aliments réparateurs et les soins médicaux qui conviennent à leur état. Vos écoles de brancardiers exercent les hommes à l'office délicat du transport. Les femmes, en proie à la sainte fièvre de la charité, s'initient à l'art de l'infirmière et font assaut d'activité dans les ouvroirs qu'elles ont fondés pour garnir vos lingeries de tout ce qui est nécessaire aux pansements. Vos bataillons de médecins et de sœurs de charité n'attendent qu'un signe pour se porter là où les appelleront les devoirs d'un patriotique et religieux dévouement.

En prévoyant l'avenir, vous n'oubliez ni le présent, ni le passé. Les blessés de nos expéditions coloniales reçoivent de votre charité ce qui peut les réconforter et les récréer : des

aliments,, des cordiaux, des vêtements, et, comme vous le dites si bien : « ces mille riens auxquels le cœur du soldat est d'autant plus sensible qu'il y retrouve comme un souvenir des gâteries de la famille ». Votre patriotique reconnaissance n'a pas hésité à envoyer, dans des circonstances douloureuses, de larges secours aux blessés des nations qui s'étaient montrées sympathiques à nos malheurs. Vous ne perdez pas de vue les blessés et les malades de la terrible guerre de 1870. En les assistant, vous étendez jusqu'à leurs familles votre charitable compassion que bénissent les orphelins, les veuves et les ascendants sans soutien. Sur les ossements pieusement recueillis des morts pour la patrie vous construisez et entretenez des tombes qui les honorent ; et vos cœurs généreux, pénétrant jusque dans le monde mystérieux où ces chers morts attendent l'éternel bonheur, offrent pour eux des prières solennelles qui implorent en leur faveur la pitié et le pardon de Dieu.

Voilà, mes frères, les miséricordieux combats de votre Société. Pour ces combats il vous faut un trésor de guerre. Vous le demandez aux cotisations annuelles, aux quêtes, aux

ventes de charité, aux impôts prélevés sur le plaisir, aux dons spontanés des cœurs généreux qui comprennent votre noble mission. Que Dieu daigne multiplier vos ressources, car vous ne vous en servirez, j'en suis certain, que pour multiplier le bien.

N'ayez pas d'autre ambition que de si bien faire que tout le monde sente le besoin de vous imiter. Sur le théâtre des héroïques vertus qui, par une attention délicate de la Providence, projettent un rayon de gloire à travers les ténébreuses calamités de la guerre, vous avez un rôle sublime à remplir.

Vous êtes les soutiens du patriotisme. Ce transport sacré, qui décide les jeunes âmes au sacrifice de la vie, tend à fléchir sous le poids de l'horreur naturelle qu'inspire la lugubre perspective de l'abandon et d'une agonie sans secours sur le champ de bataille. Mais vous le relevez par les douces promesses d'une prompte et généreuse assistance, et le soldat confiant peut se dire : Allons bravement à l'ennemi, la charité chrétienne est derrière moi pour me recevoir entre ses bras si je tombe.

Vous êtes la consolation des familles qui comptent sur votre dévouement et se sentent

moins angoissées en pensant que la charité chrétienne les remplace près des êtres si chers qu'elles ont offerts à la patrie, qu'elle les recueillera, s'il arrive quelque malheur, qu'elle leur donnera les premiers soins, qu'elle recevra leurs confidences et mettra leur cœur en rapport avec les cœurs anxieux qui de loin les attendent et font des vœux pour leur prompt retour au foyer.

Vous êtes une prédication vivante, une force de prosélytisme ; car il est impossible que, dans la mêlée de tant d'infortunés dont l'âme est souvent plus malade et plus blessée que le corps, le spectacle du dévouement chrétien n'impose pas l'estime et le respect de la foi qui l'inspire.

Enfin, mes frères, vous êtes les préparateurs de l'universelle paix que doivent désirer toutes les âmes intelligentes et généreuses. En affirmant par des œuvres éclatantes le grand principe de la fraternité humaine et chrétienne, vous le faites entrer dans les cœurs ; vous donnez à réfléchir à ceux qui l'oublient, vous les obligez à se dire : « Pourquoi ne pas s'aimer avant la lutte, puisqu'on doit tant s'aimer après ? — Pourquoi s'ingénier à s'entre-détruire, puisqu'on est décidé

à se faire du bien ? — Pourquoi ne pas consacrer au bien-être et à la prospérité des peuples l'argent qu'on dépense pour blesser et pour guérir ? Supprimons les armements ruineux, arrangeons nos différends par de sages et religieux arbitrages et par de mutuels sacrifices. La paix ! la paix ! Faisons la paix ! »

Alors, mes frères, le plus beau triomphe de votre Société sera de n'avoir plus de raison d'être. Il ne faudra plus vous dire : « Triomphez du mal par le bien ». Mais : « Vous avez vaincu le mal par le bien : Vi~ cistis in bono malum ».

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