PSALM., CX
nous voir suivre le même ordre pour arriver au même état.
Les facultés admirables, qui nous élèvent au-dessus des autres créatures, ne sont que le commencement, le germe de notre perfection ; l'homme est évidemment plus parfait lorsque ces facultés sont en action ; plus parfait, lorsque par le travail il affirme son empire sur la nature et imite la toute puissance de Dieu ; plus parfait, lorsque, par son intelligence, il pénètre dans le monde mystérieux des idées et des causes et imite la science de Dieu ; plus parfait, lorsque appliquant sa volonté à la pratique du devoir et de la vertu, il imite la sainteté de Dieu ; plus parfait, enfin, lorsque, parvenu à une connaissance plus haute et plus intime du souverain bien, il s'attache à lui, il entre en lui et le fait entrer en lui-même par l'amour. C'est le plus haut sommet que l'homme puisse atteindre en ce monde et en l'autre : « l'amour de Dieu, dit l'apôtre, l'emporte sur tout et survit à tout : Major autem charitas ; — charitas nunquam excidit » (1).
Mais vous comprenez, mes frères, qu'il n'y a pas de véritable amour de Dieu sans l'amour
(1) I Cor., cap. xm, 8, 13.
du prochain. Qui aime Dieu suit les pentes de l'amour divin, dont Phabitude est de répandre ses bienfaits sur toute misère. Dieu donne avec une libéralité infinie : il donne l'être, la force, le mouvement, la beauté, la vie, la grâce ; il conserve, il soutient, il console, il pousse au bien, il opère en nous ; esclave de sa bonté, il se donne lui-même et de plusieurs manières, dit le docteur Angélique : Deus dai seipsum multis modis. Et parce que ses dons s'adressent à une nature misérable à laquelle il compatit et qu'il veut guérir de ses maux pour la rendre bienheureuse, nous appelons miséricorde l'amour qui achève la perfection de Dieu dans ses œuvres. Voilà, chrétiens, le type sacré dont l'imitation nous grandit plus que toute puissance, toute science et toute vertu. Car, entendez-le bien, explorer en tous sens le monde de la pensée, pénétrer tous les mystères de la nature, exceller en force, en sagesse, en justice, en austérités, faire des œuvres merveilleuses, c'est moins que d'être miséricordieux. Si notre cœur touché par l'amour de Dieu s'ouvre avec libéralité pour répandre le bien, si, pour couronner nos largesses, nous n'hésitons pas à nous donner nous-mêmes, si, rencontrant par-
tout la misère, nous compatissons amoureusement à la misère, notre ressemblance avec Dieu est achevée, et l'on peut dire de la miséricorde qu'elle est, de toutes les vertus, celle qui nous rapproche le plus de Dieu.
Voyez donc comme cette parole du Sauveur : — Bienheureux les miséricordieux — est maintenant éclairée. Il est évident, en effet, que la miséricorde crée, entre Dieu et l'âme humaine, la plus légitime, la plus haute, la plus vive sympathie. Se voyant lui-même, mieux que partout ailleurs, dans les miséricordieux, il est attiré plus fortement vers eux, et, comme, selon S. Thomas, « le propre de sa miséricorde, à lui, est de guérir la misère » (1), il s'applique à en délivrer ceux c hez qui il rencontre les qualités et les habitudes de son amour ; il les configure à sa propre béatitude, parce qu'ils sont déjà configurés à sa perfection. « Beati miséricordes quoniam ipsi misericordiam consequentur ».
Ces considérations, mes frères, sont confirmées par un instinct de notre cœur qui, lui aussi, élève la miséricorde au-dessus de toutes les œuvres, et oublie souvent, en sa faveur, de légitimes griefs. Quand un homme, dont
(1) Repellere miseriam maxime competit Deo.
la vie a été déflorée par des fautes graves, se montre compatissant et généreux, ne nous sentons-nous pas portés à l'indulgence et à la pitié ? Dès que nous pouvons dire de lui : il est si bon ! c'est assez pour nous faire oublier les reproches que nous voulions lui adresser. En cela, notre cœur est d'accord avec la promesse du Sauveur : « Beati miséricordes quoniam ipsi misericordiam consequenlur ».
Appuyez-vous donc sur cette promesse, mes frères, pour vous exciter à toutes les bonnes œuvres. Ouvrez vos cœurs et vos mains, donnez beaucoup et surtout donnez votre temps, vos soins, vos peines, donnez-vous vous-mêmes, penchez-vous avec amour sur toutes les misères que vous rencontrerez, et Dieu fidèle à sa parole consolera votre vie : Misère du péché, misère de la tentation, misère de la persécution, misère du chagrin et delà souffrance, tout disparaîtra sous le souffle de la miséricorde divine, si vous êtesmiséricordieux.
Voilà l'espérance que je donne à chacun de vous. Mais ce n'est qu'une petite lueur de mon rayon d'espoir, permettez-moi de le projeter sur un plus vaste théâtre, où vous êtes engagés par la solidarité du même nom et du même sang dans une même destinée.
Un pieux et savant évoque (1) a écrit ces paroles remarquables : « L'homme ne peut « avoir la puissance de poser une limite ab- « solue et infranchissable au premier et au « plus absolu des attributs de Dieu, et le mal « aurait presque lieu d'être fier, s'il dépen- « dait de lui d'enchaîner l'amour et le pardon « du Tout-Puissant. Heureusement il n'en est « pas ainsi. Dans l'exercice de sa miséricorde. « principalement envers les nations, Dieu ne « relève, en dernier ressort, que de lui-même ; « son droit de grâce est un droit royal et « sans appel. Il pardonne parce qu'il le veut, « il pardonne à cause de son nom, à cause « de sa gloire, à cause de sa bonté ; et son « nom, sa gloire, sa bonté sont intéressés « dans la vie d'une institution qui porte en « son sein le salut du monde. L'Eglise, patrie « de la vérité, dépositaire des grâces de Dieu, « l'Eglise semble avoir perdu aujourd'hui « tous ses points d'appui. Le miracle qui la « tient présentement en l'air et dans le vide
(1) Mgr Pie, évoque de Poitiers.
« n'est évidemment pas la condition perma- « nente de sa durée, ni la loi ordinaire de la « providence. Il faut que la miséricorde di- « vine lui vienne en aide, et il semble qu'elle « doive passer par la France que les peuples « ont toujours considérée comme le plus beau « fleuron de la couronne de Jésus-Christ sur « la terre, par la France qui ne peut être acca- « blée et humiliée que le propre nom de Dieu « n'en souffre, et que sa cause n'en soit pro- « fondement atteinte » .
J'adhère à ces pensées, mes frères, et vous devez remarquer qu'elles ne sont que le commentaire des vues et des espérances du Saint Père qui promet la miséricorde à la France et proclame que le salut viendra de là. Permettez-moi d'insister.
Il est impossible de lire notre histoire sans se convaincre que la France a reçu du ciel la noble mission de soutenir l'Eglise de Jésus- Christ ; nous la voyons intervenir dans tous les grands périls. Elle naît au christianisme et promet déjà à l'Eglise une alliée fidèle, lorsque tous les pouvoirs sont Ariens ; elle brise les gigantesques efforts qui semblaient promettre au mahométisme l'empire de l'Occident : elle se défend avec ardeur contre les
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envahissements du protestantisme, afin de conserver à la foi catholique le secours de sa vaillante épée. Ce secours, la papauté en a ressenti l'efficacité dans tous les siècles et un homme illustre, le comte de Maistre, a pu dire de nous : « Les Français eurent l'honneur « unique et dont ils ne sont pas, à beaucoup « près, assez orgueilleux, celui d'avoir cons- « titué humainement l'Eglise catholique, en « donnant ou en faisant reconnaître à son « chef le rang indubitablement dû à ses fonc- « tions divines ». En retour de ses généreux exploits, Dieu a toujours protégé la France aux heures critiques où sa vie était menacée. Les miracles ne coûtaient rien à sa bonté. Une trame merveilleuse d'événements, où la vie de l'Eglise et la vie de la France sont mêlées, se déroule en notre histoire. Ils semblaient l'avoir entrevue ces saints papes et ces saints évêques qui, en annonçant à la France qu'elle serait rudement châtiée chaque fois qu'elle manquerait à sa vocation, lui ont cependant prédit qu'elle vivrait autant que l'Église. Le Moyen âge est plein de traditions mystérieuses qui soutenaient la foi et les espérances de nos pères.
Certains esprits curieux s'en préoccupent,
moi je n'en tiens aucun compte ; j'ai assez de la promesse certaine de mon Sauveur exprimée par ces paroles : Beati miséricordes quoniam ipsi misericordiam consequentur : Cette promesse s'applique aux peuples aussi bien qu'aux individus, à cette différence pourtant que la miséricorde à l'égard des individus peut être retardée, aussi bien que la justice, jusqu'aux jours éternels, tandis que les peuples, n'ayant qu'une existence terrestre, doivent recevoir, ici-bas, leur châtiment et leur récompense.
Que nous soyons châtiés un jour, et bientôt, peut-être, par la justice divine, cela ne m'étonnerait pas, nous l'avons bien mérité. Un pays où les ennemis de Dieu et de l'Eglise triomphent, où l'on trouble, sans raison, et pour le simple plaisir de satisfaire l'impiété, la paix des âmes religieuses, où l'on prépare sournoisement le dépouillement et la ruine des sociétés consacrées par vocation aux œuvres de piété et de bienfaisance, où l'on donne tant de liberté aux plus abominables blasphèmes et aux plus infâmes provocations du vice, où l'on désorganise la famille, où l'on corrompt l'enfance, où l'on pervertit le peuple, où l'autorité se déconsidère et s'a-
moindrit tous les jours, où les plus haut placés perdent le sens de la plus vulgaire probité, où la force aveugle du nombre menace de devenir le droit et la justice, où l'audace des mécréants et des malfaiteurs croît en proportion de la frayeur des honnêtes gens qui n'osent plus faire leur devoir, ou qui ne le font qu'avec des ménagements propres à enhardir l'impiété et le crime ; un pays où tant de misères morales déshonorent la vie publique, a tout lieu de craindre la justice divine.
Mais les pessimistes exagèrent sur ce point, et l'on entend leur voix lugubre annoncer des catastrophes comme on n'en a jamais vu et prédire que la France est une nation finie.
Pourquoi donc, s'il vous plaît? — N'y a-t-il pas près des fautes que Dieu a le droit de châtier une foule de bonnes œuvres qu'il ne peut laisser sans récompense ; près d'une France irreligieuse, le cœur plein de corruption et les mains pleines de péchés, une France catholique, le cœur plein d'amour et les mains pleines de miséricordes ? Si l'on peut craindre que l'une soit châtiée, pourquoi ne pas espérer que l'autre soit consolée ?
0 Dieu juste et miséricordieux ! je n'ai pas
besoin de vous prier de lire près des pages de mort, les pages de vie de notre histoire ; vous voyez tout ; dussions-nous être accablés sous les coups de votre colère, nous compterions encore sur le retour de votre adorable bonté. Car vous avez dit qu'il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé. Or, une vérité éclatante comme le jour, ressort de la statistique générale des œuvres de dévouement ; c'est que la France est de toutes les nations celle qui a le plus aimé. « Elle est toujours la première en générosité » ! disait dernièrement à nos pèlerins le Père des fidèles ; aucune misère n'a frappé vainement à la porte de son cœur. Quand les pouvoirs ont cessé de patronner officiellement l'apostolat catholique, c'est la France qui a conçu, développé, étendu partout l'œuvre admirable de la Propagation de la Foi ; c'est l'argent de la France qui est la principale ressource de cette œuvre ; c'est le zèle de la France qui stimule en tous les pays les ardeurs du prosélytisme ; ce sont les enfants de la France qui, plus hardis et plus nombreux que tous les autres, se pressent et se succèdent aux pays inhospitaliers où se fait chaque année une moisson de martyrs. Elle est si bien la pre-
mière en cette œuvre de haute miséricorde que tout étranger qui va porter aux sauvages et aux barbares la bonne nouvelle du salut est pour eux un Franc.
Dans les grands empires d'Orient, des milliers d'enfants périssaient chaque jour abandonnés sur les bords des chemins et au milieu des champs, emportés dans le limon des grands fleuves ou dévorés par des animaux immondes. La France, dont l'oreille attentive comme l'oreille d'une mère entend toutes les plaintes de la douleur, si faibles et si lointaines qu'elles soient, la France a eu pitié de ces pauvres petits, elle les a mis sous la protection de sa religieuse enfance, et malgré les tracasseries d'une politique ombrageuse, malgré les barbares et ineptes plaisanteries de l'incrédulité, elle a fait de l'œuvre de la Sainte Enfance la campagne et l'émule de l'œuvre de la Propagation de la Foi. 0 petits anges que nous avons sauvés de l'éternelle mort, chantez, devant le trône de Dieu, les miséricordes de la France !
Et vous Père humilié de la famille chrétienne, vous dont la prière emprunte aux angoisses et aux douleurs de la captivité une irrésistible puissance, n'avez-vous pas dit que
vous vous souveniez devant Dieu des miséricordes de la France, miséricordes anciennes et nouvelles qui resserrent chaque jour les liens d'amour entre l'Eglise et sa fille aimée ? C'est la France qui, vers le milieu de ce siècle, a fait entendre si haut les revendications de son amour filial qu'elle a contraint à vous protéger ceux qui n'auraient pas demandé mieux que de vous abandonner ; c'est elle qui, protestant contre l'injuste dépouillement dont vous fûtes victime, a, la première, tendu la main pour recueillir le denier de votre royale pauvreté ; c'est elle qui a fourni les premiers hommes de ces bataillons dévoués qui se sont fait écraser pour soutenir votre sainte cause ; c'est elle qui, fidèle au malheur, envoie pour vous consoler des flots de pèlerins dont la haine des impies voudrait faire taire l'amour compatissant. Vains efforts, ce que nous ne pourrons plus aller vous dire à vos pieds, nous le crierons de loin, d'une voix si forte et si retentissante que vous saurez toujours que la France vous aime et a pitié de vos malheurs.
Père de la famille chrétienne, vous êtes l'objet des miséricordes de la France, mais à tous les enfants de cette famille le grand
cœur de la France est ouvert. Les persécutés et les proscrits de tous les pays, prêtres, religieux et religieuses, sont venus tour à tour lui demander asile et protection, elle les a reçus avec amour. Y a-t-il quelque part un grand désastre ? c'est à la France qu'on s'adresse pour demander du secours. Mais dans son sein, grand Dieu, quelle puissante et splendide germination d'œuvres miséricordieuses ! On a essayé d'en faire la statistique ; mais « qui pourrait raconter les exploits de ces Sisyphes de l'amour dont rien ne rebute ni n'affaisse la vaillance... tous tourmentés, de l'unique désir de plaire à Dieu en aimant le prochain, du besoin de spiritualiser la vie en la sacrifiant aux malheurs d'autrui » (1) ? Qui pourrait énumérer cette multitude d'œuvres qui n'oublient rien, ni la naissance du pauvre, ni son enfance, ni son éducation, ni son mariage, ni sa famille, ni son travail, ni ses déplacements, ni ses infirmités, ni ses tentations, ni son déshonneur, ni les accidents qui éprouvent sa vie tourmentée, ni son agonie, ni sa mort, ni sa sépulture ; et pour toutes ces œuvres, les crèches, les asiles, les écoles, les patronages,
(1) Maxime du Camp.
les orphelinats, les refuges, les ouvroirs, les vestiaires, les dispensaires, les fourneaux, les abris, les hôpitaux même créés par la miséricorde chrétienne, pour suppléer à l'insuffisance, et souvent pour corriger le mauvais vouloir de l'assistance publique ? Qui pourrait faire le recensement des légions de généreux volontaires, hommes et femmes, qui ajoutent à l'action des bataillons réguliers, qu'a consacrés la religion, l'appoint de leurs libres services ? Le cœur de la France est un vaste foyer de miséricorde dont la chaleur rayonne partout et fait éclore dans le monde catholique une foule d'institutions charitables. Il est peu de bonnes œuvres, sur la surface du globe, dans lesquelles la France ne soit engagée par des dons ou des services personnels. Dernièrement encore, c'est elle qui a conçu et organisé une croisade internationale contre l'esclavage qui déshonore et afflige les régions trop peu connues du grand continent africain. Et quand la nature se refuse aux désirs de son cœur compatissant, avec quelle ferveur elle demande au ciel le soulagement des misères humaines, avec quel pieux empressement et quelle délicate attention elle conduit ses malades et ses infirmes aux
lieux bénis où Jésus et sa Très Sainte Mère se plaisent à manifester leur miséricordieuse puissance ! Là on voit de nobles chrétiens oublieux de leur nom et de leur rang remplir l'humble office d'hommes de peine, de nobles femmes devenir les domestiques et les infirmières des pauvres. Là, on entend la voix émue des foules crier au ciel : Jésus ! Marie ! ayez pitié de nous, exaucez-nous, guérissez nos malades, convertissez les pécheurs, sauvez la France ! Là, on voit éclater des miracles sauveurs qui semblent être les arrhes du grand prodige auquel nous devons notre régénération religieuse et sociale.
Voilà, mon Dieu, l'avoir de la France, en regard des dettes qu'elle a contractées envers votre justice ! Si notre grand docteur a dit vrai : « Misericordia non tollit justitiam sed est qusedam justiïiœ plenitudo (1), — la miséricorde ne contrarie pas la justice, mais elle en est la plénitude » nous avons le droit d'espérer en votre bonté, autant que le devoir de craindre votre colère. — Vous pouvez nous frapper, mais, quoi qu'il arrive, quand bien même je verrais se coaliser contre nous, non seulement une triple alliance mais tous
(1) S. Thomas d'Aquin.
les peuples de l'Europe ; quand bien même je verrais les noirs bataillons de l'ennemi envahir de nouveau mon pays, quand bien même la révolution sociale, venant en aide à la guerre étrangère, multiplierait les catastrophes et les ruines, quand bien même j'entendrais retentir, d'un bout de l'Europe à l'autre, ce cri sinistre: Finis Gallise ! j'oserais encore compter sur la promesse de mon Sauveur, et dire à la France désolée : « Beali miséricordes , quoniam ipsi misericordiam consequentur ».
« France, s'écriait une sainte âme qui voyait « dans ses extases nos péchés et nos vertus, — « France, combien tu es ingénieuse pour « irriter et calmer la justice de Dieu ! Si tes « crimes font tomber sur toi les châtiments « du Ciel, ta vertu de charité criera vers « Dieu : Miséricorde et pitié, Seigneur ! S'il « t'est donné, ô France, de voir les jugements « de ma justice irritée, dans un temps qui te « sera manifesté, tu connaîtras aussi les juge- « ments de ma compassion et de ma miséri- « corde ».
Mes frères, « les jugements de la compassion et de la miséricorde divine » il dépend de nous de les hâter. Déjà la France a pris,
par les bonnes œuvres accomplies depuis le commencement de ce siècle, des arrhes sur le cœur de Dieu, achevez la somme qui doit payer notre rançon, donnez-nous par vos miséricordes non seulement la mesure de votre générosité, mais la mesure de votre patriotisme. Tout le bien que vous ferez doit entrer dans l'immense conspiration d'amour destinée à conjurer la conspiration des haines antireligieuses qui provoquent contre nous la justice divine. Si la haine est punie, que l'amour soit récompensé. Et il le sera parce que la miséricorde est promise aux miséricordieux:
« Beati miséricordes quoniam ipsi misericliam consequentur. »
POUR LA FÊTE DE l' ADORATION
Chapelle de la Miséricorde (Le Havre, 17 Mai 1900)
Christus dilexit nos et tradidit semetipsum pro nobis.
Le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous.
(Galat., cap. il, 20).
Mes frères,
Je n'ai jamais pu lire sans une profonde émotion ces paroles par lesquelles l'Apôtre saint Paul nous rappelle l'amour infini que Jésus, notre cher et aimable Sauveur, nous a témoigné ; et, dans ce jour consacré à l'Adoration solennelle du Très Saint-Sacrement, je me sens pressé de les méditer devant vous et avec vous.
Jésus nous a aimés : Christus dilexit nos. Il n'a pas attendu que l'humanité allât le chercher ; mais il Ta amoureusement prévenue par ses embrassements, son immolation, toutes les largesses de sa dilection. Il s'est livré : Tradidit semetipsum, autant qu'un Dieu, majesté infinie, peut se livrer à de misérables créatures comme nous, et le nom par lequel nous exprimons ce miséricordieux abandon, vous le connaissez tous : c'est l'Eucharistie.
Dans le monde sacramentaire, l'Eucharistie, dit la théologie, est le sacrement central autour duquel se groupent tous les autres, comme préparation ou comme symbolisme, le plus sublime, le plus digne de tous les sacrements. Pourquoi cela, mes frères ? Parce qu'il est excellemment le grand, le magnifique, l'incompréhensible don de la vie divine. Dieu, en effet, nous donne sa vie dans l'Eucharistie. Il nous la donne par une admirable gradation qu'un pieux auteur, saint Thomas, ou peut-être son maître Albert le Grand, exprime en ces quelques mots : « Dans ce sacrement, Dieu se donne comme compagnon de notre pèlerinage : In sociam nostrse peregrinationis ; comme prix de notre rédemption : In pretium nostrœ redemptionis ; comme
nourriture de notre mortalité: m cibum nostrœ morlaliiatis . Suivons avec attention et recueillement cette gradation de l'amour divin.
Par une condescendance toute gratuite, Dieu a voulu, dès l'origine des temps, être le compagnon du pèlerinage de l'homme, non seulement par l'action naturelle de sa Providence et les mystérieuses opérations de sa grâce, mais par des apparitions, un commerce sensible, qui faisait dire au peuple de son choix : Il n'y a pas de nation aussi grande que nous, dont les dieux s'approchent, comme notre Dieu s'approche de nous : Non est alla nalio tam grandis, quse habeai deos appropinquanles sibi sicut Deus noster (1). On entendait le bruit de ses pas, léger comme un souffle du soir, dans le délicieux jardin qui devait être le berceau d'une race innocente et bénie, et notre premier père conversait avec Lui. Offensé par l'ingratitude de celui qu'il avait comblé de tant de biens, il ne se retira
(1) Deut., cap. iv, 7.
pas dans les profondeurs du ciel pour nous laisser en proie aux tristesses de l'isolement, il voulut bien encore s'occuper de nous. De temps en temps, son amour de père l'amenait vers nous pour nous avertir, nous consoler et faire des promesses.
Il envoyait à Abraham des visions, et lui montrait les étoiles du ciel, symbole des innombrables générations qui devaient sortir de ses flancs. Sous la figure d'un voyageur attardé, il se montrait tout à coup à ce vieil ami assis à l'entrée de sa tente, et Abraham lui lavait les pieds, le faisait asseoir à sa table, et recevait une prophétie en échange de son hospitalité. Il troublait le sommeil de Jacob pour éprouver sa force. Il multipliait les apparitions pour instruire, consoler et fortifier Moïse, le législateur de son peuple. Il appelait les juges, il inspirait David, il parlait à Salomon. Nuée mystérieuse, il descendait sur le propitiatoire, et faisait entendre sa voix sous l'aile des glorieux chérubins. Il se dressait sous des formes lumineuses, terribles, grandioses, en face des prophètes ; il posait devant eux, et les invitait à ébaucher, dans leurs oracles, les tableaux de l'avenir. Cependant, il ne se livrait pas tout entier, et laissait,
après son passage, je ne sais quel saisissement. Aussi ce cri populaire de la crainte s'était-il transmis de génération en génération : « Nous avons entendu Dieu ; nous avons vu Dieu, nous mourrons ».
Mais bientôt plus de crainte. Dieu nous préparait une apparition qui devait faire pâlir les apparitions antiques et manifester, mieux que jamais, son immense et tendre amour pour l'humanité. — Ecoutez... une voix se fait entendre au milieu des temps : « Je viens ; me voici ! Ecce venio ». Et l'air retentit de ce joyeux cantique des anges : « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux ; aujourd'hui, un Sauveur vous est né ». Ce Sauveur, c'est le propre fils de Dieu, son Verbe anéanti, Emmanuel, Dieu avec nous. On Fa vu sur cette terre et il a conversé avec les hommes : In terris visas est, et cum hominibas conversaias est » (1). Mais hélas, pauvre humanité ! Hâtetoi de jouir de sa présence ; car il ne fait que passer. Il passe dans la maison de Zacharie ; il passe à Bethléem ; il passe sur la terre d'Egypte, lieu de son exil ; il passe à Nazareth ; il passe au désert ; il passe dans les villes et les bourgades de la Judée et de la
(1) Baruch., cap. m, 38.
Galilée ; il passe à Jérusalem. Il passe et il semble pressé de disparaître : « Encore un peu de temps, dit-il, et vous ne me verrez plus : Modicum et non videbitis me » (1).
Il est resté trente-trois ans au milieu de nous. Trente-trois ans ! La moitié d'une vie d'homme dans la longue vie de l'humanité ! Est-ce donc là toute la visite de notre Dieu ?
Non, chrétiens, non. L'amour est fertile en inventions. Le Fils de Dieu qui est tout amour a trouvé le moyen de retourner vers son Père, et de rester au milieu de nous. Bien-aimé captif, sur vos bras, sur vos pieds, sur votre cou, sur tous vos membres, vous portez les chaînes que vous jette, chaque matin, la parole du prêtre. Une parole, c'est bien peu de chose, et pourtant, cette parole vous enlace à ce point, que vous ne pouvez plus fuir. Vous êtes à nous ; l'Eucharistie est votre visite perpétuelle dans les tentes de l'humanité. Ah ! vous êtes là, non pas comme le rapide voyageur qui ne demande aux lieux où il s'arrête, qu'une courte hospitalité ; non pas comme un maître qui traverse la foule tremblante de ses serviteurs, et s'empresse de leur communiquer ses ordres ; non pas comme un roi glo- (1) Joan., cap. xvi, 16.
rieux qui vient éblouir ses sujets par le prestige de sa grandeur, et mendier leurs acclamations. Vous êtes là, comme un ami, un doux et tendre ami, qui prend ses délices à être au milieu des hommes, et à leur faire, par sa présence, le premier don de sa vie.
En effet, mes frères, le premier don de la vie entre amis, c'est la présence, le regard, la parole. La parole, surtout ; elle monte de notre cœur à nos lèvres, et donne à ceux qui la reçoivent dans l'intimité, comme la fleur de notre vie. Quand on se met en face de quelqu'un pour lui faire des confidences, on a pris la résolution de ne plus s'appartenir, et de partager sa vie. Voyez deux amis en présence ; l'un, le plus petit, le plus humble, le plus faible, et peut-être le plus affligé et le plus découragé, joint ses mains, et, le regard fixé sur celui qu'il aime, il lui dit : Parlez-moi, mon ami, parlez-moi, je vous en conjure, un mot de vos lèvres si chères ; un mot qui me révèle les secrets de votre grande âme ; un mot qui m'encourage et me soutienne dans les luttes de la vie ; un mot qui me console de mes peines ; un mot, ô mon ami, comme ceux que vous savez si bien dire ! Et ce mot descend, lumineux, grave, doux, bienfaisant,
dans l'âme qui le demande et en a si grand soif. 0 mes frères, je ne suis rien au monde qu'un pauvre moine du bon Dieu ; mais parce que je vous aime, mon bonheur est de me rencontrer avec vous, et de vous faire, en vous parlant, le seul don de ma vie que je puisse vous faire, pour l'heure présente, et que, bientôt, je ne vous ferai plus.
Mais, écoutez ; il est un ami qui ne vous quittera jamais. Partout où il y a une hostie consacrée, il demeure et vous attend. Dans les palais, les villes, les bourgades, les temples superbes, les pauvres églises, les humbles chapelles, partout vous pouvez jouir de sa sainte présence et de son aimable compagnie. Allez le trouver. A genoux devant le tabernacle d'où il vous voit et vous entend, priezle de vous parler au cœur, et dites-lui : 0 mon Jésus ! 0 mon doux ami ! Parlez à mon cœur ! Un mot de vos lèvres si chères ! A mon âme si avide de connaître vos perfections, un mot révélateur ! A mon âme lassée et défaillante dans les combats de la vie, un mot réconfortant et protecteur ! A mon âme triste, désolée, accablée de douleur, un mot consolateur ! Un mot, ô mon Jésus, un mot comme ceux que vos lèvres aimées savent si bien dire ! »
Oui, mes frères, allez dire cela au Dieu qui vous visite, et, en le visitant vous-mêmes, jouissez du premier don de sa vie.
Au premier don de sa vie, par sa visite, le Dieu qui nous aime ajoute le don plus généreux de sa vie par le sacrifice eucharistique.
Selon sa notion religieuse, le sacrifice est l'offrande faite à Dieu, d'une vie qu'on immole pour adorer sa suprême majesté, reconnaître son souverain domaine et son infinie bonté. Le droit divin, sachez-le bien, réclame le perpétuel et total hommage de notre existence. Du simple fait de notre absolue dépendance, découle la nécessité d'un acte d'anéantissement qui adore et rend grâces. Fussions-nous purs comme les anges, ou comme notre premier père quand il sortit des mains de Dieu, le devoir nous crie : Sois sacrifié : Sacer esto. Combien plus, si nous considérons les effroyables désordres et la dette immense du péché ! Hélas, pauvre pécheur, je crois entendre au-dessus des gémissements et des
plaintes de ma misère, la voix redoutable de la justice divine, qui me demande le sacrifice de ma vie: Sacer esto ! Mais à quoi aboutiraije, si je me donne? Ma pauvre vie est comme le néant en regard de la majesté infinie du Dieu auquel je me dois.
Des victimes ! — Il en a vu passer sous ses yeux des légions. Les holocaustes et les hécatombes ont fait monter vers lui des plaintes immenses et la fumée de leur sang. Horreur ! L'homme lui-même, l'homme est tombé sous le couteau des sacrificateurs. Et devant ces monceaux de victimes, ô Dieu juste! vous avez dit : « Tout cela ne saurait m'apaiser : je n'en veux pas ! » — Désespérante impuissance ! — Je puis faire à ma patrie, à ma famille, à tous ceux que j'aime, le sacrifice de ma vie ; je m'en retire avec honneur ; le généreux parfum de mon sang traverse les siècles et la postérité me bénit. Mais, pour Dieu, mon sacrifice ne vaut rien. — Que vous faut-il donc, ô Dieu jaloux ? — Ce qu'il vous faut, c'est une vie égale à la vôtre, une victime parfaite comme vous ; ce qu'il vous faut, c'est un autre vous-même.
Eh bien, chrétiens, soyez étonnés, soyez confondus ; un Dieu invulnérable et immor-
tel, un Dieu s'est donné par charité, par pur amour, l'incroyable pouvoir de s'immoler à la justice divine, et de mourir à notre place : Christus dilexit nos, et Iradidit semetipsum pro nobis. Nous n'avions pas assez de vie pour combler les brèches faites par le péché à l'honneur divin, et voilà qu'une vie divine se met à notre disposition. Au sommet du Calvaire, un Homme-Dieu expire sur la croix. Tout à l'heure, il disait à ses disciples : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime ». Et maintenant, il meurt, substitué par l'amour à tous les pécheurs, comblant les vœux de la très haute et très sainte majesté de Dieu, apaisant sa justice, et inondant de grâces l'humanité qu'il a sauvée de la mort éternelle.
Credo ! credo /Je crois, me direz-vous ; mais le drame du Calvaire est bien loin de moi. Sans doute, je puis faire en imagination le long pèlerinage des dix-neuf siècles qui me séparent du sacrifice de la croix ; je puis me représenter la dernière scène de la passion de mon Sauveur ; je puis me prosterner, en esprit de foi, au pied de son gibet, le tenir embrassé, et l'offrir, avec la sainte victime qu'il porte sur ses bras sanglants, au Dieu
dont je veux adorer la majesté et apaiser la colère ; mais j'aimerais bien mieux un sacrifice qui s'accomplirait sous mes yeux, une victime que je pourrais prendre en mes mains, et montrer au ciel, en disant : « Ecce Agnus Dei ; ecce qui lollit peccaia mundi ! Voici l'Agneau de Dieu ! Voici le porteur des péchés du monde ! »
Eh bien, Chrétiens, soyez satisfaits. Ce qui ne s'est vu qu'une fois sur le Calvaire, vous pouvez le voir tous les jours sur l'autel, dans le Sacrement d'amour qui naît d'un sacrifice d'amour. Sur l'autel comme sur le Calvaire, c'est la même victime, le Christ béni, fils unique de Dieu et d'une vierge qui lui a donné notre nature. Sur le Calvaire, il répandait son sang sous les coups des bourreaux ; sur l'autel, il le répandrait encore sous le coup des paroles sacerdotales, s'il n'était immortel. Sur le Calvaire, il exhalait son âme sainte ; sur l'autel, il la garde ; mais, ne pouvant plus mettre sous nos yeux la réalité de sa mort, il nous en montre l'image saisissante dans l'éclipsé totale de sa gloire, la captivité de ses membres, la suspension des fonctions naturelles de ses sens, sous les signes fragiles du Sacrement. La séparation
virtuelle de sa chair et de son sang, l'immobilité, le silence, l'anéantissement, qui le mettent à notre disposition, jusqu'à la destruction de son être sacramentel, expriment, autant qu'il est possible, les mutations sacrées et l'état de mort, propres au sacrifice.
Même victime sur le Calvaire et sur l'autel, et aussi, même substitution amoureuse. Puisque le droit de Dieu réclame un sacrifice, puisque nulle vie inférieure ne peut remplacer la nôtre dans cet acte religieux, en toute justice, nous devrions être couchés et immolés sur l'autel, comme nous aurions dû être couchés et immolés sur la croix. Mais le Dieu d'amour qui nous a remplacés sur la croix, nous remplace également sur l'autel. Regardez ce que le prêtre tient entre ses mains au moment de la Consécration : du pain composé de grains broyés, triturés, fondus ensemble ; du vin, composé de fruits foulés aux pieds, et mêlés dans une généreuse liqueur. Ce pain, ce vin, c'est moi, c'est vous, c'est nous tous en une naïve et innocente représentation. Et voici que, sous le coup d'une formule sacrée, la représentation devient une réalité divine. Sur les espèces symboliques, le « Sacer esto » retentit : l'humanité figurée
disparaît et Dieu lui-même la remplace à l'état de victime.
0 amour ! ô amour ! Puis-je voir de pareilles choses sans être profondément ému et attendri ? — Puis-je assister avec indifférence et froideur au sacrifice d'un Dieu ? — Puis-je laisser voyager mon âme distraite loin du nouveau Calvaire où il s'immole pour moi ? — Non ; non, mon Dieu ! J'adore avec un profond respect le mémorial de votre passion ; j'implore avec larmes votre pitié pour moi et pour tous ceux que vous remplacez dans la mort ; j'enveloppe dans un mouvement d'amour mon être tout entier ; je le couche sur l'autel auprès de vous, je l'immole avec vous, hostie sainte, résolu de m'unir, par une vie de sacrifices, à votre sacrifice, et de concourir, autant que je le puis, à la réparation de l'honneur divin, et au prix de notre rédemption : in preiium nosïrœ redemptionis.
L'Apôtre a bien dit : « Le Christ nous a aimés : Christus dilexit nos ». Deux fois, il se livre à nous dans la sainte Eucharistie, et par
sa perpétuelle présence en nos tabernacles, et par la substitution de sa vie à la nôtre dans le sacrifice de l'autel ; mais ce n'est pas encore la consommation de son amour : « Il a aimé les siens, dit l'apôtre saint Jean, jusqu'au fini de l'amour : Christus cum dilexisset suos, in flnem dilexit eos » (1). Et pour lui, le fini de l'amour, ce n'était pas de se sacrifier pour nous, mais d'entrer en nous, de s'unir à nous, de devenir la nourriture de notre mortalité : « In cibutn nostrœ morlaliiatis ».
0 Jésus ! Votre amour a donc voulu faire pour nous, ce que ne peut faire aucun autre amour. Nous pouvons épargner à ceux que nous aimons les douleurs de l'absence et de la séparation ; nous pouvons leur prodiguer des témoignages de notre tendresse et de notre dévouement ; nous pouvons les éclairer, les diriger, les encourager et les consoler ; nous pouvons, par de vives paroles ou des regards ardents, essayer de faire passer notre âme dans leur âme ; nous pouvons héroïquement sacrifier notre vie pour sauver leur vie ; mais vivre en eux et les faire vivre de nous, mettre le centre de notre vie au centre de leur
(1) Joan., cap. Xlll, 1.
vie, nous ne le pouvons pas. Et voilà pourtant le prodige d'amour qu'opère en nous Jésus- Eucharistie : « Je suis le pain de vie, a-t-il dit, le pain descendu des cieux, afin que celui qui en mange, ne meure pas. — Ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. — Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui ». C'est la communion !
Admirable et délicieuse union de deux êtres amis qui se pénètrent sans se confondre, et qui se peut traduire par ces cris du Cantique et de l'Apôtre : « Mon bien-aimé est à moi, et moi, je suis à lui. — Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ».
Union libre et sainte, où la rencontre se fait de gré à gré, où la pénétration s'opère dans l'intime de la vie, où la matière s'enveloppe de voiles pudiques, où les éléments ne se touchent qu'avec des précautions en quelque sorte infinies, pour faire s'épouser des esprits ; car ce n'est pas notre chair qui saisit, broie et s'approprie la vivifiante chair du Christ, pour en extraire ce qu'elle contient de vie ; les espèces sacramentelles, seules, deviennent sa pâture, et le Dieu incarné qu'elles dérobent à nos sens va droit à l'âme qui en a faim.
Union féconde dans laquelle la vertu de celui qui s'est appelé le pain des cieux, guérit les plaies du péché, fait fleurir les saintes habitudes de l'âme, et donne à notre chair une empreinte qui la prépare à une glorieuse surabondance de vie dans l'éternelle résurrection.
Union généreuse dans laquelle Celui qui est tout, se donne sans réserve et malgré tout à celui qui n'est rien.
Il se donne sans réserve ; car il ne mesure ni sa grâce, ni sa vertu ; c'est nous qui le mesurons par la capacité que donne à notre âme la ferveur de nos préparations. Si, par impossible, nous pouvions nous faire une âme infinie, sa vertu infinie, ses mérites infinis, rien n'échapperait à l'avidité de notre amour.
Il se donne malgré tout : — malgré l'obscurcissement de sa gloire, plus effacée, plus anéantie que lorsqu'il vivait, et conversait au milieu des hommes. Supprimez la pompe extérieure dont nous entourons le sacrement de l'autel, il ne reste plus qu'un signe vulgaire : un peu de pain. Et Jésus, dans son amour, a voulu cela pour ne pas effrayer ses timides enfants, et empêcher la douce et sainte familiarité à laquelle il les convie.
Il se donne malgré tout : — malgré l'indignité de ceux qui consacrent son corps et son sang. Grand est le pouvoir, sublime est l'honneur du sacerdoce ; mais qui donc est assez saint pour en être digne ? Ah ! Seigneur, vous le savez, c'est le tourment de mon âme. Quand je tiens dans mes mains l'hostie que je dois consacrer, quand je pense à ce que je suis et au Dieu qui va venir, je me sens si indigne, que ma langue hésite, parfois, et que je voudrais pleurer des larmes de sang, pour y noyer mon indignité.
Jésus se donne malgré tout : — malgré l'indignité de ceux qui le reçoivent. Que de pauvreté dans la nature, que d'imperfections dans la vie des chrétiens qui se font une joie de s'approcher souvent de la table sainte ! Mais Jésus ne tient compte que de leur amour et de leur ardent désir de s'unir à lui, et veut bien les traiter en amis.
— Que dis-je ? Il se donne à des serviteurs et à des servantes, âmes vulgaires qui ne marchent qu'à petits pas dans le service de Dieu, ne se soumettent qu'aux strictes exigences de sa loi, et refusent à leur vie médiocre le plus petit acte de perfection chrétienne. — Jésus, lui, ne refuse pas de s'approcher d'elles et de
récompenser, par le don de tout lui-même, leur parcimonieuse charité.
Plus généreux .encore, il se donne à des passagers et à des inconnus : âmes indifférentes et lâches qui oublient, pendant des années entières, leurs plus graves devoirs. Quand, par aventure, elles se souviennent de la loi qui les appelle à la Table sainte, Jésus n'ose pas leur dire : « Qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas ». Il se donne, bien qu'on puisse craindre qu'en le quittant, elles ne retombent dans leur même indifférence et leur même lâcheté. N'est-ce pas le comble de la générosité ?
En voici l'excès : Jésus se donne à ses ennemis : — à ces monstres qui, sous les dehors de la piété, s'approchent du Dieu caché, et lui font respirer, dans un embrassement sacrilège, l'odeur cadavéreuse de leur âme empoisonnée par le péché. Comment, ô mon Jésus ! ne vous échappez-vous pas des mains du prêtre au lieu d'entrer dans ces sépulcres blanchis ? — Prodige d'amour ! Votre miséricorde affronte un si grand outrage, et souvent il arrive que la plus lâche des trahisons n'est punie que par un remords salutaire.
« Amor ad ima provocal ; amor facil insa-
rare : l'amour fait faire des bassesses et des folies », disaient les anciens. On brave toute honte pour se donner à ceux qu'on aime ; on leur sacrifie ce qu'on a de plus cher. Et voilà ce que vous faites, ô mon Jésus ! Votre honneur, votre gloire, tout est sacrifié ; aucune indignité ne peut triompher de votre amour pour nous. O sainte bassesse ! O divine folie ! Après cela, mes frères, que puis-je dire? Je n'ai plus qu'un mot dans le cœur et sur les lèvres. Ce mot, conclusion pratique de ce que vous venez d'entendre, c'est le nom même du sacrement que nous adorons solennellement aujourd'hui, et dans lequel l'amour divin s'est livré à nous : Eucharistie ! Action de grâces !
Oh oui ! A genoux, tout à l'heure, épanchons nos cœurs dans une immense action de grâces. — Christ us dilexit nos el tradidit seipsum pro nobis. Oh merci! merci !
Merci ! aimable et doux compagnon de notre pèlerinage. Appelez-nous souvent près du tabernacle où vous résidez, pour nous parler au cœur, nous encourager, nous fortifier, nous consoler, et charmer les heures de notre exil.
Merci ! chère et sainte victime qui, déjà im-
molée pour nous sur le Calvaire, vous immolez encore chaque jour pour nous sur l'autel. Faites-nous une place près de vous, et donneznous le courage de nous immoler avec vous.
Merci ! pain des Anges, divine nourriture de notre vie fragile et défaillante. Nous ne pouvons pas vous changer en nous, comme nous faisons de la nourriture de notre chair ; mais changez-nous en vous, afin que nous soyons un avec vous, comme vous êtes un avec votre Père céleste.
Jésus ! Jésus ! par pur amour, vous vous donnez à nous ; par amour reconnaissant, nous nous donnons à vous, et voulons que toute notre vie puisse se résumer et s'exprimer en ce seul mot : Eucharistie ! Action de grâces pour le grand don de votre charité.