‹ Discours et panégyriques (volume 2)Chapitre 9 sur 23 · LE GRAND CHARITABLE SAINT VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

LE GRAND CHARITABLE SAINT VINCENT DE PAUL

A la réunion des Sœurs et des Dames de la Charité de Châtenay (Seine)

(19 Juillet 1902)

Ab infaniia mea crevil in me miseraiio et de utero egressa est mecum.

Depuis mon enfance, la miséricorde s'est accrue en moi ; elle était sortie avec moi du sein de ma mère (Job, xxi, 18).

Mes chères sœurs, Mesdames,

Je ne crois pas qu'on puisse mieux appliquer ces paroles de Job, qu'au grand Saint dont l'Eglise catholique célèbre aujourd'hui la fête, et auquel vous venez pieusement demander des leçons de charité. Quel homme merveilleux ! — Dieu l'a fait naître au siècle de nos illustrations et de nos gloires, comme

pour justifier cette parole de l'Apôtre : « Major aulem horum caritas : la plus grande de toutes les choses est la charité ». En effet, plus grand que les savants, les littérateurs, les poètes, les orateurs, les capitaines, les hommes d'Etat, les hommes d'Église, plus grand même que tous les saints de cet âge célèbre, saint Vincent de Paul s'élève et domine, comme la vertu divine dont il est l'admirable personnification.

Un savant professeur, devenu depuis un des membres les plus illustres de l'Episcopat français (1), disait de lui dans un de ses panégyriques : « Saint Vincent de Paul a fait pour la charité au xvne siècle, ce que le Docteur angélique avait fait au xin° pour la science de la foi... Il a légué au monde chrétien sa Somme, une Somme magnifique, la Somme de ses œuvres.

Je n'ai pas l'intention de faire resplendir ces œuvres dans un panégyrique solennel. Je me contenterai de jeter un coup d'œil sur leur ensemble, d'en chercher le principe dans la grande âme qui les a conçues et accomplies, et d'en tirer les conclusions propres

(1) Monseigneur Freppel, évêque d'Angers.

à raviver, dans votre vie chrétienne, l'esprit de foi et les saintes flammes de la charité.

« Dieu se plaît, dit l'apôtre saint Paul, à choisir pour l'accomplissement de ses grands desseins, des éléments infirmes et de basse condition, afin de confondre les orgueilleuses prétentions de nos forces naturelles » (1), Voulant imprimer au monde un nouvel et sublime élan vers les œuvres de miséricorde, il jeta les yeux sur un humble enfant qui faisait paître, dans les Landes, les troupeaux de son père.

L'enfant s'appelait Vincent, nom de lutteur et de conquérant, qu'il devait illustrer par les pacifiques et glorieuses victoires de la charité. Sa rude écorce de paysan était l'enveloppe d'une âme pure, droite, intelligente, judicieuse, ferme et tendre dont les heureuses dispositions furent bientôt remarquées par tous ceux qui l'entouraient, par son père, sur-

(1) Infirma mundi elegit Deus ul confundat fortia. (I Cor., cap, I, 27).

tout, qui prit la résolution de le faire instruire. A cet effet, il sacrifia soixante livres par an, grosse somme en ce temps-là, pour de pauvres gens. Mais il faut le dire, jamais argent ne fut mieux placé.; la France, le monde entier, devaient en recueillir les intérêts.

Je ne m'attarderai pas au récit des événements et des circonstances qui conduisirent Vincent jusqu'au sacerdoce, et du sacerdoce jusqu'au vœu héroïque dont il fît la règle de toute sa vie.

Gomme tous les saints, il passa par le creuset de l'épreuve. Captif des pirates africains, vendu comme esclave, instrument de la miséricorde de Dieu pour la conversion de ses maîtres, rendu à sa patrie, perdu, à quelque temps de là, au milieu de Paris, sans ressources et sans protection, accusé de vol, menacé de la prison, et enfin, livré, par une généreuse substitution de sa charité, à la plus terrible et la plus désespérante des tentations contre la foi, il n'entra reposé, fortifié, et transfiguré dans la voie où Dieu l'appelait, que par le vœu qu'il fit de consacrer toute sa vie à Jésus-Christ, dans la personne des pauvres. Un illustre évêque, saint François de Sales, pénétrant le mystère

de cette transfiguration, ne craignit pas de prononcer ce jugement prophétique: « que dans un temps où l'on verrait fleurir les Bérulle, les Sénault, les Bence, les Gondren, les Bourgoin, les Bourdoise, les Olier, l'humble Vincent de Paul serait le plus grand et le plus saint des prêtres ».

La petite paroisse de Clichy, premier théâtre de son ministère, devient bientôt, grâce à son zèle et à son dévouement, l'Eglise des saints. Entré comme précepteur dans l'illustre famille de Gondi, il y vit comme un Chartreux ; puis, effrayé de l'estime des hommes et des honneurs qu'on lui rend, il va s'ensevelir dans la petite ville de Châtillonles-Dombes. Mais il n'y laisse pas dormir la vivante vertu de son cœur généreux. Il convertit les âmes, il appelle à lui et groupe les dévouements, il jette la semence destinée à devenir plus tard l'opulente mission des confréries de charité. Rappelé par l'obéissance dans la maison de Gondi, il se décide à prendre son élan. Il multiplie les Charités d'hommes et de femmes. Apôtre des prisonniers et des galériens, aux pieds desquels il s'humilie, et dont il touche les cœurs endurcis, il peut s'écrier comme Job : Je sens

croître en moi la miséricorde, dont j'ai ressenti, depuis mon enfance, les divins tourments : C revit in me miseratio. Son universelle vocation est fixée. Arrivé à la plénitude de l'âge, et sans autre dessein arrêté que d'accomplir son vœu, il va bientôt, de son quartier général de Saint-Lazare, faire face à toutes les misères humaines.

Grande misère, en ce temps-là, la misère du sacerdoce ! Les guerres de religion, les polémiques de l'hérésie, les ordinations hâtives et sans préparation avaient affadi le sel de la terre. On visait bien plus, en entrant dans l'Eglise, les riches bénéfices, que la science et les vertus qui rendent digne de les posséder, et d'en faire un saint usage. Le grand concile de Trente avait décrété la réforme du clergé, mais, chez nous, elle se faisait attendre. Vincent crut qu'il était temps de lui donner une vigoureuse impulsion. Exercices pour les ordinands, retraites spirituelles, conférences ecclésiastiques se succédèrent à St-Lazare. On en vit sortir, pleins de science et de vertus, les Olier, les Tronson, les de Rancé, la Rochefoucauld, et le plus illustre de tous, Bossuet, qui, dans le souvenir des entretiens de M. Vincent, trouvait un charme

merveilleux, et qui écrivait de lui au pape Clément XI : « Quand Vincent de Paul parlait, on sentait bien que ce n'était pas l'homme, mais Dieu qui parlait par sa bouche ».

Parler pour former des âmes sacerdotales, ce n'était pas assez ; il fallait leur préparer un champ de culture. De là, l'œuvre des séminaires. Commencée par Vincent de Paul, et conduite parallèlement par M. Olier, elle devait enfanter ce clergé, qui, malgré ses imperfections, put traverser sans défaillir l'épreuve sanglante de la Révolution, et renaître au milieu des ruines, pour l'honneur et le salut de la France et du monde entier.

Près de la misère , et à cause de la misère sacerdotale, grande misère des pauvres gens des faubourgs et des campagnes, privés des secours spirituels qui alimentent la vie chrétienne, et l'empêchent de choir sur les pentes de l'ignorance et de la corruption. Au fond de son cœur charitable, Vincent entend ce cri d'alarme : « Parvuli petierunt panemy et non erat qui franger et eis (1) : les petits enfants de Dieu réclament le pain sacré de la vérité, et personne ne vient le rompre pour apaiser leur faim ». — Allons à eux, s'écrie-t-il, et il va.

(1) Thren., cap. îv, 4.

Avec une profonde humilité et une touchante bonhomie, il se met à la portée de ces brebis délaissées du troupeau de Jésus-Christ. Commencées sans autre but que de faire du bien là où l'apôtre se trouvait, les Missions vont devenir l'œuvre d'une société de prêtres pieux et instruits, qui, groupés autour de leur père, « s'appliqueront, entièrement et purement, au salut du pauvre peuple ». — « Evangelizare pauperibus : Évangéliser les pauvres », c'est leur devise et leur cri de ralliement. « Laissez à d'autres, leur dit Vincent, la méthode pompeuse, la fanfare qui flatte les oreilles et ne convertit pas les cœurs, et contentez-vous de la petite méthode qui est : Simplicité et sainte bonhomie ».

La société des prêtres de la Mission, lentement et prudemment accrue, sera bientôt une grande armée. Du vivant même de son fondateur, elle ira chercher les âmes dans les contrées lointaines où la France colonise. Vincent eût voulu la voir dans tout l'Orient, et jusqu'au fond de la Chine. — Eh bien, triomphez, cher saint, elle y est maintenant, et cueille, tous les jours, dans ces régions où planent encore les ombres de la mort, d'abondantes moissons d'âmes, et les palmes du martyre.

Avec la misère des âmes, grande misère des corps : misère des enfants pauvres, des orphelins, des filles en péril, des enfants trouvés, des vieillards, des infirmes, des malades, des incurables, des sans-travail, des mendiants. Comment faire face à tant de maux ? — Ah ! la miséricorde grandit dans le cœur de Vincent, comme les misères humaines : Crevit miseratio. Il en projette autour de lui les saintes flammes, et fait sortir de leurs palais et de leurs hôtels, les reines, les princesses, les nobles dames, pour les enrôler dans ses Confréries de charité. Les œuvres de la Madeleine, de la Providence, des Nouvelles catholiques, des Filles orphelines, des Filles de la Croix, des Filles de Sainte-Geneviève, sont les enfants de ses conseils, de ses encouragements, de ses services, de son zèle miséricordieux. — Les hôpitaux, les hospices, les refuges, les asiles, les patronages, les écoles s'ouvrent à toutes les misères ; et pour visiter, consoler, assister, servir, soulager, guérir ces misères, la grande armée des Filles de Charité va s'ajouter à la grande armée des prêtres de la Mission.

Pour réparer l'œuvre de perdition commencée par une femme, Dieu a voulu associer la

femme à toutes les œuvres de rédemption, de salut et de perfection. Près de son fils Jésus, il a placé Marie, sa très sainte Mère ; près de Jérôme, l'admirable Paule ; près de Benoît, la douce Scholastique ; près de François d'Assise, la vaillante Glaire ; près de Dominique, les trois filles de son cœur, Diane, Cécile et Aimée ; près de François de Sales, l'héroïque Jeanne de Chantai ; près de Vincent, la charitable Louise de Marillac, connue, depuis son veuvage, sous le nom de Melle Legras. Eprouvée par d'effroyables malheurs, elle voulut, comme Vincent, se vouer à Jésus-Christ, dans la personne des malheureux, et se laissa si bien consumer par le feu de la charité, que le saint disait d'elle : « Son corps est mort, il n'y a que son âme qui vit ».

Secondé par cette admirable femme, Vincent commença le recrutement de cette armée de filles dévouées dont il voulut faire les servantes de toutes les misères humaines. Il versa dans leur cœur les richesses de son cœur, et il eut l'audace d'espérer qu'elles auraient toutes les vertus des religieuses, en n'ayant pour clôture que l'obéissance, pour grille, que la crainte de Dieu, pour voile, que la modestie. Son audace lui a réussi. Les

Filles de Charité ont accompli sous ses yeux des merveilles de miséricorde. Elles sont, aujourd'hui, répandues par milliers dans le monde entier. Les autres nations nous les envient : « Ah! si nous avions, comme la France, des Filles de Charité, disait un illustre ambassadeur de Russie, il y a longtemps que l'Orient serait à nous tout entier ! » (1).

Que n'ai-je le temps de vous raconter dans tous ses détails la lutte gigantesque entreprise par le grand charitable contre les calamités publiques ! La guerre, l'horrible guerre, , avait dévasté des provinces entières ; les troubles de la Fronde avaient mis le comble à la désolation. Les maladies pestilentielles, la famine, faisaient, chaque jour, de lugubres moissons du pauvre peuple de France. « Ah ! que mon cœur saigne, s'écrie Vincent, de voir tant de maux ! » Et vite, il va se jeter aux pieds des grands, les arrose de ses larmes, en criant : « La paix ! la paix ! donnez-nous la paix ! » De tous côtés, il mendie, et avec tant d'éloquence, que la reine et les grandes dames laissent tomber entre ses mains leurs bijoux, les riches d'abondantes aumônes. Il

(1) Le général Igjsatieff.

organise des convois de vivres et de secours. Il fait marcher, comme un général, ses Missionnaires et ses Filles, à travers toutes les embûches et tous les périls, vers les lieux d'où lui arrivent des cris de détresse. Et lui, le plus pauvre des pauvres, trouve le moyen de dépenser au service des sinistrés plus de soixante-quinze millions. Faut-il s'étonner après cela qu'on l'ait appelé « l'intendant, le nourricier des provinces désolées, le Père de la patrie » (1)?

0 France, sois fière de ce père, et incline ton cœur reconnaissant devant la magnifique couronne de ses œuvres ! A l'âge de 85 ans, lorsque ses jambes enflées et couvertes de plaies, ne peuvent plus le porter, il lance encore son cœur vaillant à la poursuite des misères humaines. Enfin, accablé par l'âge et les infirmités, il se sent pris d'un sommeil invincible : « C'est le frère, dit-il gaiement, qui vient avant la sœur ». — Elle peut venir, cette terrible sœur. Pour vous, ô bon, aimable et charitable saint, elle sera douce. En vous introduisant dans votre gloire céleste, elle donnera l'essor à votre gloire terrestre. Vous avez restauré, rajeuni, grandi, toutes les (1) Lettre du Gouverneur de Saint-Quentin.

œuvres de miséricorde que vous a léguées le passé. Vous avez fait sortir les âmes pieuses de la petite vie où elles se renfermaient, développé les initiatives privées, créé mainte et mainte institution de bienfaisance, et donné aux cœurs chrétiens l'élan qui, depuis, s'est traduit par de si admirables dévouements. Toutes les miséricordes contemporaines sont de votre lignée, vous êtes si bien maître dans l'art sacré de mettre la miséricorde corporelle au service du salut des âmes, que la sainte Eglise, par la voix de son Chef suprême, « vous a déclaré et institué patron spécial de toutes les associations charitables qui existent dans le monde catholique, et veut qu'on vous rende les honneurs qui sont dûs aux célestes patrons » (1).

Mais je ne veux pas me contenter d'admirer vos grandes œuvres ; je veux en chercher le principe dans votre sainte âme, pour la complète édification de mes chers auditeurs.

(1) Bref de sa sainteté Léon XIII, du 12 Mai 1885.

Parmi les statues qui, au commencement du dernier siècle, décoraient un de nos plus beaux monuments, il y en avait une sous laquelle on lisait cette inscription : « Vincent de Paul, philosophe français du dix-septième siècle ». Les dispensateurs de gloire auxquels était due cette canonisation civile, n'ont pas eu la bonne fortune de la voir consolidée. L'Eglise, plus clairvoyante qu'eux, a trouvé dans l'âme de Vincent de Paul un principe plus efficace que la philosophie, et a remplacé, par une apothéose inoubliable, l'apothéose indécente et grotesque du voltairianisme. Pendant qu'on reléguait la statue philosophique du Louvre dans le coin obscur d'un hospice, elle a convié les fidèles du monde entier à vénérer sur les autels la statue d'un Saint.

Sans doute, les grands dons de la nature, l'élévation de l'esprit, les intuitions du génie, la noblesse et la fermeté de caractère, la générosité du cœur peuvent servir d'appoint

aux grandes œuvres, mais encore faut-il qu'ils soient mus par une force supérieure, quand il s'agit de faire entrer l'héroïsme dans les habitudes d'une vie humaine. Malgré son origine obscure et toute plébéienne, Vincent de Paul était riche des dons de l'âme ; toutefois, aucune de ses facultés naturelles ne pourrait nous expliquer sa vie et sa fécondité surhumaine, si nous ne pouvions dire cle lui: « Spiritus sanctus erat in eo : L'Esprit de Dieu, l'Esprit-Saint était en lui ».

Principe de toute grâce, source vive, feu ardent, charité substantielle, l'Esprit de Dieu, quand il s'empare d'une nature d'homme, la purifie, la rectifie, la transforme, l'enlève, et la pousse à se surpasser elle-même par des œuvres merveilleuses, comme celles que nous admirons dans la vie de notre grand saint.

Spiritus sanctus erat in eo : L'Esprit Saint ftait en lui, et sa vive lumière lui fît com- >rendre de bonne heure le sens profond de cette parole de l'Ecriture : « Beatus qui intelligit super egenum et pauperem (1) : Bienheureux celui qui a l'intelligence du pauvre et de l'indigent ».

Placé en face des misères et des douleurs

Page 1