LES
Discours de charité prononcé le 15 août 1886, dans l'église Saint-Jacques de Dieppe.
Orphano tu eris adjutor.
(Ps\LM. X),
Mes Frères,
Toutes les œuvres de charité sont intéressantes, parce que toutes ont le même objet : Jésus-Christ représenté dans ses pauvres. Cependant il en est qui semblent mériter nos préférences, soit parce qu'elles nous offrent une misère plus grande à soulager, soit parce que ceux qui souffrent ont plus de charmes pour séduire, plus de droits à nos bienfaits.
20i LES ORPHELINS
Telle est l'Œuvre des Orphelins de Notre- Dame-des-Flots, dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui.
J'espère que votre charité ne leur fera pas défaut, car leur âge, leur condition, le malheur qui les a fait orphelins, l'avenir qu'on leur prépare, tout conspire à vous intéresser à mes chers petits clients ; tout vous invite à vous montrer généreux à leur égard.
Et d'abord, mes Frères, il s'agit d'une œuvre d'enfants ; et, à mon avis, comme au vôtre, j'en suis certain, l'enfance est ce qu'il y a au monde de plus charmant. C'est la vie en bouton, c'est-à-dire dans sa première fraîcheur, la vie sans les ravages du temps, sans le trouble des passions, sans les flétrissures du vice, la vie avec toutes ses espérances. Lorsque je rencontre une fleur qui va s'entr'ouvrir, je m'arrête, je contemple et je rêve. Je me demande quelle sera sa forme, sa couleur,
quels fruits elle portera plus tard. Ainsi, devant un enfant, je me demande ce qu'il deviendra en grandissant, quels seront ses traits, sa parole, son sourire, son esprit, son cœur, ses yertus. Enfin, je vous confesse ma faiblesse, j'aime les enfanis, même lorsqu'ils ont des défauts, car je ne puis les leur imputer; ces pauvres petits sont encore sous l'empire d'instincts auxquels ils ne peuvent pas commander. J'aime les enfants, et je suis sûr que vous les aimez aussi, que vous ne voudriez pas ressembler à ces êtres au cœur dur et égoïste dont on dit : Tristes natures, ils n'aiment pas les enfants !
Ne pas aimer les enfants, c'est manquer d'un trait de ressemblance avec Dieu, qui se montre si attentif, si soigneux, si bon, si paternel pour tout ce qui est petit, faible et fragile. Voyez comme sa douce Providence multiple les précautions et les délicatesses autour de tout ce qui commence à vivre : les germes, les fleurs, les petits oiseaux. Qu'elle est merveilleuse la demeure des graines, enfants des arbres et des plantes ! Avec quel art les chambres y sont distribuées! Comme elles
sont remplies d'un suc qui nourrit le germe presque invisible ! comme les cloisons en sont ouatées avec soin, si la graine est frileuse ! comme les ressorts, les aigrettes, les ailes, les hélices sont tout prêts pour l'emporter dès qu'elle sera émancipée !
Et la fleur ! comme elle est chaudement protégée contre les brises trop vives ! Que d'enveloppes autour de sa corolle ! Que de boucliers pour recevoir les coups de la tempête jusqu'à ce qu'elle puisse les affronter !
Et les petits oiseaux ! quel tendre amour il y a pour eux dans le cœur de leur père et de leur mère ! Comme tout se prépare dans la nature pour les nourrir, quand ils auront brisé leur coquille : et l'insecte qui pullule, et la verduL*e qui soulève la terre et s'épaissit, et le grain qui tombe égaré sur le bord du chemin !
0 Dieu des germes et des fleurs, comme vous devez aimer les germes et les fleurs de la vie humaine, les petits enfants de l'être privilégié que vous avez créé à votre image ! Oui, vous les aimez, leur innocence vous touche, et lorsque vos yeux sont fatigués par le spec-
tacle de nos vies déflorées, vous les reposez avec complaisance, j'en suis certain, sur l'âme pure des petits enfants.
Dieu aime les enfants, mes Frères. Nous n'en pouvons pas douter, quand bien même nous ne comprendrions rien aux intentions de sa Providence, car il nous l'a dit par la bouche de son Fils bien-aimé. Jésus aimait les petits enfants qui accouraient à lui attirés par sa bonté. Offensés de leur importunité, les Apôtres voulaient les écarter ; mais lui, il les appelle. « Laissez venir à moi les petits enfants, dit-il : Sinite parvulos ventre stdme^; » il les embrasse, il les caresse, il les baise ; il les propose pour modèle à ceux qui l'écoutent; le royaume des cieux leur appartient ; si on ne leur ressemble, on n'entrera point dans la demeure de son Père. Il faut imiter leur candeur et leur innocence, et surtout il faut les respecter. Malheur à celui qui scandalise les petits enfants !
Avant que le Sauveur^ eût parlé, l'homme était cruel pour le fruit de ses entrailles. Il y a