‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 42 sur 71 · Eûce ego mitto vos sicut oves in medio luporum · texte numérisé non relu

Eûce ego mitto vos sicut oves in medio luporum

(Matth., cap. x, 16.)

puissance? Ils succombent dans la lutte, c'est vrai, mais non sans avoir profité de l'assistance divine, multiplié les merveilles et conduit leur Œuvre de la Propagation de la Foi jusqu'à sa seconde période.

Cette seconde période, je l'appelle la période de l'union et du protectorat, c'est-à-dire celle pendant laquelle les puissances spirituelles et temporelles de ce monde concourent à rétablissement du règne de Jésus-Christ. Dieu ne se retire pas, il ne refuse pas son assistance, ni le concours de son souverain pouvoir : sans cette assistance, sans ce pouvoir, que pourraient faire les hommes ? Cependant les causes secondes étant préparées, même dans cette œuvre si manifestement audessus des forces humaines, Dieu ne peut s'empêcher de les laisser agir selon leur propre énergie. L'Église victorieuse est devenue la plus haute des influences et la plus grande des forces ; les Césars ont courbé leur front sous le joug de la croix ; maintenant, papes, évêques, abbés, empereurs, rois, républiques, tous vont travailler au triomphe de la foi.

Constantin, après avoir promulgué Tédit

qui doit clore l'ère des grandes persécutions, profite des ambassades que lui envoient l'Inde et l'Ethiopie pour faire connaître la religion chrétienne. Sapor, roi de Perse, lui demande son amitié et lui apprend que, dans son grand empire, le Dieu dont il adore la sainte majesté est un Dieu connu et vénéré, et que, dans la Chine, une de ses provinces, les églises sont nombreuses. Presque en même temps, les Ibériens, convertis par une captive, réclament des évêques, et saint Athanase consacre le premier apôtre de l'Inde-UItérieure, saint Frumence. Dans une lettre aux évêques d'Afrique, il écrit : « Le concile de Nicée est connu des Indiens et de tout ce qu'il y a de chrétiens parmi les autres barbares. » Un autre Frumence s'empare, au nom de Jésus-Christ, de l'Abyssinie, pendant que la renommée de saint Ambroise se répand parmi les Francs, qui bientôt viennent tomber, en la personne de Clovis, aux pieds de saint Rémi. Les contrées jadis funestes aux légions romaines, celles qu'elles sont obligées d'abandonner aux barbares, retentissent de ce cri : Credo, C'est le cri des apôtres envoyés par les papes. C'est

Séverin qui s'avance jusqu'au fond de la Norique, Augustin qui convertit et baptise les Anglo-Saxons devenus maîtres de la Grande- Bretagne, Boniface et ses compagnons qui évangélisent l'Allemagne, bâtissent des églises et construisent des monastères.

L'extrême Orient semble jaloux de ces succès. Un empereur de Chine ordonne que la religion chrétienne soit publiée dans ses Etats ; les églises se multiplient; les bonzes de la grande loi d'Occident sont comblés d'honneur; un généralissime chrétien, par son génie, sa bravoure, ses vertus, soutient contre toutes les rébellions et conspirations la dynastie des Tang, favorable à la foi de Jésus-Christ.

Mais, à cette même époque, un plus illustre guerrier, un prince plus magnanime, un empereur, dont le nom doit être écrit en lettres d'or dans les fastes de l'Église, lui prépare des jours glorieux. Charlemagne entoure d'un plus grand prestige le pouvoir des souverains pontifes. Il défend l'Église de Dieu contre la rapacité de ses ennemis. Pour faire cesser les guerres niterminables de la Saxe, il prie, il envoie des missionnaires et voit bientôt arriver

à ses pieds, vêtus de la robe blanche des catéchumènes, le fier Witikind et ses compagnons. La Propagation de la Foi est le but suprême de ses efforts. Dans la guerre, son camp ressemble à un vaste monastère où la prière et le jeûne alternent avec les combats ; dans la paix, il promulgue des lois tout imprégnées de l'esprit de Jésus-Christ.

Un si grand exemple ne peut être perdu. L'impératrice Théodora, sollicitée par les Bulgares, leur envoie deux apôtres, saint Méthodius et saint Cyrille. Les ducs de Russie commencent à s'ébranler. Rollon, chef des Normands, convertit son peuple. Miecislas, roi de Pologne, abaisse devant Jésus- Christ son front couronné. Les Slaves et les Poméraniens voient leur noblesse courir au-devant de saint Adalbert et de saint Othon, et livrent leurs idoles aux papes qui les réclament comme un trophée de la plus douce des victoires. Les Hongrois, fils des Huns, touchés par l'exemple et les vertus de leur roi Etienne, reçoivent le baptême et se mettent sous la protection de celle qu'ils appellent la Dame par excellence.

Sans doute, mes Frères, à cette époque de II 18

l'histoire, il y a encore dans le monde des vices odieux et des iniquités effroyables ; toutefois, pendant les quelques siècles qui viennent de s'écouler, quelles conquêtes pour Jésus- Christ ! L'Orient s'est amoindri et comme desséché sous le souffle de l'hérésie ; mais l'Occident, plein de sève, voit fleurir dans son sein les héroïques vertus de la vie parfaite. A mesure que le christianisme s'étend, d'immenses asiles s'ouvrent partout, pour abriter ceux qui veulent préparer leur âme à de grands combats. Ce ne sont pas, comme on le croit communément, des prisons où viennent se punir eux-mêmes les grands criminels qui échappent à la justice humaine; ce ne sont pas des sépulcres où s'enterrent les passions qui redoutent un éclat; ce ne sont })as des Thabor où les âmes oisives se réfugient pour rêver le ciel, au lieu de l'escalader par de généreux efforts : non, ce sont de fortes citadelles d'où doivent partir, de temps à autre, des conquérants remphs de l'esprit apostolique. Colomban était moine, Augustin était moine, Boniface était moine; ils étaient moines aussi, cet Anschaire et ce Witzmar qui évangélisèrent la

Suède, le Danemark, l'Islande, le Groenland, et répandirent, jusqu'au pôle arctique, la foi chrétienne dont on devait retrouver plus tard les vestiges dans les traditions défigurées du nord de l'Amérique.

Mais, mes Frères, le grand âge des moines conquérants ne commence, à proprement parler, qu'au milieu de cette seconde période de la Propagation de la Foi. Après les prodigieux efforts des ordres chevaleresques qui continrent les flots de l'islamisme prêts à engloutir l'Occident, après les mouvements gigantesques des Tartates, qui ouvrirent de nouveau les routes de Textrême Orient, Dieu suscita deux ordres célèbres dont un chrétien ne peut ignorer l'histoire. Vous avez déjà nommé l'ordre de Saint-Dominique et l'ordre de Saint- François. Ils naquirent ensemble et devinrent bientôt, entre les mains des papes, les infatigables ouvriers de l'Œuvre de la Propagation de la Foi. Il n'y eut point d'hésitation dans leur dévouement, point de tâtonnement touchant la direction qu'ils devaient prendre. L'univers s'ouvrait devant eux, ils envahirent l'univers. Les rois tartares entendirent leur

voix; évoques et apôtres, ils allèrent prêcher et paître le troupeau de Jésus-Christ, jusqu'aux dernières frontières du monde connu. A la fin du treizième siècle, un Franciscain, Jean de Monte Corvin^ était assis sur le siège archiépiscopal de Pékin. Le pape Grégoire XI écrivait aux admirables frères pérégrinants, audacieux voyageurs qui allaient planter leurs tentes dans les froids déserts de la Sibérie, sous les feux du soleil africain, partout où il y avait des âmes à gagner à Jésus-Christ : c( Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu. A nos bien-aimés fils, les Frères Prêcheurs, répandus parmi les Russes, les Cumans, les Perses, les Tartares, les Indiens, les Éthiopiens. » Hommes étranges, ils viennent à peine de naître et ils sont dans tous les pays. Ils traversent la Grèce et portent en passant des coups redoutables au schisme. Ils vont combattre l'influence et les prestiges des bonzes et des lamas, et laissent dans les mœurs et coutumes de ces faux moines des traces de leur passage. Ils vont se faire tuer sans pitié parle cimeterre des sultans du Maroc. Les Portugais abordent au Congo : ils y

sont déjà. Une nouvelle route est ouverte pour aller aux Indes : ils s'y précipitent. Un nouveau monde sort des profondeurs de l'Océan : ils sont auprès des conquérants et proclament avec eux le règne de Jésus-Christ. Le génie des découvertes s'empare de tous les peuples, les vaisseaux traversent les mers dans tous les sens : sur tous ces vaisseaux, il y a des apôtres, des fils de saint Dominique, des fils de saint François, des fils aussi d'une famille qui vient de naitre et qui, dans son enfance, rivalise de force et d'audace avec les vieux lutteurs de la foi. Enfant de la Compagnie de Jésus, François Xavier convertit le Japon et meurt en face de la Chine où ses frères vont bientôt entrer. Pendant ce temps, le dominicain Louis Bertrand parcourt le Nouveau- Monde dans tous les sens. Enfin, mes Frères, des légions d'apôtres prêchent sur tous les points de l'univers, et jamais cette parole ne fut plus vraie : In omnen terrain exivit soiius eoruni^.

Je me trompe : Dieu préparait à la Propa-

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