Ibid
Ces résultats, enregistrés par les ennemis de notre croyance, sont moins prodigieux encore que la stabilité même de la foi, dans l'orage constant des persécutions. Quand on devrait s'attendre à la crainte, sinon au découragement, voici que des lettres pressantes nous arrivent, mêlant à la douleur les plus vives espérances. La faux des tyrans a dévasté les chrétientés naissantes ; mais ce ne pleurez pas, s'écrient les apôtres : le grain germe, les champs se couvrent, le soleil de la foi darde ses rayons vainqueurs, les épis brisent leur enveloppe fragile, les moissons blanchissent... envoyez-nous des moissonneurs. »
Donc, d'un côté, les puissances humaines stériles; de l'autre, les infirmités fécondes. Certes, mes Frères, on ne peut voir un plus frappant contraste. A quoi l'attribuer? sinon à l'intervention de Celui qui, selon la parole de l'Apôtre, a choisi l'infirmité même pour confondre la force ^ Il est vrai qu'on peut recourir à l'attitude des prédicants et des apôtres pour expliquer la différence de leurs succès ;
1, Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia. (I Cor., I, 27.)
mais c'est reculer la solution d'un problème dont le dernier mot est toujours Dieu, J'avoue qu'il y a des prédicants qui vont de bonne foi et de bon cœur à leur mission. Ceux-là, Dieu sait bien les retrouver un jour; mais c'est l'exception. Généralement, le prédicant est un gentleman qui a rêvé faire sa carrière dans le placement de l'Évangile ; l'apôtre est un homme dévoué qui a pris au sérieux ce précepte du Christ : Allez, enseignez les nations. Le prédicant donne des livres; l'apôtre se donne lui-même. Au prédicant, on ne pardonne pas les inepties de ses traductions; à l'apôtre, on pardonne les barbarismes de sa parole. Le prédicant ne met au service' de sa mission qu'un zèle embarrassé par des liens de famille; le foyer domestique a pour lui des douceurs qui le touchent de plus près que la gloire de Dieu et le salut des âmes. L'apôtre est seul et tout entier à ceux qu'il évangélise; aucun amour terrestre ne l'empêche de se dépenser et dépenser encore. Le prédicant aime le confortable et n'échappe pas, pour l'augmenter, à la tentation du trafic; à lui, comme au plus humble commis, s'applique ce pro-
verbe anglais : Qui va au loin est marchand ou le devient. L'apôtre ne craint pas les privations et la misère; au besoin, il vit à l'aventure, raccommode lui-même, fût-il évêque, ses vêtements et son linge, marche sans chaussure, se meurtrit et se déchire les pieds à la poursuite des brebis de Dieu, tombe mourant de faim sur le bord des chemins, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de lui envoyer des sauveurs. Le prédicant est l'homme des côtes et du pavillon national qui le protège ; s'il va trop loin, il n'ose plus sortir de jour ; s'il tombe entre des mains ennemies, il tremble et crie : — pitié! — Son plus grand désir est de retourner sain et sauf dans la mère-patrie, pour y habiter, entre femme et enfants, le cottage qu'il aura gagné. L'apôtre n'ambitionne pas d'autre protection que celle de la croix, le pavillon de Dieu; d'un pas hardi il s'avance, à travers monts et vallées, jusqu'au cœur des continents. Si la prudence l'oblige à se cacher, c'est que les enfants de sa parole ont besoin de lui; mais est-il trahi et livré aux persécuteurs ? — plus de prudence, c'est l'heure de la force. Il étonne ses juges par la grandeur et la fermeté de ses
réponses ; il attendrit ses bourreaux par son angélique patience ; il soutient le cœur chancelant de ses compagnons d'infortune, par ses sereines exhortations ; il meurt en poussant un cri de triomphe, ou en chantant un cantique d'action de grâces. Voyez-vous ce vaillant et vénérable dominicain, Tévêque Diaz? Il a été condamné au supplice du couperet. Des tablettes sur lesquelles sont écrits les noms de tous ses membres remplissent une corbeille couverte d'un voile. Les parents d'un homme riche condamné à ce supplice savent séduire le bourreau qui amène bien vite le couperet qui doit donner la mort. Mais Diaz est pauvre ; le bourreau tire au hasard, ou plutôt, avec une diabolique malice, il s'ingénie à prolonger la torture. Les doigts des pieds et des mains, les mains et les pieds eux-mêmes, les avant-bras et les jambes tombent l'un après l'autre, et le doux martyr ne se plaint pas. Il salue chaque membre que l'on coupe de ce cri : Deo gratias ! Deo gratias ! Deo gralias ! — Si bien que le bourreau a peur de cet homme héroïque que tout le monde admire. — ' (( J*ai cherché, écrivait un illustre Jésuite
à ses frères, par quels moyens je pourrais établir la religion catholique : je n'en trouve pas de plus persuasif que ma mort^ »
Le Père Ricci avait raison. Nous ne pouvons pas douter qu'entre les prédicants et les apôtres le contraste des succès dépende du contraste de l'attitude. Mais de quoi dépend le contraste de l'attitude? N'est-ce pas de la grâce de Dieu qui se plail, dans l'intérêt des petits, aux faciles démonstrations ? Laisserait-il les sectes en proie à toutes les faiblesses, à toutes les vulgarités méprisables, si elles prêchaient, aussi bien que l'Église catholique, sa saintô vérité? Ne ferait-il pas, entre les prédicants et les apôtres, un égal partage de l'héroïsme? Pour qui sait voir, l'intervention de Dieu et le témoignage qu'il donne à la vérité sont choses manifestes. C'est Lui qui pénètre les cœurs de ses apôtres d'une grâce plus admirable et plus prodigieuse que ces actes de toute-puissance auxquels nous devons les miracles de l'ordre physique. C'est Lui qui soutient la nature dans les privations, les