PANEGYRIQUE DU B. JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE
prononcé dans l'église primatiale de Rouen, le 14 juin 1888.
Justum deduxit Dominus per vias rectas^ et ostenditilli regnum Dei; et dédit un scientiani sanctorum ; honestavit illum in laboribus, et coinplevit labores illius.
(SaPm cap. X, 10.)
Messeigneurs, Mes Frères,
Il y a cinquante- quatre ans, un tout jeune enfant, arrivé de bonne heure à la classe, contemplait, dans un pauvre cadre, la douce et sereine image d'un homme habillé comme ceux qu'il appelait ses chers frères, et sous cette image il lisait : Véritable 'portrait de M. l'ahhé JeaU' Baptiste de La Salle, fondateur
de r Institut des Frères des Écoles chrétiennes . A quelque temps de là, M. l'Abbé s'appelait le Vénérable; aujourd'hui, c'est le Bienheureux ; et à l'enfant, devenu presque un vieillard, Dieu a réservé la gloire d'exprimer solennellement sa reconnaissante admiration.
Vous avez fait de cette joie un honneur, Monseigneur, en me demandant ma parole pour une de ces fêtes que votre amour du beau et vos illustres amitiés savent rendre si magnifiques et si grandioses \ Plus que toutes les autres villes, Rouen a droit aux pompes de la Béatification. C'est d'ici qu'a jailli l'étincelle et qu'est parti le mouvement qui ont décidé la vocation de Notre Bienheureux ; c'est d'ici qu'il a reçu les conseils qui l'affermirent dans son dessein ; c'est ici qu'il se sentait plus particulièrement attiré ; ici, qu'il a fondé sa maison de prédilection ; ici, qu'il vint achever
1. Étaient présents : NN. SS. Thomas, archevêque de Rouen; Hugonin, évêque de Bayeux; Grosleau, évêque d'Évreux; Germain, évêque de Coutances; Corfcet, évêque de Troyes ; Turinaz, évêque de Nancy ; Goux, évêque de Versailles ; Jourdan de la Passardière, évêque de Roséa, administrateur de Tunis, suffragant de Carthage,
sa laborieuse carrière ; ici, que reposent ses restes bénis ; ici, que ses ossements ont prophétisé ; ici, qu'il a révélé sa gloire céleste par des merveilles encore vivantes : Je les vois dans cet auditoire ; elles pourraient se lever et dire : C'est moi M Chantons donc ses louanges. La sagesse divine, elle-même, a inspiré les trois strophes dans lesquelles s'encadrent toute la vie et toute l'œuvre de très doux, très pieux, très humble, très pur, très austère, très éprouvé, très patient et très glorieux Jean- Baptiste de La Salle, dont nous inaugurons en ce jour le culte public :
« Le Seigneur a conduit son juste dans les voies droites et lui a montré le royaume de Dieu ;
(( Il lui a donné la science des saints ;
(( Il l'a honoré dans ses travaux et en a assuré les fruits, y)
1. M. Etienne de Suzanne, dont la guérison miraculeuse est mentionnée dans la bulle de béatification, était présent à la cérémonie.
Dieu est maître de ses grâces. Il peut d'une tige stérilisée ou déshonorée par le vice tirer de saints rejetons. Plus d'une fois, il a étonné le monde par cette merveille. Cependant ce n'est pas la loi commune de son action providentielle sur ceux qu'il appelle ses justes. 11 prépare généralement l'éclosion de leurs vertus dans un milieu où la vie chrétienne est en honneur. C'est ainsi qu'il les détourne, dès le principe, des fausses voies où pourrait s'égarer leur enfance, pour les mettre dans le droit chemin, selon la force de cette parole : Justum deduxit Dominus per vias rectas.
Or, dans la dernière moitié du dix-septième siècle, vivait; à Reims, une famille où sept enfants croissaient sous l'austère et douce protection d*un père et d'une mère non moins recommandables par leurs vertus que par leur noblesse. Jean-Baptiste de La Salle était l'aîné de cette famille, dans laquelle Dieu se fit une
part de maître. Son nom prophétisait, avec sa vie pure et pénitente, la mission que Dieu devait lui confier d'être le précurseur de son règne dans l'âme des enfants pauvres.
Dès ses plus tendres années, il est marqué du signe d'élection. Dieu le met à part : Justum deduxit. Il le détourne des joies bruyantes et des vains amusements dans lesquels se complaît la légèreté de l'enfance et lui donne le mystérieux attrait des choses sacrées. Entre toutes les lectures, c'est la vie des saints qu'il préfère ; entre tous les chants, c'est celui de l'Église qui le ravit; c'est dans le temple de Dieu et près de l'autel qu'il se sent plus à Taise et qu'il aime à épancher son âme. A mesure qu'il croît en âge ses goûts s'affirment davantage. Il arrive à la fin de ses humanités sans avoir été détourné, par la curiosité et la séduction des belles-lettres, de la voie sainte où la grâce l'a engagé : dévot sans contrainte, grave sans tristesse, chéri de ses maîtres, vénéré de tous ses condisciples, charmant tout le monde par sa douce et chaste beauté d'ange, et tout entier au règne de Dieu à qui il s'est donné sans partage. Déjà sa jeune âme est pénétrée
de cette noble maxime qui sera désormais la règle de sa vie : « Dieu seul ! et rien en dehors de sa volonté sainte. »
Or, la volonté de Dieu, c'est qu'il se consacre au service des autels. Ses inclinations, ses attraits, ses plaisirs, tout indique qu'il est fait pour l'Eglise. Il y entre par la porte des honneurs et des avantages qu'ambitionnaient alors les jeunes gens de noble famille. Mais la grâce, qui éclaire et conduit ce juste, n'a pas de peine à le préserver de l'amour du bien-être, de la mollesse et du luxe auxquels se laissent aller, en ce temps-là, ceux qui abusent des biens d'église, ni à lui persuader qu'un clerc doit payer son bénéfice par le service public de la prière, et être un homme de retraite, de recueillement et d'esprit intérieur.
Le jeune chanoine de Reims, uniquement appliqué à l'étude et au service de Dieu, devient bientôt maître es arts. La mort de son père et de sa mère, en l'arrachant au séminaire de Saint-Sulpicc, où il étudie la théologie et se montre le modèle des parfaits, et en lui imposant les sollicitudes et les charges d'un chef de famille, ne le détourne pas de sa vocation
ecclésiastique. Dieu maintient son juste dans la droite voie et lui fait entrevoir, dans Pâme des enfants dont il est le frère, le tuteur et l'éducateur, la part privilégiée de son royaume» où il devra, un jour, exercer son zèle et dépenser son amour.
Jean-Baptiste de La Salle avait vingt-sept ans lorsqu'il fut ordonné prêtre. Je ne m'arrêterai pas à vous dépeindre sa ferveur, ses ravissements, sa vie toute céleste. « C'était, dit un de ses plus anciens historiens, un Moïse remportant de son commerce avec Dieu un fond de lumières qui se répandaient sur tous ceux qui l'approchaient. » Dans sa vie tranquille et recueillie de chanoine, il eût été un orange parfait et un admirable directeur d'âmes; mais Dieu lui réservait une autre mission dans son royaume : la création et l'organisation d'une armée pacifique, destinée à combattre l'ignorance et la corruption des classes pauvres, par l'instruction et l'éducation chrétienne et gratuite de l'enfance.
Vous avez entendu dire mille fois, mes Frères, que, jusqu'à la fin du siècle dernier, l'ignorance du peuple a été systématiquement
entretenue par TÉglise, au profit d'une superstition honteuse et dégradante, et qu'il a fallu qu'une révolution rédemptrice de la librepensée proclamât Taffranchissement des basses classes, et donnât le signal d'une généreuse diffusion de l'instruction populaire. Ce mensonge banal s'est tellement emparé de Topinion, que les plus lumineuses et les plus convaincantes évocations des faits historiques n'ont pas encore pu l'éclairer. Puisse la solennelle et providentielle glorification d'un des plus vaillants, des plus généreux et des plus triomphants instituteurs du peuple étouffer le mensonge et populariser la vérité!
Je n'ai point à vous raconter toutes les gloires intellectuelles de l'Église, ni à vous prouver qu'elle a été fidèle, en tous les âges, à sa mission d'enseignement, autant que le permettaient l'agitation des peuples, la rudesse de leurs caractères et de leurs mœurs ; ce serait m'écarter de mon sujet. Transportons-nous à l'époque où le Bienheureux de La Salle commença son œuvre, c'est-à-dire plus d'un siècle avant cette révolution vantarde qui prétend
confisquer la lumière et l'amour du genre humain.
En ce temps-là, bien que la charité chrétienne eût multiplié les écoles, il y avait encore une foule d'enfants que la pauvreté retenait loin de ces foyers de lumière. L'ignorance et les mauvaises mœurs, conséquences fatales de leur abandon, m.ettaient en péril leur salut et devenaient une menace pour la société. De grandes âmes s'émurent; il leur semblait entendre la voix plaintive du Christ leur dire : (( Faites vsnir kmoi les petits enfants. » C'est alors que fut conçu le dessein des écoles chrétiennes gratuites pour les enfants pauvres*.
Je félicite la noble ville de Rouen d'avoir été le premier théâtre où fut exécuté ce généreux dessein, et j'offre l'hommage de ma profonde
\ . Parmi les grandes âmes que préoccupait la question des écoles, il faut compter le vénérable M. Bourdoise. Il semble qu'un instinct prophétique lui ait fait pressentir Tavènement du Bienheureux de La Salle. Trois ans avant la naissance de ce dernier, le 3 octobre 1647, il écrivait ce qui suit : « .Te croy qu'un prêtre qui aurait l'âme d'un prêtre, c'est-à-dire Tesprit de son état, préférerait l'exercice de l'école à toutes sortes d'exercices, et y vivrait comme un saint Paul du travail de ses mains. II 21
vénération au très pieux, très courageux et très dévoué P. Barré, religieux minime, dont les saintes filles sont encore aujourd'hui l'honneur et la Providence de ce diocèse. Le P. Barré n'a point localisé son zèle; Paris fut témoin de ses ardeurs pédagogiques, et il les fit passer au cœur d'un vénérable chanoine de Reims, dont Jean-Baptiste de La Salle fut le disciple et le successeur dans la direction des Sœurs de l'Enfant- Jésus. Cet héritage d'un père spirituel n'était pour notre Bienheureux qu^une sorte d'apprentissage d'une œuvre plus difficile et plus laborieuse. Le P. Barré avait pu trouver facilement des auxiliaires de sa charité pour l'éducation des filles, mais il avait échoué lorsqu'il s'était agi des garçons.
Un prêtre qui aurait la science des saints et du salut se ferait maître d'école, et par là se ferait canoniser. Les meilleurs maîtres, les plus grands en crédit, les docteurs de Sorbonne n'y seraient pas trop bons ; mais parce que les écoles des paroisses sont pauvres et conduites par des pauvres, on s'imagine que ce n'est rien ; cependant c'est Tunique moyen de détruire le vice et d'établir la vertu, et je deffie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur. » {Vie de M» Bourdoise^ lib. V; p. 474. Paris, Fournier, 1714.)
Une femme héroïque entreprit de compléter son œuvre, et donna ouverture aux desseins de la Providence sur le Bienheureux de La Salle. La nature l'avait faite grande, belle, intelligente, noble, majestueuse, capable d'inspirer l'amour et le respect. Elle ne se servit d'abord de ces dons que pour donner en spectacle les vices les plus méprisables. Esclave de sa vanité, idolâtre de son corps, ne songeant qu'à se faire admirer, empressée à tous les plaisirs, amoureuse du bien-être jusqu'à la plus honteuse mollesse, dure aux malheureux jusqu'à injurier et maltraiter ceux de ses serviteurs qui avaient pitié d'eux : voilà ce qu'elle était avant que la mort d'une des victimes de sa dureté eût converti son cœur. Mais, depuis, quelle humilité! quel amour de l'abjection I quelle mortification ! quelle tendresse pour les pauvres! Aucun mépris, aucune injure capables de satisfaire son désir d'être humiliée; aucune nourriture assez vile pour châtier son goût; aucun vêtement assez abject pour couvrir son corps exténué par toutes sortes de macérations ; aucun réduit assez misérable pour servir de refuge à sa vie solitaire* Prodigue
de ses biens qu'elle dépensait tous en bonnes œuvres, elle avait l'air si pauvre qu'on lui faisait l'aumône, à son grand contentement. Prodigue de sa vie, elle la sacrifia dans un hôpital où elle soignait les maladies contagieuses. Au temps de ses triomphes mondains, on l'appelait l'insolente Maillefer ; après sa mort tout le monde voulut avoir de ses reliques. Admirables exemples de ces temps de foi ! Ils ne sont plus à la taille de nos mondaines amoindries. Leurs vices, pour être plus dissimulés, ne sont pas moins odieux que ceux des grandes dames d'autrefois. Et que font-elles pour les expier? Hélas! c'est à peine si un directeur débonnaire parvient à les faire échouer dans je ne sais quelle dévotion sans profondeur et sans sincérité, où les amulettes et les petites pratiques tiennent lieu de pénitence.
La grande âme de M""^ de Maillefer avait compris l'œuvre du P. Barré; elle voulut l'achever en fondant des écoles de garçons. L'homme qu'elle choisit pour exécuter son dessein, M. Niel, pieux, actif, plein de zèle et de souplesse, avait déjà fait un essai à Rouen. Mais c'était à Reims, où il fut envoyé, qu'il
devait trouver le maître ouvrier de cette grande entreprise. La main de Dieu, qui conduit son juste, s'y montre en toutes les circonstances. La nature calme de M. de La Salle se serait accommodée volontiers d'une vie tranquille, où il eût pu satisfaire ses goûts pour la retraite, l'étude, l'oraison, les pratiques ascétiques; mais, fidèle à sa maxime : Dieu seul ! et rien en dehors de sa sainte volonté ! il se laisse amener par la Providence dans un courant d'action qui doit agiter toute sa vie. C'est en vain qu'il s'efforce de n'être qu'un collaborateur intermittent dans une œuvre dont il comprend l'importance; Dieu veut qu'il en soit le chef et qu'il y mette sa sagesse, sa prudence, son esprit d'ordre, sa constance et toute sa sainteté. Il est ainsi fait que son humilité se refuse aux grandes entreprises, que ses résolutions ont besoin d'être contrôlées et approuvées par ceux qu'il considère comme les interprètes de la volonté de Dieu; mais, une fois prises, comme il y tient ! Rien ne peut les ébranler, ni le détourner de la voie où Dieu l'a mis pour travailler à l'extension de son règne. « Je m'étais figuré, dit-il, dans
un de ses mémoires, que la conduite que je prenais des écoles et des maîtres serait seulement une conduite extérieure qui ne m'engageait à rien autre chose qu'à pourvoir à leur subsistance, et à avoir soin qu'ils s'acquittassent de leur emploi avec piété et application... Mais Dieu, qui conduit toutes choses avec sagesse et avec douceur et qui n'a point coutume de forcer l'inclinaison des hommes, voulant m'engager à prendre entièrement le soin des écoles, le fit d'une manière imperceptible et en beaucoup de temps; de sorte qu'un engagement me conduisit dans un autre, sans l'avoir prévu dans le commencement. »
Voilà bien, mes Frères, le Justum deduxit. Notre Bienheureux, qui croyait n'avoir pas d'autre chose à faire qu'à contenir et à régler l'ardeur d'un homme entreprenant, le supplante sans le vouloir. En 1681, il fait de sa propre demeure la maison commune des maîtres d'école, de sa table leur table ; deux ans plus tard, il résigne son canonicat; l'année suivante, il se dépouille de son patrimoine. Il a vaincu, pour cela, les répugnances de sa nature délicate et bien élevée, l'amour-
propre, les susceptibilités, les colères de sa famille, les mépris et les injures du monde, les supplications de ses amis et les résistances de ses supérieurs ecclésiastiques. Réduit à rien, il se trouve à la tête d'un petit troupeau que ses renoncements ont délivré des tentations qui menaçaient de le disperser : famille de pauvres, de chastes et d'obéissants, vêtus d'un habit grossier, disciplinés par une règle austère, et s'appelant tous du doux nom de frère; noyau d'une grande armée de travailleurs, destinés à exploiter les contrées les plus humbles et les plus oubliées du royaume de Dieu; tous pénétrés de cette maxime du maître : Dieu seul, et rien en dehors de sa sainte volonté !
Or, mes Frères, la volonté de Dieu est que l'œuvre du Bienheureux de La Salle soit éprouvée par des difficultés terribles pour lesquelles il aura besoin de la science des saints. Nous allons voir s'il Ta reçue, et si j'ai bien fait de lui appliquer ces paroles de la sagesse : — (c Dédit illi scientiam sanctorum. »
Qu'est-ce que la science des saints? Est-ce cette profonde connaissance des vérités divines, cette merveilleuse intelligence des dogmes et des mystères qu'on ne rencontre que dans l'âme radieuse des docteurs? — Estce le fruit des contemplations sublimes et des visions célestes qui ravissent les grands mystiques, et leur donne comme un avant -goût des délices éternelles ? — Faut-il être un Augustin, un Chrysostôme, un Thomas d'Aquin; ou bien une Catherine de Sienne, une Thérèse, un Jean de la Croix, pour qu'on puisse dire d'une âme juste : « Dieu lui a donné la science des saints : Dédit illi scientiam sanc' torum? » Non, mes Frères. La science des saints est plus simple et plus à la portée de l'universalité des âmes. Notre divin maître Jésus-Christ l'a résumée en ces quelques mots : (r Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même et qu'il porte sa
croix : Si quis vult post me venire, ahneget semetipsum et tollat crucem suam. » Tout est là, dit le livre de V Imitation : ce In cruce omnia constant. »
Or, personne ne sut mieux se renoncer et souffrir que le Bienheureux Jean-Baptiste de La Salle. De bonne heure, il a fait de la volonté de Dieu la règle souveraine de sa vie. Tout ce qu'il est, tout ce qu'il a, tout ce qu'il peut faire appartient à cette volonté sainte. Il n'est pas de ceux qui croient être d'autant plus grands qu'ils sont plus maîtres d'eux-mêmes, plus libres de s'abandonner aux dangereux caprices de l'esprit propre, plus âpres à faire prévaloir leurs vues et leurs résolutions personnelles. Cela n'est pas une science, c'est une folie. La vraie science, la science pratique des saints commence par Vabneget.
Elle ne s'est jamais démentie dans la vie de notre Bienheureux. Dieu veut-il qu'il quitte le séminaire, paradis de sa jeunesse, et suspende la poursuite d'une vocation qui lui est chère, pour prendre le gouvernement d'une famille que la mort a privée de ses chefs ? Il obéit, et devient le plus intelligent, le plus attentif et
le plus dévoué des tuteurs. Lui demande-t-on de s'arracher à ses douces habitudes d'étude et de prière, pour se consacrer à des œuvres extérieures de miséricorde spirituelle auxquelles il n'a jamais pensé ? Il y consent. Dieu lui fait-il entendre qu'il ne peut rester le directeur des humbles gens, qu'il a groupés autour de lui, s'il les distance de trop loin par sa haute position? Il s'abaisse volontiers, et célèbre par un Te Deum solennel la résignation de sa prébende et son canonicat. Faut-il, pour être mieux aux mains de la Providence, qu'il se dépouille de son patrimoine? C'est fait; en une année, le voilà passé aux indigents et aux œuvres de bienfaisance. Ce noble, il se fait peuple pour instruire les fils du peuple. Ce maître es arts, qui a parcouru toute la carrière des belles-lettres, ce docteur, qui pourrait enseigner avec succès la philosophie et la théologie, il remplit avec une admirable simplicité l'office de maitre d'école des enfants pauvres, et n'a pas de plus grande joie, tout supérieur qu'il est, que de suppléer, dans cette humble fonction, ses disciples malades ou absents. Ce sage, dont les résolutions lentes
ne sont jamais prises qu'avec une parfaite maturité, il est docile comme un enfant sous la conduite de ses directeurs. Investi du commandement, il s'en estime indigne, et n'aspire qu'à être remplacé, afin de pouvoir obéir. Bref, il se renonce en tout : dans ses plus chers désirs, dans ses habitudes, ses goûts et ses délicatesses, dans ses honneurs, dans ses biens, dans son esprit, dans sa volonté. Et ce n'est pas chez lui le résultat d'une faiblesse qui sent le besoin d'être stimulée et conduite, mais l'effet d'un amoureux abandon de la volonté de Dieu à qui il s'est livré tout entier.
Il complète, dans sa sainte vie, le parfait renoncement par l'amour de la croix et la pratique de la souffrance volontaire. Tenir ses sens en captivité et leur refuser les satisfactions que tant d'honnêtes chrétiens leur accordent, ce n'est qu'un prélude de Fimpitoyable guerre qu'il veut faire à son corps. Dans sa jeunesse, il l'habitue aux veillées qui permettent d'allonger le temps de la prière, et, par de douloureux stratagèmes, il l'empêche de succomber au sommeil. Plus tard, il ne lui accordera plus d'autre lit que la terre
nue ou une misérable chaise, afin d'être toujours prêt à répondre au signal qui l'appelle à l'oraison. Dépouillé de tout, il veut vivre comme un vrai pauvre ; et si son estomac délicat de gentilhomme se révolte à l'aspect d'une nourriture grossière, il l'affame par une longue diète pour le contraindre à manger ce qui le dégoûte. A force de mortifications, il tue en lui le goût et ne sait plus distinguer entre la douceur ou l'amertume. Ses rigoureuses abstinences sont aggravées par des jeûnes fréquents et sévères, jamais interrompus, même dans ses voyages qu'il fait toujours à pied. Il lui faut, pour se vêtir, les plus pauvres habits ; et rien ne peut le décider à se protéger contre l'inclémence des saisons. La haire, le cilice, les ceintures aux pointes pénétrantes : voilà l'armure habituelle de ce soldat de la pénitence. Il ne la met bas que pour déchirer sa chair par de cruelles disciplines. (( Si les murailles de sa cellule pouvaient parler, dit un de ses contemporains, que ne diraient- elles pas des pieux excès dans lesquels le jetait son ivresse spirituelle ! » Un autre ajoute : « On pouvait le suivre partout
à la trace de son sang. » Et l'un de ses parents, exprimant un jour son douloureux étonnement, s'écriait : « Il a été trop dur à sa chair, et il sera obligé, aussi bien que saint François, de lui demander pardon, à la mort, de tout le mal qu'il lui a fait pendant la vie. Il s'est fait le tyran d'un corps qui avait été élevé avec des soins extrêmes. Il n'y a que ceux qui le savent qui puissent s'étonner de le voir faire revivre, en sa personne, les Macaire, les Hilarion, les Jérôme et autres anachorètes les plus pénitents. »
Mes Frères, ces pieuses brutalités des saints nous épouvantent quand elles ne nous scandalisent pas ; cela vient de ce que nous n'avons pas leur science. Il comprennent mieux que nous l'Évangile et savent le mettre en pratique.
Non seulement ils se crucifient eux-mêmes, mais, Dieu les crucifie dans leurs œuvres. Ils s'y attendent : c'est la loi. Depuis que le Christ a consommé la rédemption du monde dans la douleur et dans le sang, toute œuvre rédemptrice doit être marquée du signe de la croix. Rédempteur des âmes d'enfants que la pau-
vreté condamne à l'ignorance et à la corruption, notre Bienheureux va subir cette loi ; et avec quelle dureté, grand Dieu ! Ses renoncements et ses souffrances volontaires ne sont que douceurs en regard des épreuves qui lui viennent de son œuvre. Pendant près de quarante ans tout semble conspirer contre elle, et à partir du jour où il l'a entreprise, « sa vie, dit un de ses historiens, n'est plus qu'une longue suite de persécutions et d'humiliations de toutes sortes. Presque tous les jours il voit des orages se former sur sa tête. L'un, souvent, naissait de l'autre, et la fin du premier voyait le commencement d'un second. Ainsi tous, se succédant les uns aux autres, ont formé une tempête qui a duré aussi longtemps que son existence, et les tonnerres n'ont cessé de gronder sur lui que quand il a été couché dans le tombeau. »
Le monde, éternel ennemi des œuvres divines et de la vertu des saints, ne peut souffrir les grands exemples que lui donne un homme de noble naissance et de haut rang, volontairement tombé dans la miséricordieuse abjection d'un état qui le rapproche des pe-
tites gens et des misérables. Hier, honorable sous l'hermine du chanoine, Jean-Baptiste de La Salle n'est plus, sous l'humble habit des frères, qu'un hypocrite, un ambitieux, un entêté, un extravagant, un fantoche ridicule. On l'accable de mépris. Ni lui ni ses disciples ne peuvent paraître dans la rue sans être poursuivis par les cris des enfants et les huées de la populace. Les parents de ceux qu'il instruit se mettent de la partie; non seulement ils lui reprochent les salutaires corrections que les maîtres infligent à la paresse et à l'indiscipline, mais des reproches ils passent aux outrages et aux coups.
Les écolâtres s'émeuvent, les maîtres écri* vains se révoltent contre la nouvelle congre* gation dont ils jalousent les succès. Aux récriminations succèdent les procès ; aux procès, les saisies ; aux saisies, le pillage et la ruine.
La nature conspire avec les hommes. La maladie, l'horrible famine viennent s'abattre sur les communautés en formation ; et ceuxlà mêmes qui avaient promis de les soutenir, infidèles à leur parole, refusent les subsides
dont elles ont plus que jamais besoin pour ne pas succomber aux fléaux.
De ses frères eux-mêmes, le Bienheureux reçoit à chaque instant des coups capables de briser son cœur, de compromettre son honneur et de ruiner son influence. Les uns cherchent à le supplanter, les autres le trahissent et le dénoncent. Ceux-ci se révoltent contre la règle dont il est l'auteur et le gardien, ceux-là donnent au monde le scandale de leur apostasie.
Il devient le bouc émissaire des imprudences et des fautes qui se commettent dans toute sa congrégation. C'est à son autorité qu'on en veut, et des prêtres vertueux, des curés vénérables, jaloux des droits qu'ils ont, et plus encore de ceux qu'ils n'ont pas, ne se donnent aucun repos qu'ils ne l'aient fait condamner et déposer comme un incapable, tout en rendant hommage à ses bonnes intentions et à sa sainteté.
La justice humaine entre en scène, et vient porter un dernier coup à ce juste tant de fois meurtri et blessé. Accusé par des gens qui l'ont trompé, condamné comme suborneur et
voleur, décrété de prise de corps, il n'a plus de place parmi les honnêtes gens, et le voilà obligé de s'enfuir.
Mais la croix, l'implacable croix le poursuit et s'attache à ses pas. Dans le midi, où tout semble d'abord lui sourire, l'hérésie Janséniste va devenir son bourreau. Dépitée de n'avoir pu le séduire, furieuse des remontrances qu'il lui adresse, elle lui répond par un libelle diffamatoire qui écrase sa réputation et ébranle tout son institut. L'infortuné de La Salle entend crouler autour de lui les noviciats et les maisons d'écoles. Il ne sait plus où porter sa vie errante et proscrite. S'il frappe à la porte de ses frères, on lui répond : ce Va-t'en » ; s'il se retourne vers Dieu, dans la solitude où il prie, Dieu se tait ; et son âme perplexe se demande comment elle s'est attirée la haine du ciel et de la terre. Tout à l'angoisse d'un universel délaissement, il pousse le cri du Sauveur en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » — Pleure, gémis, héroïque patient, tu n'es pas au bout de tes peines.
Une humiliation suprême attend le Bienheu- II 22
reux, dans le beau noviciat de Saint- Yon où l'a ramené l'apaisement de la persécution. N'ayant plus d'autre autorité que celle de ses exemples, tout entier aux délices de l'oraison, il ne songe plus qu'à se préparer tranquillement à la mort dont il sent les approches. Mais voilà qu'un grand archevêque, vénéré pour ses hautes qualités et pour ses vertus, semble prendre à tâche de tourmenter, par ses mépris et ses duretés, les derniers jours du serviteur de Dieu. Lui, le plus sincère et le plus loyal des hommes, il est odieusement accusé de mensonge, et tout finit par une sentence d'interdiction qui, en frappant la chère maison de Saint- Yon, le flétrit sur son lit de mort, et à laquelle son âme sereine ne répond que par ces paroles : « J'adore en toutes choses la conduite de Dieu à mon égard ^ . »
1. Plusieurs historiens affirment que le B. de La Salle fut interdit avant de mourir. Nous croyons, avec le plus grand nombre, que la sentence qui lui fut signifiée sur son lit de mort n'était point un interdit personnel, mais une simple révocation des pouvoirs particuliers qui lui avaient été accordés pour la commodité des exercices du culte dans la maison de Saint- Yon. Cette sentence n'en était pas moins une flétrissure pour le saint fondateur, puisqu'elle était basée sur une odieuse calomnie.
Ah ! cher infortuné, elle a été terrible la conduite de Dieu à votre égard ! Combien d'âmes s'y seraient soustraites, et auraient laissé en chemin une œuvre si longuement et si cruellement éprouvée ! Mais, doué de la science des saints, Jean-Baptiste savait se résigner et souffrir. Pas de murmures, pas de plaintes contre ses persécuteurs les plus acharnés ; pas d'autre défense que de s'humilier et de céder à Forage. Si on le traite d'incapable et d'indigne, il croit l'être. On a toujours raison, quand on le rebute et quand on le maltraite. Jamais ses grands et beaux yeux, ses traits doux et agréables ne laissent voir l'agitation et le trouble de son cœur endolori au milieu des contradictions, des affronts, des outrages, des injustices. Tranquille, gai, recueilli, content, gracieux et modeste, c'est ainsi qu'il traverse les tempêtes. « Il en sortait, disent les biographes qui ont eu le bonheur de vivre avec lui, comme il sortait de l'oraison. » Intrépide dans les plus grands périls de sa personne ou de sa société, généreusement abandonné aux ordres de la Providence, rempli d'une inébranlable confiance en Dieu, il n'a
jamais douté de son œuvre, jamais ! « Soyons fermes, disait-il à ses frères ; si Dieu prend notre œuvre en main, il se servira, pour l'avancer, de ceux-là même qui ont fermement résolu de la détruire. Après tout, c'est du fond de nos afflictions que nous devons tirer le sujet de notre joie. Puisque la persécution est la preuve qu'une œuvre est de Dieu, consolons-nous, notre institut est son ouvrage : la croix qui le suit partout nous rend ce témoignage. ))
Eh bien, oui, mes Frères, l'œuvre du Bienheureux de La Salle est l'œuvre de Dieu. Il Ta bien fait voir en glorifiant son serviteur et en couronnant ses travaux : « Honestavit illum in laboribuSf et complevit labores illius. »
La croix est le partage des saints et la marque des œuvres divines ; mais elle écraserait tout sous son poids si Dieu ne montrait qu'il aime et qu'il honore ceux qu'il éprouve. A travers les ombres de la tribulation, nous voyons poindre, dans la vie du Bienheureux de La Salle, la lumière d'une gloire à laquelle l'Église vient de donner son suprême éclat.
Il eut beau se renoncer, se taire et se cacher, ses héroïques vertus inspirèrent le respect, même à ses ennemis les plus acharnés. En contrariant ses vues et ses desseins, en s'appliquant à ruiner son influence, ils ne purent s'empêcher de l'estimer et de l'admirer. Celui-là même qui fut la cause de sa dernière humiliation et de sa dernière douleur fut le premier à s'écrier, quand il apprit qu'il venait d'expirer : « Le saint est mort ! »
Oh, oui, c'était le saint ! Dieu, pour le consoler de ses peines, lui donna lajoiedevoir ses
premiers enfants, empressés à l'imitation de ses vertus, le suivre d'un pas rapide dans le chemin de la perfection, et le précéder à la consommation de l'amour et du dévouement.
Qu'ils étaient touchants et admirables ces jeunes gens qu'on voyait mourir avant Tâge de trente ans, épuisés par les austérités de leur règle et les fatigues de leurs laborieuses fonctions, et que l'on entendait s'écrier, dans
une dernière extase : « Eternité ! Eternité ! que tu es belle ! Amour ! Amour ! nous allons voir l'amour ! » — Le père était ravi d'avoir de tels fils de sa sainteté. Il saluait leur mort, non par des regrets et des larmes, mais par des actions de grâces. « Remercions Dieu, disait-il, en voilà encore un qui part pour le ciel. »
En sanctifiant ses enfants, il pénétrait son œuvre de la sève divine dont il était lui-même rempli, et lui communiquait cette indestructible vitalité qui est le propre des œuvres saintes. Les fléaux qui ruinèrent maintes communautés opulentes la laissèrent subsister, toujours pauvre, mais toujours vivante, et se multipliant dans les plus mauvais jours.
Les persécutions, qui menaçaient de la détruire, ne firent que la répandre : de l'est au centre, du centre à l'ouest, et au midi de la France. Reims, Rethel, Guise, Laon, Paris, Chartres , Calais , Saint-Denis , Boulogne , Troyes, Avignon, Rouen, Dijon, Marseille, Alais, Grenoble, Mende, le Bienheureux vit, avant de mourir, toutes ces villes occupées par la sainte milice dont il était le créateur et l'organisateur.
Petite gloire ! — C'est quand le saint est mort, quand il n'y a plus de vertu à éprouver, mais seulement des mérites à récompenser et à faire connaître au monde, que Dieu s'empresse d'honorer les travaux de son serviteur. Celuici n'a laissé à sa congrégation qu'une existence précaire, et voilà que six ans après sa mort les lettres patentes du roi et l'approbation du Saint-Siège se suivent de près^ L'institut de Jean-Baptiste de La Salle triomphe et prend place parmi les sociétés religieuses que protè-
1. M. de La Salle était mort le 17 avril 1719, à l'âge de soixante-huit ans. Les lettres patentes du Roy furent octroyées en 1724 et enregistrées en 1725. La bulle d'approbation est du 6 août de la même année.
gent à la fois l'Église et l'État. Les vocations abondent, les noviciats sont pleins comme des ruches qui ne demandent qu'à essaimer, la piété des fidèles s'intéresse partout aux écoles chrétiennes, les maisons de frères se multiplient, et l'on peut espérer, à bref délai, l'universelle diffusion de l'instruction et de l'éducation populaires rêvées par le saint fondateur.
Mais, voici que la Révolution, qui prétend avoir tout régénéré, vient imposer à ce progrès divin un douloureux temps d'arrêt. Tout à l'heure, je l'ai accusée de mensonge ; maintenant, je l'accuse de barbarie.
Féconde en épanchements verbeux sur l'instruction publique, comme si elle l'avait inventée, elle a prodigué les projets, les rapports, les délibérations et les lois : mais pendant qu'elle pérorait et décrétait, les écoles disparaissaient l'une après l'autre : si bien que ses plus fervents admirateurs n'ont pu se retenir de lui reprocher la complète désorganisation de l'enseignement. L'édifice intellectuel, si laborieusement construit par l'amour chrétien, s'est écroulé sous les efforts des stupides déclamateurs de "93. On rencontre encore, çà et là.
DU BIEiNHtUREUX J.-B. DE LA SALLE. 345
quelques rares mercenaires ; mais plus de frères, plus de sœurs pour instruire gratuitement les enfants du peuple. Invités à des serments sacrilèges et violemment chassés de leurs écoles, les instituteurs chrétiens s'expatrient ou se cachent, pour attendre ces jours meilleurs que Dieu fait succéder aux tempêtes des passions humaines comme aux tempêtes de la nature.
Ils arrivèrent ces jours meilleurs. Sous la botte d'un César victorieux, on vit expirer misérablement les pouvoirs décrépits qui décimaient la France au profit de leurs basses convoitises. Le nouveau maître de nos destinées nationales eut le bon sens de triompher des antipathies et des préjugés de ceux qui le conseillaient, et de donner, dans renseignement public, une place honorable aux enfants de Jean-Baptiste de La Salle.
Depuis lors, mes Frères, Dieu n'a pas cessé de glorifier l'œuvre de son serviteur. Laissons de côté les détails d'une statistique fatigante et allons tout de suite aux résultats. — L'Institut des Frères des écoles chrétiennes, par la double puissance du mérite et des services.
s'est emparé de l'estime publique et des sympathies de tous les honnêtes gens : ce sont aujourd'hui ses lettres patentes. Douze mille frères et trois mille novices, c'est-à-dire douze mille soldats et trois mille recrues se préparent à entrer dans les rangs, voilà ce qu'est devenu le petit bataillon de trois cents hommes que Jean-Baptiste de La Salle laissait après lui, en quittant ce monde, théâtre de ses luttes et de son martyre. Ce corps d'armée, le premier créé et organisé, avec la forte discipline et les engagements sacrés qui lui donnent une forme permanente, s'est accru d'une foule de compagnies auxiliaires qui se sont inspirées de ses desseins, et lui ont emprunté quelque chose de sa règle et de ses traditions. De telle sorte que l'esprit et la grâce de notre Bienheureux se retrouvent en toute l'immense armée qui travaille à l'établissement et à l'extension du règne de Dieu dans l'âme des enfants du peuple, et défend, en même temps, la société contre les ravages de l'ignorance et de la corruption des mœurs.
Entendez bien cela, vous qui vous préoccupez de notre défense nationale et sociale ! Les
plus redoutables ennemis d'un peuple ne sont pas les hommes d'armes qui menacent ses frontières, mais bien les passions des âmes sans culture, et plus encore celles que l'éducation morale et religieuse n'a pas disciplinées, et que l'instruction, toute seule, ne fait que rendre plus habiles et plus scélérates. — Or, pour guerroyer avec succès contre ces passions, les meilleurs soldats, croyez-le bien, sont les religieux instituteurs qui savent unir l'éducation chrétienne à l'enseignement ; et, entre tous et par-dessus tous, ceux que les considérations d'intérêt ne peuvent corrompre, parce qu'ils veulent être pauvres ; ceux que les affections et les soucis de la famille ne peuvent ni amollir ni distraire 'de leurs fonctions, parce que la chasteté les a rendus maîtres d'eux-mêmes ; ceux que le caprice et l'amour du changement ne peuvent dégoûter de leur état, parce qu'ils se sont soumis au joug salutaire de l'obéissance. Voilà les premiers défenseurs du pays, campés à ces frontières morales où de redoutables appétits menacent l'existence de tous les peuples. Laissez-les donc là où Dieu les a mis, là où le dévouement les attache. C'est
mal comprendre l'intérêt social et national que de vouloir leur faire quitter leur poste de combat pour des exercices de caserne et des exploits sanglants. Si vous avez besoin un jour de leur sang et de leur vie, ils sauront vou s les donner. Ils ont déjà fait des essais de cette largesse, que la croix des braves a récompensés et que la France a applaudis.
Mais, quoi qu'il arrive, et quelle que soit la forme de la persécution que doit subir l'enseignement chrétien, nous n'en serons plus épouvantés, et vous, très chers Frères qui m'écoutez, vous n'en serez 'point découragés. Dieu, qui a honoré par les progrès de votre institut les travaux de votre saint fondateur, les complète aujourd'hui dans cette solennelle béatification : « Complevit labores illius. » Nous n'avons plus besoin de nous évertuer à prouver que Jean-Baptiste fut un grand citoyen ; l'Église a dit mieux que cela : — Jean-Baptiste est un saint ! Nous n'avons plus besoin de mendier pour lui des statues qu'on ne saura pas respecter sur nos places publiques : l'Église nous accorde mieux que cela : — Jean- Baptiste est sur les autels ! Quel puissant en-
couragement pour vous d'être certains que votre humble mission est agréée de Dieu, et peut vous conduire à la plus haute sainteté ! Quelle confiance vous devez avoir en la protection de votre père, puisque l'Église, en glorifiant ses vertus et son œuvre, authentique son pouvoir et le met en demeure de vous combler de ses bénédictions.
Cher Bienheureux, nous les attendons de vous, ces bénédictions, en échange de nos religieux hommages.
Bénissez vos enfants ! Gravez profondément dans leur cœur votre noble devise : « Dieu seul ! et rien en dehors de sa sainte volonté ; » faites-y germer et croître les héroïques vertus qui ont illustré vos premiers disciples. Donnez-leur, avec l'amour de leur vocation, cet invincible courage qui vous a soutenu à travers toutes les épreuves et à rencontre de toutes les persécutions. Multipliez-les, afin que, chassés de l'enseignement officiel, ils puissent aller et enseigner partout où les appellera la liberté, tant qu'il y aura une liberté. Avec les maîtres, bénissez les enfants qu'ils instruisent, et faites comprendre au monde,
par les vertus de ces chers petits, plutôt que par leurs succès, l'inestimable prix des écoles chrétiennes.
Bénissez les vénérables prélats qui sont venus encourager, par leur piété, la piété des fidèles, et rehausser, par leur auguste présence, les splendeurs de cette fête. Je ne vous demande pas de réchauffer dans leur cœur un amour dont ils donnent chaque jour tant de preuves éclatantes : l'amour du peuple et de ses enfants. Mais venez en aide à leur zèle; faites qu'ils rencontrent comme vous des âmes bienfaisantes, de généreux auxiliaires de leur dévouement, partout où ils devront répondre aux vœux des populations en fondant des écoles libres.
Bénissez tout ce peuple, dont les ancêtres ont admiré vos vertuS; et qui, lui, fut témoin de vos miracles.
Enfin, bénissez celui qui vient de publier votre gloire. S'il faut encore une toute petite fleur à votre couronne, je vous fais hommage de tout ce que je suis. C'est en lisant votre livre des Devoirs du Chrétien que je me suis préparé à comprendre les devoirs du prêtre et
du religieux ; c'est la bienfaisante férule de vos enfants qui m'a appris à chercher dans la pénitence l'expiation de mes péchés ; c'est par leurs pieuses instructions que j'ai commencé à connaître les grandes vérités dont je suis aujourd'hui l'apôtre. Ils ont jeté la semence; je leur donne toute la moisson, et les prie de vous l'offrir. Je vous aime, je vous remercie, et j'espère que, bientôt, du trône où vous êtes assis dans la gloire éternelle, vous daignerez sourire au plus reconnaissant de vos enfants, perdu dans la foule des élus, ô mon cher Bienheureux !