DE JEANNE D*ARC
paisement des ardeurs coupables. Qu'ils m'expliquent comment l'illusion, la maladie, l'exaltation marient la gaité française à la piété angélique, la noblesse à la simplicité vraie, la gloire à l'humilité profonde. Qu'ils m'expliquent comment l'illusion, la maladie, l'exaltation transforment, tout à coup et par intermittence, une paysanne de dix-sept ans, qui ne sait ni A ni B, en un chevalier plein de grâce et de courage, en un capitaine consommé, sûr au conseil, fort au commandement, habile plus que tous au rassemblement des armées, à l'ordonnance des batailles, à l'emploi de l'artillerie ; car telle était Jeanne, au témoignage de ceux qui l'ont vue. Qu'ils m'expliquent comment l'illusion, la maladie, l'exaltation prévoient et annoncent, à l'avance, des événements heureux ou malheureux qui s'accomplissent à la lettre et à point nommé. Besogne impossible, Messieurs. Les naturalistes ont à votre service des mots tant que vous en voudrez ; des explications vraies et des preuves, jamais. Laissez-les donc se débattre misérablement contre l'autorité des événements, et n'écoutez que les inspirations de
l'esprit chrétien et du bon sens français pour reconnaître dans la mission de notre héroïne l'intervention de la miséricorde divine et la toute-puissance du doigt de Dieu.
Mais ce doigt de Dieu ne s'est-il pas retiré après le sacre de Reims, et Jeanne, abandonnée à elle-même, n'est-eile plus qu'une vulgaire victime des querelles sanglantes qui divisent les peuples ? C'est ce que nous allons voir, Messieurs; dans le récit de son supplice.
Dieu permet quelquefois que Teffet de ses menaces soit suspendu par le repentir des pécheurs ; il permet aussi que l'entier accomplissement de ses desseins miséricordieux soit retardé par nos fautes. Cette permission nous explique le tragique dénoûment qui semble mettre fin à la mission de Jeanne d'Arc. Reims ne devait pas être la dernière étape de sa gloire. « Je suis cy venue, écrivait-elle aux Anglais, de
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par Dieu le roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. » Tant qu'il reste un Anglais sur le sol de la patrie, il faut qu'elle combatte. « Elle aimerait, comme elle le disait dans un naïf épanchement à l'archevêque de Reims, qu'il plût à Dieu son créateur qu'elle retournât, quittant les armes, et qu'elle revint servir son père et sa mère, garder leurs troupeaux avec sa sœur et ses frères, qui seraient si aises de la revoir ; car ce n'est point son état de guerroyer, mais, ajoutait-elle, il faut que j'aille et que je le fasse ainsi. » Ses voix lui disent encore : ce Fille de Dieu, va, va, va. )) Elle va, toujours avec le même courage, mais non plus, hélas ! avec le même épanouissement. Elle sent que l'influence maudite des courtisans pèse sur l'esprit du roi pour arrêter ses élans; elle voit le faible Charles VII retomber aux mains de ces politiques d'antichambre qui redoutent la victoire, parce que la victoire, en accroissant le pouvoir royal, peut l'arracher à leur tutelle intéressée. Elle voudrait frapper un grand coup ; les capitaines et les soldats sont de son avis. « Jeanne peut mettre le roi dans Paris si à lui ne
tient, » disent-ils d'une commune voix ; mais les favoris en ont décidé autrement, et, après une tentative avortée, Jeanne, blessée dans les fossés de la capitale, le cœur navré, est obligée, contre l'ordre de ses saintes, d'abandonner une victoire qu'elle croyait tenir dans les plis de son étendard.
Alors, un nuage sombre descend sur sa vaillante âme ; l'inaction l'attriste, et de mystérieux avertissements lui viennent du ciel ; ses voix lui déclarent « qu'avant la Saint-Jean elle tombera aux mains de ses ennemis; qu'elle ne doit pas s'en effrayer, mais, au contraire, accepter cette grande croix de la main de Dieu, qui lui donnera la force de la porter jusqu'au bout. » 0 douce et pieuse libératrice, courage ! Voici l'heure de l'ennemi et des puissances de ténèbres !
Jeanne est entrée à Compiègne, pour protéger cette place qui ferme l'entrée du royaume aux Bourguignons. Elle espère, par une vigoureuse sortie, déloger l'ennemi de ses positions et le contraindre à lever le siège. Mais, abandonnée de ses hommes et tout occupée à protéger leur fuite, elle entend tomber les herses
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qui lui ferment le chemin du retour ; bientôt elle est prisonnière et vendue aux Anglais.
Deux cris retentissent en même temps. Le cri de France : « Malheur ! Jeanne la Pucelle est prise ! » Le cri d'Angleterre : « Victoire ! à nous la magicienne et le gibier d'enfer ! » Vous vous attendez, Messieurs, à un choc formidable des deux nations : l'une qui veut reprendre sa libératrice pour qu'elle achève sa mission divine, Tautre qui veut la garder pour se venger sur elle de ses humiliations et de ses défaites. Honte et infamie! Le roi, à qui elle a rendu une partie de ses États et promis une entière délivrance, se laisse fermer la bouche et lier les bras par ses tyrans domestiques. Pas un homme d'armes ne vole à son secours, pas une proposition n'est faite pour prévenir l'odieux marché qui va la livrer à ses mortels ennemis. 0 Charles! tu l'abandonnes, et elle, toujours grande et fidèle, soutiendra ton honneur devant ses juges^ Roi! ces crimeslà se paient ; si ce n'est par toi, ce sera par
1. Jeanne, entendant dire que son roi était hérétique et schismatique, répliqua au prédicateur du cimetière de fcSaint-Ouen : « Par ma foi, sire, révérence gardée, je
quelqu'un des tiens. Un jour, la France affolée oubliera les bienfaits tant de fois séculaires de la monarchie qui a fait sa grandeur, et le peuple ingrat vengera par la mort et par la proscription des princes innocents l'ingratitude de la royauté.
Jeanne abandonnée est vendue, contre toutes les lois d'honneur qui protègent les prisonniers de guerre, et amenée dans une cage en fer à Rouen, où elle doit être jugée. L'Anglais convoitait cette proie, afin d'assassiner en elle la France victorieuse après l'avoir déshonorée, comme si sa haine superstitieuse pouvait par là se débarrasser d'un maléfice et ramener la victoire sous ses drapeaux. Un évêque^ intervient dans le marché. Quel nom, grand Dieu ! quel homme et quelle conduite ! C'était bien ce qu'il fallait pour effaroucher et salir la vierge sans peur et sans reproche. Ténébreux ouvrier, il ourdit cette longue trame d'iniquités que doivent recouvrir les formes
vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'Eglise, »