‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 64 sur 71 · Eccl., cap. xLiv · texte numérisé non relu

Eccl., cap. xLiv

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des germes de la nature et de la grâce, nos vertus et notre gloire. Sous l'impression de ses attouchements délicats, toujours pleins d'égards pour notre liberté, il y a des natures rebelles, qui prétendent choisir leur voie. Elles se laissent tenter par les routes obliques qu'elles voient s'ouvrir sur les bords du rude sentier où Dieu mène ses élus; elles se jettent, à l'aveugle, du côté de l'erreur, et vont grossir de leurs recrues le ténébreux royaume de celui que l'Ecriture appelle le père du mensonge. Que d'insensés nous avons vu profaner ainsi les meilleurs dons, et épouvanter le monde chrétien par le scandale de défections impies, dont notre charité demande à Dieu le redressement sans oser l'espérer! Lejuste, lui, cède humblement à la douce pression de la volonté suprême qui le pousse et dirige ses pas. Il laisse, à droite et à gauche, les chemins faciles où l'orgueil lui promet l'indépendance et la vaine gloire, et va directement vers le royaume de lumière et de vérité que le Seigneur lui montre au terme de son voyage terrestre. Il sent qu'il en parcourt déjà les avenues, et jouit, avec un ineffable contentement, de la présence

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voilée du Dieu qui lui a promis de se révéler bientôt, en un jour sans ombre et sans déclin. Tel est, Messieurs, le spectacle que nous offre la vie paisible et laborieuse de très religieux, très savant, très modeste Messire Louis Bourgeois, dans les trois mondes où s'est exercée l'activité de sa belle intelligence et de son grand cœur : le monde des idées, le monde des faits, le monde des âmes.

L'âme humaine reçoit souvent, du pays où s'éveillent ses premières pensées et ses premiers sentiments, une empreinte ineffaçable qu'on retrouve en toutes ses tendances, en toutes ses habitudes intellectuelles et morales. Le désert la prédispose à la vie rentrée et indépendante ; les sites sauvages lui donnent une rudesse que corrigent difficilement les plus doux et les plus aimables commerces; les fières montagnes appellent vers le ciel ses méditations et impri-

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ment la hardiesse à son caractère ; Timmensité de l'Océan l'invite aux rêveries profondes et aux téméraires aventures. Rien de semblable dans les fraîches vallées que le Loir sillonne de ses capricieux méandres, et que bordent de riants coteaux. Tout ce qui est grand et fort détonnerait sur ce théâtre gracieux; c'est le pays de l'idylle. Et, cependant, l'enfant qui naissait en ce pays, il y a soixante ans, n'était point fait pour ce genre de poésie. Il sut, plus tard, décrire en des conversations charmantes les simples beautés de son berceau; mais, s'il emprunta aux lieux de son origine la douceur, l'amabilité, la modestie de son caractère, sa haute intelligence semblait fîUe de régions plus vastes et plus grandioses.

Il est des esprits qui s'attardent en leurs premiers mouvements, et dont on ne peut prendre la mesure qu'à un certain âge. Louis Bourgeois se révéla, de bonne heure, par la force de son application et la rapidité de ses développements. L'œil intelligent d'un curé de campagne avait deviné, dans l'enfant du catéchisme, une âme d'élite dont il fallait s'emparer au nom de Dieu. Le presbytère devint

son école et le premier théâtre de sa vie studieuse. Par pitié pour la faiblesse, et, un peu aussi, pour la légèreté et la paresse du jeune âge, on ne lui administre qu'à petites doses les connaissances élémentaires qui le préparent à l'étude sérieuse des lettres. Cinq longues années s'écoulent, avant qu'il soit prêt à entrer dans le sanctuaire des humanités. Louis Bourgeois voulait aller plus vite. Deux ans lui suffirent pour traverser le portique où la foule indolente des écoliers ne marche qu'à petits pas. Au bout de ces deux rms, il entrait avec honneur dans la classe de troisième, et s'élevait bientôt aux premiers rangs. La raison, le bon goût, la clarté furent les notes habituelles de ses essais littéraires. L'idée avait pour lui plus d'attraits que l'image. On le vit bien quand, sur les bancs du grand séminaire, il se passionna pour la philosophie. Dans ce monde élevé, où s'essoufflent les intelligences vulgaires, il respirait à l'aise. On comprit qu'il y devait rester : aussi, lorsque ses études théologiques furent terminées, à l'âge de vingt ans, il prit possession de la chaire, d'où il devait, pendant plus de dix ans, former à l'art

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de penser les jeunes recrues du clergé de Blois.

Quel honneur pour un si jeune homme, mais aussi quelle charge ! Il lui fallait être mùr à l'âge où l'on se forme encore. Les tâtonnements et les à peu près lui étaient permis, mais sa conscience délicate ne voulait point s'en contenter. Il travailla avec un acharnement si héroïque et un oubli si profond de lui-même que sa santé fut bientôt altérée par les longues veillées qu'il consacrait à la préparation de ses cours. Qu'importe! Dans son corps fatigué l'âme triomphante devenait maîtresse des questions les plus ardues. L'abbé Bourgeois était un professeur consommé quand j'eus le bonheur d'être admis à recueillir ses leçons.

Permettez-moi, Messieurs, de vous dire, ici, ce que j'ai vu et entendu. Le moi n'est fatigant et odieux que lorsqu'il prétend confisquer l'attention à son profit. Tel n'est pas mon dessein ; vous devez bien le penser. Je suis venu à cette lugubre fête pour acquitter une double dette de reconnaissance. Celui qui m'a appelé^

1. M. l'abbé Delaunay, ancien professeur de rhétorique au petit séminaire de Blois,

fut le père de ma parole ; je le remercie tendrement de m'avoir fait un don qui me permet de rendre hommage au père de ma pensée.

La mémoire des enfants est plus fidèle que les appareils ingénieux où travaille la lumière inconsciente, plus habile à fixer les traits que le burin et le pinceau des artistes. Je vois encore, à ^trente-quatre ans de distance, mon maître de philosophie tel qu'il m'apparut pour la première fois, et je me rappelle l'impression profonde que produisirent, sur mon âme de dix-sept ans, sa pâleur maladive, son vaste et beau front sillonné par la méditation, ses yeux doux et pénétrants, souvent levés au ciel, comme pour y chercher des inspirations, sa bouche, à la fois fine et généreuse, d'où s'échappaient les flots d'une parole limpide qui épargnait à nos esprits inexpérimentés les fatigues de l'attention et les efforts de la compréhension.

La clarté s'unit toujours à la pénétration chez les grandes et fortes intelligences. Défiezvous de ces philosophes tourmentés qui ne savent s'exprimer qu'en un langage difficile, dans lequel on cherche l'idée, pendant des

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heures entières, sans pouvoir la dégager nettement. On les croit subtils et profonds penseurs, ils n'ont souvent que de l'imagination ; et ils ne s'en servent que pour obscurcir les choses les plus simples et les plus évidentes. Je plains ceux qui se laissent duper par ces faux génies, dont les ténébreuses nouveautés ne résistent pas au contrôle du sens commun. L'abbé Bourgeois voyait loin dans le monde des idées, et sa merveilleuse lucidité égalait sa pénétration. Ces deux facultés venaient se fondre dans un magistral bon sens, qui, dominé lui-même par l'esprit de foi, faisait de son enseignement philosophique une nourriture de choix : forte, pure, saine, destinée à préparer nos âmes de lévites aux splendeurs de la théologie.

C'était vers ce royaume de Dieu qu'il conduisait, par des critiques bienveillantes, des encouragements discrets et des provocations puissantes, ses disciples émerveillés. Soit qu'il nous fit étudier l'origine et la valeur des idées, la consîruction des jugements, le mécanisme et la puissance des raisonnements, soit qu'il nous entraînât sur les sommets ardus de la

métaphysique, soit qu'il analysât sous nos yeux l'âme humaine et ses facultés, le corps, ses organes et ses merveilleuses fonctions, les rapports mutuels de l'esprit et de la matière dans le composé humain, soit qu'il nous montrât le monde divin par le côté où il est accessible à notre infirme raison, son dessein, fermement arrêté et franchement avoué, était de creuser en nos âmes les fondements et de poser les assises de l'enseignement supérieur qui devait nous faire pénétrer dans les arcanes et nous élever jusqu'aux plus hautes cimes de la révélation. Tl aimait à nous répéter cette parole du chancelier Bacon, qu'il avait inscrite en tête de ses cours : « Si vous ne buvez qu'en passant à la coupe de la philosophie, vous pourrez, peut-être, vous éloigner de la religion, mais vous vous en rapprocherez chaque jour davantage si vous buvez à longs traits. » Avec quel tact exquis il savait distinguer le certain du probable, le dogme de l'opinion ; avec quelle admirable simplicité il faisait la part des mystères qui s'imposent à la raison, même dans le champ limité des vérités que Dieu a livrées à nos investigations ! Avec quelle

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noble fierté il usait des forces de l'esprit humain ; avec quelle franche humilité il confessait ses impuissances! Comme son âme judicieuse se mouvait à l'aise au milieu des systèmes, cueillant pieusement la vérité, écartant l'erreur sans haine ni colère, également ennemie des engouements puérils efc des aversions que commande le parti pris, toujours pleine de bienveillance pour les opinions libres qu'elle ne partageait pas. L'abbé Bourgeois avait cru devoir modifier, d'après des observations récentes, qu'il croyait justes, la classification psychologique des anciens. Nous eûmes plus d'une fois, à ce sujet, d'aimables et courtoises discussions, mais jamais je n'entendis sortir de sa bouche aucune des paroles méprisantes que s'est trop souvent permises l'orgueil insolent de nos philosophes modernes contre les grands esprits qui ont illustré le moyen âge. Il s'inclinait avec un profond respect devant ces penseurs géants; c'est ainsi qu'il les appelait. Les évolutions bizarres et parfois extravagantes de la raison, dans le champ de la philosophie, contristaient son cœur, sans décourager son intelligence. Je me rappellerai toujours les

belles paroles qu'il prononçait, en forme de conclusion, sur les ruines des systèmes que son impitoyable bon sens avait démolis : « Les erreurs de Tesprit humain ne prouvent pas son impuissance, mais nous enseignent la défiance de nous-mêmes. Approchons-nous de la source de toute vérité, et tenons pour certain qu'il y a plus de vraie philosophie dans le catéchisme des enfants que dans les plus beaux livres de la raison. »

Tout l'abbé Bourgeois est là. Messieurs : c'est-à-dire le penseur modeste, l'homme de foi, le juste que le Seigneur conduit par les voies droites à travers le monde des idées, et qu'il tient toujours en présence du royaume de Dieu : Justuni deduxit Dominus per vias rectas et ostendit illi regnum Dei.

Tel que je l'ai connu, la plupart d'entre vous l'ont connu, Messieurs. Les anciens élèves de Pontlevoy qui ont suivi ses leçons, alors qu'il n'était que professeur, savent que j'ai peint fidèlement le philosophe qui les a instruits et charmés. Sous la même conduite de Dieu, il montra la même élévation et la môme droi-

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ture dans un monde où sa réputation fut éclatante : le monde des faits.

Remplacé au grand séminaire de Blois par une mesure qui renouvelait tout le personnel de la direction et de l'enseignement, l'abbé Bourgeois vint professer l'histoire au petit séminaire de Saint- François de Sales. Son passage y fut rapide, mais il eut le temps de faire pressentir quel grand maître il serait devenu dans cette branche des connaissances humaines, s'il y eût appliqué ses hautes facultés. A ses yeux, l'histoire n'était pas une simple accumulation de faits qu'il faut coordonner avec méthode et dans lesquels il suffit de découvrir et de montrer l'influence des idées et le jeu des passions humaines. S'il ne méprisait pas ces mesquines intelligences qui se laissent absorber par l'observation méticuleuse des événements, sans songer à les unifier en

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une cause maîtresse à laquelle obéissent toutes les forces créées, il en avait pitié.

L'histoire, pour lui, était un drame immense éternellement conçu et perpétuellement joué par des acteurs qui se succèdent aux scènes, aux actes, aux dénouements partiels, sans savoir quelle sera la conclusion d'ensemble ; l'histoire était le royaume de Dieu. Il y admirait la conduite de la Providence, qui fait éclore les peuples, les élève et les abat lorsque son heure est venue ; il y suivait la marche du grand dessein de justice et de miséricorde qui, depuis l'origine des siècles, commande toute la vie du genre humain ; il y cherchait la trace de la sagesse divine dans les évolutions régulières et dans ces foudroyantes surprises qu^on appelle les coups du destin ; il y adorait le tout-puissant Maître qui domine les pouvoirs, et fait servir à l'accomplissement de ses volontés les résistances opiniâtres de la liberté, aussi bien que ses humbles soumissions. Les faits expliqués se rangeaient, avec ordre, dans le religieux cadre où son puissant esprit les faisait entrer sans violence. En une année, il il put peindre à grands traits un magniiique

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tableau qui révéla, à ses auditeurs ravis, un maître de l'école à laquelle on doit la Cité de Dieu et le Discours sur V histoire universelle.

Dieu l'arrêta sur cet essai magistral ; il voulait que l'abbé Bourgeois fût éminent dans la connaissance, l'observation et l'interprétation d'un autre ordre de faits.

La nature est aussi le royaume de Dieu ; il y a manifesté sa force créatrice et multiplié l'empreinte de ses adorables perfections. Que de provinces mobiles et voyageuses dans ce vaste empire ! Il en est des milliards dont nous ignorons les trésors. C'est à peine si nous pouvons soupçonner la structure et calculer les mouvements de quelques-unes d'entre elles. Mais celle que nous habitons, la terre, est assez riche pour exercer l'activité de notre esprit et défier les persévérants efforts de la science. Les éléments dont elle se compose, les forces qui l'animent, les m.ystères de la vie qui s'épanouit à sa surface, les végétaux dont elle se pare comme d'un manteau aux couleurs changeantes, les animaux aux innombrables légions qu'elle nourrit de sa substance plusieurs fois transformée, depuis les plus

parfaits jusqu'à ces insectes qui comptent plus de soixante mille espèces dans un seul ordre, jusqu'à ces microzoaires qui se groupent par milliers sur la pointe d'une épingle, autant d'objets de sciences diverses qui peuvent épuiser plusieurs vies d'homme sans avoir atteint leur plénitude.

Et ce n'est pas tout. Sous la surface il y a les nécropoles, où sont enfouies les flores et les faunes dont les espèces perdues racontent l'histoire des époques de formation, les crises violentes qui, à plusieurs reprises, ont bouleversé la nature et moissonné la vie, et proposent à notre pénétration la solution d'une énigme qu'on n'a pas encore devinée : l'âge du monde. Au-dessus de ces flores et de ces faunes, et, quelquefois, mêlés avec elles, des instruments rudimentaires, ouvrages de générations inexpérimentées dont l'histoire n'a point éclairé la vie.

Sur la surface féconde et dans les entrailles tourmentées de notre planète, quel champ immense ouvert à nos investigations ! L'esprit moderne s'y est précipité avec une fiévreuse ardeur, mais, souvent trop préoccupé de ses

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observations, il s'est, de parti pris, rivé à des classifications stériles , quand il n'a pas demandé à la nature des protestations contre les traditions religieuses de l'humanité. Des savants dont la loyauté nous oblige à reconnaître le talent, le courage et les services, ont déshonoré leurs labeurs par un dogmatisme grossier qui, dépassant d'un bond gigantesque les résultats de Texpérience, attribue au monde même l'éternité et la toute-puissance ; de telle sorte que ce n'est plus cette religieuse inscription qu'il faut lire sur le temple de la nature : — Au Dieu très bon et très grand ! mais bien : — x\ la matière ! — ou du moins : — A l'inconnu !

Sans aller à cet excès, d'autres chercheurs, respectant le Dieu de la nature, ont pris à partie le Dieu de la révélation. Toutes les pages des Livres Saints, qui nous racontent son action et nous proposent son enseignement, sont solidaires; ils le savent bien. Aussi invoquent-ils, avec une opiniâtre insolence, l'autorité de leurs observations contre le chapitre de nos origines. A les en croire, ils ont en mains les preuves de la parfaite ignorance

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des auteurs qui ont inventé le dogme de l'intervention positive et surnaturelle de Dieu dans le monde. La Genèse, à commencer par son poétique prologue, est un tissu de légendes puériles et anti-scientifîques qui s'écroulent dès qu'on les met en présence des découvertes modernes. Avec la Genèse, tout le canon des Livres sacrés s'affaisse et tombe au rang des vulgaires morAiments de l'esprit humain que Tinfatigable critique peut entamer à loisir.

C'en serait fait. Messieurs, de la cause de Dieu et du souvenir des grands biens que lui doit l'humanité, si le monde savant n'était représenté que par ces démolisseurs ; mais, à côté de ceux qui s'égarent, par surprise ou par mauvaise volonté, la Providence suscite, en temps opportun, des hommes intelligents et laborieux, dont la probité scientifique est rehaussée par une singulière élévation d'idées, une touchante modestie et un vif esprit de foi, qui leur montre la voie droite que doit suivre l'expérience dans le monde des faits, et leur relève toute l'ampleur et toute la magnificence du royaume de Dieu.

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L'abbé Bourgeois fut un de ces hommes. Au début de sa carrière ecclésiastique, il se sentit entraîné vers l'étude de la nature ; et, parce qu'il fallait choisir entre mille objets, il s'appliqua à la science des profondeurs et des êtres disparus, qui lui semblait devoir éclairer Tinterprétation, jusque-là insuffisante, des premières pages de nos Livres Saints. Complètement négligées à cette époque par ceux qui se préparaient au sacerdoce, la géologie et la paléontologie pouvaient devenir, au service de la libre pensée, une mine d'objections contre lesquelles il fallait préparer des réponses. Le pénétrant esprit du jeune abbé vit clairement le péril et comprit le devoir qui s'imposait au clergé.

Sans maître, sans guide, il commença résolument son éducation scientifique ; mais Dieu, voulant lui épargner les retards de l'isolement, lui fit faire la rencontre d'un homme de bien, auquel il dut ses rapides progrès et sa renommée. Cet homme vous l'avez deviné, Messieurs, et vous voulez lui rendre avec moi l'hommage do votre respectueuse admiration et de votre pieuse reconnaissance. Du reste, si nous nous

taisions, les pierres de cette école publieraient son nom et proclameraient ses bienfaits. Intrépide chevalier d'une cause auguste, gentilhomme accompli, aimable grand seigneur, fervent chrétien, savant laborieux dans les magnifiques loisirs que lui faisait la richesse, le marquis de Vibraye fut l'initiateur de l'abbé Bourgeois. Il mit à sa disposition ses trésors géologiques et le produisit dans le monde savant.

Bientôt le disciple eut dépassé le maître. La prodigieuse mémoire de l'abbé Bourgeois, sa puissance d'observation, son esprit méthodique firent de lui un classifîcateur émérite, en même temps qu'un admirable instinct le mettait sur la piste des plus intéressantes découvertes. Les communications scientifiques et les échanges le rapprochèrent des plus illustres géologues de France ; l'Institut s'intéressa à ses travaux; de tous les pays où fleurit la science, de l'Angleterre, de l'Allemagne, du Danemark, de la Belgique, de la Suisse, de l'Italie, de l'Amérique même, des hommes éminents lui envoyèrent des témoignages de leur reconnaissance et de leur haute

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considération; enfin, il devint la lumière des congrès. Rien d'étonnant, après cela, si, lorsqu'il s'agit d'appeler au conseil supérieur de l'instruction publique le chef d'une des écoles libres, l'abbé Bourgeois fut choisi. La renommée avait marqué sa place.

A quel prix a-t-il acquis cette renommée, au milieu de gens dont un grand nombre faisait profession d'indifférence religieuse, et même d'incrédulité ? Par des déguisements, des concessions, des compromis indignes de son caractère ? Non, Messieurs. Plutôt que de s'engager dans ces voies tortueuses, il se fût retiré du monde savant. Sa foi et sa science marchaient de front et à découvert sur le même chemin de droiture et de simplicité. En lui la foi était servie par la science, la science était dirigée par la foi. Les savants ne s'y trompaient pas, et parmi ceux à qui il imposa le respect, par la sûreté et l'étendue de ses connaissances, plus d'un reçut, du choc de ses convictions religieuses, une lumière bienfaisante, qui ramena vers Dieu son âme depuis longtemps égarée.

Un jour, que je me sentais écrasé par une

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montagne de difficultés qu'il me fallait résoudre, je sondai la foi de Tabbé Bourgeois, pour m'instruire et me réconforter. Je n'oublierai jamais la réponse qu'elle me donna. C'était, je m'en souviens, aux premières heures d'une chaude matinée ; nous étions assis près d'un massif en fleurs. Un caillou, qu'il releva de terre et qu'il examina avec attention, me servit de prétexte pour lui demander s'il s'était ému quelquefois des découvertes de la science. — a Souvent, me dit-il, pour admirer Dieu, jamais pour sentir ma foi ébranlée. Dieu ne peut pas se contredire dans ses œuvres. Or, la nature et la révélation sont les œuvres de Dieu ; je le crois fermement. Il n'y a que les esprits prévenus, travaillant avec le dessein arrêté de prendre Dieu en défaut, qui s'imaginent trouver des objections insolubles contre nos croyances religieuses. Les vrais sages n'oublient pas que la plupart des données de la géologie ou de la paléontologie ne sont que des hypothèses qu'il faut bien se garder de transformer en certitudes, parce qu'elles peuvent être réformées dans quelques années. Qui sait si la haute antiquité de nos terrains,

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dont on fait tant de bruit, ne sera pas un jour mise à néant par quelque grande découverte qui démontrera la rapidité de leur formation !

« Nous procédons par analogie pour déterminer l'âge des couches terrestres, mais déjà l'analogie nous prouve que la nature agit avec plus d'élan et de vigueur dans les êtres qui se forment que dans les êtres établis qui se conservent, Il est possible que l'archéologie nous oblige d'ajouter quelques milliers d'années au comput vulgaire des siècles, mais il est possible, aussi, que nous soyons forcés bientôt de rajeunir les terrains dont nous ne mesurons l'âge qu'avec des chronomètres incertains. En attendant, parmi les vérités qu'on peut considérer comme définitivement acquises à la science, il n'en est aucune qui ne puisse s'accorder avec les grandes lignes de notre genèse. Croyons donc, mon ami, et tenons pour certain qu'aucune des conquêtes de la science ne nous forcera de sacrifier un seul atome de notre foi. »

Il ne craignait rien de la science, et il s'indignait justement contre cette foi craintive qui refuse à l'expérience le droit d'éclairer

l'interprétation des Livres Saints et de réformer, dans les questions de sa compétence, des opinions vieillies que l'Église n'a consacrées par aucune définition ; contre cette foi déloyale qui prétend dissimuler les faits notoires, parce qu'ils présentent des difficultés dont il faut chercher et attendre la solution. Ce qu'il voyait, il le proclamait hautement, et, plus d'une fois, il étonna par la franchise de ses aveux ceux qu'il avait édifiés par la sincérité de ses croyances.

Et voilà l'homme droit dont on a calomnié la loyauté, le croyant dont on a suspecté la foi ! Je ne m'étendrai pas ici, Messieurs, sur la question d'archéologie préhistorique qui valut à l'abbé Bourgeois tant de critiques passionnées. Je me contenterai de vous faire remarquer qu'elle lui fournit l'occasion de montrer, avec éclat, sa modestie, sa charmante simplicité et son grand cœur si facile au pardon.

Il lui fallut payer sa gloire. Il la paya jusque dans la mort, car la louange des sots vint s'abattre sur sa fosse à peine fermée. Un toast burlesque a salué en lui V ennemi des préjugés de caste et de V exclusivisme catholique, le

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partisan de la religion universelle^ le penseur indépendant. Un long éclat de rire a étouffé ces paroles ridicules ; il ne reste plus que celles qu'il faut écrire, avec nos pleurs, sur la tombe du religieux savant : Justum deduxit Dominus per vias rectas et ostendit illi regnum Dei,

J'arrive à regret, Messieurs, au terme de ma douce tâche, et j'entre dans un monde mystérieux où le travail, plus délicat, reçoit de la grâce de Dieu une plus profonde efficacité et une plus haute portée- Je veux parler du monde des âmes. L'abbé Bourgeois y rencontra, je le tiens de lui-même, ses plus grandes tristesses et aussi ses plus grandes joies, ses plus grandes surprises et aussi ses plus grands ravissements.

Son âme à lui était humble, douce et pa-

tiente, aimable, bienveillante, ornée d'une piété simple et ordonnée comme son travail et ses collections. Il la nourrissait de la lecture assidue de TÉvangile, de l'Imitation et des belles maximes d'un petit livre qui ne l'a jamais quitté depuis son petit séminaire : la Journée du chrétien. C'était assez pour reposer son esprit fatigué des méditations scientifiques et pour réchauffer, en son cœur, la charité féconde en bons conseils, encouragements, consolations, avertissements et paternelles remontrances.

Collègue et ami des savants dont il partageait les travaux, il tenait à leur imposer le respect de son caractère sacré par une politesse exquise et une conduite pleine de dignité; mais, en même temps, sa compatissante bonté s'efforçait de pénétrer jusqu'au fond de leur âme, pour y découvrir ce qui restait des lumières de la foi si souvent obscurcies par l'orgueil de la vaine science. Quelle fête pour son cœur lorsqu'il rencontrait une intelligence vierge, où l'on pouvait lire, au sommet des connaissances humaines, tous les articles du Credo ! quel bonheur pour lui de

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presser la main d'un savant chrétien dont l'âme croyante était sœur de la sienne ! mais aussi quelle profonde tristesse il éprouvait en présence de ces esprits ravagés par Terreur, en qui la science devient une arme contre les choses saintes ! Il était triste et pourtant il ne se retirait pas. Son cœur miséricordieux se rappelait qu'il ne faut pas briser tout à fait le roseau froissé, ni éteindre la mèche qui fume encore. Sa charitable condescendance admirait les grands dons de l'intelligence en ceux dont il pleurait l'incrédulité obstinée. Il s'efforçait de faire entendre à tout le monde et de leur persuader à eux-mêmes qu'ils étaient plus malades que criminels. Il attribuait leur maladie aux vices de leur éducation et au malheur des temps, plutôt qu'à leur mauvaise volonté. Il gardait avec eux des relations pleines d'une douce urbanité; il demeurait leur ami quand même, espérant toujours que la mansuétude pourrait triompher de l'entêtement et que ses discrètes prières seraient entendues. Les pharisiens rogues, qui tiennent le pécheur à l'écart de leur orgueilleuse justice, ont pu se scandaliser de ce qu'ils appe-

laient les faiblesses de l'abbé Bourgeois ; mais qu'importe, si Dieu les a bénies !

La religieuse bonté qui rendait si aimables et si fécondes ses relations avec les savants fut Tâme de son gouvernement, lorsqu'il fut appelé à diriger l'école de Pontlevoy. C'était un grand sacrifice qu'il s'imposait, lui si ami du travail opiniâtre et solitaire, en acceptant une vie qui l'obligeait à se répandre, au détriment de ses chères études, et juste au moment où la maturité de l'âge l'invitait à mettre en œuvre les admirables matériaux qu'il avait si longuement et si péniblement amassés. Mais on lui demandait un acte de dévouement; il y mit tout son grand cœur et renonça généreusement aux ouvrages qu'il nous eût sans doute laissés, s'il lui eût été permis de n'avoir pas d'autres préoccupations que celles du penseur et du savant. Il travailla toujours, c'était dans sa nature, mais non plus avec la même application et la même suite; car il comprenait le devoir que lui imposait sa charge : s'oublier lui-même pour se donner aux autres. Cet oubli de soi, on pouvait le lire dans ses yeux et sur son visage, dont la paix

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